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EN FINIRA-T-ON JAMAIS AVEC LES CORSES ?
LA VENDETTA
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
En finira-t-on jamais avec les Corses ? Balzac lui-même ne s’en sort pas. La Vendetta que je viens de finir, recèle un lieu commun historique dont les Corses à mon avis ne pourront jamais se débarrasser.
C’est le huitième roman classé (ordre de Balzac ipse) dans les Etudes de mœurs, Scènes de la vie privée. Avec lui je viens de clôturer le premier tome de la Comédie humaine dans la Pléiade, je vais attaquer le second tome avec Une double famille, Etude de femme, Une fille d’Eve, etc. parfois je me demande si mes érections continues ne sont pas d’origine balzacienne, je vais faire une enquête.

Depuis longtemps les Corses sont les victimes d’une imagerie continentale qui leur colle aux basques (les Basques aussi, mais c’est une autre histoire), nous, continentaux, considérons que ces hommes, aussi pacifiques que d’autres, n’ont qu’une envie, celle de se jeter les uns sur les autres pour assouvir des haines ancestrales ou purger des questions d’honneur. Les clichés collent aux hommes comme aux mots. Bon, je ne suis pas là pour les défendre, les Corses eux-mêmes sont assez grands pour le faire, je n’ai pas non plus envie d’assassiner Balzac, il n’est plus là pour se défendre et son roman tient bien la mer.
La vendetta ? Du côté de Bastia, la famille Porta a écrabouillé le fils Piombo et a brûlé ses vignes, sans raison, semble-t-il, ni une, ni deux, Bartolomeo di Piombo, le père, se rend chez les Porta et à coups d’escopette en étale six sur sept puis fout le feu à la maison, seul le petit Luigi Porta semble en avoir réchappé. Les chiens et les cochons noirs on ne sait pas. Y voyant plus clair Bartolomeo s’enfuit à Paris avec sa femme et sa fille Ginevra. Coïncidence, il est pote avec Bonaparte qui le reçoit aux Tuileries et lui pardonne, six morts pour le despote sanglant, c’est une rigolade. Il le protège, et le Corse assassin devient donc colonel, héroïque bien entendu, et participe à l’épopée criminelle qui ravage l’Europe pendant une quinzaine d’années (autre imagerie dont on n’arrive pas à se défaire, l’héroïsme de la Grande armée, ce sentiment que les pauvres types embarqués dans cette sale aventure étaient ravis de se faire péter les jambes ou les bras, de se faire exploser la cervelle pour les beaux yeux d’un fou furieux, ou l’amour d’une France sûre d’elle et dominatrice, je suppose et j’espère qu’il ne manquait pas de planqués, de déserteurs et de lâches).

Puis c’est la paix ! Pas nécessairement une bonne affaire pour les Français de ce temps, on leur recolle des Bourbons.
Un jour, la fille de Bartolomeo, Ginevra, désormais en âge de se marier rencontre un type, un bel officier, jeune aussi, ayant fait la Bérésina et Waterloo, donc un archi battu qui, craignant de subir le sort de Labédoyère, général d’empire fusillé sous la restauration pour napoléonisme aigu, se planque dans un atelier d’artiste (c’est un roman) où elle-même étudie le dessin, ils s’aiment, ils se veulent, ils s’épousent. Avant le mariage le père de Ginevra se rend compte que cet officier, courageux, méritant, beau, fidèle, bonapartiste, tout ce qu’il pourrait aimer est en réalité un Porta, ce fameux Luigi Porta, épargné par miracle à Bastia, donc rideau ! À dégager, dit Bartolomeo, chez nous les haines sont éternelles, et comme la fille s’échine à vouloir ce mariage, dégage toi aussi !
Bon, c’est une anecdote de quelques pages cette Vendetta, aucune comparaison avec les grands romans qui vont bientôt surgir sous la plume d’Honoré, où sentiments et passions, dans un foisonnement de vie publique et familiale, vont faire naître des fresques romanesques dont certaines vont se hisser au niveau des plus grands chefs d’œuvre littéraires de tous les temps.

