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( Tous les articles - octobre 2007 )
 LE SYNDROME DE L'ARLESIENNE  

 

 

LES PIROUETTES DE PIRANDELLO

 

 

CHACUN SA VERITE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Voici un maître du théâtre : Pirandello. Avec peu de choses, il nous sert une pièce parfaite, Chacun sa vérité (1917) : pas une ride.

Quand je dis peu de choses, ce n’est pas tout à fait peu de choses puisque ce sont des mots, ce qui en littérature est tout de même l’essentiel, est-il utile de le rappeler ? Dans Chacun sa vérité, ni machinerie théâtrale, ni effets spéciaux, pas de trame apparente, rien d’abstrait, des scènes équilibrées allant crescendo, une critique non caricaturale de la société, tout ce que j’aime. Un enchantement ce Cosi è (se vi pare). Traduction personnelle : C’est ainsi (si tu le veux).

La relativité de la vérité est une idée éculée avec laquelle malgré tout Pirandello réussit une pièce moderne et efficace.

Il faut son talent accompli pour tenir jusqu’à la fin le théâtre rempli avec ce seul argument la multiplicité de la vérité. Le théâtre est aussi affaire de technique, chez Pirandello, le technicien est subtilement camouflé. On ne voit pas son art. Il y a quelque chose chez ce type que je n’arrive pas à définir, une sorte de clarté d’eau de source, un zéphyr, une légèreté, un rythme, un fluide que son nom, Pirandello, Pirandello…amplifie encore. Pirandello cela sonne comme une farandole ou une musique.

Quelles relations lient ces personnages qui viennent de s’installer en ville ? Pourquoi suscitent-ils la curiosité de la population ? Quelle histoire cachent-ils ?

Une belle-mère qui ne peut voir sa fille que de loin.

Le gendre et la belle-mère ont chacun leur explication, plausible.

C’est tellement naturel et tellement ingénieux à la fois que le spectateur ou le lecteur n’a aucun mal à se glisser dans les personnages en épousant successivement leurs doutes et leurs certitudes.

Il s’associe même aux voisins qui forment un chœur antique et scrutent toutes les vérités possibles.

Une pièce qui avance par les mots, par l’intelligence des mots.

J’ai une théorie personnelle, une constatation plutôt, je ne sais pas si elle se rapproche de la vérité, ou si elle peut être utile à tout le monde, je m’en fous du reste, une pièce me semble bien réussie lorsque l’agitation du dehors fait écho à ce qui se passe sous nos yeux. Ce qui se joue sur la scène est codifié, la représentation est un artifice, lorsque l’auteur sait nous faire entendre la confuse rumeur de l’extérieur, la distance s’abolit et nous sommes saisis par la réalité. Nous n’avons plus aucun effort à faire pour nous sentir dans la vie.

Cela vaut même pour le théâtre de l’absurde. Une des pièces de Ionesco que je préfère, Rhinocéros est exemplaire de ce que je veux dire, elle se joue autant dans les coulisses que sur scène.

D’ailleurs beaucoup de pièces de Tchekhov ne fonctionnent-elles pas selon ce registre ?

C’est le syndrome de l’Arlésienne ou plus exactement une forme théâtrale iceberg : ce que l’on devine équilibre ce que l’on voit.

Après avoir lu Chacun sa vérité, on est illuminé par cette idée : l’esthétique est la forme la plus satisfaisante de la vérité.

Posté le 27/10/2007 - ( 25 )
 LES NAINS DE JARDIN  

MA NUIT A MENTON

 

LA FEMME NUE DE GOYA

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Renovales est un grand maître. En ce début du XXème siècle, le tout Madrid l’adule comme le plus grand peintre espagnol vivant. Peut-être est-ce à la fin du XIXème, je ne sais pas trop, au fond. Du gibier pour le musée du Prado. Une fois mort.

Renovales peint comme Velázquez. À la fin du roman, comme Goya.

