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Tous les articles - novembre 2008
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| UNE HISTOIRE DE PANTHERES |
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FAIRE L’AMOUR EN CROISANT LE FER

LE BONHEUR DANS LE CRIME
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
L’œil et les mouvements d’une panthère, même dans une cage, surtout dans une cage, ont quelque chose d’effrayant et d’envoûtant en même temps.
La panthère du Jardin des Plantes, d’un coup de patte rapide, vient d’ôter le gant de la panthère qui donne le bras (l’autre) au comte de Savigny. Les deux félins se sont toisés, la comtesse a glissé sa main entre les grilles, le gant arraché, elle a jeté un regard à son compagnon qui a eu peur pour elle, a saisi sa main et l’a portée à ses lèvres pour réconforter sa compagne qui n’était même pas effrayée. Le narrateur a eu le temps de voir ces yeux qui fascinaient des tigres, et qui étaient à présent fascinés par un homme…qui n’exprimaient plus en le regardant que toutes les adorations de l’amour.
Bien que les panthères ne soient pas des tigres, un récit qui démarre de la sorte, griffes en avant, doit valoir son pesant de férocité, se dit-on. Il le vaut. Il est doux d’être criminel, seul un type comme Barbey d’Aurevilly peut soutenir cette thèse. Il faut avoir l’habitude de flirter littérairement avec l’enfer et son occupant, pour écrire avec efficacité Le bonheur dans le crime, troisième nouvelle du recueil Les diaboliques. Dans les deux nouvelles précédentes les accointances sataniques étaient peu visibles, quelque chose disait que le diable rôdait mais la route du ciel n’était pas définitivement coupée, les vapeurs de soufre se contentaient de glisser, effilochées, au ras du sol, ici, elles nous environnent et, dans un frissonnement, on sent les courants d’air qui jaillissent de cette porte ouverte sur l’enfer.
Le comte et la comtesse de Savigny, rencontrés tout à coup sur notre chemin, dans une allée du Jardin des Plantes, font basculer la morale et rendent la présence de Satan plus enveloppante. N’était la spiritualité de Barbey, l’enfer prendrait le dessus.
Au moment de la scène des deux panthères, le narrateur, Barbey donc, se promène avec un ami, qui a connu les Savigny à Valognes, quand il y était médecin. Il se fait raconter par lui, qui les soigna, l’histoire du comte et de la comtesse de Savigny. Tous deux brûlent l’un pour l’autre d’un feu attisé par le mal et aucune force au monde ne pourrait dissocier cet alliage que le sang a scellé.
Fille d’un maître d’armes et escrimeuse elle-même, Mlle Hauteclaire Stassin dont la beauté égalait le talent de duelliste, attirait dans sa salle de Valognes, par la splendeur de ses coups et celle de ses yeux, toute l’aristocratie du coin. Nous sommes sous la Restauration.
Un jour elle disparaît.
En réalité, elle fait se damner le comte Serlon de Savigny qui vient à peine de se marier avec Mlle Delphine de Cantor, une de ces femmes de vieille race, épuisée, élégante, distinguée, hautaine, et qui, du fond de leur pâleur et de leur maigreur semblent dire ; " je suis vaincue du temps, comme ma race ; je me meurs mais je vous méprise ". (Combien l’écrivain Barbey d’Aurevilly, aristocrate approximatif, éprouve d’admiration pour une telle noblesse, authentique, pleine de morgue, gorgée d’histoire de France et en cours d’extinction par délire d’élitisme corporatiste !).
Hauteclaire Stassin est en fait entrée au service du comte et, sous le nom d’Eulalie, en uniforme de gouvernante (elle était là-dessous d’une beauté pleine de réserve, et d’une noblesse d’yeux baissés, qui prouvait qu’elles font bien tout ce qu’elles veulent de leurs satanés corps, ces couleuvres de femelles…), elle œuvre aux soins de la comtesse (qui n’a, pour l’instant, rien découvert), à la santé chancelante, en même temps qu’à la satisfaction annexe des besoins non chancelants, eux, du Comte.
Serlon a commis une infamie, il a introduit sa concubine dans le domicile conjugal.