Tout de même les thèmes chers au Titan sont là, notamment l’amour paternel de Bartoloméo qui préfigure l’extraordinaire passion que le Père Goriot va éprouver pour ses garces de filles, Delphine et Anastasie, il y a aussi le fameux fonds historique de Balzac: voir Lucien Bonaparte et son frère deviser avec un congénère corse dans un salon des Tuileries, constitue une scène délectable, puis il y a le goût des arts de Balzac et sa propension à pénétrer dans les ateliers d’artistes. Sacrifie-t-il ici à la mode, il nous sert cette anecdote avec un accompagnement très mélo, dans des fleuves de larmes. Il ne sait guère résister dans certains cas à de l’émotion expressionniste, moi je lui pardonne tout.
En revanche, les Corses, lui pardonneront-ils cette Vendetta ?
Matéo Falcone, de Prosper youp la boum Mérimée, chouchou de Badinguet, dit Napoléon III, évoque aussi le cliché corse.
Ce qui me fait aussitôt plaindre la France, avec sa passion des hommes providentiels, il ne tardera pas à lui tomber sur le coin du paletot, un Louis XIX bis ou un Napoléon XII.

Décor: les 4 premières illustrations sont des amies à moi (j'ai leur permission), la cinquième (on me demande parfois de me présenter), c'est moi, eh bien oui!
Le tout est d'un copain Pierre Paul Prud'hon |
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SAUVER LA LUNE

LE JOURNAL D’UN FOU
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Gogol c’est de la cosmoslittérature, c’est-à-dire une chose dont la seule contrainte est d’utiliser des mots, de les ordonner et pour le reste de planer haut, très haut avec cette sorte de vol amusé de libellule, une chose qui peut faire un bruit d’aile ou reproduit parfois le choc de l’aplatissement d’un bourdon sur une vitre, une chose inattendue comme le nez d’un grand vin, complexe et persistant. Lire Gogol c’est respirer un grand cru. Le Journal d’un Fou est un espace de temps prélevé sur le temps de vie d’Auxence Ivanovitch et la question que se pose aussitôt un lecteur en refermant la nouvelle, comme si une sorte de parenté s’était instaurée, car cet imaginaire-là est profondément sensible, est : Mon Dieu ! cet Auxence, qui était-il avant, que va-t-il advenir de lui après ?
Issu des Nouvelles pétersbourgeoises, qui comprend aussi La perspective Nevski, Le nez, La calèche, Le manteau, Le journal d’un fou comme les autres nouvelles du récit, exprime à la perfection la fantaisie et le délire littéraire de Gogol et sa nouveauté dans une Russie de 1835, qui ne s’amuse pas, elle, soumise à un despotisme féroce lequel avalait de travers la liberté de Gogol et sabrait à tire-larigot des passages entiers de ses œuvres.
Le vieux fou, du Journal d’un vieux fou de Tanizaki, qui m’a fait repenser au Journal d’un Fou de Gogol était surtout fou des pieds de sa bru qu’il rêvait de sucer (les pieds), le fou de Gogol, quant à lui, parle au chien de la fille de son directeur et devient insane de la tête aux pieds.

Auxence, une quarantaine d’années, est un employé de trente sixième zone d’un ministère à Saint Pétersbourg ; depuis Pierre le grand, le fonctionnariat en Russie est organisé, comme l’armée, selon une hiérarchie divisée en grades, Auxence doit être royalement l’équivalent de caporal, il taille des plumes (pour écrire) à l’intention de son directeur, c’est sa principale tâche, et le soir ou le matin, on n’en sait rien, il rédige son journal. Le 3 octobre d’une année indéfinie, c’est le début du journal, il se rend à son ministère et s’y fait sermonner, il est en retard, il n’en fout pas une rame, sur le trajet, ce jour-là, au milieu de la perspective Nevski, sont descendus devant lui d’une calèche, Sophie, la fille de son directeur, et son chien Medji qui, sous le nez d’Auxence, a été interpellé par le chien de passantes et s’est mis à parler avec lui, rien de si étrange, a pensé Auxence, un poisson en Angleterre serait, paraît-il, sorti de l’eau pour dire bonjour à la cantonade. J’ai lu aussi dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour acheter une livre de thé. Donc tout va bien, sauf pour le lecteur qui comprend qu’Auxence est en train de couper ses principales lignes de communication avec la raison. Le fou de Gogol met plusieurs longueurs d’avance au vieux fou de Tanizaki. C’est parti : le 6 novembre son chef de section lui crie à la figure qu’il n’est qu’un zéro, rien de plus. Le 9 novembre, plus personne ne s’aperçoit de sa présence dans son bureau, le 11, il s’installe dans le cabinet du directeur : j’ai taillé pour lui vingt-trois plumes, le 13 novembre, il lit des textes rédigés par un chien, cette lettre est écrite très correctement, note-t-il, la ponctuation et les accents sont toujours à leur place. Le 3 décembre, il pense qu’il est comte ou général, que rien ne s’oppose donc à ce qu’il épouse Sophie, le 5 il se préoccupe de ce qui se passe en Espagne où le trône est vacant, à cause des débuts du carlisme, le 8 décembre, il jette deux assiettes sur le plancher et réfléchit toujours aux affaires d’Espagne, le lecteur comprend qu’il n’y a pas que des assiettes cassées, la mesure semble comble.

