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( Tous les articles - novembre 2007 )
 UN CHORAL SANS CESSE REPETE  

D’OÙ VENONS NOUS ? OÙ ALLONS-NOUS,

(EXPLORATION FLUVIALE)

 

Notre marche s’est ralentie. L’étrave du bateau entame une eau qui s’entrouvre sous sa poussée. Nous ne flottons plus, nous avalons un liquide lourd et gras.

Le mouvement du fleuve n’est plus fragmentaire, il soulève jusqu’à l’horizon la masse de l’eau dans un ondoiement uniforme, lent et majestueux.

Des cloques crèvent la surface et des taches venues du bord rejoignent en s’évasant le milieu du lit. Le fleuve se couvre d’un manteau vert et rapiécé. Des fleurs naissent sur ces molles et larges soucoupes les piquant de pétales chiffonnés rouges, roses, blancs, irisant une eau que notre passage balance.

Jusqu’au bout de notre vue ces motifs se reproduisent et s’entremêlent. Entre les nénuphars apparaissent des reflets : d’arbres, d’herbes ondulant au bord de l’eau, d’un coin de ciel miraculeusement échappé de la voûte, d’un jaillissement d’iris, de branches glissantes d’un saule.

L’eau est couleur ou plutôt sous nos yeux de la couleur se liquéfie. La faible oscillation du fleuve la mélange, provoque des voisinages contrastés, d’insolites combinaisons produisant des effets encore jamais vus d’aucun œil humain. Elle donne de la vie à de grandes plages à dominante verte ou violette ou jaune, crevés de place en place par des rouges incandescents, des violents bleus de Prusse ou des blancs éclatants, générant cette illusion de voyager sur la palette d’un peintre. Et notre passage ne dérange rien car derrière nous, le sillage se referme et le même spectacle se reforme.

Des arceau de rosiers utilisant comme tuteurs les arbres de la berge sont venus cercler la voûte et les rives du fleuve, les constellant de points multicolores. La couleur nous envahit, nous avançons tête en haut, tête en bas, comme une excavatrice végétale, dans une immense fresque avec ce sentiment de ne jamais pouvoir dire si nous sommes dans un paysage ou dans son reflet.

La couleur se fait musique : une symphonie de Bruckner, un large choral utilisant toutes les ressources de l’orchestre, cordes, cuivres, percussions qu’un ton ou un note enrichit à chaque reprise d’un ornement supplémentaire testant les limites ultimes de notre patience et culminant dans un ensemble si dense que la musique devient matière.

Et cette musique résonne encore lorsque les rives s’éloignent. Alors le paysage s’ouvre, les couleurs se diluent, la lumière naturelle atteint à nouveau le fleuve.

Libérée, l’eau reprend vie devant nous qui nous tenons un moment encore, figés et les yeux clignotant.

D’où venons nous ? Où allons-nous ?

Posté le 26/11/2007 - ( 13 )
 PARADIS PERDU ?  

ENLACER UNE CHOUETTE

 

 

(EXPLORATION FLUVIALE)

 

Soudain surgit un incroyable spectacle. Jusqu’à l’horizon et de part et d’autre du fleuve un monde grouillant de vie vient d’apparaître, une fantasmagorie d’hommes et de bêtes.

Les pupilles dilatées, nous découvrons une nouvelle planète ou aucune scène, aucun site ne nous sont familiers. Notre regard où qu’il se porte ne rencontre que de l’étrange. Sur notre gauche, le paysage respire quiétude et apaisement. Au centre au contraire il n’est qu’agitation : dix, vingt, trente scènes différentes bouillonnent sous nos yeux. A notre droite c’est une cohue cauchemardesque.

