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( Tous les articles - janvier 2008 )
 LA POSSIBILITE DES ILES  

DANSE DANS UNE ANSE D’UN BRICK ET D’UNE CANONNIERE

 

FREYA DES SEPT-ÎLES

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Après le proscrit et l’errant, un autre thème favori de Conrad est l’amour paternel. Souvent celui d’un vieux marin boucané, ayant perdu sa femme, parcouru toutes les mers du globe et qui tremble pour sa fille laquelle, réservée et sensible, veille sur ses vieux jours.

Freya des sept-îles, la troisième et dernière nouvelle du volume Entre terre et mer , est de ce tonneau. Depuis 1904, date de sortie de Nostromo qui lui a demandé deux ans d’écriture, après l’Agent secret en 1907 et Sous les yeux de l’Occident en 1911, trois formidables romans, Conrad s’est épuisé au travail. Lorsque dans ses lettres, il parle de la lourdeur de sa tâche, on a le sentiment d’entendre Balzac, tous les deux soulèvent des montagnes pour un résultat qui les exténue et les laisse malgré tout insatisfaits.

Ce très beau recueil de nouvelles paru en 1912, était l’occasion d’une respiration, d’une sorte de five o’clock que Conrad aurait pu exécuter en un tour de main. Patatras, ici aussi, il se donne un mal de chien et il n’est pas satisfait non plus. Sans doute ce sentiment d’un labeur épuisant n’est pas étranger à l’émotion qu’on éprouve. Il y a une forme d’humilité dans cet aveu d’un travail acharné qui augmente encore l’attrait de l’œuvre.

Je crains d’être un obsessionnel de Conrad et comme je soigne ma maladie en doublant parfois mes doses de lecture, je n’ai guère de chance de guérison. C’est tant mieux. Les affections, dans tous les sens du terme, qui ne nous font pas mourir nous aident à vivre. Le recueil Entre terre et mer, quoiqu’en pense Conrad est une œuvre parfaitement au point.

Un nommé Nelson (ou Nielsen), ancien capitaine au long cours s’est retiré sur une île côtière au nord de Sumatra. Il y a édifié un joli pavillon et se livre à la culture du tabac. Freya, délicieuse jeune fille, d’une vingtaine d’années, blonde et gaie, vit aux côtés de son père. Tout au long de la nouvelle, Conrad ne cessera d’appeler ce personnage, Nelson (ou Nielsen). Quelle est la raison de son insistance à reproduire ce double nom ? Il donne une explication au tout début de Freya des sept îles, ce Nelson a adopté un patronyme anglais, en réalité il est Danois et s’appelle Nielsen. Oui, on a compris ça, mais pourquoi nous le répéter à chaque fois. L’explication classique de la dualité des personnages ne suffit pas. Quel grand auteur ne donne pas de complexité à ses personnages ? Et ce Nelson (ou Nielsen) n’est pas un héros si central de Freya des sept îles pour qu’il faille lui faire un sort particulier.

Cette raison ne tiendrait-elle pas à la propre identité de Conrad ? Lui aussi est un Anglais d’adoption et un Polonais d’origine. Au fond l’insistance de Conrad à reproduire sans cesse les deux patronymes de Nelson (ou Nielsen) revient à exprimer sa propre singularité. Cette ritournelle Nelson (ou Nielsen) impose cette idée que l’œuvre entière de Conrad est un jeu des apparences, une confession personnelle. Ses sites, ses îles, ses océans, ses traversées, ses bateaux et ses personnages sont remplis de lui-même.

Les loups de mer rôdent autour de l’îlot non pour le plaisir de goûter à la fréquentation de Nelson (ou Nielsen), en raison seulement de l’irrésistible attraction de Freya.

Deux types, deux marins ont repéré la jeune fille : Jasper Allen un Anglais faisant du commerce un peu louche sur un élégant brick à la blancheur éclatante et un nommé Heemskirk, officier hollandais qui veille à la sécurité de ce territoire en patrouillant sur une canonnière. Ici aussi le choix des patronymes n’est pas innocent, Jasper Allen se prononce comme une brise, son nom a l’allure d’un voilier qui file sur les vagues, celui de Heemskirk claque comme un casse noix. Un nom nous parle du ciel, l’autre évoque les ténèbres. Chez Conrad coexistent des forces non maîtrisables, même pas par le romancier. L’écrivain subit l’influence de sa propre création et le lecteur le sent. La force de son œuvre vient aussi de là.