La date qui vient après est An 2000, 43ème jour d’avril, ça y est il a levé l’ancre, Auxence navigue dans une soupe irréelle où le temps, l’espace et les événement extérieurs sont mixés, il est devenu roi d’Espagne. Tout s’accélère. Il se rend au ministère, on lui fait parapher des papiers pour le foutre dehors, il signe Ferdinand VIII.
C’est l’effondrement, il note à la suite de l’an 2000 : Pas de date. Ce jour-là était sans date, c’est justement le jour où il croise le tsar sur la perspective Nevski, mais il ne se présente pas comme roi d’Espagne : Ce qui m’arrête, c’est que je n’ai pas encore le costume national espagnol. Puis on le retrouve à Madrid le 30 février. Au Conseil d’Etat où ne siègent que des gens très intelligents, il proclame : Messieurs, sauvons la lune, car la terre veut s’asseoir dessus. Le chancelier entre, tous les conseillers s’enfuient, enfin tous ceux qui n’ont pas grimpé aux murs pour attraper la lune, lui, en revanche, se prend un coup de bâton. Mais le chancelier, à ma stupéfaction, m’a donné un coup de bâton et m’a reconduit de force dans ma chambre. Il confond l’étiquette de la cour d’Espagne avec le règlement intérieur de l’asile.
C’est un grand n’importe quoi finissant à une date indéchiffrable par un appel à sa mère du fond de sa cellule, il n’y a plus qu’une mère pour le sortir de là, et par ce mot : Hé, savez-vous que le dey d’Alger a une verrue juste en dessous du nez ?

J’entends souvent cette réflexion qui m’exaspère, d’écrivains, de mauvais écrivains plutôt : " ce livre est une thérapeutique, il fallait que je l’écrive ", sale coup pour la littérature cette idée qu’elle puisse soigner, dans le cas d’Auxence Ivanovitch, elle le flingue, je suis plutôt content de proclamer avec Gogol que l’écriture ne sert à rien et que souvent elle rend fou, allez, couché ! non, ce n’est rien, c’est mon chien qui me parle.
Kafka devait être jaloux de Gogol.
Quand on demandait à celui-ci quelles étaient ses intentions en écrivant ce genre de nouvelles, il répondait qu’il n’en avait aucune, qu’il s’amusait, sans direction, ni projet préalable, que c’était ça la littérature, mais moi je sais bien qu’il voulait sauver la lune.
Bon sang ! Je vais me remettre aux Ames mortes.

DECOR: Alexej Jawlensky (1864-1941) |
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LE FOIX DE BORDEAUX