Blasco Ibanez est l’auteur de cette maja desnuda. Son traducteur, un nommé A. de Bengoechea, l’a transformée en La femme nue de Goya. A-t-il bien fait ? Pensait-il qu’en dehors de l’Espagne on ne connaissait pas ce tableau, un des plus célèbres au monde ? La femme nue de Goya, ce n’est pas un mauvais titre, c’est surtout un bon roman, précis, resserré, publié en 1926 chez Calman-Lévy, narrant les affres et les remords d’un grand peintre ayant, au cours de sa vie mondaine, négligé sa femme jusqu’à souhaiter sa disparition et redevenant follement épris d’elle après sa mort. Les amours humaines ne sont jamais très simples. C’est une chance pour les romans.

Moi c’est plutôt des villes dont je tombe amoureux. Sans les voir. Je ne voyage pas de crainte d’interférer avec mes visions littéraires ou de déflorer les villes que je vais lire. Madrid, dans La femme nue de Goya, est plus vivante que si je l’avais visitée deux jours durant, entre deux avions et deux hôtels. J’ai la chance de connaître désormais d’une manière mentale, le parc du Retiro, les jardins de la Moncloa, et d’autres lieux encore, je n’ai pas envie de la gâcher. Je ne bougerai plus.

Blasco Ibanez fut, entre les deux guerres, un très célèbre romancier. Un des premiers à s’offrir des tirages de 100 000 exemplaires. En découvrant les titres de certains de ses livres, on s’écrie, Ah, bon Dieu ! mais c’est bien sûr, je connais : Arènes sanglantes, Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, Dans l’ombre de la cathédrale. Le cinéma, par ses adaptations, a largement contribué à la célébrité de ce grand créateur.

Voici une anecdote personnelle : il y a quelques années, un ami nous avait prêté son appartement à Menton, nous venions assister au grand prix automobile de Monaco. Nous y étions arrivés durant la nuit. Le balcon de notre logement donnait sur un jardin paradisiaque - je me demande si ce n’est pas le balcon de cet immeuble que l’on aperçoit en haut à droite sur la photo du dessus - mon souvenir restera vivace de ce matin de mai où je plongeais les yeux dans cette mystérieuse végétation avec le sentiment d’avoir reculé en une seule nuit de plus de 1.000 kilomètres vers le Sud.

Quel était le propriétaire de ce parc, de ces palmiers, de ces statues, de ces allées ombragées, de ces bancs de pierre, de ces admirables céramiques ?

Quoi ? N’auriez-vous jamais entendu parler de Fontana rosa ? La propriété de Blasco Ibanez ?

Je ne connaissais ni Fontana Rosa, ni Blasco Ibanez !

Honte sur moi.

Je faisais des gros yeux ronds d’imbécile.

A cette époque où je pouvais donner la grosseur des pneumatiques d’une Mac Laren de formule 1 et la marque des lunettes de soleil de son pilote, je ne connaissais pas Blasco Ibanez.

Il était temps, je le compris, de me ranger des voitures.

De mon balcon, ma tasse de café à la main, je surplombais un lieu qui rendait un splendide hommage à tout ce que j’aime.

Blasco Ibanez a en effet truffé son jardin de références à ces géants que sont Balzac, Cervantés, Dostoïevski, Dickens, Flaubert, Poe, Tolstoï et beaucoup d’autres. J’étais venu pour écouter le bruit assourdissant de voitures se suivant en file indienne autour d’un port et je me trouvais face au calme éthéré d’El jardin de los novelistas.

Blasco Ibanez est un de ces aventuriers écrivains à la Blaise Cendrars, plus entreprenant que lui et sans doute plus vrai. Il est né en 1869 à Valence en Espagne, politicien antimonarchiste acharné, député républicain et propriétaire à Valence du premier journal socialiste espagnol El pueblo, il se rend très vite insupportable et même indésirable aux yeux des autorités. Contraint de filer, il installe en Argentine deux grandes propriétés " Colonia Cervantès " et " Nueva Valencia " avec le projet de fonder deux villes.

Meilleur romancier qu’administrateur ses expériences échouent.

Il rentre en France et s’installe à Menton où il s’entoure de ce qu’il aime, l’atmosphère reconstituée de Valence et la littérature.

Il y termine sa vie, riche, célèbre, visité et pourtant quasiment oublié aujourd’hui.