Quel est cet horizon dentelé de montagnes douces et bleues aux formes végétales ? Qui a édifié ces constructions à la fois minérales et animales, hérissées de cornes, de lances, d’épis, flottant et surgissant de terre ? Que font ces cavaliers montant des ours, des panthères, des sangliers ou des poissons et formant un quadrille de cirque autour d’une mare circulaire où, nues, s’ébattent des baigneuses ? A qui appartiennent ces jambes que l’on voit s’échapper d’un coquillage entrouvert ? Pourquoi cet homme enlace-t-il le corps d’une chouette ? Que font ceux-là juchés sur l’aigrette d’un héron ? Quel amour pratique-t-on dans ce pays pour qu’il soit fait à deux, à trois, à dix, dans des cloches de verre, sous des pommiers, dans la corolle d’un coquelicot ou le corps tronqué d’une crevette ? De quoi est coupable cet homme pour être crucifié aux cordes d’une harpe  ou celui-ci pour être attaché à un luth à la merci d’un dragon ou cet autre, éventré, pour être dévoré par des chiens ? Que vient faire sur une plate-forme ronde posée comme un chapeau sur un visage énigmatique, cette cornemuse géante, lâchant de la fumée par ses tuyaux et entourée d’une ronde mi-humaine , mi-animale ? Pourquoi ce couteau tranche-t-il ces deux oreilles accolées d’où s’enfuient des grappes d’hommes épouvantés ? Est-ce un animal ou une habitation, cette forme ovoïde, perchée sur des jambes, ressemblant à des arbres dont les pieds s’enracinent dans deux barques ? Pour qui joue cet insecte cognant sur un tambour bleu ? Que fait ce cochon à la tête recouverte d’un voile de religieuse ? Comment ces hommes peuvent-ils marcher sur l’eau ? Quels feux brûlent ces châteaux, dans le lointain, pour laisser échapper d’aussi infernales lueurs ?

 

Suis-je le seul à voir cela ? Sommes-nous tous victimes d’une hallucination ? A l’air inquiet du pilote, à ses efforts pour accélérer notre allure, aux visages abasourdis de mes voisins, aux sons, aux odeurs, aux fumées qui nous environnent, je devine bien que nous traversons une hallucinante réalité. Un artiste a-t-il imaginé cette fastueuse et délirante mise en scène, à mi-chemin entre l’Apocalypse et la Tentation de saint Antoine ? Cette réalisation secrète-t-elle, elle-même sa part de vivant ? Ce monde pullulant, agité, aimant et souffrant peut-il être né d’un artifice ? Se peut-il qu’un art ait engendré sa propre humanité, recréant à l’écart du monde et à sa façon, son paradis, sa terre et son enfer et condensant en un seul lieu, de délices et de tourments, sa vie, sa mort et sa naissance ?

 

Posté le 21/11/2007 - ( 2 )
 UN PEINTRE MALADROIT?  

 

 

DES BAIGNEUSES PAS TRES BELLES

 

(EXPLORATION FLUVIALE)

 

Là-bas, loin de nous, une petite étendue d’eau ; un bras du fleuve, un marigot, une anse de lac ? Une tache glauque occupe la partie gauche d’une clairière, une fenêtre ouverte entre un bosquet d’arbres bas et un chêne au tronc dénudé qui projette horizontalement, au-dessus de l’eau, deux branches maîtresses également dénudées.

On a posé sur ces deux branches s’élevant à hauteur d’homme et à l’endroit où elles n’ont pas encore quitté la terre, une toile de tente. Elle sert de cabine de déshabillage à six baigneuses. Elle les protège du regard d’un observateur qui se placerait derrière la scène. Elle s’ouvre largement sur le côté du fleuve. Ce rempart permet à ces filles, pas très belles, d’évoluer nues.

L’une est assise au premier plan. Elle tend les bras vers une de ses jambes, elle se sèche au sortir de l’eau. Une autre envisage d’y entrer, elle est debout devant la tente et dénoue sa coiffure. Accroupie devant elle, une troisième dont les cheveux noirs descendent jusqu’au milieu du dos, est en train de donner des informations sur la température de l’eau, la profondeur, la force du courant, la nature du fond.

Derrière elles, trois autres baigneuses, de dos, décomposent au ralenti, une scène de baignade. L’une se tient debout sur la rive et figure ce moment d’hésitation que l’on éprouve avant de pénétrer dans l’eau, l’autre y est déjà entrée jusqu’aux genoux et représente les gestes de lenteur et précaution que l’on fait à ce moment-là parce que l’eau est froide, le sol, dessous, rugueux et l’on ne quitte pas aussi aisément l’élément qui nous est le plus familier. La troisième que l’on aperçoit au fond a franchi le pas, il serait difficile de dire qu’elle nage. Ses épaules et ses fesses font deux mamelons au-dessus de l’eau, elle marche plutôt à quatre pattes.