LA REVENANTE
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Après quelques livres aimés, j’avais choisi un Bordeaux au hasard pour purger mon agressivité, il se trouve qu’avec La Revenante, je suis bien tombé, ou mal, selon le côté vers lequel on se tourne, cette revenante-là n’étant pas si mauvaise que ça.
Vais-je être obligé, pour passer mes nerfs, de déglinguer un Bourget ou un Benoit, pire un Mauriac ou, pourquoi pas, un Bernanos.
Mlle de Férals vient de débarquer comme infirmière au Maroc au moment où les Français - c’est-à-dire nous, encore que je sois d’abord catalan, mais bon, j’accepte de prendre ma part – s’y conduisaient comme des gorets, entre les deux guerres, en 1930, dans une entreprise de pacification qui permit d’utiliser les indigènes pour les statistiques criminelles de la guerre de 1914 à 1918, et d’en préparer une bonne tripotée pour les faire également massacrer en 1943, 1944 et 1945 en remontant de Tunis, vers l’Europe, via la Sicile et Monte-Cassino.
Elle est jeune, une vingtaine d’années, elle est affectée du côté de Ouarzazate, dans une garnison remplie d’officiers au grand cœur portant haut, comme toujours chez Bordeaux, l’amour de la France, et par conséquent sabrant l’insoumis du désert marocain à tour de bras. Mlle de Férals n’est pas belle, elle est même moche, plutôt hommasse, genre chef scout, je suppose, mais sans short ni poil au menton (encore que), elle semble issue d’une belle souche, Bordeaux ne parle pas en vigneron ici, il ne s’agit pas de cépage, il veut évoquer une souche familiale à quartiers de noblesse, une sorte de dynastie qui, dans ses romans, produit des héros ou des héroïnes chevaleresques alors que, dans la vie, elle fournit la même proportion, ni plus ni moins, d’imbéciles, de crapules, et de lâches que toute autre famille.

Mlle de Férals cache un mystère, un mystère c’est très bon pour les romans, pourrait-on écrire un roman sans un mystère qui le sous-tende ? Est-ce une rupture, un chagrin caché, un crime ? Qu’est-ce qui a amené ici, aux confins du monde civilisé, cette jeune fille de famille racée et argentée ? Je me méfie, ce sera sans doute quelque grosse balourdise bien irréaliste, mais si le récit qui y conduit tient à peu près le coup, jouons le jeu, croyons-y, enfonçons-nous dans le roman, sans arrière-pensée, il faut se jeter dans un roman comme sur une blanquette de veau, on goûte, on apprécie, et on analyse ensuite ; elle a donc rejoint le fin fond de l’Atlas marocain où elle se préoccupe d’humbles tâches consistant, pour la plupart, à raccommoder les autochtones insoumis que ses camarades militaires de la glorieuse armée française déglinguent à tour de bras. On se fait tout, c’est ça la civilisation occidentale, pour apporter aux indigènes les bienfaits des progrès sanitaires on commence par les transformer en passoires.
Cette héroïne me fait penser à une certaine Geneviève de Gaulle, de la famille de l’éponyme bien connu, qui avait accompli de belles actions durant la résistance et n’était pas non plus un canon (de soixante-quinze) de beauté ou d’une autre, infirmière elle aussi, dont j’ai oublié le nom, qui s’était presque sacrifiée dans l’immense action d’éclat (d’obus) qu’a constituée Dien Bien Phu.
On apprend par une indiscrétion, l’armée est un nid d’espions, que Mlle de Férals ne s’appelle pas Férals, du nom d’un petit village des Corbières, mais qu’elle est la fille du comte de Foix (je pensais qu’il n’y avait plus de comte de Foix depuis au moins quatre ou cinq siècles, une bouture, sans doute), qu’elle doit donc s’appeler Foix, comme Bordeaux s’appelle Bordeaux, en toute urbanité.

Loin de la Savoie, son pays d’origine, Henry Bordeaux a éteint sa grande chaudière lyrique et émotionnelle où mijotent des monts, des vaux, des torrents, des nuages, des mouflons, de la neige, des edelweiss, des glaciers, des pics, des crevasses, des sapins, du soleil, du vent et tout le saint frusquin, dans La Revenante, le sable et l’aridité du désert le laissent à sec, ç’est tant mieux, le minimalisme bucolique lui sied mieux et le lecteur s’y retrouve, même si on n’échappe pas à certains souvenirs du pays natal comme celui-ci : Il y avait des roses de toutes sortes et de toutes nuances, et aussi de hauts glaïeuls en forme de roseaux, et encore des capucines et des anémones mauves et blanches. N’en jette plus Henry, le vase est plein.
On apprend encore que dans le Château de Crevin près de Genève, la résidence de la famille des Foix (expatriés sans doute en Suisse), une murder party (sorte de jeu policier avec personnages en chair et en os) a tourné au drame et que celle qui devait jouer la victime, une starlette de cinéma célèbre, l’avait si bien jouée qu’on la trouva sur le lit, une balle en plein cœur, morte extrêmement, d’où il s’en suivit que l’on découvrit l’ignominie du fiancé de Miss Foix qui couchait en douce avec la starlette. On comprend le désespoir et la fuite éperdue de la fille de Foix.
Il y a dans cette garnison, un officier au grand cœur, un nommé de Brède qui porte aussi un nom géographique, il est noble, courageux, vaillant et sa fortune s’équilibre avec celle de Miss Foix (il n’y a pas que la beauté dans la vie), donc amour, donc promesses de mariage, donc pardon des offenses et aveux divers, enfin ultimes péripéties pour ne pas se marier idiots.
Pour assurer le haute tenue de son livre, Henry (c’est un " y " d’obédience aristocratique) dédie son récit à Madame le duchesse de la Rochefoucauld (avec référence fine aux Maximes de son lointain ancêtre), logée elle aussi dans un château, celui de Montmirail, La Revenante est un roman où on monte au créneau.