Le médecin, appelé au chevet de la comtesse, croit défaillir lorsqu’il reconnaît Hauteclaire sous la livrée d’Eulalie. Il narre à Barbey sa stupéfaction devant l’innocence d’une épouse bafouée qui loge sa rivale sous son toit. Un soir dans le parc du château, il surprend Serlon et Hauteclaire en train de croiser le fer, puis poursuivant leur corps à corps, ayant sans doute ainsi aiguisé leurs désirs, de se livrer, dégoulinant de sueur incandescente à leur passion adultérine. Tiens, fait-il, voilà donc toujours leur manière de faire l’amour.
L’amour peut être un combat à fleurets mouchetés, et le lecteur, moi par exemple, imagine l’intensité des plaisirs qui peuvent surgir de ces luttes armées. En ce qui me concerne, mon manque de dextérité à l’arme blanche me contraindrait de passer directement à la deuxième partie du combat, sans être assuré d’y être plus habile, alors évidemment, il n’y a pas de quoi….
Les progrès de leur trahison apparaissent de plus en plus nettement aux yeux du médecin, les deux amants se cachent à peine devant la comtesse mourante. Lorsque sur son lit de moribonde, celle-ci lui confie qu’elle sait tout, qu’elle meurt empoisonnée mais qu’elle ne veut pas que son mari soit inquiété, même si elle s’est mise à le haïr, car ayant porté le nom de Savigny, elle souhaite qu’aucune tache n’y soit faite, il éprouve un sentiment d’horreur à la vue d’une Hauteclaire donnant, sans émotion aucune, les derniers soins à Delphine.
Voilà donc le couple du comte et de la nouvelle comtesse de Savigny qu’ils croisent au Jardin des Plantes. Ce n’est pas la première fois que Barbey décrit un coupable sans repentir, mais en général, il le dépeignait sombre et tourmenté, ici c’est un couple sans remords qui ne vit pas dans le tumulte d’une passion suralimentée par la faute mais dans l’irradiation continue d’un bonheur forcené et sans partage. On ne juge pas l’amour.
On sait l’admiration que vouait Barbey d’Aurevilly à Balzac, Le Bonheur dans le crime est une nouvelle, avec un peu plus de rudesse, éminemment balzacienne, mais à la différence de son maître, Barbey possède l’art de susciter chez son lecteur de ténébreuses admirations.
Toute criminelle qu’elle soit, dit-il à la fin de la nouvelle, on s’intéresse à cette Hauteclaire. Sans son crime, je comprendrais l’amour de Serlon.
Et peut-être même avec son crime, ajoute-t-il.
Et nous, dont la volonté est si ténue et la rigueur morale si fragile dès qu’il s’agit de sexualité, je parle ici au nom de tous les humains, ne pouvons terminer la nouvelle autrement que brûlants de désir.

Décor: Delacroix
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| ATTENTAT DANS LES FOURRES |
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LEÇON DE SODOMIE DANS UN PARC

LORENZACCIO OU LE RETOUR DU PROSCRIT
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
À vrai dire, je ne comprends pas pourquoi Paul Morand donne le nom de Lorenzaccio au héros de sa nouvelle, Lorenzaccio ou le retour du proscrit, parue dans l’Europe galante.
Tarquinio Gonçalvès, ce Gambetta portugais, a été exilé de son pays après un bref passage au pouvoir où son autorité et sa morgue l’ont rendu insupportable à tous, il eut la nation contre lui. Peut-être est-ce son désenchantement politique qui rappelle à Paul Morand la stature dramatique de Lorenzaccio, car il n’y a guère de débauche derrière le personnage de Gonçalves. Le début du XXème siècle fut calamiteux pour le Portugal, instabilité, assassinats politiques, révoltes, se sont succédés. La suite du siècle fut tout aussi désespérante puisque Salazar, en 1926, fit s’abattre pour longtemps sur ce malheureux pays une épaisse couverture de silence et d’obscurité.
Nous ne sommes pas encore sous Salazar, quelques années ont passé depuis le gouvernement de Tarquinio Gonçalves, il vient d’obtenir l’autorisation de revenir dans son pays, mais sans tambour, ni trompette, il n’y est pas le bienvenu, aussi rôde-t-il incognito dans la nuit de Lisbonne à la recherche de ses souvenirs et de ses sensations passées.