Je suis frappé par le partage en deux parties presque égales de cette scène. Le côté droit est résolument vert : le bosquet d’arbres, l’eau, un talus au fond qui ferme la nappe d’eau et sur lequel s’élèvent trois arbres massifs, serrés, dont les troncs sont cachés par un feuillage dru. Le côté gauche, lui, est plutôt ocre : le tronc du chêne, la toile de tente, le sol, la peau des femmes, opposition atténuée grâce aux corps des trois baigneuses dans l’eau que la perspective échelonne à partir du côté vert jusqu’au côté ocre.

En regardant plus attentivement, je m’aperçois que le spectacle qui se déroule sous mes yeux se décompose en triangles, celui de la toile de tente, celui des trois femmes devant elle et celui que forment les baigneuses dans l’eau ou sur le point d’y entrer.

Une chose me frappe encore mais cela est sans doute dû à l’éloignement ou au mouvement que le fleuve imprime à notre bateau, c’est cette sensation d’une maladresse des corps comme s’ils étaient tracés par un peintre malhabile ou comme si les personnages peu soucieux de leur paraître s’occupaient seulement de leur façon d’exister ensemble et s’attachaient à composer une allégorie vivante.

Posté le 18/11/2007 - ( 0 )
 CINQ BOUTEILLES ENTAMEES  

DEJEUNER SUR L’EAU

(EXPLORATION FLUVIALE)

L’autre scène sur l’autre bord est d’une autre nature. Ici le hiératique et le composite ont cédé la place au mouvement et la solitude s’est changée en proximité.

Quatorze personnes, neuf hommes et cinq femmes, il faut y ajouter un petit chien, finissent de déjeuner sous une pergola en léger surplomb au-dessus du fleuve et séparée de lui par une balustrade de bois. Le toit, tendu d’une toile aux rayures jaunes et rouges un peu fanées, protège du soleil deux tables portant les restes d’un repas. Sur celle que je vois le mieux, de l’endroit où je me trouve, l’autre étant en partie masquée, je distingue des bouteilles, des verres, deux assiettes, des serviettes blanches, dépliées et jetées en désordre sur la nappe, des couverts, un plateau de fruits comportant des poires, deux grappes d’un raisin noir qui doit être du cardinal et deux dont une, à moitié égrenée traîne sur la table, d’un raisin blanc, sans doute du saint Jacques.

Je compte cinq bouteilles entamées, - aucune ne porte d’étiquettes, à moins qu’elle ne figurent sur la face que je ne peux voir - deux grands verres à pied dans lesquels j’aperçois un fond de liquide rouge et deux verres à pied plus petits qui ont contenu un liquide clair. Je note la présence d’un verre à orangeade, d’une flûte à champagne et, j’allais les oublier, de deux verres à liqueur. Réflexion faite, le verre à orangeade, du type mazagran, est un verre à anisette, car il y a une petite cuillère, posée à côté de lui, qui a dû servir à faire fondre le sucre. J’identifie ces bouteilles, (c’est ma manie) comme étant : une bouteille de champagne, reconnaissable à son ventre gonflé, deux bouteilles de vin rouge d’un tirage maison, les goulots portent encore des traces de cire rouge, d’une bouteille d’anisette et d’une bouteille de vin rosé ou de vin blanc. Je ne vois pas de liqueur. Ah, oui, un petit fut de bois de deux ou trois litres, verni, cerclé de cuivre rouge, muni d’un minuscule robinet doré est en partie caché par le plateau de fruits. C’est le genre de tonnelet que l’on peut voir d’habitude sur un buffet, entre une photo de famille et le calendrier des pompiers. Posé sur un chevalet, il porte en général, trois petites tasses sur chacun de ses flancs et contient le plus souvent du Calvados.

Six convives sont encore assis, les huit autres debout. Ils entretiennent des conversations que l’ambiance de fin de repas rend chaleureuses.

La proximité, les attitudes, les gestes donnent un air de lasciveté à cette réunion au bord de l’eau.

Le groupe se connaît mais j’ai le sentiment qu’aucun couple n’est encore constitué. Tout reste possible. Je le vois à de discrets petits jeux de séduction et à une certaine forme de compétition entre les participants. Cela donne de la légèreté à la scène. Plus tard naîtront les malentendus, les déceptions, pour l’instant, on rit, on s’amuse, on se montre à son avantage.

Les hommes n’ont pas plus de trente ans, les femmes n’arrivent pas à vingt-cinq et le chien en a trois ou quatre.

Un geste, parfois un regard relient quatre groupes distincts.