Je ferai sans doute de même avec mon prochain roman, afin de lui assurer un minimum de noblesse, je le dédierai à un prince de Condé, je crois bien pouvoir en décrocher un, et s’il n’en existe plus, j’en créerai un, c’est ça l’agrément des romans.
P.S : Il me semble que je critique de moins en moins et que je persifle de plus en plus.

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À LIRE SOUS UN PARAPLUIE

MINUIT
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Il existe un chant dont la première strophe proclame : Peuple, à genoux, attends ta délivrance, et qui entonne ceci dans la dernière strophe : Peuple, debout ! Chante ta délivrance.
On se croirait dans l’Internationale : Debout, les damnés de la terre, debout les forçats de la faim, patatras ! ce peuple qui attend sa délivrance à genoux constate, lorsqu’elle arrive, qu’elle est surnaturelle et ne s’intéresse qu’à l’au-delà, ça lui fait une belle jambe, peuple escroqué, il aurait dû se méfier, on n’attend jamais sa délivrance à genoux, au risque de se faire refiler, comme qui rigole, une délivrance post-mortem.
Rien à voir avec Minuit, le roman de Julien Green, si ce n’est que je viens de citer les extraits d’un cantique qui s’appelle Minuit Chrétiens et que Green est considéré comme un écrivain catholique.

Je n’ai pas lu Minuit pour cette raison, je l’ai lu par intérêt pour les mécanismes de la création littéraire. Dans son Journal, Green évoque ses romans en train de se faire : Epaves, Le Visionnaire, Varouna, Minuit, etc., il parle de ses difficultés, des directions qu’il prend, des arrêts, des reprises, des images, du style, de ce qu’il ressent jour après jour, de ce qu’il a envie de faire, de ce qu’il parvient à faire, bref le lecteur du Journal emprunte, dans son sillage, les sentiers biscornus de la création ; ainsi Green entreprend-il Minuit, à cause d’une image revenant sans cesse dans sa tête, celle de cette voiture hippomobile, un fiacre ou un coche, dont les rideaux flottent au vent et que l’on suit le long d’une étendue plane ; pour moi il s’agit d’une sorte d’image de western, pour lui, c’est le début d’un roman qu’il appellera Minuit pour lequel il n’a ni plan, ni histoire, il ne dispose de rien si ce n’est de cette vision qu’il a envie d’exploiter. C’est parti !
Pourquoi et comment le processus de création se met en œuvre ? Où va ce fiacre ? Qui va en descendre ? Y a-t-il quelqu’un dedans ? Un couple faisant l’amour ? J’ai lu Minuit avec cette curiosité-là, disséquer les nœuds de création, les moments ou l’imaginaire fait un saut en avant et tenter de découvrir par quel prodige cela aboutit à une œuvre, car écrire, ce n’est pas seulement faire des phrases, imaginer des choses ou inventer des scènes, c’est mener à bien un projet, c’est arriver à une forme accomplie ou plutôt que l’auteur juge accomplie ou qu’il ne peut guère retoucher sans menacer l’ensemble (rien n’est jamais accompli), roman, poème, essai dans laquelle il a inscrit l’essentiel de ses forces intellectuelles, de ses souvenirs, de son temps et de son savoir-faire. Une œuvre littéraire au bout du compte devient plus personnelle que son auteur en ce sens que pleine de lui, elle le représente mieux que lui dans la vérité, révélée par l’écriture, de ses défauts et de ses qualités, je ne suis pas sûr de me faire comprendre, tant pis !

