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TIRER SUR LA QUENOUILLE

MARE NOSTRUM
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Constance, fille de Frédéric II de Hohenstaufen, empereur d’Allemagne et roi de Sicile, fut mariée, très jeune et non encore consommable, à l’empereur de Byzance, Jean III Doukas Vatatzès, souverain exilé et ne régnant plus qu’à Nicée parce que des croisés chapardeurs, venus d’Occident pour soi-disant libérer les lieux saints, l’avaient au passage chassé de Constantinople, c’était il y a bien longtemps, au XIIIème siècle.
Et de fait, ce Jean Doukas (on dirait le nom d’un joueur de foot) préféra consommer la gouvernante de Constance, la belle et mystérieuse La Marchesina qui l’envoûta, le rendit fou d’amour et usurpa les fonctions de Constance ainsi que tous les honneurs y afférant.

Puis, chose rare pour un basileus, Jean III Doukas Vatatzès mourut dans son lit, sans le recours d’un assassin mais avec le secours de la religion puisqu’on était fort croyant dans l’empire d’Orient.
Voilà pour Doukas, au tour de Paléologue maintenant.
Michel VIII Paléologue (ils ont des noms byzantins ces empereurs, celui-ci, Michel VIII, on pourrait aisément le confondre avec un professionnel des fossiles) lui succéda peu après, montant sur le trône sans doute d’une manière violente, mais ce n’est pas le sujet, chassant les croisés de Constantinople et reprenant la pleine possession de l’empire byzantin, si pleine qu’il se mit dans la tête de posséder aussi la basilissa Constance, veuve de Jean Doukas. Il lui proposa de l’épouser. Niet.
Quoiqu’on en pense, je suis en train de parler de Mare Nostrum, un roman de Blasco Ibañez dont l’action se situe au XXème siècle, mais pour une fois, je crois deviner où je veux en venir.
Constance, décidément intouchable, se refusa à Paléologue et revint en Sicile chez son frère, puis après d’innombrables et sanglantes péripéties guerrières, se retira et mourut au couvent de Sainte Barbe à Valence en Espagne, où on peut encore voir aujourd’hui son coffre funéraire et un tableau la représentant (ce en quoi je m’avance un peu car la guerre civile en Espagne est passée là-dessus et par ces temps troublés pas mal de reliques ont été éparpillées).

C’est en tout cas dans la chapelle Sainte Barbe qu’Ulysse Ferragut, héros de Mare Nostrum (on y arrive donc), adolescent au début du roman, observe ce tableau, jouissant ainsi de son premier émoi amoureux. Tout ce qui évoque l’Orient, les femmes et la mer passionne ce garçon (moi c’est pareil, sauf la mer).
Voici donc un roman, Mare Nostrum, qui commence à merveille pour qui s’intéresse à cette période byzantine. Et puis plus rien, Blasco Ibañez, m’a appâté et me laisse tomber comme un vieux chiffon. Bon, je devais m’y attendre, avec Mare Nostrum je n’ai tout de même pas ouvert un roman historique.
Tant pis, je continue, Blasco Ibañez, le républicain forcené de Valence en butte à tous les conservatismes espagnols, le réfugié de Menton, créateur du jardin Fontana Rosa, hymne végétal dédié à tous les écrivains du monde, est un bon romancier et un grand monsieur, je ne l’abandonnerai pas en chemin. Dans la couture, on dirait que c’est un bon faiseur, trop bon même, au point que son talent (ou sa facilité) est parfois un peu apparent.
Donc, cet Ulysse Ferragut, fils d’un notaire poussiéreux de Valence, ne rêve, au grand dam de son père, que de voyages maritimes, de Méditerranée et d’Orient. La mort du tabellion tombe à pic pour Ulysse qui lève définitivement l’ancre et devient un brillant capitaine au long cours. Par suite d’héritages divers, Ferragut peut même s’acheter un bateau. Au quart du roman, il est déjà à son apogée, il ne lui reste plus qu’à retomber. Fidèle à son prénom, il vogue de mer en mer, de port en port, de fille en fille, laissant à Barcelone, une épouse esseulée, doña Cinta, Pénélope effacée, qui finit par se désespérer de tirer sans cesse sur sa quenouille.

La péripétie centrale de Mare nostrum est constituée par la romance, violente et passionnée, d’Ulysse et de Freya, superbe et mystérieuse femme rencontrée à Naples, à Pompéi plutôt, mais qui est loin d’être une ruine, dont le capitaine au long cours tombe passionnément amoureux et qui lui fait tirer la langue avant de lui appartenir, un vrai supplice, c’est le meilleur du livre, pas pour le héros, pour le lecteur, je veux dire.
On est en 1914, la guerre éclate et ce gros balourd d’Ulysse n’a pas compris que Freya était plus intéressée par son bateau que par son sourire ou ses épaules, elle est une espionne allemande et ne se donne à lui (et le talent amoureux de cette Mata Hari est enviable) qu’à partir du moment où elle parvient à le convaincre de ravitailler en munitions, en pleine Méditerranée, des sous-marins allemands, ce qui va provoquer un drame pour Ferragut et pour le roman aussi qui frise alors le mélo.