Jasper Allen est un bon garçon, jeune, plutôt désinvolte, séduisant comme pas deux dont on se demande toutefois s’il n’aime pas plus son brick que Freya. Heemskirk est un lourdaud dangereux qui terrorise Nelson (ou Nielsen). Ce marin entêté et obtus parvient tout de même à comprendre que Freya est en train de lui échapper au profit du jeune blanc-bec.

Le choix de Freya est déjà fait lorsque nous pénétrons dans la nouvelle, sa seule hésitation réside dans le fait que partant avec Jasper Allen, elle devra abandonner son père.

Singularité conradienne de cette nouvelle, le drame se joue entre 4 personnages et deux bateaux.

Freya n’est pas une falote héroïne de circonstance, chez Conrad, tous les personnages ont de la consistance, elle a des atouts physiques qui lui donnent ce que j’appellerai une inconsciente confiance en soi, la sensation d’une résolution séduisante et pour ainsi dire fantasque.

Une scène peut mettre en exergue ce coté fantasque de Freya et sa tendresse pour son père : après le départ de Jasper Allen, Freya s’installe au piano, dans le salon, devant Heemskirk. Fou de désir et profitant de leur intimité passagère, Heemskirk s’est approché d’elle et a tenté de l’embrasser, elle le gifle violemment et sans dissimuler son plaisir. Freya fera ensuite tout pour que son père ne soit pas au courant de cet incident.

Plus que la mer, c’est le ballet des deux navires, au pied de la résidence de Nelson (ou Nielsen), dans l’anse où ils viennent mouiller tour à tour ou en même temps, qui frappe le lecteur. L’affrontement amoureux des deux rivaux passe par le mouvement des bateaux, qui se croisent, jettent l’ancre à quelques encablures l’un de l’autre, se toisent, se frôlent.

C’est d’ailleurs par les navires que s’accomplira la montée dramatique finale.

Dire qu’une fois de plus je suis tombé sous le charme de Conrad serait un euphémisme.

Ma prochaine lecture conradienne sera Retour en Pologne, le dernier texte du tome III de la Pléiade. Ensuite, il me restera à lire deux tomes complets dans la Pléiade, le IV et le V.

Pourquoi ne serais-je pas le plus heureux des hommes ?

Il y a des bonheurs qui sont faits de la constatation toute simple des livres qu’il nous reste à lire.

 

 

 

Décor: Caspar Friedrich

 

 

Posté le 24/1/2008 - ( 7 )
 FAIBLE A PEU AGITEE  

DU SIMENON GRAS

 

HISTOIRE D’UN FAIT DIVERS

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Je continue. Je goncourtiserai jusqu’à ma mort. Ce n’est pas une tâche si ingrate. Je lis. Tout le reste est littérature.

Avec ce 16ème Goncourt, je suis entré dans une période plutôt favorable. 16ème pour moi, 44ème pour les Goncourt. Récompensé en 1946, Histoire d’un fait divers est un roman comme la mer, faible à peu agité. On n’éprouve pas les émotions convulsives d’une tempête mais on peut naviguer.

Comparable à un Simenon, sans Simenon, et sans Maigret, Histoire d’un fait divers ressemble, au début, à ces petits romans aigres, tendus, que Simenon réussit à la perfection. Jean-Jacques Gautier est plus bavard, là où le romancier de génie a besoin d’un paragraphe, parfois d’une seule ligne, Jean-Jacques remplit trois pages. Attention, ne pas confondre les Jean-Jacques, il y a des coefficients aux Jean-Jacques, l’autre celui dont je ne parle pas ici pourrait être coeff 5 ou 6, tiens pourquoi n’en parlé-je pas de celui-là, moi qui tiens Les Confessions pour une œuvre inégalable.

C’est que Simenon excelle dans les vins d’appellation concentrés et denses, tandis que Jean-Jacques Gautier produit des vins de pays gouleyants et plus dilués. Il n’y a pas de mal. Les Goncourt qui ne pouvaient récompenser l’écrivain belge, ont choisi de le faire à travers Jean-Jacques Gautier et l’Histoire d’un fait divers. Je n’en sais rien au fond, voulaient-ils vraiment le discerner ? Il fut un temps, qui dure encore, où certains considéraient que l’œuvre de Simenon n’était pas de la littérature.