Après sa mort qui aura lieu en 1928, Fontana rosa est devenue la propriété de la ville de Menton.

Aujourd’hui la littérature s’intéresse plutôt aux nains.

Et les jardins aussi.

Posté le 21/10/2007 - ( 11 )
 N'ECRASONS PAS L'INFAME  

 

LA MARCHE DES ESCARGOTS

 (SUITE)

 

GASTERO-GASTRONOMIE SACRIFICIELLE

…Avant qu’ils ne me dévorent, j’ai quelque chose à dire sur les escargots. La fin du monde peut attendre un peu.

Escargot : En ouvrant l’Encyclopedia Universalis à la rubrique Escargot, on est surpris de lire, après de longues considérations scientifiques, un grand développement culturel et religieux qui, curieusement rattache cet animal à la Catalogne nord. (Ceci et tout ce qui suit est bien entendu rigoureusement exact :cf. page 803 et suivantes du tome 3). On y apprend ainsi qu’à l’ère pré-chrétienne (du VIIème siècle au Ier siècle avant J.C) dans cette exacte limite géographique contenue entre les Corbières, les Pyrénées et la Méditerranée, s’était répandue une religion très particulière bâtie autour de la déification du soleil. Jusque-là, rien qui ne diffère de la plupart des autres cultes mais, et c’est ici que l’affaire se corse ou qu’elle se gâte pour eux, les escargots y étaient les représentants respectés et divinisés de l’astre.

Leur forme hélicoïdale, la lenteur de leur démarche, leurs antennes rétractiles, les traces luisantes de leur passage, leur faculté de rentrer dans leur coquille, tout chez eux avait contribué à leur attribuer une relation complice et transcendantale avec le dieu Soleil.

Etre Dieu ne serait pas une si mauvaise affaire. Hélas toute religion organise son rite autour d’un sacrifice dont l’escargot, à son corps défendant, était tout à la fois le héros et la victime.

Pour fêter le retour du printemps et jusqu’aux approches de l’hiver, des cérémonies nombreuses et très suivies se déroulant en plein air, s’organisaient dans les lieux les plus propices du pays : bosquets, pinèdes, coins de rivière, bords d’étang, etc. Chaque participant y apportait ses propres dieux qui devaient avoir séjournés auparavant, au moins un mois, dans des cages garnies de thym. Préparés en commun, c’est à dire nettoyés, salés, poivrés et lardés, ils étaient ensuite présentés sur une grille de forme ronde, posée sur un feu de sarments. Dans un geste eucharistique, effectué avec beaucoup d’entrain et de bonne humeur, on les consommait en les accompagnant d’un vin épais, puissant et rouge, dans le partage, la solidarité et les cantiques.

La communion n’était donc pas née avec le christianisme et manger son Dieu était un rite pratiqué bien avant son avènement.

Aujourd’hui cette cérémonie s’est paganisée. Les escargots y trouvent à redire. Dieux ou bêtes, leur destin n’a guère changé. La cargolade – c’est le nom de ce rituel - existe toujours. Mais il faut bien dire que sa survivance ne s’explique que pour ces raisons religieuses, car pour avaler de telles bêtes, dont le principal intérêt est le sel, le poivre et le lard dont on les garnit, pour le faire sous un soleil de plomb, ou des bourrasques de vent ou des déluges glacés, tout en buvant des vins d’une puissance phénoménale et en dévorant des tartines d’un ailloli dévastateur des nuits d’amour, il faut vraiment y croire.

Mais désormais vous ne vous demanderez plus pourquoi, après la pluie, en marchant dans votre jardin, un sentiment désagréable vous envahit lorsque vous écrasez un escargot. On ne marche pas impunément sur un Dieu.

Les Dieux, c’est bien connu, sont faits pour être mangés.

 

Les fêtes ou après-fêtes sont données par:

Bruegel

Bruegel

Teniers

Posté le 17/10/2007 - ( 3 )
 UNE FIN DU MONDE  

LA MARCHE DES ESCARGOTS

 

(HOMMAGE A PATRICIA HIGHSMITH)

 

La continuelle accumulation d’habitants animaloïdes rendait ma progression dans le village de plus en plus difficile, et mon malaise s’amplifiait à cause de la désagréable sensation que j’éprouvais, au bruit de mes pas écrasant des escargots.