Histoire banale si elle n’était pas contée par Morand, si son talent exceptionnel pour décrire des atmosphères urbaines et ici, cette nostalgie devant les splendeurs retrouvées, n’éclairait pas cette courte nouvelle.
Il hume l’air, de son nez camus. Toujours les vieilles odeurs de Lisbonne, le poisson d’abord, puis le café frais moulu.
Etonnant voyageur, ce Morand, qui promène sur toute l’Europe, galante ou pas - et la galanterie de cette nouvelle va nous estomaquer -, son regard juste, sa capacité d’attribuer par des mots, aux bruits, aux odeurs, aux lumières, ce que l’on a souvent de la peine à saisir à l’aide des sens. Cet écrivain sait rendre tout, sans mièvrerie, il décrit, le sourire aux lèvres et l’ironie affleurante, un monde qu’il parcourt à une allure folle, on pénètre au cœur des villes, à la vitesse d’une flèche, avec le sentiment d’y habiter de toute éternité. Une quinzaine de nouvelles, certaines ultra courtes, une page parfois, composent ce recueil de l’Europe galante et dans chacune est reproduit le même effet de vitesse au prix d’une économie des mots, d’un oubli volontaire des conjonctions, d’une utilisation non conventionnelle des verbes ou des adjectifs.
Voici ce qu’il voit à Lisbonne par les yeux de Tarquinio en regardant le Tage (qui) vire de bord et remonte, comme pour fendre en deux le Portugal :
Au milieu du fleuve et toujours de l’avis du courant, les paquebots de la Royal Mail, des Messageries et aussi un transatlantique de la Booth Line, sont pris à la nasse conique de l’estuaire ; plus loin, les voiles rouges des pécheurs d’Ovar sortent de la mer de paille, cette hernie fluviale. Derrière l’Afrique, le soleil est tombé, en robe rouge ; le monde est jugé. Les gares fument. Et en ville, les cafés (sans doute aurait-il pu y découvrir un Pessoa, sur une banquette usée, dans le reflet des grandes glaces obscurcies par la fumée du tabac) s’ouvrent comme des gueules parfumées d’arômes brésiliens.

L’art de Morand est tout entier dans ce les gares fument, ce raccourci, cette vivacité, joints à cette distorsion en disent mille fois plus qu’une longue description.
Venons-en à la galanterie, le jour de son retour donc, Tarquinio visite son ancien domicile et, à la vue d’un portier en redingote à galons de soie noire, il s’avise que sa maison natale est devenue un club de nuit, il crache par terre : Peuple mou, peuple de suicidés, à l’art triste, aux plaisirs noirs, malgré tant de dons du ciel et de la terre ; triomphe de la canaille, démagogie " droit pour les poux de manger les lions ", grèves, sociétés secrètes, élections truquées, déficit budgétaire, et ce palais, un claque-dents. Ici, Morand ajoute un renvoi en bas de page : L’auteur ne partage envers la noble nation portugaise aucune des opinions de ce héros aigri. Ce n’est pas que le scandale lui fasse peur, mais on est en 1925, Morand, au milieu de sa carrière de diplomate, est en pleine ascension, il ne tient pas à ce que ses écrits, même si on n’a pas de mal à reconnaître ses idées là-dedans, le carbonisent dans les chancelleries.
À un tout jeune marin, insolent, sortant de son ancien domicile, qui vient de tout perdre au jeu et qui lui demande de quoi souper, Tarquinio Gonçalves tenté d’abord de l’injurier se ravise et, on ne sait pas pourquoi, tirant un gros billet de sa poche, le glisse d’un geste brusque dans sa poitrine décolletée.
Alors Morand a envie de s’amuser, on le sent, son histoire ne lui tient pas spécialement à cœur, il a fait ce qu’il a voulu, décrire Lisbonne à travers les yeux désabusés d’un vieil émigré politique, maintenant il peut se mettre à déconner.