Attention influence ne veut pas dire ersatz. Le roman ouvre sur un crime passionnel et tout le livre va tenter de nous expliquer comment les choses en sont arrivés là au travers de l’itinéraire d’un pauvre bougre, pas beau, pas intelligent, pas riche, pas tendre, pas sympathique que les femmes et l’alcool rendent malheureux ou violent. Aucune grandeur chez ce héros de roman. Sa vie est un mauvais potage rempli d’épluchures. Si Histoire d’un fait divers commence sous les couleurs de Simenon, il se poursuit avec un naturalisme très poussé style LAssommoir et s’achève dans du misérabilisme sanglant. Simenon et Zola, de tels modèles permettent d’éviter de se rendre ridicule.

INTERMEZZO

Quelque chose me fascine dans la musique de Mahler. Au travers d’influences diverses, grande musique, musique populaire, militaire, traditionnelle, folklorique, Gustav se permet parfois des digressions grotesques. Il faut que ce type soit sûr de son génie de symphoniste pour oser de telles outrances. Seul un créateur de sa dimension peut affronter volontairement le ridicule, - il y a de l’humour dans la musique de Mahler, oui, oui, je trouve, il m’arrive d’éclater de rire quand il envoie une de ses digressions caricaturales, incroyable, non ? – il l’affronte pour le dépasser et le rendre esthétique. Rendre belle la laideur, c’est l’art des plus grands.

Je viens d’être interrompu.

Jean-Jacques Gautier, lui, ne voulait pas se rendre ridicule car nombre d’auteurs dramatiques qu’il avait éreinté dans sa rubrique théâtrale du Figaro attendaient le romancier au tournant. Le critiqueur critiqué c’est de bonne guerre. Il a dû être fameusement soulagé de recevoir son prix Goncourt.

C’est qu’il terrorisait son monde, dans les années soixante, le Jean-Jacques, avec sa tête d’officier sorti du rang et son ton de commandement qui frigorifiait les postulants au théâtre. Même sans képi, il faisait trembler les coulisses, le côté cour et le côté jardin des théâtres. L’avant-garde, toute militaire que soit l’expression, ne devait pas défiler, tête haute devant lui.

Mais je suis peut-être mauvaise langue. Que sais-je du théâtre qu’il aimait ? Qui a le souvenir de ses critiques ? Après le papillon de nuit, la critique littéraire est la chose la plus éphémère du monde.

INTERMEZZO

Je connais des insectes ne possédant qu’une durée de vie de quelques heures. Quand je pense que certains d’entre eux trouvent le moyen de s’ennuyer, de trouver le temps long, d’être fatigués de la vie. Parfois je les entends dans des bruissements d’ailes autour de ma tête : " à quoi bon ", " la vie, ça n’en finit plus, plus, plus ". Comme quoi la vie c’est relatif. On n’avait pas besoin d’Einstein.

La critique littéraire est donc un art fugitif, on la lit, on l’oublie aussitôt et quelques jours après on achète le livre quand même, puis on le ferme très vite en disant : " Ah, je m’en souviens maintenant, j’avais lu quelque part qu’il était très mauvais " ou bien " pourtant on m’avait dit qu’il était bon ". Moi-même qui depuis 2 ans joue ici au critique, je ne me souviens plus de ce que j’ai écrit.

Du Figaro, Jean-Jacques Gautier est passé à l’Académie française, bon ça normal. C’est un parcours classique. Lorsque les gars de Libé iront à l’Académie, peut-être changera-t-elle ? Stupide réflexion ! Eux auront changé.

Histoire d’un fait divers ne révolutionne pas la littérature mais se lit bien, c’est quand même l’essentiel.

Après celui-ci, Jean-Jacques Gautier a publié une dizaine de romans dont personne ne dit rien. Moi non plus. Je ne les lirai pas. Il faudrait que j’en sacrifie d’autres dont je me dis toujours qu’ils seront meilleurs. Au fond, si on analyse notre comportement de lecteur, on ouvre un roman pour une seule raison, l’espoir qu’il sera meilleur que le précèdent. On a souvent tort, mieux vaut relire sans cesse les bons.

Lorsque des écrivains décernent un prix à un critique littéraire, je suis toujours obnubilé par cette interrogation : Ce prix est-il une récompense pour des indulgences passées ou une protection pour le futur ?