A la première table un jeune homme en tenue d’été, un canotier jaune or sur la tête est assis à califourchon sur une chaise, il tient entre ses doigts une cigarette qu’il vient de rouler. A ses côtés, en robe bleue, le cou mis en valeur par un décolleté de dentelle blanche, une jeune fille rousse à petit nez, tourne son visage vers lui et montre en même temps son profil à un autre participant. Celui-ci, le front barré jusqu’aux sourcils d’une mèche, vêtu d’une veste rayée sous laquelle on aperçoit une chemise blanche et une lavallière noire, se penche sur son épaule. Son bras prenant appui sur un des montants de sa chaise, frôle son dos. De l’autre côté, en robe sombre, coiffée d’un chapeau de paille dont le bord est garni d’un bouquet de fleurs rouges, une autre femme a posé son chien sur la table, entre verres et bouteilles, un caniche avec des poils sur les yeux. Elle le tient par les pattes de devant et l’agite de droite à gauche. Ses lèvres se tendent vers son museau comme si elle allait l’embrasser. Face à eux un garçon accoudé à la balustrade, barbe et moustache blondes sous un canotier jaune, le buste en avant, l’allure athlétique, pointe son regard sur un autre groupe, celui réuni autour de la deuxième table.

Là, trois personnes sont restées assises. Un bonhomme en chapeau et costume marron tourne le dos au premier groupe. Une brune aux yeux noirs lui fait face et boit un verre qui lui cache le nez sous le regard d’un troisième convive à moustache juvénile. Tous trois sont intéressés par une blonde coiffée d’un chapeau cloche jaune paille (c’est le quatrième chapeau de cette couleur), d’où s’échappent quelques boucles. Elle est debout devant eux ou plutôt penchée car elle a posé ses coudes en avant, sur la balustrade, l’effleurant ainsi de sa poitrine. D’une main sous son menton, elle soutient sa tête et semble dans cette position au charme appuyé embrasser de son regard rieur toute l’assemblée.

L’entreprise de séduction est plus avancée au sein du troisième groupe qui se tient debout et un peu en retrait sur la droite. Deux messieurs entretiennent de très près, l’un a passé son bras autour de sa taille, une dame vêtue de sombre qui arrange les bords de son chapeau. En y regardant de plus près je constate qu’elle ne touche pas aux bords de son chapeau mais plutôt qu’elle se bouche les oreilles, pour ne point entendre, je l’imagine, les plaisanteries ou les propositions dont elle fait mine, tout en souriant, de s’offusquer.

Au fond enfin formant le dernier groupe, deux hommes dont l’un tourne le dos à l’assistance et l’autre au fleuve discutent ensemble, l’intérêt du second semble plus porté aux différentes scènes qui se déroulent devant lui, qu’aux propos de son interlocuteur.

Les hommes sont aimables, les femmes tentatrices, si belles, si fraîches, si rondes. Les jeux de la lumière, le miroitement de l’eau, la fausse nonchalance des regards, les gestes, les liens en train de se tisser, tout cela baigne cette scène au parfum d’érotisme champêtre d’une insouciance et d’une sorte de lenteur animée, je ressens en même temps, je ne sais pas pourquoi, l’impression d’un art de vivre fragile et menacé.

La vue s’efface, le courant du fleuve nous a éloigné de la pergola et le pilote a attiré notre attention en pointant son doigt vers un autre lieu de la rive.

Posté le 14/11/2007 - ( 3 )
 DES SOLDATS INDIFFERENTS  

 

MYSTERE A LA GRANDE JATTE

 

(EXPLORATION FLUVIALE)

Quittant le quai, nous longeâmes sur notre droite un espace planté de gazon ou d’herbe rase que les ombres d’arbres clairsemés rayaient de vert sombre.

Le bateau glissant lentement j’eus le temps d’examiner la fréquentation de ce lieu.

Une cinquantaine de personnes isolées ou associées par groupes de deux ou trois forment la scène suivante.

Dans une tache d’ombre, au premier plan, un homme est allongé, casquette sur la tête, en tricot de peau rouge brique. La position de son avant-bras gauche posé dans l’herbe le long de son corps lui permet de garder le buste surélevé. Il observe le fleuve en fumant une pipe. A ses côtés, assis, les genoux légèrement repliés, en costume sombre, chapeau noir sur la tête, quelqu’un, canne dans la main gauche, nous regarde passer. Entre eux, une dame s’affaire à un ouvrage de couture, une dentelle blanche, je crois. Est-elle la compagne de l’homme à la pipe ou celle de l’homme à la canne ? Plutôt du second.