Voilà la fin telle qu’il nous la sert, narquois à l’idée de la surprise qui va nous saisir.
Gonçalves se retire dans sa maison de campagne, une quinta située à une heure de Lisbonne, derrière les monts d’Ajuda. Ayant identifié ce revenant politique, on lui envoie un assassin. Dans son jardin, par une chaude nuit d’été, Gonçalves reconnaît son agresseur, c’est le jeune marin à qui il a glissé un billet un soir au cercle. Il parvient à le saisir à bras le corps, tous deux roulent au sol dans la nuit. L’embrassement dura. Puis il y eut un gémissement de lutteur terrassé, poussé par le plus jeune : " Vous me faites mal…assez… ".
Alors Tarquinio, dit au marin, je t’ai déjà donné de l’argent, je vais te donner plus encore :
Parmi le parfum innocent des tilleuls, debout, rompu à toutes les voluptés pénitentiaires et coloniales, Tarquinio Gonçalves tenait le jeune marin entre ses genoux de fer. Sous les étoiles, et parmi des plaintes plus douces, soufflait au milieu de son plaisir le vieil homme d’Etat en jaquette et plastron de piqué blanc. Ensuite le regardant remonter son pantalon, Tarquinio, immobile, obscur, d’un dandysme de cyprès, souffle au marin qu’on n’assassine pas un Gonçalves ainsi.
Tarquinio s’est tapé le marin et vient de se venger de la politique. J’ai l’impression d’entendre Morand, hautain comme un cyprès, se tordre de rire à propos du tour qu’il vient de nous jouer.
Un qui ne riait pas, paraît-il, c’est Claudel qui, à la réception de son exemplaire de L’Europe galante, écrivit à Morand qu’il en avait tapissé sa poubelle, ajoutant qu’’il rendait justice à son talent mais que son goût de l’égrillard et du polisson le perdrait.
Comme je ne suis pas Claudel, Dieu m’en préserve, je peux proclamer haut et fort que j’aime tout à la fois ce talent et ce goût du polisson.

Décor:
Columbano Bordalo Pinheiro dit Columbano
Portugal (1857- 1929)
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LES LEÇONS DE BALDOVINO

LA VOLUPTÉ DE L‘HONNEUR
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Pirandello n’était guère content du titre français de sa pièce La volupté de l’honneur qu’il trouvait assez pompeux, en italien c’est Il piacere dell’onnestà. Qu’elle s’appelle La volupté de l’honneur ou Le plaisir de l’honnêteté ou La joie d’être honnête qu’il avait proposé à sa traductrice, non sans lui dire que ce dernier titre était peut-être trop simple pour la nature du peuple français, en général plutôt porté à l’emphase (bien vu, Pirandello), cette pièce est un bijou où trois ou quatre personnages suivis au travers de trois actes et d’une vingtaine de scènes donnent le sentiment d’une représentation parfaite de la société d’une ville de l’Italie centrale du début du XXème siècle. Tares cachées, scories, pesanteurs de vertu superficielle, attrait pour la réussite, pour l’argent, goût des apparences, du paraître, art d’escamoter les désirs, tous les ingrédients sont présents dans cette étude.
On pourrait retourner le compliment, ou l’ironie, à Pirandello qui, à l’opposé de l’image que nous nous faisons d’un peuple italien plutôt porté à l’expressivité, à la démonstration, au spectaculaire, nous dépeint un monde secret dans ses représentations psychologiques et discret dans ses manifestations.
Le théâtre de Pirandello ne recherche pas les effets, ne force pas le trait, n’exagère pas les caractères, ni les situations et c’est de cette économie de moyens qu’il tire sa force. Il ne tente ni de nous séduire, ni de nous irriter, ni de nous amuser, ni de nous attrister, il montre tout simplement. Il fait du complexe avec du simple, tel un cuisinier trois étoiles, il est capable d’élever une modeste soupe de légumes au niveau du caviar à la crème.

Dans La volupté de l’honneur, il est question d’une jeune fille de bonne famille, Agata Renni, qui ayant une liaison avec un homme marié, le marquis Fabio Colli, s’est faite engrosser par lui. Fabio Colli est un de ces nobles assez falot, plutôt fin de race, sans vice, ni vertu, un médiocre, déconfit par cette histoire mais qui va tenter, eu égard à sa position et à celle d’Agata, d’échapper aux conséquences de la malencontreuse affaire dans laquelle il s’est fourré.
L’idée lui vient, en combinaison avec Maddalena, la mère d’Agata, de faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre sans pour autant abandonner sa liaison. Il charge son ami Maurizio, un mondain assez désinvolte et aux aventures amoureuses multiples, connaissant tout le milieu qui compte dans la ville, de lui trouver un type capable d’endosser le marmot tout en se montrant peu regardant sur la relation extraconjugale de sa femme, un pigeon, quoi !
Voici donc Baldovino, la quarantaine assez bien conservée, un ancien gentleman pourrait-on dire, failli, peu sérieux, traînant derrière lui un passé trouble et une réputation avariée. Mais comment espérer trouver mieux dans une telle situation ?
Va pour Baldovino !