Mais bon, Blasco Ibañez, s’en sort, Mare Nostrum se lit bien, c’est enlevé, parfois brillant, notamment le destin tragique de Freya et sa liaison avec Ulysse, sorte d’amour haine suralimenté aux désirs et aux répulsions, un thème qui va faire les délices de nombreux romans postérieurs et d’un film réalisé en 1926 par Rex Ingram qui avait déjà tourné Les quatre cavaliers de l’Apocalypse du même Blasco Ibañez, auteur fort prisé des metteurs en scène hollywoodiens.
En refermant le livre un rapprochement que je n’avais pas vu au début, et l’auteur non plus ou alors c’est un pur hasard (je m’en moque, il ne me contredira pas), me paraît évident. Cette Freya aux amours tumultueuses et intéressées ne serait-elle pas l’image composite de la Marchesina, séductrice quasi fatale de l’empereur Jean III Doukas et de Constance, la basilissa, pour laquelle Michel VIII Paléologue éprouva un impossible amour.
Voici sans doute pourquoi je me suis attardé sur Constantinople et ces femmes fatales.
Cette découverte suffit à ma vanité de critique, à mon bonheur de lecteur et à mon obsession byzantine.
Décor :
Luis Ricardo Falero (Espagne : 1851 – 1896)
(Art Cycopledia)
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| LE CAPORAL EPINGLE JUSQU'AU TROGNON |
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LES TÉTONS DU TENIERS

LES DEMI-SOLDE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Les demi-solde ce n’est pas une histoire de magasin engagé avec circonspection dans des ventes promotionnelles, à vrai dire ce n’est pas non plus un roman, plutôt une suite d’anecdotes, sous la Restauration, dans le milieu des soldats démobilisés de la Grande Armée, orphelins du feu des canons et de Napoléon, chichement payés ( à moitié donc) par une couronne représentée par un arrogant Charles X et des ultras retrouvant la morgue des aristos pré-révolutionnaires.
Georges d’Esparbès, l’auteur de ce livre publié en 1910, est plein d’affection pour ces soudards à qui il attribue un grandeur d’âme assez systématique à laquelle on a du mal à croire.
Mais bon, ce n’est pas si mauvais et mon exemplaire de la Collection illustrée de chez Calman-Levy, relié de plaisante manière, le cuir du dos, patiné et rouge sang de bœuf étant particulièrement voluptueux, est agréable à tenir entre les mains, d’autant que les illustrations, en général horribles, de ce type de collection, sont pour une fois consommables (c’est un nommé Maurice Toussaint qui en est responsable). Il contient en outre une seconde œuvre de Georges d’Esparbès, La guerre en dentelles, majestueusement sous-titrée Poème épique en vingt contes que je lirai dans la foulée, espérant que dentelles il y aura et froufrous aussi, plus que de canons en tout cas.

Les demi-solde a le mérite de me remettre en mémoire un épisode peu connu de la Restauration (peu connu de moi) que l’auteur situe en 1822, où ces militaires de la veille garde, des immortels, dans le langage de l’époque, non à cause d’une quelconque valeur d’indestructibilité que leur aurait acquis leur vaillance, mais parce que Napoléon ne se décidait jamais à les engager, faisant ainsi de ce corps un cocon de sécurité fort convoité, on se souvient qu’à deux doigts de prendre une déculottée définitive à la Moskova, considérée malgré tout comme une victoire française, tandis que les Russes l’appellent Borodino et le revendiquent comme une victoire russe (Koutousov déclarait, au soir du combat, dixit Tolstoï, que les Français même s’ils allaient atteindre Moscou, venaient d’entrer dans une phase désastreuse de leur sanglante épopée, la suite lui donnera raison), il n’avait pas lancé la garde et à quelqu’un qui s’en étonnait devant lui, il avait répondu " voulez-vous que j’engage la garde à 4.000 kilomètres de Paris ? ", " Et qu’alliez-vous faire là ? " lui rétorqua l’autre qui aurait pu être moi, anecdote que je cite à ma façon, nul ne saurait me le reprocher, personne aujourd’hui ne pouvant prétendre l’avoir entendue, j’ai perdu le souvenir de ce que je disais, ah ! oui, les militaires de cette garde donc, rempart ultime du Corse bondissant, ne se rendaient pas mais ne mourraient pas non plus et, nostalgiques du petit caporal épinglé jusqu’au trognon par les Anglais, à l’époque où se situe Les demi-solde, et même mort, il me semble, au milieu des moutons et de l’Atlantique, se mettent à ruer dans les brancards et à fomenter des troubles au point que si je vois bien la fin de cette phrase je suis en revanche incapable de la relier, grammaticalement, et d’une manière décente, au début, soit ! Il existe des constructions stylistiques qui sont de véritables Berezina et qu’il faut savoir garder. Pour l’exemple !