Green se décide pour n’importe quoi, de ce fiacre il fait descendre une femme, elle s’éloigne, regarde passer un train, tente d’apercevoir quelqu’un à l’intérieur, ne le voit pas et se flanque alors un coup de couteau dans la poitrine, morte, un suicide quoi ! Fin de la première partie.
Deuxième partie : Green révèle que cette suicidée (dont on ne connaîtra pas les raisons du geste ou vaguement) est la mère d’une petite Elisabeth, qu’elle laisse donc orpheline à l’âge de dix ou onze ans. Elisabeth est recueillie par des tantes acariâtres, si désagréables qu’elle se sauve ; en pleine détresse, elle rencontre un nommé Lerat, intendant de lycée, un brave homme chez qui elle est élevée en même temps que les propres filles Lerat qui la détestent. Lerat meurt. Elisabeth doit partir ! Fin de la deuxième partie.
Tout ça arrive par nécessité d’une histoire désormais lancée ou bien par enchantement : Green est à son bureau, il regarde par la fenêtre, se gratte la tête, suce son stylo, et se dit soudain, tiens je vais zigouiller Lerat. Ce qui n’est pas un enchantement en revanche c’est que les romans de Green sont d’une tristesse incommensurable, on a le sentiment de les lire sous un parapluie, ça suinte, ils ont quelque chose de gris, humide, spongieux. Et puis il y a toujours du désir, retenu, refoulé, jamais mené à bien, désir de voyage, de communication, d’amour, de fuites, d’avenir (non celui-là, je ne crois pas).
Troisième partie : au point où j’en suis, se dit Green, je n’ai qu’à déconner plein tube, il invente donc un pensionnat en pleine déconfiture, sans pensionnaires, où Elisabeth va trouver refuge, Fontfroide, un machin immense, où on vit la nuit, où coexistent d’étranges individus, tous aussi timbrés les uns que les autres, et comme Green ne sait plus quoi faire, il nous fait visiter Fontfroide, le lecteur passe alors son temps, une centaine de pages de la Pléiade tout de même, à parcourir ce lieu, une allumette à la main, il n’y a plus un sou dans cette maison, plus de gaz, plus d’électricité, on rentre dans une pièce, on en sort, on se cogne à un meuble, on rencontre un individu, puis un autre, on attend, on court, on a peur, on dort, on cauchemarde, un tel arrive, un tel s’en va, bref un bazar incroyable. À la fin, il se passe quelque chose mais je ne m’en souviens plus.
Voilà, l’histoire est finie.

Le miracle est que le talent de Green parvient à faire un roman de ce qui aurait pu n’être qu’un inventaire surréaliste ou une juxtaposition aléatoire de scènes, de lieux et de personnages.
Combien je préfère cette façon de faire au grotesque :
- Monsieur, votre roman comment a-t-il été écrit ?
- Eh bien ! voyez-vous, je le portais en moi depuis longtemps, il fallait que je m’en libère, dans la douleur et …
Tu aurais mieux fait de le garder… enfoui…, tu aurais moins souffert et nous aussi, ton roman-selles, ce n’est pas de l’écriture, c’est de l’évacuation physiologique.
Minuit a été écrit en 1936, il m’arrive comme une flèche en plein cœur (pourquoi pas, je n’en ai jamais reçu auparavant) que Julien Green connaissait bien Salvador Dali qu’il recevait et visitait régulièrement, il possédait même des tableaux de lui.
Minuit est sans doute un roman dalinien.
Et moi, je me demande ce que je viens d’écrire, les arcanes de mes propres créations étant si dissimulés.