Avec un tel suffixe à son nom, il ne peut arriver que du bon.
Baldovino accepte donc ce rôle et bien entendu le spectateur est amené à penser qu’il s’agit là d’un avatar supplémentaire de sa triste personnalité.
Or, cette affaire devient l’ultime planche de salut de Baldovino. Ce qui pourrait n’être de sa part qu’une entourloupette de plus pour de l’argent, de la reconnaissance, du chantage devient un défi et une dernière chance de recomposer des liens avec l’honneur.
Il va renverser les rôles. Lui, le paria, veut devenir exemplaire aux yeux de ceux qui le jugent et ont spéculé sur son déshonneur pour sauvegarder leur honneur.
Examinateur scrupuleux de son comportement personnel, du comportement d’Agata devenue sa femme, soucieux d’élever dans la dignité le fils qu’il a accepté d’elle, il devient tyrannique :
Or, pardonnez-moi mais, si je dois être honnête comme vous le souhaitez, il faudra bien que, pour ainsi dire, je la vive cette abstraction ; que je donne corps à cette forme pure ; que j’éprouve cette honnêteté abstraite et absolue. Et alors quelles seront les conséquences ? Mais celle-ci avant tout, c’est évident : que je devrai être un tyran.
Il ne les a pas pris en traître, il leur a mis le marché entre les mains, et ils n’y ont pas cru, ils ont ricané et pensé que le déshonneur est un état d’où on ne revient pas. Alors, eux qui l’ont entraîné dans cette affaire indigne trouvent sur leur chemin, un Baldovino nouveau dont la dignité les désole. Ses faiblesses passées lui ont appris où se situaient la vérité et l’honnêteté parce que justement il était accoutumé à emprunter les chemins contraires, ainsi le stratagème assez ignominieux qu’il a accepté le remplit d’une force redoutable. Impérieux et juste, prenant appui sur la lâcheté d’autrui, le lâche supposé met à jour les turpitudes de ceux qui n’ont eu aucune préoccupation de sa dignité et cette mission le transforme. Baldovino a charge d’enfant et de femme, il remplit d’étonnement et de sidération les autres personnages, étonnement et sidération qui montent en cadence tout au long de la pièce parce que, pour une fois, dans ce milieu gangrené, quelqu’un dont ce n’était pas le rôle, se montre intransigeant et respectable, non dans les apparences, mais dans le fond.

Agata, elle-même, va subir cet envoûtement et comprendre peu à peu les hauteurs où Baldovino se situe et vers lesquelles il veut élever sa famille, et comme elle est son épouse officielle, on devine quel peut être le dénouement.
Ce Pirandello est un bon, il peint avec justesse le milieu mondain italien et les faiblesses des humains, et ouvre en même temps une fenêtre sur leur capacité de renaissance et les possibilités de rédemption. Il est Sicilien, et même si on est loin du milieu aristocratique de Lampedusa et du Guépard, comment ne pas retrouver chez lui cette notion si belle d’une position honorable à tenir dans la vie, à contre courant parfois de la société telle qu’elle est et du monde tel qu’il va.
La volupté de l’honneur, une œuvre écrite en 1917, a été l’une des premières pièces de Pirandello créée en France, en 1922, et par la suite très souvent rejouée jusqu’à aujourd’hui, encore. Je comprends pourquoi.