A la lecture des exploits de ces demi-solde, les Doguereau, Goglu, et autres de Montander, il me semble être en présence de ces vétérans de l’Empire dont Balzac parsemait ses romans et qu’il décrivait si admirablement, des types rustiques, plutôt ronchons, au cœur d’artichaut, fidèles comme des chiens, vrais garde-manger d’une mémoire glorieuse, la larme facile, s’occupant comme des mères d’un neveu, d’un fils, d’une fille ou d’une connaissance quelconque à qui ils voulaient communiquer leurs valeurs et leurs souvenirs.
Et puis soudain, je bondis, la perle rare, qui est toujours le but secret de mes lectures, arrive à la page 53, avec un chapitre sous titré Un gilet de cent mille francs , l’histoire d’une toile de Teniers. Au fond on ne lit que pour être surpris, même dans une recette de cuisine on est à l’affût de quelque chose qui nous étonne, nous fait hoqueter ou nous enfarine.
Un de ces vétérans, vivant dans la misère et dans un réduit sous les toits d’un immeuble parisien, un nommé Chouard, ex-lieutenant du 2ème Lanciers, qui sait que l’attendent en bas des fonctionnaires de police, révèle son secret à son ancien capitaine, Doguereau, venu le secourir. À Waterloo, (il n’y a que les Anglais qui prononcent le nom de Waterloo, nous, soldats de Napoléon, appelons ce lieu et cet événement Mont Saint Jean, dit Doguereau), à Mont Saint Jean donc (encore une victoire française sans doute), ce Chouard pique le bagage de Wellington, après avoir étendu quelques grenadiers de sa garde rapprochée et il emporte, comme un trophée, une toile qu’il ne sait pas identifier et à laquelle il n’attache pas plus d’importance qu’à un drapeau ou à une chemise brodée. Par la suite, à l’examen de la scène peinte : une kermesse villageoise où on boit, où on lutine de la jeune fille et même de la matrone rondouillette, où des musiciens ruraux grattent des instruments et vident des bouteilles, tandis que des curieux, penchés à des fenêtres, observent le spectacle en rigolant, on se rend compte avec ahurissement qu’il s’agit d’un Téniers, célèbre peintre flamand du XVIIème siècle. D’Esparbès prétend même qu’on voit des personnages, aux poitrines découvertes (des personnages féminins donc) et aux cotillons soulevés, il faudra qu’il me les montre, car jamais, au grand jamais, je n’ai vu un Téniers ayant enlevé le haut ou le bas. Qu’on ne s’y méprenne pas, je ne fais pas la fine bouche, je suis même preneur d’un Téniers plus sensuel encore.

Afin de passer entre les mailles des agents de l’Etat venus récupérer ce Téniers pour l’installer dans un musée (tous les musées, en France, pourraient être unanimement poursuivis pour recel d’objets volés), Doguerau décide de faire un gilet de cette toile, en y ouvrant deux trous pour passer les bras (d’Esparbès est un barbare, comment peut-on inventer une histoire où on découpe un Téniers au ciseau, il est vrai qu’en matière d’indélicatesse artistique les troupes françaises en campagne se sont toujours montrés d’une redoutable efficacité) et lorsque, échappés aux griffes des agents postés au bas de l’immeuble qui n’y voient que du feu, tous deux arrivent au café et que Chouard retire sa redingote, ses amis présents rient de son gilet et des tétons tripotés des Flamandes qu’ils aperçoivent sur sa poitrine.
Bon, d’accord, n’y aurait-il que ça, il n’y avait pas de quoi s’extasier sur cette anecdote, sauf pour ma famille et moi qui avons toujours cru posséder un Téniers, qui le regardions avec vénération, l’installions à la meilleure place de nos maisons, le montrions à nos amis, spéculions sur son prix, le transformant en voitures, en maisons et en vins fins, nous encourageant mutuellement, nous persuadant de son incontestable authenticité, jusqu’au jour où un expert consulté nous désespéra, en nous assurant que notre chef d’œuvre n’était qu’un vulgaire faux du XIXème siècle, nous obligeant à le suspendre, honteux, dans d’obscurs couloirs, ou au dos de la porte des W.C ou à le poser au pied d’un mur, dans le recoin d’une penderie.
Eh bien ! aujourd’hui on s’en moque, notre Téniers relève la tête, car nous savons maintenant d’où il vient (j’avais en effet repéré des repeints au haut du tableau, à l’emplacement des anciennes ouvertures des manches), nous l’avons arraché à la mitraille et conquis sur l’Anglais à Mont saint Jean. Authentique ou faux, il suffit à notre honneur et trône à nouveau dans le salon.
Hé ! expert, tu sais, notre tableau, il faudra nous faire une offre canon, si tu veux pouvoir t’en approcher, et toi, d’Esparbès, je t’instaure désormais icône littéraire de notre famille, je te dis toute mon admiration et t’informe que j’appellerai de ton nom mon prochain chat.
Décor:
Téniers, bien sûr.
(Art Cyclopedia)
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| IGNACE DE LOYOLA, FONDATEUR DE LA PREMIERE O.N.G |
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RELIGIEUX SANS FRONTIERES

L’EMPREINTE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Une fois n’est pas coutume, je viens de faire une découverte, Estaunié est un précurseur de Bernanos.
L’Empreinte, un roman qu’il a écrit en 1896, ressemble, du point de vue des interrogations sur la foi, des doutes sur l’existence de Dieu et du pourquoi de l’engagement religieux, à deux romans de Bernanos, L’imposture et La Joie, écrits en 1927 et 1929.
Bernanos est meilleur que lui pour les manifestations surnaturelles qui, dans ses romans, se signalent par des irruptions d’ailleurs plus infernales que célestes. Mais n’est-ce point le propre de bon nombre d’écrivains catholiques, immergés dans leurs passions tristes, d’être attirés par les séductions du mal et de mieux décrire le goût du péché, plutôt que les promesses d’une éternité, qu’ils jugent pour tout dire, même s’ils ne le clament pas à haute voix, assez ennuyeuse et peu littéraire.
Chez Estaunié pas d’apparitions, ni de Dieu, ni du diable, il est plus préoccupé par la raison et la technique que par la foi, c’est un écrivain d’origine scientifique (un X même), en général ce genre d’écrivain est redoutable pour la littérature comme pour la science. En tant qu’ingénieur des Postes, Estaunié a bénéficié de beaucoup de temps pour écrire (oui, d’accord, c’est facile) et, ma foi, le résultat n’est pas si mauvais.
Bernanos est archi catho, quand Edouard Estaunié est profondément anticlérical, pas étonnant, il a été élevé par les jésuites.
Dans le déchirement que vit Léonard Clan, le héros de l’Empreinte, entre les sollicitations du monde et l’engagement religieux, il me semble voir et entendre l’abbé Cinabre, le prêtre torturé de Bernanos et aussi ses rugissements, ses effondrements, ses trahisons, ses souffrances et ses ricanements devant le froid qui le saisit en constatant la rupture définitive de ses relations avec Dieu. Je me demande si mes souvenirs sont bien exacts, il y a si longtemps que j’ai lu L’Imposture et la Joie. Mais après tout, qui me reprochera mes incertitudes ? Qui lit Bernanos, aujourd’hui ?
Ce Léonard Clan, jeune homme sans racines véritables, ni famille, élevé dans le conformisme éducatif et culturel d’une école de Jésuites à Nevers, est un idéaliste poussé vers l’enrôlement religieux par son mysticisme adolescent. Tout autre engagement dans le monde lui semble dérisoire. Cet appel spirituel qu’il croit ressentir est d’autant plus impérieux qu’il se colore de fétichisme clérical : Quand il marchait, il se surprenait à modérer son allure, comme s’il eut perçu autour de lui les plis d’une soutane. Le père Propiac, sorte de jésuite recruteur, tout en feignant de conseiller Léonard,- le fourbe l’exhorte à prendre son temps, à réfléchir, à prier, à bien considérer qu’il va s’engager définitivement -, l’attire dans un piège sentimentalo-catholique dont Léonard croit se libérer à temps qui, en fait, le marque pour la vie et lui colle une " empreinte " indélébile.