Derrière eux un couple vient d’arriver, lui en veste claire et pantalon noir, elle, derrière proéminent dans une robe sombre, tenant une ombrelle à la main, lui un cigare. Un chien à tête de cochon les accompagne ainsi qu’un singe à queue tire-bouchonnée. Une dame, ombrelle en main, s’est assise à deux pas. Autour de ses fesses posées dans l’herbe, sa robe forme une corolle. A côté d’elle, une jeune fille compose un bouquet de fleurs des champs. Toutes deux se tiennent à l’exacte frontière de l’ombre et du soleil. La mère, c’est sans doute la mère, porte un corsage rouge et un chapeau rouge. A partir d’ici, c’est la distribution du rouge, associé à quelques taches de blanc qui ordonne les scènes.

En plein soleil, robe rouge et corsage rouge, une élégante, canne à pêche en main, trempe son fil entre les roseaux du bord. Devant elle passe la voile blanche d’une embarcation. Assises autour d’un arbre, trois personnes, l’une en veste rouge, l’autre arborant un chapeau blanc cerclé d’une écharpe rouge traînant sur le sol et la dernière sous une ombrelle rouge regardent dans sa direction ou dans celle d’un homme debout, coiffé d’un casque colonial, tournant le dos au fleuve, qui souffle dans une trompette !

Une mère sous une ombrelle rouge prenant par la main sa fillette en jupe blanche occupe, hiératique, l’espace central. Des ombres jetées comme des traits sur le sol la séparent d’une gamine vêtue de rouge, courant vers un groupe constitué d’une petite fille et de deux dames assises. Deux soldats, pantalon rouge, veste sombre à épaulettes rouges, mains dans le dos, traversent la scène à contre sens, indifférents à ce qui se passe autour d’eux.

Un canot occupé par quatre rameurs en maillot blanc et bonnet rouge, le barreur assis à la poupe, s’abritant sous une ombrelle blanche, quitte la rive à deux mètres d’un pêcheur installé sur un petit bateau.

Ça et là, je peux observer un couple allongé, un homme adossé à un arbre, un chien blanc. Au loin, trop loin pour que je puisse les décrire avec précision, je discerne des formes disséminées en points rouges et blancs : le gréement blanc d’un voilier, un drapeau tricolore à la proue d’un canot, un couple s’éloignant, un homme seul debout, des corps allongés au bord de l’eau. Au fond des taches piquettent le gazon avant qu’il ne se fonde dans le vert des frondaisons.

Une autre scène, sur la rive opposée, attire mon regard.

J’ai l’impression d’avoir observé l’échantillonnage d’une humanité confinée dans un bocal. Consciente des limites qui lui sont fixées, elle les accepte, s’y meut avec lenteur et y existe ensemble dans la plus parfaite indifférence.

Ce n’est pas un groupe, c’est une addition de solitudes, une juxtaposition déconnectée et atone de gestes et d’attitudes donnant ce bizarre sentiment d’une humanité privée de son humanité et soumise aux caprices d’un démiurge extérieur la disposant sur un échiquier vivant.

D’autres mystères planent encore sur cette vue, je me promets d’y repenser, plus tard, le spectacle commence sur l’autre rive.

 

 

 

Posté le 10/11/2007 - ( 0 )
 UN REPAS LOURD A DIGERER  

 

QU’EST-CE QU’IL DIT ?

LA GALERE DES GONCOURT

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

On assiste dans La Galère des Goncourt de René Benjamin, aux Editions de l’Elan, à un repas qui vaut son pesant d’or. Il réunit dans les parages de l’année 1930, autour d’une table de restaurant, à Montparnasse, l’auteur lui-même, René Benjamin, fieffé conservateur, Paul Bourget une célébrité littéraire de l’époque, auteur moral et non moins conservateur, et deux ultras du conservatisme et même du rétro-conservatisme, les royalistes excités de l’Action française : Léon Daudet et Charles Maurras.

Pas tout à fait le genre de repas où on complote en vue de l’instauration d’une république socialiste.

René Benjamin est un adulateur précoce de Léon Daudet. Celui-ci l’a fait entrer à l’Académie Goncourt. Depuis lors Benjamin boit ses paroles. Devant lui, Daudet se contente de boire comme un trou, c’est en tout cas ce que rapporte son admirateur. Boire est une des qualités de Léon Daudet avec également un goût assez sûr dans ses jugements littéraires et un talent d’écrivain indéniable qu’il gaspille parfois dans l’excès quand ce n’est pas dans l’ignominie.