Décor:
Angelo MORBELLI (1853-1919)
Italie
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LA MUSIQUE POST ÉJACULATOIRE DES BIDETS

LE CHEVAL BLANC
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Lorsque je lis un de ces romans rageurs, non maigretisés, de Simenon, je suis envahi par de la mélancolie. Je m’imagine dans une salle à manger entre une table et un buffet Henri II, en train de regarder un vieux film muet où défilent des personnages aimés, morts depuis longtemps, surgis par miracle du grincement de l’appareil de projection, des tremblements d’un écran précaire, avec à côté de moi, les interjections de surprise, les rires, ou les regrets des participants, qui sont aussi ma famille, vivante encore, à qui me rattachent ces souvenirs désormais logés dans une zone de l’espace et du temps, ignorée mais implacable, vers laquelle chacun de mes pas me rapproche et chacune de mes phrases. Dans mon dos, comme une voix off, quelqu’un désigne les personnages, le cousin machin, les tantes truc, ton père, la mère de Paul, et des sourires me transpercent, des gestes oubliés, mais ô combien familiers, me déchirent les yeux, je ne devrais plus lire Simenon.
Ce roman-là, Le cheval blanc, c’est sans doute le titre qui me l’a fait ouvrir, il fleurait le grand vin. Et puis non, zut, ce n’est pas le nom, c’est l’ordre adopté par la collection Omnibus aux Presses de la Cité, qui publia à la fin des années quatre vingt, une édition complète, appelé " Tout Simenon ", vingt cinq volumes, contenant chacun une dizaine de romans.

Voilà ça va mieux, j’ai les yeux secs maintenant, ce premier paragraphe a été mortel, dire qu’il faudra que j’y remonte pour le corriger.
J’ai fait mon chemin, j’en suis au volume 21 du " Tout Simenon ", il me reste encore une quarantaine de romans à lire, ils sont courts, à peine une centaine de pages, parfois même pas, je me demande si je n’ai pas sauté des Maigret, finalement chez Simenon je n’aime pas trop les Maigret, ou je m’en suis fatigué, ou peut-être a-t-on haché, assaisonné, dilué, vinaigré, éclairci, ce pauvre commissaire à travers trop de films et trop de feuilletons télé.
Ah, oui, il y a aussi quelque chose de bizarre avec les romans de Simenon, alors que les personnages sont forts et l’action parfois violente, je les oublie, j’ai lu deux cents romans et je ne crois pas me souvenir d’un seul. Je suis incapable de raconter l’histoire du Cercle des Mahé, du Petit homme d’Arkhangelsk, de Trois chambres à Manhattan, de La neige était sale, etc., incapable, je ne sais pas pourquoi, c’est très curieux.
Je vais écrire quelque chose au sujet de Cheval blanc, et je suis sûr de l’oublier aussitôt, c’est pourquoi il faut que je me dépêche. Ce Cheval blanc est une auberge à deux pas de la Loire, au bord de la route nationale, pas d’autoroute chez Simenon, c’est toujours ça de gagné, mais on entend quand même derrière les rideaux à carreaux rouges du restaurant le bruit des voitures, sans doute des 203 grises, des tractions avant noires ou des grosses frégates qui passent en klaxonnant avec au volant des types à chapeau mou ou à béret basque. En salle, dans le brouhaha et la fumée, on se tape, les joues rouges, des blanquettes de veau, des chateaubriands à la crème et on s’enfile des cafés arrosés.

Le patron aussi. Enfin lui, je veux dire, se tape les deux serveuses, une Rose et une Thérèse, dans les recoins et aux heures creuses, presque sous le regard de la patronne, qui s’appelle Fernande comme de juste, toute pomponnée et en dentelles et cocue comme pas deux, mais elle s’en fout, sa caisse devant laquelle elle trône lui est fidèle, elle. Fernande ne veut pas déranger le service pour ces vétilles. Elle ferme les yeux sur les tringlées de son mari mais ne laisse rien passer dans la salle de restaurant au sujet des suppléments et de l’addition. Rose est jeune et plutôt rondelette, appétissante, même les clients ont des visées sur elle, c’est bon pour l’ambiance, Thérèse est assez moche, un peu négligée, mais elle fait l’affaire aussi, elle a du tempérament.
Tout le monde trouve son compte dans cette auberge, les patrons, le personnel, les clients et les lecteurs, moi le premier, qui ai toujours cette idée en tête qu’il règne chez Simenon une sexualité de nature légèrement animale. Au Cheval blanc, on ne fait pas l’amour, on s’attrape dans un couloir ou un placard, à la va-vite, pas le temps d’ôter les dessous qui pendent aux genoux, allez hop !, que ça saute, le tablier de la serveuse à peine soulevé, la toque du chef cuisinier de travers, on s’enfile en confiance comme on commande le plat du jour, cela consiste à agripper solidement les fesses d’une femelle des deux mains, par derrière et, la coinçant contre une cloison, à la pénétrer par devant avec énergie et célérité, et hop !, à peine le temps de se reculotter et le service reprend.