Dans le confort d’une croyance, dans la chaleur communicative des illuminations divines et des confraternelles proximités religieuses, dans l’encens des célébrations cérémoniales à la chapelle, il accumule les raisons de croire, puis soudain avec autant de force et de conviction, s’avisant qu’il s’est trompé, comprenant qu’il n’a pas la foi, que c’est un orgueil considérable de prétendre à la sainteté et de s’instaurer rédempteur des hommes, il se met désormais à recenser celles de ne pas croire et à tenter de comprendre comment il en est arrivé à cette erreur de vocation.
Les Jésuites, - Ignace de Loyola leur a mis ça dans la tête en les organisant comme des soldats de Dieu -, se sentent appelés à aider les âmes. La Compagnie de Jésus, créée au XVIème siècle est une sorte d’O.N.G chrétienne et ses sociétaires sont les précurseurs des humanitaires contemporains, des Religieux sans frontières, en quelque sorte. Leur zèle militant fut d’autant plus redoutable au cours des siècles que la cloison étanche qu’ils avaient élevée entre le corps humain et l’âme qui l’habite, les autorisait à sacrifier allègrement l’un, tout en se réjouissant de sauver l’autre. C’est aussi cette solidarité de combat et ces buts de guerre qui avaient séduit le jeune homme.

Au seuil de la prêtrise et au tiers du roman, Léonard envoie tout à la pêche, il se rend compte que le père Propiac n’a pas suffisamment sondé ses intentions, qu’il a, par traîtrise, enlevé son âme, à la baïonnette, comme l’aurait fait un vulgaire fantassin en quête d’héroïsme et d’honneurs militaires.
Désormais Léonard en veut terriblement à Propiac, il est persuadé que cet enrôlement presque forcé a démoli sa vie. Mon être a été spécialisé, je ne m’adapte plus. Et de fait, ni l’argent, ni les femmes, ni l’ambition professionnelle, occupations qui vont constituer la partie centrale de L’Empreinte, ne peuvent lui faire oublier ce mauvais départ dans la vie. Là où je voyais une flamme capable d’incendier le monde, il n’y avait même pas un miroir à prendre des alouettes. L’échec spirituel, le vide et la profonde désillusion qui le suivent ont entamé et mis à mal les forces vives de Léonard. Estaunié, l’anticlérical triomphe, la nocivité de la religion est telle qu’elle persiste même chez ceux qui ne croient plus.

Ces deux auteurs, aux conceptions spirituelles parfaitement opposées, se rejoignent sur l’argumentaire de la foi, les raisons de l’avoir, comme celles de ne pas l’avoir, questions ressassées depuis que le monde existe et qu’il s’intéresse au ciel, mais se ressemblant ils en tirent des leçons distinctes. Evidemment la puissance de Bernanos écrase le travail d’Estaunié, pourtant L’Empreinte se lit avec plaisir, ce roman, malgré le grave du sujet, n’est pas exempt d’une certaine légèreté et d’une rapidité qui font parfois défaut au grand écrivain catholique.
Devant sa vie gâchée, Léonard est tenté par le suicide, il ne supporte plus l’idée de Dieu, et il ne peut pas se réjouir non plus de son absence. On a placé au centre de sa vie quelque chose qui n’existe pas mais qui l’empêche de vivre. Estaunié pour résoudre ce dilemme trouve un épilogue assez cynique, un traitement du mal par le mal, que je ne dévoilerai pas.
En refermant le livre, on peut tout de même se dire que Léonard Clan n’a besoin, ni d’apostolat, ni de Dieu, ni des hommes, ni des femmes, ni du bruit du monde, ce qui lui manque c’est un bon psychiatre.
Et ce qu’il manque au Livre moderne illustré de Ferenczi et fils, c’est un bon illustrateur, les dessins (qu’ils appellent bois originaux) de Brandel sont plus proches du bois de palette que des bois précieux.