Ceux-ci formaient au sol un tapis presque continu. Le moindre déplacement se faisait au prix d’une horrible bouillie de chair baveuse et de coquilles. Les bêtes que je n’écrasais pas, réussissaient à monter le long de mes jambes. Celles-ci étaient recouvertes d’une carapace gluante que mes pas faisaient tinter comme un sac de noisettes.

Mes bras, mon cou et mon visage étaient maculés de projections de gastéropodes éclatés et des boulettes d’une chair molle, truffée d’éclats de coquilles que je ne cessais de recracher, parvenaient à pénétrer dans ma bouche et à la remplir d’une horrible sensation de froid et de chair visqueuse. Cette occupation lente mais inexorable de mon corps me laissait espérer que j’allais échapper à la déflagration générale qui se préparait, car mon destin serait de mourir bien avant, étouffé par des escargots.

Crest et Romani

Oenofolie en Catalogne nord

 

 

 

Décor Bosch

(Détails de Mort et misère)

Posté le 16/10/2007 - ( 6 )
 LE VICE INGENU  

VIN FRAIS A GOGO

 

LES DÉS PIPÉS

OU LES AVENTURES DE MISS FANNY HILL

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

Délicieux ce petit roman de Pierre Mac Orlan.

Roman d’aventures, est-il annoncé sur la couverture de cet ouvrage publié chez Gallimard en 1952, dans un format particulier 19 x 12. Je viens de le mesurer. Dimension parfaite pour l’insérer dans la poche d’une veste. Attention, ce n’est ni un Folio, ni un livre de poche, pour mon ivresse, le flacon a de l’importance, c’est du Gallimard pur jus, avec le liseré rouge et tout.

210 pages, chacune compte 21 lignes et chaque ligne compte une trentaine de signes soit en tout 12.000 signes environ. La preuve que 12.000 signes peuvent donner autant de plaisir à lire que 600.000.

Les dés pipés est sous titré Les aventures de Miss Fanny Hill. Pierre Mac Orlan réinvente l’héroïne d’un texte de John Cleland, paru en 1751, contant les aventures d’une fille de joie dans le Londres du XVIIIème siècle.

Je la fais revivre, dit Mac Orlan dans une préface enjouée, parce qu’elle n’est pas un simple produit de la plume et de l’encrier de Cleland. Elle dut fréquenter Malborough Street en compagnie des Nelly Elliot, de Kitty Fredrick, de Clara Hayward (c’est comme si j’étais tout à coup au milieu de ces filles, je m’y trouve bien, dans les parfums violents, les œillades appuyées, le froufrou des robes et les chairs blanches canaillement dévoilées, les prostituées à l’époque avaient des noms d’artistes de cinéma ou alors c’est le contraire aujourd’hui, enfin je ne sais plus). La liste complète de ces dames serait trop longue à établir.

(Before)

Il aurait pu choisir Moll Flanders, dit-il encore, mais celle-ci vit sous la protection d’un confrère écrivain Marcel Schwob. Je trouverai cette Moll Flanders dans Vies imaginaires je suppose. Il faut que je lise ce Schwob, je vois exactement où se situe ce livre dans ma bibliothèque, c’est même un grand papier édité sous la direction du pape des éditions limitées, Pierre Champion, et de Marguerite Moreno, l’actrice, veuve de Marcel Schwob, mort très jeune en 1905, à 38 ans. A y regarder de plus près la Moll Flanders de Schwob ne figure pas dans les Vies imaginaires, c’est en fait une traduction de jeunesse du livre de Daniel Defoe.

La Fanny Hill de Mac Orlan est d’origine française, elle est née dans la Somme, toute la fantaisie de Mac Orlan se trouve révélée avec cet extrait de naissance. Elle est âgée lorsque commence le livre, elle est également écrivain, c’est elle qui est sensée raconter sa vie, après avoir obtenu un grand succès avec son dernier roman : Honorine ou les malheurs du vice ingénu. Un titre sadien.