Le veilleur de nuit, par une lucarne, observe, le soir, en se masturbant(sans doute), la patronne se déshabiller, quand il a épluché visuellement Fernande de ses bas, de sa gaine et de sa culotte, il passe à Rose et se finit sur Thérèse, il est au spectacle, il passe de bonnes soirées, puis il s’achève au rhum et s’écroule sur le canapé de l’entrée de l’hôtel, à la disposition ensommeillée et éthylisée des clients retardataires.
En fait tout tourne autour de la sexualité dans l’auberge du Cheval blanc, c’est comme dans la vie, quoi !
Dans cette ambiance, il ne manque pas de jalousies, de rancœurs, car l’amour fait ainsi, ça ne soulage pas, enfin il me semble, ou plutôt oui, ça soulage mais ça ne calme pas, et puis ça divise les familles et le personnel, à vrai dire, je n’en sais rien, je crois même que je ne sais plus où je veux en venir.
Au Cheval blanc, on frise le drame, mais finalement, comme il rôde une bonne odeur d’oignons frits, que la Loire coule toujours, que les frégates passent en klaxonnant, que la caisse ne désemplit pas, que le Pouilly fumé se rafraîchit dans les glaciaires, et que les bidets font toujours entendre leur musique post-éjaculatoire, les choses finissent par s’arranger et tout va comme avant.
Voilà, je voulais dire autre chose mais j’ai déjà oublié.

Décor:
Suzanne Valadon (1865-1938)
(Art Cyclopedia)
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PHEDRE ET LES AUTOMOBILES

ALBERTE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
L’Hippolyte de Phèdre s’appelle Franz, et la Phèdre de Franz s’appelle Alberte. Elle n’est pas une belle-mère façon Phèdre, amoureuse du fils du premier mariage de Thésée, elle en pince pour le fiancé de sa fille. Pierre Benoit ne s’appelle pas Jean Racine quant à moi, je me demande si je suis moi, pour en arriver à me taper aussi follement tous les romans de ce type.
Me serais-je mis à l’aimer à mon insu ?
Je continue : Alberte est la jeune veuve d’un fonctionnaire assez nul et la fille d’un père tout autant (fonctionnaire et nul je veux dire), elle est âgée de quarante trois ans quand Alberte démarre. Elle n’a jamais eu une approche affriolante des hommes, alors quand sa fille dont j’ai oublié le prénom, ce n’est pas grave, elle est morte au milieu du roman, débarque chez elle à Maguelonne, dans les Cévennes, en pleine guerre, l’année terrible 1917, avec un fiancé superbe, blessé sur le front (mais ça va, il s’en est remis, ça va, merci, la suite le prouvera) et désormais convalescent, elle en est très bouleversée, c’est le premier homme correct qu’elle croise sur son chemin. Elle trouve qu’il ressemble à un César tsigane, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas réussi à imaginer un César tsigane, je connais un César de carnaval, un César de Marseille, les Césars du cinéma, un César tsigane, non. Bon ! je trouverai, je trouverai, encore trente à quarante Pierre Benoit à lire et plus rien ne me sera caché. Jusqu’ à ce qu’elle rencontre cet impérial tsigane, Alberte croyait qu’un homme normal s’endormait après le repas, qu’il ronflait, qu’il mettait ses pantoufles pour un oui ou pour un non, qu’il n’éjaculait pas à bon escient, qu’il sentait mauvais de la bouche, qu’il se promenait le matin dans un pyjama béant, bon, je parle de ce que je sais, hein ! Pierre Benoit m’approuverait, même s’il ne dit pas ça, lui, car c’est un homme sérieux, il a une histoire à mener jusqu’au bout, pas quelques stupides lignes à écrire, et une grosse réputation à défendre depuis l’Atlantide et Koenigsmark et d’autres romans encore que j’ai lus et dont je ne me souviens plus, il en sort un par an, un romancier c’est comme un vigneron, il fait une vendange tous les ans, à la rentrée, en septembre. Alberte est le millésime 1926, plutôt léger, facile, sans véritable potentiel de garde, les millésimes, c’est ça, c’est fluctuant.
Ce qui devait arriver arrive.
Alberte pique le type à sa fille.
Elle ne le pique pas tout à fait, mais Franz venu à Maguelonne pour se refaire une santé et préparer son mariage, préfère la mère à la fille et la mère se laisse faire une douce violence, avec tout ce que ça comporte d’hésitations, de remords, de pas en avant, de pas en arrière, de frôlements, de frissonnements, de bégaiements, de louvoiements, d’égarements, d’élancements….
Franz est ingénieur, il a inventé une automobile type Bugatti, rapide et rouge. Lie de vin. Non, couleur sang, plutôt, c’est mieux. La veille du mariage, sa fille, celle qui n’a pas de nom, en allant chercher son courrier au village, les facteurs sont tous au front, en tout cas ils ne sont pas à la poste, saute la balustrade (ces petites routes de montagne se révèlent dangereuses sauf pour les romanciers à qui elles sont particulièrement utiles) avec la Bugatti, version Franz, et s’explose en contrebas, morte la pilote.