Un grand maitre au pinceau, pour moi le plus grand peut-être: El Greco.
Art Cyclopedia
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| LA ROUTE DU FER N'EST PAS COUPEE |
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DE SINGULIERS VIKINGS

OLAV AUDUNSSON
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Si on m’avait dit qu’un jour je me taperais une saga norvégienne sans mourir de froid !
J’en suis au troisième volume d’une histoire qui en compte quatre (et à coup sûr, maintenant j’irai jusqu’au bout), qui a pour titre Olav Audunsson et je n’ai pas les pieds gelés, ni le nez qui coule.
Cet Olav est un viking rangé des massacres, on est au XIVème siècle, ses ancêtres, d’après ce qu’on dit, ont saccagé jusqu’en l’an mille toutes les cotes européennes, et ont fait des enfants à toutes les Françaises de souche, - nous sommes tous des vikings -, mais aujourd’hui les types se sont assagis, ils sont même devenus catholiques alors qu’avant ils n’étaient que sauvages et cruels, heureusement ils boivent toujours (de la bière mais quand même) et de temps en temps se trucident à la hache dans les limites du raisonnable. Cet Olav, un nobliau de fjord, que l’on suit de l’enfance à la mort (je suppose), est un bien brave type, un peu rustique mais on s’attache à lui.
Bien entendu, il ne faut pas le provoquer mais voilà tout de même un garçon capable d’épouser sa promise malgré un faux pas (un pas de clerc) qui a valu à celle-ci de se faire coller un enfant d’une manière inopinée (si je peux me permettre cette expression malheureuse) par un type (le clerc donc) qui passait par là et qu’on ne risque plus de revoir puisque Olav le perfore à la hache de guerre, au début du second tome et dans un refuge en pleine montagne. Exit l’Islandais donc, puisqu’il est, paraît-il, Islandais.

Olav garde Ingunn, la fameuse fiancée fautive et il ne jette pas non plus le petit qui va avec, qu’ils vont prénommer Eirich et dont le nom de famille va devenir Olavsonn car, si j’ai bien compris, là-bas, le nom de famille des enfants est formé par le prénom du père, suivi du suffixe son. La Norvège est une nation de prénoms.
En des temps plus anciens Olav aurait aussi massacré sa fiancée, mais il est plutôt civilisé et il aime Ingunn, c’est même l’intrigue principale du livre, cet amour entre un Olav miséricordieux et passionnément épris de sa femme et une Ingunn, belle et fragile, torturée par le remords, au point qu’elle s’étiole, tombe malade et va mourir très jeune, le laissant veuf et passablement désespéré.
Sigrid Undset a écrit Olav Aundunsson en 1925, et c’est plutôt un bon livre, lu chez Stock dans la collection scandinave où l’on trouve également Andersen et aussi Kirkegaard, Selma Lagerlof, Strindberg et une tripotée d’autres auteurs que je ne connais pas et dont je ne peux même pas prononcer les noms, tellement ils sont pleins de " k " et de " r ".
Sigrid a obtenu le prix Nobel de littérature en 1928 et s’est bien comportée durant l’occupation allemande, mieux que son compatriote Knut Hamsun, très grand écrivain pourtant, qui, lui, s’est compromis jusqu’au coude avec les nazis.
Une autre œuvre sagaïque connue d’elle est Christine Lavransdatter, écrite en 1920, (le " datter " est le suffixe " son " des filles, je me demande si je me fais comprendre) qu’il faudra que je lise aussi, qui comporte trois tomes. Après les quatre d’Olav, sept tomes d’Undset en tout, j’ai peur que ça ne fasse trop.
Sigrid a eu cette habileté de ne pas surcharger cette saga, genre long par définition, de trop de détails historiques, la trame est linéaire et point trop encombrée de détails d’époque, ainsi lit-on Olav Audunsson comme un roman d’amour contemporain, qui se passerait dans un fjord plutôt que sur le boulevard Saint Germain. La littérature de fjord, j’en donne ici la définition en exclusivité, est une littérature hivernale, saisonnière plutôt, qui sent le hareng, le bois de chauffe, et résonne des cris de rennes, elle est célèbre pour ses aurores multicolores, ses nuits glacées, ses explosions printanières, ses automnes humides et bien entendu ses hivers neigeux mais lorsqu’on est un bon écrivain norvégien, on sait faire passer ces poncifs-là avec délicatesse et vérité.
Sigrid Unset écrit avec une simplicité élégante, elle ne joue pas à l’écrivain, elle est un conteur, cette économie narrative fait tout de même quatre tomes, ce qui est la marque d’une prolixité mal contenue ou d’une modestie ostentatoire.
Information importante : finalement les prix Nobel de littérature ne sont pas distribués à n’importe qui.
Au troisième tome, Sigrid Undset s’ennuie un peu, alors elle expédie son héros en Angleterre où il visite Londres. Les romanciers sont comme ça, de temps en temps, ils se disent, cette histoire me rase, où pourrais-je bien aller ? et hop ! ils font un voyage.
Ce séjour en Angleterre exagère le côté religieux et prude d’Olav. Que dis-je religieux, ultra catholique, oui ! Il est vrai que Sigrid Undset venait de se convertir en 1924 à la religion catholique, et les fraîchement convertis se transforment souvent en furieux prosélytes. Cet animal d’Olav ne refuse-t-il pas, alors qu’il est veuf, sous prétexte d’adultère, les avances très précises d’une femme mariée, belle comme un Anglaise et qui ressemble à Ingunn. Quel dommage !
Je suis persuadé que dans le tome IV (je pourrais moi-même finir le roman tellement j’en suis sûr, c’est dire), Olav, vieillissant au fond de son fjord, va devenir un sage régnant sur sa maison et cassant les pieds à sa progéniture et à son personnel à coup de préceptes moraux et de souvenirs du passé. Je le sais, j’agirai peut-être de la sorte.