Je dois avoir mauvais esprit.

Qu’importe, demain, nul ne s’en souviendra.

 

 

Décor:

Rothko et de Kooning

 

 

 

 

Posté le 17/1/2008 - ( 22 )
 EROSTRATE CABOTIN  

L’OEIL N’ÉTAIT PAS DANS LA TOMBE

LE DESIR D’ETRE UN HOMME

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Esprit Chaudval, outre le fait qu’il porte un drôle de prénom, est envahi un jour par l’inexorable sentiment de son vieillissement et par un étrange désir.

Pour un comédien habitué de toutes les planches parisiennes depuis un demi-siècle, voir s’éloigner les bravos, les rappels, les fleurs, les sourires des admiratrices et son nom en grosses lettres sur les colonnes Moriss, est le commencement de la mort.

Dans cette fin du XIX ème siècle où les acteurs sont les coqueluches de la société, Esprit Chaudval n’a pas cessé de mimer les passions des autres. Il s’interroge. Toutes ces passions simulées, tout ce temps passé, sans en vivre aucune. Je ne suis donc qu’une ombre. Il est temps, lui semble-t-il, au lendemain de sa carrière et au soir de sa vie, d’en éprouver l’une ou l’autre, réellement cette fois. C’est à ce prix que l’on peut prétendre au titre d’Homme.

Mais voilà, laquelle ? La gloire ? Il l’a connue ! L’amour ? Trop tard, beaucoup trop tard ! L’ambition ? Bof, c’est bon pour les hommes politiques ! Alors quoi ?

Il s’avise qu’il existe un sentiment qui peut s’accorder à ses capacités de comédien et à son âge : le remords. Montent à sa mémoire les personnages d’Oreste, de Macbeth, de Néron, d’Erostrate. Oui, c’est ça, c’est tout à fait ça, il lui reste à éprouver du remords, pas un remords théâtral, un remords vivant et digne de sa stature. Un remords capable de le transformer en mythe.

Il faut qu'il devienne un coupable.

 

J’ai droit à l’humanité, dit-il. La première manifestation de notre humanité, c’est le sentiment que nous avons d’être coupables. Le péché originel n’a pas été inventé pour rien, il donne une innéité à notre culpabilité, nous familiarise avec son territoire et établit une égalité parfaite entre les humains. C’est le sujet de cet excellent Conte cruel de Villiers de l’Isle Adam, le Désir d’être un homme, écrit en 1882. Le péché originel ne suffit pas à Esprit Chaudval, c’est une question d’intensité, il doit éprouver du remords pour quelque chose de plus fort. Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle Esprit, il faut qu’il pêche contre lui-même.

Le grand plaisir de la littérature, c’est que l’on peut tenir tête à des types que l’on admire. Soit parce qu’ils ont tort, soit parce qu’on n’a rien compris à ce qu’ils nous disent, soit parce que l’on est complètement stupide. Je conteste l’idée de Villiers. Le remords est-il vraiment un signe d’humanité ? Ne serait-il pas au contraire un effet de notre inhumanité, une intervention de la transcendance qui nous divinise ou nous satanise ? Il est la preuve que nous avons une conscience et que nous l’étalonnons aux dimensions du paradis ou à celles de l’enfer. Le remords c’est la première marche du rachat, cela n’existe que dans une perspective morale. Sa dimension est cosmique et non terrestre.

Esprit Chaudval, comme Erostrate, mais pas pour les mêmes raisons (Erostrate a brûlé le temple de Diane à Ephèse, pour être célèbre, une seule seconde de célébrité lui suffisait, il l’a eu, il s’est trompé, elle est éternelle), met le feu à une maison d’un quartier pauvre de Paris. Il enflamme tout un pâté. Et reste spectateur. Prisonniers de leur logement, des malades, des pauvres, des enfants, des vieux, meurent par centaines, ou sautant par les fenêtres, s’aplatissent sur la chaussée. Il rentre chez lui, satisfait de son acte, et ravi de pouvoir vivre les affres d’un Néron ou d’un Rostopchine, tous deux consumés par le remords d’avoir foutu le feu à leur ville.