Benjamin lui consacre au moins 50 pages dans La Galère des Goncourt. 50 pages laudatives sans une once d’explication sur le pourquoi de son admiration.

Benjamin a écrit beaucoup de sottises, notamment son prix Goncourt, Gaspard, et des odes au maréchal pendant la guerre. Si l’on ne devait retenir qu’une seule chose de lui, pourquoi pas ce repas ?

Léon Daudet assure le spectacle, il picole, cabotine et parfois rugit. Charles Maurras est sourd comme un pot, et ne cesse de répéter : qu’est-ce qu’il dit ? Paul Bourget voudrait qu’on s’intéresse à lui et de temps en temps parle de son dernier ouvrage dont chacun des convives semble se moquer royalement.

Un petit extrait, pour le plaisir, Bourget n’est pas encore arrivé, Maurras entre dans le restaurant:

Maurras (à Daudet) : Allez-vous bien ?

Daudet : Non ! Fiessinger (l’organisateur du repas) a invité Bourget, et je me demande si Bourget ne m’ennuie pas.

Fiessinger : Ses livres sont parfois ennuyeux; jamais lui.

Daudet : Mon cher Fiessinger, au fond, c’est un littérateur.

Maurras, soupçonneux : Que dit-il ?

Fiessinger : Il a une crise d’injustice à l’égard de Bourget.

Maurras : Il a tort. Bourget a de la grandeur dans la construction sociale.

Daudet, éclatant de rire : Sommes-nous conviés à un dîner d’entrepreneurs ?

Il ne faut jamais arriver en retard à un repas, ça vaut même pour Paul Bourget. Démoli par ses potes le Bourget.

Le repas continue sur une quinzaine de pages, avec les qu’est-ce qu’il dit comiques (non intentionnés) de Maurras et les interventions de Daudet que les libations rendent de plus en plus tonitruantes et extravagantes.

René Benjamin réussit ici, sans le vouloir peut-être, un morceau de bravoure. Un truc à la Molière. Savoureux.

Il crache dans la soupe. La Galère des Goncourt est un livre plein de reproches à l’égard des académiciens Goncourt contemporains de Benjamin, une sorte de plainte post-mortem.

Benjamin est mort en octobre 1948, son livre est imprimé en novembre 48.

Il contient quelques portraits des académiciens Goncourt, ceux des débuts notamment : Mirbeau, Descaves, Elémir Bourges, Jules Renard, Rosny Aîné. Benjamin n’a pas suffisamment de mordant pour que l’on prenne du plaisir à ses admirations ou à ses détestations, ses traits manquent de sel, mais friand comme je le suis de petits potins littéraires, j’y trouve de quoi nourrir mes troubles penchants. Benjamin possède en tout cas assez d’humour et d’autodérision pour se mettre en scène lui-même en retranscrivant une scène dans laquelle Jules Renard (une dent d’acier celui-là) juge une de ses œuvres.

Il me fixa de son œil de poule sous la bosse qui lui servait de front, et il me dit d’une voix lente pour bien souligner l’importance de ses propos :

- " Est-ce que sérieusement vous voulez écrire ? Parce que je crois n’avoir rien lu de plus mauvais que…comment appelez-vous cela ?…une pièce ? Soit. Je l’ai lue dans les deux sens pour lui en trouver un… Hélas !…A votre place, conclut-il en ayant l’air de savourer sa déclaration, je ne reprendrai jamais un porte-plume ! "

Je sortis de chez lui, stupéfait d’avoir rencontré un homme si expert dans l’art de faire du mal.

Benjamin a été exclu de l’Académie Goncourt pour son attitude pendant l’occupation, il en est ulcéré et en veut à tous ses confrères guère plus reluisants que lui durant cette période. Non seulement ils ne l’ont pas aidé lors de son procès à la Libération mais ils ont enfoncé le clou en le démissionnant d’office de l’Académie. Ses centres d’intérêt, à en juger par les titres de ses livres, Barrès, Maurras, Mussolini, le Maréchal, n’ont pas dû lui servir de circonstances atténuantes.

Un seul des académiciens l’a soutenu, Sacha Guitry. Sacha avait été également inquiété à la Libération. Il ne s’était peut-être pas compromis dans la collaboration mais il n’avait guère eu à souffrir de l’occupation, pas plus d’ailleurs que la majorité du milieu culturel français.