Bon, c’est le héros de Sigrid Undset, elle a bien le droit d’en faire ce qu’elle veut.
N’empêche qu’on peut tout à fait lire ce roman.
La Norvège est un pays froid et échancré qui ressemble à un énorme sabot rongé par les termites et posé à l’envers sur cette pauvre Suède. Dans ces innombrables déchirures de terre par la mer, je suis bien incapable, même avec les instruments ultra sophistiqués de Google earth, de retrouver le fjord où se trouve Hestviken, le domaine d’Olav.
Mais j’essaierai encore car je suis un lecteur géographe qui ne renonce jamais à localiser, immobile à sa table, les endroits où se situent les romans qu’il lit.
Si chaque œuvre devait me faire voyager, ma vie serait un enfer.
Je n’irai donc pas en Norvège.

Décor: Munch
(Art Cyclopedia)
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SUITE DES AVENTURES DE PIERRE TERMIER, TRESORIER PAYEUR DE LEON BLOY

OÙ L’ON APPREND LA PASSION QUI LIE LEON BLOY A ZOLA ET ANATOLE FRANCE
BLOYARDISES (3)
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Il n’y a pas que l’argent dans la vie. Il y a le Panthéon et Zola (mort en 1902) que la nation a décidé de placer dans ce cimetière des grands hommes : ce charroi de précieuse ordure coûtera quarante mille francs. Voilà une oraison funèbre vite réglée. Malraux, pour les cendres de Jean Moulin, déposées au même endroit, sera moins expéditif et plus emphatique. Si Pierre Termier, à qui s’adresse cette information, possède encore quelques illusions sur Zola, il peut les encadrer, acheter des clous et un marteau, et les suspendre à son mur. Le père de Nana et l’avertisseur de conscience de l’affaire Dreyfus fait les frais post-mortem de l’intransigeance sectaire de Bloy et de sa rancune tenace, il a refusé à un moment donné de l’aider financièrement, sa dépouille continue de porter l’offense faite à l’écrivain implacable.
Léon Bloy exprime en outre un regret : on m’avait dit que les Carnot (colocataires du Panthéon) s’opposaient à cette saleté en déclarant leur intention de déménager, ayant horreur de voir situer une telle charogne dans le voisinage de leur putréfaction familiale. Ce geste m’amusait. Rien de beau n’est plus à espérer. Les Carnot se sont dégonflés. D’une pierre deux coups, Bloy vient d’inhumer à nouveau, Zola et les Carnot. On sent qu’il est content de lui, son œil exprime la satisfaction d’un justicier arrivé à ses fins (plus le sourire intérieur de quelqu’un qui vient de réussir un bon coup) et sa bouche s’arrondit sous sa moustache à la Clemenceau.

Ce sont donc les nouvelles du 13 février 1908. Termier ne doit pas se plaindre, il en a pour son argent.
Après s’être payé Emile, voici que Léon le lion, encore affamé, la bouche dégoulinante de sang, va, cette fois, se faire les dents sur Anatole :
Un Lyonnais s’offre à prêter à Léon Bloy deux volumes d’Anatole France, réponse de Bloy par retour de courrier, le 9 mai 1908 : Cher ami, Ma petite Madeleine va faire sa première communion dans dix jours, exactement (19 mai) et notre logement est balayé, soigneusement, chaque jour. Aucune ordure n’y doit pénétrer, surtout l’ordure Anatole France…Ne m’envoyez donc pas la tinette et soyez persuadé de mes sentiments très affectueux.
Ça va mieux, Léon !
Voici donc la méthode Bloy pour se faire des amis dans le milieu littéraire. L’ouvrier privé de salaire brûle ses vaisseaux derrière lui, il prend bien soin d’être ignoble, injuste et blessant afin de ne pas avoir de reproches à se faire sur d’éventuelles compromissions. Il dit ce que personne n’oserait dire et au fond ce dire outrancier, c’est aussi le rôle de la littérature. C’est une fonction que l’on s’empresse de laisser à Bloy qui s’en acquitte à merveille, avec un brin de sadisme mais aussi du génie. Evidemment, nous, le nez pincé, des cris d’horreur coincés au fond de la gorge, nous nous révoltons de sa violence, mais avec, à coup sûr, de l’admiration pour le spectacle qu’il nous donne, sa façon d’occuper, à ses risques et périls, des emplois parfois nécessaires mais que nul ne veut tenir et cette sorte de courage assez peu répandu dans le milieu littéraire. Quels écrivains acceptent de se dresser ainsi seul contre tous ? Les rebelles actuels du quartier St Germain font pale figure à côté de lui, lorsqu’ils ont sniffé leur coke, éclusé leur vodka, fait quelques scandales médiatiques dans une boite de nuit, dans un café ou à la télé, ils retournent sagement au cocon nourricier du milieu parisien, à l’examen de leur tirage, à la surveillance de la place de leur livre, fraîchement sorti, dans les vitrines et sur les tables des libraires et à leur confraternité de façade.

Le splendide isolement de Bloy ne fait pas l’affaire des ses amis, coupé de ses sources ordinaires de financement, l’écrivain ne peut plus compter que sur leur générosité, avec l’argent qu’il leur soutire, Bloy arrive à peine à calmer ses créanciers les plus nécessaires. Il écrit à Pierre Termier : menacé immédiatement de deux côtés à la fois, et voulant à tout prix la paix, cette semaine et la semaine de Pâques, je donne à mon boulanger un acompte de cent francs et à mon épicier un autre acompte de cinquante. Le boucher et quelques autres attendront, et la propriétaire dont je répands ainsi la galette, me regardera venir de loin. " Celle qui pleure " (son nouveau livre sur Notre Dame de la Salette, lieu de pèlerinage favori de Bloy et alibi de ses éructations contre les mauvais fidèles et la hiérarchie catholique) mettra son pied sur la gueule de cette petite chambrière du démon. Et voilà ! Marie mère de Dieu, fait partie de la garde rapprochée de Léon, elle menace ses créanciers et les aplatit sous ses pieds.