Ouvrant le journal le matin (je simplifie le conte, je te prie Villiers, d’excuser ma liberté, je le tutoie, c’est un ami, en réalité Esprit Chaudval a obtenu pour sa retraite une place de gardien de phare en Bretagne, où il part le lendemain de son acte, mais on s’en fout, le phare n’est pas indispensable, au passage on peut remarquer un thème fort chez Villiers, celui de l’homme seul, pas l’ermite, le fugitif plutôt, celui qui a un grief contre la société ou contre lui-même), ouvrant le journal, donc, il se rend compte de l’importance des dégâts et de l’immensité de son crime.

Le drame qui saisit d’un coup Esprit Chaudval n’est pas celui qu’on croit. C’est celui-ci : sa conscience ne lui criait aucun remords.

L’œil n’était pas dans la tombe.

Les Contes cruels de Villiers de l’Isle Adam sont des fioles de parfum de luxe, dense et capiteux. En quatre pages, avec une incomparable virtuosité, Le désir d’être un homme, nous véhicule du Paris brillant de la nuit, via le fait divers criminel, jusqu’à l’histoire universelle.

La dédicace est à Catulle Mendès. Ce conte avait dû être écrit dans l’intervalle où lui et Villiers n’étaient pas fâchés.

Et l’épigraphe est une citation du Jules César de Shakespeare.

" Un de ces hommes devant lesquels la nature peut se dresser et dire : Voilà un Homme "

Shakespeare n’avait pas peur des répétitions.

Et Villiers n’a pas eu besoin de toute une tragédie pour dire la même chose.

Ou son contraire.

Quelques pages et de l’humour ont suffi.

 

Décor:

Toulouse-Lautrec

Monet

 

 

Posté le 12/1/2008 - ( 45 )
 UN ECRIVAIN EXOTICO-DETERGENT  

LES CULOTTES D’ATHENA

 

 

JOB SIECLE 20

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

On ne me reprendra plus à acheter un livre à cause de son titre.

Job siècle XX, ce titre énigmatique et au demeurant virtuose, me tentait pour deux raisons, soit ce livre revisitait au XXème siècle le mythe biblique de Job, soit il relatait l’histoire industrielle et familiale de la maison Job, fabricant de papier à cigarette, industrie roussillonnaise florissante (il y en eut une) installée à Perpignan à une époque où fumer n’était pas mortel. Dans les deux cas cela m’intéressait.

Rien de tout ça.

Job siècle XX est un insipide roman de Claude Farrère (j’aurais dû me méfier, on ne m’a pas pris par surprise, le nom de l’auteur figure en gros sur le livre) qui ne parle ni de Job, ni de papier.

L’éditeur a cru bon d’ajouter sous le nom de Claude Farrère la mention : de l’Académie française. Précision indispensable en effet !

Claude Farrère est l’écrivain le plus décadent (au sens de descendre) de la littérature française. Qui aurait pu penser que l’auteur des Civilisés, prix Goncourt 1905 qui m’avait plutôt intéressé, finirait par écrire en 1943, ce machin informe ? Aujourd’hui, on parlerait de total déclin.

Claude Farrère, subversif en 1904, conformiste en 1930, tourne au réac complet en 1943 (réac en France en 1943, ce n’est pas innocent). Ni histoire biblique donc, ni industrie du papier, sauf celui du livre, jaunissant et excepté, ô surprise, une carte de jeu de tarot surgie d’un coup entre les pages, l’excuse (quel symbole !), je veux parler de la carte portant ce nom oubliée là par le précèdent propriétaire. Ne serait-ce pas elle qui en fin de compte donne sa valeur au livre ? J’ai une extrême curiosité pour les vieux papiers qui dorment, témoignages parfois émouvants, entre les pages d’un livre. N’aurais-je pas raté une vocation de collectionneur de marque-pages artisanaux, cartes postales, fleurs séchées, images de communion, notes de blanchisserie ?.

La famille des papiers Job, si elle ne colle pas au personnage biblique Job, n’en est tout de même pas loin. Richissime jusque dans les années 50, elle a dû se contenter de survivre sur son tas de déchets lorsque l’entreprise, défaillante, est passée de mains en mains jusqu’à aboutir dans celles d’un dénommé Bolloré, un type qui paie des vacances à des présidents de la république et qui est bien obligé de se rattraper lors des dépeçages d’entreprise.

Ce n’est pas le sujet.

D’ailleurs le sujet est incompréhensible, non par complexité, par excès de simplicité plutôt. Et l’excès de simplicité s’apparente à de l’indigence. Ne serait-ce pas le lien avec Job ?