Elle démarre sa vie publique à Boulogne sur mer, au milieu du grand rassemblement de troupes organisé par Napoléon en vue de l’invasion de l’Angleterre. Son terrain d’apprentissage et son premier champ d’expérimentation sont une armée entière. Chouette, il y a de quoi faire. Plus possible d’avoir froid aux yeux après une telle entrée en matière. En guise d’invasion, c’est elle seule qui passe la Manche tandis que Napoléon va faire tourner le dos de son armée à la perfide Albion pour aller casser du Russe et de l’Autrichien à Austerlitz et commencer sa sanglante balade dans toute l’Europe.

Fanny Hill, quant à elle, ne pratique pas le blocus continental, elle va chouchouter l’Anglais et porter haut et pacifiquement les couleurs de la galanterie française. Il y a du Hogarth dans les péripéties amoureuses de Fanny Hill.

(After)

Tout ceci est écrit à la manière de Mac Orlan dans une liesse stylistique et romanesque, avec des trouvailles d’écriture et cette attention affectueuse que Mac Orlan porte au menu peuple (voyous y compris) des rues des grandes villes.

Les chapitres ne comprennent pas plus de 4 ou 5 pages, ils sont titrés à la mode ancienne : Chapitre II par exemple : Mon protecteur. J’éprouve quelques difficultés à pratiquer le métier de fille publique. On ne pénètre pas dans la prostitution comme dans un moulin.

Les métaphores sont succulentes : Mylord était si faible qu’il tomba comme une mite abattue par un coup de torchon.

Et de nombreuses observations sont pleines d’humour, le capitaine artilleur O’Thunder (oui) par exemple, qui, en disponibilité, partage un temps la vie de Fanny : La paix en s’installant dans tous les foyers rendait l’artillerie inutile.

Un roman qui donne du plaisir.

J’ai eu un peu le sentiment d’un apéritif pris sous une tonnelle, avec du vin frais à gogo et des tapas à volonté.

Et qu’on ne vienne surtout pas me parler d’un de ces longs et ennuyeux repas.

Posté le 9/10/2007 - ( 20 )
 UN GONCOURT UTILITAIRE  

JEUNE ET TENDRE MESSINE

 

 

LES GRANDES VACANCES

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Je dois reprendre quoiqu’il m’en coûte mon harassante tâche goncourtesque. S’il s’agissait de vins, je pourrais l’appeler une verticale. Il ne s’agit pas de vin. Il n’existe pas de Goncourt Grand crû. Je n’aurai même pas l’ivresse.

Le temps presse. Je risque d’être pris de vitesse. Tous les ans un Goncourt de plus s’ajoute à la liste. J’ai l’impression de rouler ma pierre.

Un Goncourt chaque année, est-ce bien utile ?

Une centaine de prix Goncourt, et un score personnel de 12 lectures commentées jusqu’à ce jour : 100 à 12, un score de rugby de la coupe du monde.

Sentiment d’une tâche impossible ! Je n’ai pas besoin de me regarder dans une glace, j’ai le regard vaseux d’un demi d’ouverture namibien devant un demi d’ouverture néo-zélandais pendant le haka rituel. Les jurés du Goncourt ont pris un malin plaisir, anticipant les fanfaronnades de types comme moi, de choisir parfois les romans les plus indigestes du marché au moment où ils devaient attribuer leur prix. Cela pourrait être une condamnation pénale, en cas de récidive : obligation de lire tous les Goncourt depuis l’origine (avec peine de sûreté incompressible d’au moins soixante quinze Goncourt).

Les académiciens Goncourt ont sans doute une forme de compassion pour la sous littérature ou ici en l’occurrence, en choisissant en 1940 Les grandes vacances, du goût pour la non-littérature.

A part le physique - extérieurement Les grandes vacances a une apparence de livre, il y a une couverture, 2 tomes (hélas), des pages, de l’encre et des mots - ce livre pourrait être le rapport annuel du secrétaire général d’une association d’anciens combattants.