Cette petite note financière est envoyée à Termier, on lui explique ainsi pourquoi l’argent adressé par lui pour régler le terme file chez le boulanger plutôt que chez la logeuse, dans quelques jours l’argent que Pierre va envoyer pour le boulanger aboutira sans doute dans les mains de la chambrière du démon. Les comptes de Bloy font les bons amis.
Mais il les ruine.
A une lettre de Termier laissant entrevoir à Bloy, sa propre faillite, Léon, rassurant, répond : mais non, voyons, Que parlez-vous de faillite ? Si vous avez fait pour moi ce que Dieu vous demandait, votre bilan au contraire est magnifique. Splendide entourloupette de Bloy qui mélange les bilans financiers et les bilans spirituels. Et hop! Il passe à autre chose, broutilles que tout cela.

Ah, oui, j’allais oublier, dans une lettre de janvier 1908, je relève un de ces détails dont je suis friand, il me semble que ce n’est écrit que pour moi, que je suis le premier à remarquer cette information, et que j’apporte ainsi ma pierre à l’exégèse bloyenne et d’Aurevillesque, Bloy indique à Pierre Termier qu’il est allé porter au Mont de Piété (le seul endroit sans doute où l’argent, sous l’aile de la Piété, se trouve en odeur de sainteté) un somptueux coutelas damasquiné de la bonne époque, souvenir de B. d’A… qui s’en servait en chemin de fer pour se faire les ongles, à l’inexprimable trouble des voyageurs. Bien entendu, sous ces initiales, j’ai reconnu le grand Barbey d’Aurevilly dont Bloy fut le secrétaire et auquel il voua tout au long de sa vie une grande admiration, il me semble le voir, le Barbey, hautain, scandalisant ses compagnons de compartiment et affichant le luxe décati mais toujours spectaculaire d’une aristocratie (assez vague, tout de même, disons une noblesse de plume) tirant le diable par la queue.
Ah, Léon a bien profité des attitudes de son maître.
À suivre, l’encrier de Bloy est encore plein de fiel !

Au pinceau SOUTINE
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| UN PITTORESQUE DE MAUVAIS ALOI |
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TARTARIN, ÇA NE VAUT RIEN
MAIS PAS TOUT LE TEMPS

LES AVENTURES PRODIGIEUSES DE TARTARIN DE TARASCON
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Existe-t-il un roman aussi mauvais que Les aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon ? Aussi drôle qu’une bande dessinée pour malades mentaux, il se vautre dans un premier degré plus nul encore qu’un prime time de TF1 ( prime time dont on prononce les " i " à l’anglaise pour avoir l’air moderne et alors on se montre d’une stupidité de canard gras, le mieux étant, si l’on veut échapper à un air de basse-cour, de s’abstenir de prononcer ce mot).
Pourrais-je dire, avec un fond d’indulgence, que Les aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon sont " une grosse couillonnade ", non, car je me montrerais alors faux frère avec un Sud qu’Alphonse Daudet grime comme une vieille tenancière de bordel.
Il est pourtant fin et spirituel quand il veut l’Alphonse, mais ici quelle pochade !
J’en étais là de mes constatations lorsqu’à la fin du premier épisode (le livre est divisé en trois épisodes), cet animal se livre à une épatante description du port de Marseille, vivante, colorée, pas prostituée pour un sou où tout à coup la couleur locale se met à sonner juste, dans la mesure où une couleur peut sonner. Si on ne me croit pas, on peut lire la page 501 et 502 du tome 1 des œuvres de Daudet dans la Pléiade. Avec, par exemple : des vendeuses de moules et de clauvisses (sic) accroupies et piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers pleins de poulpes qu’ils allaient laver dans l’eau blanchâtre des fontaines, certes on n’évite pas un certain pittoresque mais on échappe à la bouillabaisse conventionnelle de l’accent de Marseille et des galéjades.

Les grands écrivains possèdent des ressources inespérées et cette capacité de côtoyer le laid et parfois d’y plonger afin de rendre le beau plus attrayant.
Bon alors, du coup, je suis obligé de me taper le deuxième épisode et bien entendu je ne pourrais faire moins alors que d’aller jusqu’au troisième, j’aurais donc lu la totalité de ce machin insipide et pataugé jusqu’au bout dans cette sornette littéraire à la recherche désespérée de morceaux de bravoure. Je fais l’orpailleur, quoi, je remue des tonnes de mots dans l’espoir de saisir une pépite au fond de ma poêle (premier mot qui me vient, le mot technique " bâtée " étant arrivé après, je laisse poêle, j’ai beaucoup d’affection pour ce mot, je ne sais pas pourquoi).
Dernière nouvelle, cette rivière que je tamise me semble légèrement aurifère et le deuxième épisode, en tout cas au début, est incommensurablement meilleur que le premier, alors je continue.
Lorsqu’il s’adresse à son lecteur, Alphonse Daudet prend un ton respectueux, c’est rassurant : je voudrais mes chers lecteurs être peintre…je vous la montrerai au départ sur le pont (il parle de la chéchia de Tartarin), …je vous la ferai voir aux prises avec la tempête, il se rend compte qu’on existe encore, que, furieux, on ne s’est pas débinés dès le premier épisode, qu’il n’est pas obligé de nous parler comme à des débiles et tenter de nous faire avaler n’importe quoi, hélas le pittoresque nauséeux revient lorsqu’il reprend son récit tartarineux, encore, qu’ici aussi, il y a amélioration nette, sans doute s’est-il avisé qu’il pouvait encore redresser la barre, qu’un mauvais premier épisode suffisait.