Un nommé Faverolles, artificier de son état, sort indemne de la guerre de 14/18, la grande déflagration lui donne l’idée de se lancer dans l’industrie du parfum (il a remarqué qu’une bombe, en explosant, fait surgir des odeurs agréables, incroyable non ?), il y réussit, devient richissime, a une fille adoptive, une femme innocente, une maîtresse stupide (j’essaie de donner du piment, hélas, tout le monde est gentil et normal dans cette histoire sauf un Italien qui passait là par hasard à qui on fait porter le chapeau du méchant).

Je m’attendais à quelque chose dans le style de Grandeur et décadence de César Birotteau , ce splendide roman, et j’ai entre les mains les sornettes de la vie d’un artificier parfumeur.

Quelques extraits : Le bateau remontait vers le Japon sur des flots merveilleusement calmes et si bleus qu’on eut dit qu’Amphitrite y avait jeté tout l’indigo du monde pour y préparer la lessive olympienne.

Une horreur, cet océan, on risque d’y voir surnager les culottes d’Athéna ou les caleçons sales de Zeus. C’est du Farrère, c’est un écrivain exotico-détergent.

Je sais maintenant pourquoi j’ai le mal de mer.

Il parle très bien de l’amour aussi : Et François éperdu, meurtrissait cette gorge d’où montait un roucoulement de colombe. Un truc à vous ficher une peur bleue, une fille roucoulante, mon Dieu ! devant une telle amoureuse génétiquement modifiée, on s’envole à tire d’aile.

C’est publié chez Flammarion.

Ah, oui ! Ce Faverolles, passé du pétard au parfum en s’enrichissant, ayant échappé par miracle à la mort en 1918, trouve le moyen, l’imbécile, de repiquer, par excès de patriotisme, à la guerre de 40, et de s’y comporter en héros.

Cette fois il y laisse la peau, cela a un avantage, le roman s’arrête.

Et me laisse comme Job, bien plus pauvre qu’avant.

 

Décor:

Il Calabrese

Cogniet

Bacon

 

Posté le 6/1/2008 - ( 14 )
 BATS-TOI, LA...DIS DONC  

L’EXCISION RACONTEE AUX ENFANTS

 

BATOUALA

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

Batouala, enfin un roman singulier ! Récompensé en 1921 par les Goncourt. Le prix Goncourt s’est déjà intéressé à des ouvrages singuliers, je les garde pour la fin, A l’ombre des jeunes filles en fleurs (quel titre !) fait partie de ceux-là. Je vais me taper ces jeunes filles dans un environnement différent, après l’édition Bouquins, je vais les tester dans la nouvelle édition de La Pléiade, celle de Jean-Yves Tadié. La peau d’un livre a une influence sur la chair et celle de ces jeunes filles me hante.

Je n’en suis pas encore là. J’en suis à Batouala qui est mon 15ème Goncourt avalé. J’ai fait front et je respire encore. S’il existe un top 50 des lecteurs de Prix Goncourt, peut-être commencé-je à faire mon entrée dans le classement. Tant mieux si c’est à partir de ce roman.

Batouala, un roman nègre, a-t-on dit à l’époque. Un roman dont la toile de fond est le colonialisme et son auteur, René Maran, un noir. Le plus drôle est qu’il est le fils d’un administrateur colonial, dans la lignée de Félix Eboué. René Maran, Guyanais d’origine appartient à une famille de colons noirs, il a passé son enfance en Afrique, pas du tout dans le milieu qu’il décrit mais dans celui, très favorisé, qui gravite autour du pouvoir.

Le cadre de Batouala est mal défini, il pourrait s’agir de l’Oubangui, aujourd’hui Centrafrique.

C’est un livre qui arrivait à point dans le paysage littéraire de l’après-guerre pour secouer ce bon temps de l’AOF ou de l’AEF, le temps des pelouses fleuries, des safaris mondains, du boy que l’on tutoie et de l’anis et du whisky que l’on s’enfile jusqu’à plus soif sous les cocotiers.