Décor: DALI
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On a fini l’année en évoquant Loti, commençons la avec Loti.
Panne éphémère (j’espère) des illustrations.
NAGASAKI, MON AMOUR
MADAME CHRYSANTHÈME
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Madame Chrysanthème est une Madame Butterfly qui ne chante pas. Je me demande d’ailleurs si l’argument de l’opéra de Puccini n’a pas été piqué à Pierre Loti.
En juillet 1885, un bateau français arrive devant Nagasaki, Loti, officier de marine, en débarque. Il cherche aussitôt à épouser une autochtone pour la durée de son séjour, il paraît que ça se faisait à l’époque, l’étranger débarquant pouvait se payer par mensualités une épouse contractuelle qu’il laissait sur place à son départ à la disposition des indigènes, au revoir et merci. Les indigènes, pas si cons que ça, avaient tendance à refiler du second choix, Loti va s’en rendre compte. L’opération était tout de même assez rentable, une sorte de forfait coucherie plus économique que des saillies au détail par entraîneuses interposées. Un entremetteur obséquieux comme un huissier de palais présidentiel, et s'appelant Kangourou, comme le slip du même nom (qu’est-ce que je raconte), lui présente des affaires aux yeux bridés et au nom de fleurs ou de fruits, Oeillet, Abricot, Jasmin, Loti choisit finalement Chrysanthème, le voilà marié pour un mois, c’est un contrat renouvelable par tacite reconduction, à condition de rincer vingt piastres de plus pour chaque mois commencé, on n’a rien sans rien, surtout lorsqu’il s’agit de chair fraîche aux alentours de quinze ans.
Pierre Loti fait un peu le dégoûté, il n’est pas très appliqué à rendre Chrysanthème heureuse, qui l’agace plutôt qu’autre chose, quel ingrat ! qu’il refilerait bien à son frère Yves avec qui il a débarqué (il y a toujours un type avec Loti, même dans sa chambre, c’est, disait-il, parce qu’il avait peur tout seul, la nuit), il est d’ailleurs en général assez narquois avec les Japonais. Manifestement il prend les Turcs plus au sérieux que les Japonais, plus lui plaisent les rives du Bosphore que les bords échancrés de l’île de Kiushu.
Mais il a un tel art, sans avoir l’air d’y toucher, pour décrire un paysage, il y a de tels moments poétiques dans ce Madame Chrysanthème que même les Japonais pourront lui pardonner. L’histoire ? Page 93 (Calmann-Lévy, cent soixante cinquième édition, sur le plan du tirage, Pierre Loti ressemble à Marc Lévy, mais lui c’est un écrivain), il dit :
Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle doit traîner beaucoup…À défaut d’intrigues et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m’entourent, un peu de la chaleur douce de ce soleil, un peu de l’ombre de ces jolis arbres.
C’est un peu cucul, et le matériau stylistique est minimal, mais ça marche, on se laisse prendre.
Tiens un petit coup de plus avec Madame Chrysanthème dormant :
Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses épingles d’écaille faisant une saillie sur l’ensemble de son corps couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme des ailes et sa longue guitare gisait à son côté. Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu’on y aurait clouée.
On voit bien ses réserves à l’encontre de sa chrysanthème, sans rire qui (même pas moi) ferait l’amour à une libellule bleue clouée sur un lit, on a beau aimer l’exotisme…
Gastronomie maintenant : à la page je ne sais plus combien, on fait bouffer à Loti, pauvre type, un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré, pour avaler ça avec des baguettes, il faut être virtuose, une consolation toutefois, on a le sentiment que les Japonais n’avaient pas encore inventé à destination des touristes européens, les fameux sushi qui représentent le Japon comme les pizzas représentent l’Italie, c’est une bonne leçon pour les voyageurs, la gastronomie exotique est souvent une punition, ils n’avaient qu’à pas y aller...
Quelle technique possédait Loti pour entretenir un lecteur avec presque rien, le ravir, le faire décoller du sol ; sans doute ce côté musical dans la forme, Madame Chrysanthème est découpé en chapitres très courts, deux, trois pages, parfois une seule, voire une demie page en alternance avec des chapitres plus longs, un peu comme des chants avec couplets et refrains.
C’est un as !
Soixante ans plus tard (j’y songe avec émotion), Madame Chrysanthème qui devait avoir alors aux alentours de quatre vingt ans et qui trottait, minuscule et voûtée dans les rues de Nagasaki, en ce 9 août 1945, allait partir en fumée, nucléarisée, neutronisée, perdant sa tige et ses pétales, dans la plus gigantesque explosion dont nous, occidentaux intelligents, venions de mettre au point le vecteur et à laquelle nous assistions avec des enthousiasmes de gamins devant des effets spéciaux au cinéma.
Loti a sauvé le souvenir d’au moins une sacrifiée de Nagasaki.
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