Sacha Guitry profite de la préface qu’il rédige pour ce livre de Benjamin, pour régler lui aussi son compte à ses anciens confrères, en s’adressant à eux :

Aujourd’hui Benjamin est mort, écrit-il rageusement, et j’ai démissionné le jour où déposant les armes, vous m’invitiez à reprendre ma place parmi vous.

Considérez cela comme un dernier échec.

Et veuillez nous laisser tranquilles maintenant, tous les deux, séparés pour toujours et unis à jamais.

Aujourd’hui chez Drouant, à mon avis, l’ambiance ne doit pas être moins détestable.

Et le vin doit avoir un sale goût de bouchon, mais argent oblige, cela ne transpire pas trop sur la place publique.

 

Rothko

Tapies 2

Baselitz

Posté le 5/11/2007 - ( 6 )
 ROGATIONS VITICOLES  

LADY L

 

ANECDOTE INFRA-CHRETIENNE

 

 

Mme de L. possédait une terre à Rivesaltes.

Elle passait l’hiver à Paris, l’été en province et avait l’habitude de faire bénir, chaque année, par l’évêque de Perpignan qui n’oubliait pas qu’elle était généreuse, une vigne de son domaine.

Ce rite qu’aucun des deux n’aurait voulu rater les faisait partir, tôt le matin, lui armé jusqu’aux dents, d’un chapeau, d’une crosse, d’objets de culte, mains gantées et baguées, ensoutané, violet de la tête aux chaussettes et elle mantillée, pomponnée, ombrellée, bottinée, dans une calèche armoriée, entretenue par la maison Berneau et Fils, charrons installés depuis des lustres dans le quartier de la Guinguette.

A l’aube, l’attelage traversait Rivesaltes puis sillonnait la campagne et ses chemins roturiers en véhiculant comme le Saint sacrement la ci-devant Mme de L., orante fascinée et le resplendissant Monseigneur bénissant à tour de bras.

Bénissant ci, bénissant là, signes de croix à droite, signes de croix à gauche, ils saluaient à tout venant, un paroissien égaré, un voisin, un curé à la retraite, un groupe de rosières, des séminaristes en rang, des bonnes sœurs quêteuses, des pécheresses en vadrouille, un chasseur de papillons, un amateur d’escargots, un ramasseur de crottin, un coupeur de roseaux, le maire en goguette, un notable en vacance, un chapeau de paille, une roue de bicyclette, un âne égaré, un crapaud écrasé, un bouquet de fleurs jeté sur un talus, la fumée d’un train, un vol d’étourneaux, la plume d’un nuage, une culotte oubliée, un bataillon de zouaves d’Afrique, des jeunes filles en fleurs , la reine de la nuit, un monsieur à canotier, un Italien à moustaches, la statue du commandeur, une lavandière, Emma Bovary, Aristide Briand, deux sodomites accrochés, Zevaco, Michel Debré, un doge de Venise, Paul VI, Raspoutine, Sissi, Verdi.

Ce jour-là, arrivés sur la vigne dite des amandiers dont une partie, (quelques rangées, trois ou quatre, d’une centaine de pieds chacune) a été prêtée, comme il était d’usage à cette époque, à l’ouvrier agricole de Mme de L., Joseph de son nom, le nom des humbles est leur prénom, Monseigneur descend majestueusement de la calèche, en retroussant sa robe et, goupillon en main, arrose frénétiquement d’eau bénite, la parcelle patronale, sous le regard éberlué de Joseph.

Cessant son travail, celui-ci les mains sur les hanches, observe ce baptême intempestif.

Après des prières d’actions de grâce et un amen tonitruant repris par Mme de L., l’évêque s’aperçoit que ce qu’il vient de bénir est dans un triste état et n’a qu’une ressemblance lointaine avec une vigne, le petit morceau d’à côté, quant à lui, est plein de santé avec des souches aux feuilles grasses, alignées au cordeau sur une terre rouge et fraîche. Il se tourne vers Joseph et l’apostrophe :

- Alors mon brave, la belle vigne que voilà, mais comment faites-vous mon fils ?

Et lui, regardant tour à tour le haut personnage et la noble dame, de répondre :

- C’est que moi, Seigneur, je ne la travaille pas au goupillon mais avec une bêche.

 

Magritte et dali

Posté le 1/11/2007 - ( 3 )
 
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