Cet ancien combattant, c’est Francis Ambrière. Il narre son expérience de prisonnier de stalag, dans une écriture si molle, si soporifique que l’on a du mal à ressentir de l’intérêt pour ces prisonniers français de juin 1940. On en arrive même à comprendre les raisons de la défaite.

Ce n’est pas la bonne volonté qui manque à ce livre, c’est la littérature.

Quand à la première page, le lecteur tombe sur : cette somptueuse campagne lorraine où nous promenions notre attente oisive n’était que grâce, abondance et douceur. Les mirabelles arrivaient à maturité, les jeunes Messines étaient tendres… (quid des non tendres), s’il est un brin sensé, craignant le pire, il quitte la place sur le champ, à juste titre car dans ces cas-là c’est toujours le pire qui arrive. Mon stupide projet quant à moi m’a collé aux Grandes vacances avec un sentiment de détresse insurmontable et une stupéfaction pour les tendres mirabelles et les Messines à maturité.

Franchement, à quoi sert ce catalogue ? Une première partie : l’arrivée et l’installation de prisonniers français dans un stalag, une deuxième partie : comment en foutre le camp avec un inventaire des évasions. Pas de rythme, un ton Gaîtés de l’escadron, en alternance avec des déclamations de patriotisme stupide, et de ci de là des naïvetés de campements scouts. Et toujours pas de littérature.

Je suis mauvais public, on nous a tant abreuvé de ces histoires de prisonniers et d’évasions, en livre ou au cinéma. À chaque page tournée, mon effroi était grand de tomber sur La vache et le prisonnier.

Et puis j’ai lu des témoignages si pathétiques, si monstrueux sur cette période que ce livre dans sa simplicité finit par me gêner.

Une autre chose m’horripile, c’est le désir qu’a souvent ce genre d’écrivain, ayant vécu des circonstances douloureuses, j’en conviens, de témoigner d’une singularité française : le Français est débrouillard, ou désobéissant ou rêveur ou héroïque ou je ne sais pas quoi, il se comporte ainsi, il réagit comme ça, il est ceci, il est cela.

Stop ! Il est un homme comme les autres, ni plus, ni moins.

Avec ce Goncourt 1940, on peut se croire victime d’une escroquerie. Le livre retrace des événements historiques ayant trait aux années 1941 à 1945. L’explication est donnée au 2ème tome (au bout de 500 pages quand même). On apprend donc qu’il s’agit d’un Goncourt patriotique. On comprend mieux. La littérature a bon dos. Les jurés Goncourt avaient décidé en 1940 d’attribuer le prix à un livre qui n’était pas encore écrit (au fond n’est-ce pas une habitude chez les Goncourt ? Font-ils la différence entre un livre non lu et un livre non écrit ?) et qui devait l’être par un prisonnier. En 1946, Francis Ambrière a donc reçu son prix Goncourt 1940, ayant été sans doute le mieux disant carcéral et confiant aux lecteurs le rôle du moins lisant culturel.

Bref oublions ça.

Je n’en veux pas à Ambrière qui, je crois, a fini sa carrière en rédigeant des guides bleus. Du stalag au guide bleu, c’est un signe, son livre ne s’appelait pas Les grandes vacances pour rien, il avait déjà un projet touristique.

Bon les Goncourt, ne nous refaites pas le coup s’il vous plait.

Plus de prix utilitaires.

Pour moi: 100 à 13, je réduis un peu le score.

 

Décor: Gerhard Richter et Rebeyrolle 

Posté le 4/10/2007 - ( 8 )
 CATACOMBES LITTERAIRES  

 

SOINS RAPIDES ET NEANMOINS LUDIQUES

 

DEUX PLAISANTERIES

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

Ce type, Paul Hervieu, a eu l’audace d’appeler son texte Deux plaisanteries. Qui comptait-il faire rire ?

Une seule plaisanterie m’a suffi, impossible d’aller jusqu’au bout de l’autre. Explorateur d’usines à clichés littéraires, je veux bien, mais pas au point d’y laisser la peau. D’ailleurs la lampe frontale de mon casque de mineur étant tombé en panne, j’ai dû lâcher le livre. Trop tard, j’étais déjà touché.