J’ai ce sentiment que Tartarin en s’éloignant de Tarascon devient plus humain, qu’il abandonne la plus grosse partie de ses poussifs clichés, pour acquérir une dimension comique moins caricaturale, il est sauvé en quelque sorte par le voyage. Et nous aussi, plus il s’éloigne de Tarascon, plus il se rapproche de nous (à moins que cette impression ne me soit donnée par ma propre répulsion à voir travestis des lieux ou des arts de vivre locaux, à plus forte raison lorsqu’il s’agit du Sud, aux fins de divertissement lourdingue), Tartarin n’est plus cette espèce de marionnette à casquette et fusil qui avait pourtant enchanté (je me demande comment) les lecteurs de l’époque, il est un personnage de roman, pas tout à fait complet encore, car il faut que j’aille jusqu’au bout et je crains de retomber dans une médiocre julienne de légumes.
Bon l’histoire, j’allais l’oublier ! L’histoire n’a aucun intérêt : Tartarin s’est fait chez lui une réputation de chasseur de lions, il décide de partir en Algérie pour la justifier (ceci semble véridique, au XIXème siècle, il y avait encore, paraît-il, des lions dans l’Atlas). Voici qu’après Marseille il arrive à Alger : en face, sur une colline, Alger la blanche (bon, d’accord, encore un peu de couleur ultralocale) avec ses petites maisons d’un blanc mat qui descendent vers la mer, serrées les unes contre les autres. Un étalage de blanchisseuse sur le coteau de Meudon. C’est quand même une résurrection, n’est-ce pas, voici même un reniement de la couleur locale : il s’était figuré une ville orientale…tenant le milieu entre Constantinople et Zanzibar. Il tombait en plein Tarascon…Des cafés, des restaurants, de larges rues, des maisons à quatre étages, une petite place macadamisée où des musiciens de la ligne jouaient des polkas d’Offenbach, des messieurs sur des chaises buvant de la bière avec des échaudés, des dames, quelques lorettes…Ces polkas d’Offenbach me ravissent. Si on ajoute cette invocation à Cervantès, demeuré en captivité à Alger de 1575 à 1580, Ô Michel Cervantès Saavedra, si ce qu’on dit est vrai, qu’aux lieux où les grands hommes ont habité quelque chose d’eux-mêmes erre et flotte dans l’air jusqu’à la fin des âges, ce qui restait de toi sur la plage barbaresque dut tressaillir de joie en voyant débarquer Tartarin de Tarascon, ce type merveilleux du Français du Midi en qui s’étaient incarnés les deux héros de ton livre, Don Quichotte et Sancho Pança… le rétablissement est sidéral. Je commence à me demander si cette rivière, de pépites en pépites, ne va pas me couvrir d’or. Je continue donc.

Il ne faut pas rêver, malgré quelques fulgurances comme cette Algérie française où les parfums du vieil Orient se compliquent d’une forte odeur d’absinthe et de caserne, malgré cette satire de l’administration française n’échappant pas parfois à un racisme fort répandu alors : un peuple sauvage et pourri que nous civilisons en lui donnant nos vices, ou ces bachagas qui se mouchent gravement dans leurs grands cordons de la légion d’honneur, ou bien encore ces cadis à grosse lunettes, tartufes du Coran et de la loi qui rêvent de promotion sous les palmiers et vendent leurs arrêts comme Esaü son droit d’aînesse, pour un plat de lentilles ou de couscous sucré… dès que l’action reprend, l’outrance comique envahit cette maigre histoire, lui ôte tout espèce de charme, guignolise et dévalue les figures de passage telle que ce haut en couleurs prince Grégory du Montenegro, qui, entre deux tables de jeu, entretient Tartarin de son rêve d’un Montenegro libre, ou la Mauresque Baïa, à l’identité orientale fort suspecte, avec qui vit quelque temps notre héros dans un univers de pâtisseries turques en écoutant le glouglou du narguilé, le frôlement de la guitare et le bruit léger de la fontaine dans les mosaïques de la cour ou encore d’autres personnages, nombreux, dénaturés par le désir de faire rire.

Alphonse Daudet prétend avoir voulu écrire quelque chose à la manière de Dickens, Tartarin de Tarascon en est loin, il se situe à des années lumières de l’humour du délicieux Papiers posthumes de Pickwick.
Dickens est une autre pointure.
La drôlerie des Aventures de Tartarin de Tarascon est tuée par le comique.
Les scènes font un peu l’effet d’un coup de pinceau de bleu Klein dans un aplat de bleu Klein.
Bon allez, je l’ai quand même échappé belle, j’aurais pu lire un machin exécrable de bout en bout.
Reste ce mystère inondable : comment un tel personnage a pu s’élever au rang d’un mythe encore vivant aujourd’hui ? Et pourquoi ne retient-on que lui au sein de ce roman où apparaissent parfois, au milieu d’une artificielle et désagréable pantalonnade des traits de grand écrivain ?
Sans doute la magie purement onomastique du nom de Tartarin !
Ce héros grotesque, se fut-il appelé Barbarin ou Chapatin, comme il en fut question à un moment donné, la face de la littérature en eut été changée.

Fastueux décor de Picasso.
Grâce aux bons soins d'Art Cyclopedia
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