La guerre avait donné bonne conscience aux colonisateurs. Un comble ! Les souffrances endurées sur le champ occidental équilibraient et, dans l’esprit de certains, justifiaient celles infligées aux colonisés. Le massacre terminé et les enthousiasmes patriotiques passés, on s’est pressé d’oublier les grands serments de reconnaissance de la nation, et les promesses faites aux uns et aux autres. On ne se posait plus la question : Que devons-nous faire pour remercier ces peuplades éloignées venus se faire massacrer chez nous ? On répondait à celle-ci : Comment exploiter mieux encore nos colonies ? Les enfants de France, ceux de souche, ont aussi donné leur vie pour la sauvegarde de l’empire colonial, il faut à notre pays des compensations.

Batouala n’est pas pour autant une simple charge contre le colonialisme. C’est un vrai roman. D’ailleurs la peinture de la négritude est plus violente encore que celle du monde colonial. Elle est sans concession, au point de friser le cliché : insouciance des noirs, indolence, naïveté, ivrognerie, superstition. Cela donne de la force à ce livre, plus profond qu’il n’y paraît, construit sur deux regards critiques imbriqués.

Sous la légèreté apparente et un lyrisme exotique où nature et animaux ont un rôle à jouer, une violence inouïe imprègne cette histoire.

René Maran avait averti son lecteur dans la préface : Civilisation, civilisation, orgueil des Européens et leur charnier d’innocents…tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Sa condamnation n’est pas définitive : Honneur du pays qui m’a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis….je vous appelle au secours car j’ai foi en votre générosité. Tu parles Charles, il faudra attendre près de cent ans pour qu’on s’émeuve du sort qu’on a fait à l’Afrique. Et puis la générosité de tes frères écrivains de France, tu te fourres le doigt dans l’œil, René, ils sont trop occupés à briller dans les salons, haïr leurs confrères, briguer l’académie, vendre leurs salades pour s’impliquer dans la cause des noirs et de l’Afrique (quelques-uns exceptés dont, André Gide, le contemporain essentiel, il me semble qu’on lui avait donné ce surnom, ou quelque chose d’approchant, qui voulait signifier la modernité et l’importance).

Un épisode d’une cérémonie de circoncision et d’excision, exprime cette violence, ici du coté indigène : La vieille arrivait, interpellait l’une des danseuses, lui écartait rudement les cuisses, saisissait à pleins doigts ce qu'il fallait saisir, l'étirait à la manière d'une liane à caoutchouc et d'un seul coup- raou !- le tranchait, puis sans même retourner la tête, jetait derrière elle, à la volée, ces morceaux de chair chaude et sanglante, qui parfois atteignaient quelqu’un au visage. Quelle importance ces chairs pouvaient-elles avoir ? A peine tombées à terre, les chiens se les disputaient, en rognonnant. Ouf ! On en grince des dents.

Violence et douceur alternent tout au long du livre, d’une manière cohérente, sans rupture de ton.

L’administration coloniale est dépeinte dans des termes aussi virulents. René Maran est un écrivain puissant et rusé, sous des dehors de livre pour enfants ( les animaux sauvages portent des noms, certaines pages ressemblent au Livre de la jungle), il écrit un livre subversif à ne pas mettre entre leurs mains.

Cette violence est compensée par la saveur des scènes érotiques. Yassigui’ndja, la favorite du féticheur Batouala, ne se refuse pas quelques aventures : Une idée lui vint qui la fit rire de nouveau. On disait couramment des blancs ou boudjous, que leur nerf viril était d’ordinaire de moindre volume que celui des hommes noirs de peau. On ajoutait, en revanche, qu’ils passaient ces derniers dans l’art de savoir se servir du seul outil dont la vue remplit toujours d’aise les femmes et les plonge dans le ravissement.

L’art de René Maran est aussi fait de cette ironie (Ah ! Quel plaisir de coller un petit zizi aux Européens), de ces visions d’une vie épicée, conçue pour le plaisir et les émotions naturelles et non pour ces ridicules contentements de l’exercice du pouvoir et de l’autorité ou ces joies fugaces de la possession. Ce roman, en 1921, a jeté un grand trouble et René Maran a été durement contesté en France par les conservateurs de tous poils.

C’est de la littérature comme je l’aime.

Curieusement, Maran n’eut guère de succès par la suite. Il est mort oublié en 1960. Il avait jeté les bases d’une littérature noire française que d’autres, les Léopold Sédar Senghor, les Aimé Césaire ont repris et magnifié.

Batouala, une découverte.

Ne serait-ce que pour ce livre, ma verticale Goncourt n’est pas inutile.

 

Décor Basquiat

 

Posté le 1/1/2008 - ( 4 )
 
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