La première plaisanterie est un duel et l’autre non plus.

Voilà c’est suffisant.

Une chance : les illustrations, nombreuses, étant aussi plates que l’écriture, on a le sentiment de macérer dans un bain tiède et comme ça ne mousse pas et qu’il n’y a pas de bulles, c’est assez lénifiant. Une sorte de bande dessinée pour adultes mous du bulbe.

Un exemple de l’humour ?

Un mari présente à des amis sa femme, originaire de La Havane, elle a revêtu une robe fourreau couleur acajou : " Est-ce que ma femme ne vous fait pas l’effet d’un cigare ? " Ah bravo, très fin, vraiment très fin, de quoi rire sous cape.

Paul Hervieu est un écrivain dans le sens où il écrit et un infatué dans le sens où il est à l’Académie française. Dédicace à un nommé Frédéric Masson qui en est aussi (de l’Académie). Ces types se dédient les livres mutuellement, ainsi ils ont l’impression d’en vendre. C’est aussi une stratégie, ils savent bien qu’un écrivain ne lit jamais les livres de son confrère, il se contente d’en parler, mal avec certains, bien avec d’autres.

Ces textes sont très courts, une soixantaine de pages chacun, avec les pages blanches au verso des illustrations, l’exercice dure peu.

A mon avis, c’est le chauffeur de Paul Hervieu qui les écrivait dans sa limousine garée au bas de l’immeuble où son maître montait aux putes pour quelques soins rapides et néanmoins ludiques.

On ne sait pas grand chose de ce Paul Hervieu, c’est tant mieux. Ah, oui il était diplomate, il est mort en 1915. Il nous a foutu la guerre et il s’est barré.

Bon tout ça n’a aucun intérêt, la seule chose notable de ces Deux plaisanteries, ce n’est pas l’esprit c’est la matière.

Une édition bon marché, très bon marché (encore heureux) qui se vendait à l’époque (quand ? il n’y a pas de date) à 0 F 95, elle avait d’ailleurs augmenté puisque, sur mon exemplaire, un coup de tampon rouge indique : Provisoirement 1 F 15 (mazette 20% d’augmentation). Et ça augmentera encore puisque ce provisoire-là ne peut pas être l’attente d’une diminution. Quel slogan cela ferait ! Achetez-le aujourd’hui car demain il sera moins cher. Même le grand philosophe Michel Edouard Leclerc, qui pourtant ose tout, ne l’utiliserait pas dans ses magasins.

Bref, il en sort un (volume) au commencement de chaque mois, c’est écrit au dos.

La collection s’appelle " Modern-Bibliothèque ". Elle paraît sous l’égide d’Arthème Fayard et Cie, Editeurs, 18/20, rue Saint Gothard à Paris. Le papier est glacé comme celui de l’hebdo photos de l’époque l’Illustration, ancêtre de Paris Match, mais légèrement moins pourri que lui.

Mes voyages dans les catacombes littéraires du 19ème et 20ème siècle ne m’ont pas encore permis de faire de grandes découvertes, en revanche je puis noter l’étonnante diversité de l’édition de ce temps : standard, chère, pas chère, de luxe, pour collectionneurs, pour collectionneurs fous etc. et ça s’est bien.

Ah, encore une chose, la liste en fin de livre des auteurs et volumes parus:

Elemir Bourges nous fait Sous la hache (Aïe), Léon Daudet Le Partage de l’enfant (pédophile, hein), Binet-Valmer Le Métèque (encore un Front National), Paul Déroulède Chants du soldat (obsédé va !) et un connaisseur (un pêcheur amateur, je veux dire, ne nous méprenons pas) André Theuriet nous pond La Maison des deux barbeaux.

Au beau milieu de cette mare, la tête hors de l’eau, qui vois-je ? Barbey d’Aurevilly et Mirbeau, deux types que je respecte. Qu’allaient-ils faire dans cette galère ? Bon, il vaut mieux que je m’arrête, la plaisanterie a assez duré.

Décor: Nolde

Posté le 1/10/2007 - ( 20 )
 
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