On pensait bien que ça devait arriver, un imbroglio amoureux en famille rend le drame très probable, ajoutez une voiture, rapide avec ça, et l’accident est inévitable.
La belle-mère peut quitter son rôle de belle-mère et assumer celui d’amante mais ces amours-là, on le sait, sont des amours de tragédie, tous les romans de gare en portent témoignage.
Ici en l’occurrence c’est un roman de garage. Puisqu’il est question de freins, de colonne de direction, d’huile. Bon, on n’est pas stupide on a compris que cet accident était louche.
Comme d’habitude chez Benoit ça commence bien, sur un vrai rythme, - ah oui il y a quand même la ficelle un peu grosse d’un roman présenté comme une lettre d’explication à son avocat, une lettre de trois cent pages, avec un luxe de détails dont l’avocat en question doit se moquer, des colchiques au calice mauve, du gazon vert, du ciel bleu pâle, des prairies aussi nettes qu’un tapis soigneusement déroulé et tiré, en regardant le sien (son tapis, sous ses pieds) il a le sentiment de perdre son temps l’avocat, il voudrait sauter des pages, il est payé pour défendre pas pour écouter le lyrisme cucul de sa cliente, mais Benoit n’est pas le seul à utiliser cet artifice -, ça commence donc bien et puis après c’est moins bon. Ce n’est pas un finisseur Pierre Benoit, ni un débutant, un commenceur disons.
Bon, j’ai l’air de me moquer mais le Benoit est infiniment supérieur à nombre de génies contemporains acharnés à parler d’eux.
Et à se flatter devant leur glace.
Comme des Césars de salles de bains.

Décor:
Roger de La Fresnaye (1885-1925)
Art Cyclopedia
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SUITE DES AVENTURES DE PIERRE TERMIER, TRESORIER PAYEUR DE LEON BLOY (SUITE ET FIN PROVISOIRE)

BLOYARDISES (4)
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Tout ce qui est moderne est du démon.
Il existe une clique de réactionnaires qui, prenant aujourd’hui encore Léon Bloy au premier degré, se réjouissent de ce genre de maxime : c’est tout à fait ça, disent-ils, seul le monde ancien est satisfaisant, tout ce qui est contemporain est habité par Satan, ah ce Bloy quel visionnaire !, ils oublient que le monde ancien avant d’être ancien fut aussi moderne et donc, à en croire Bloy, hanté lui aussi par le diable, ils oublient encore que Léon est écrivain avant d’être prophète et qu’il sacrifie tout sur l’autel de la littérature. Chez lui le verbe est premier, il lui autorise toutes les erreurs et toutes les infamies, elles sont les aliments naturels et les vitamines de son style. Jouant à merveille sur le registre de la colère, Léon Bloy se glisse avec volupté dans le bain chaud de la vindicte et de l’injustice pour donner à sa plume son incontestable grandeur.

J’imagine moi un Bloy, mort de rire, lorsqu’il prononce ce genre d’ineptie. Ah, ah ! dire qu’il y a des imbéciles qui me croient ! Dans cette lettre du 9 novembre 1908, il ajoute à l’intention de Termier, à qui il vient de délivrer cette bloyardise : elle est la clef de mes livres et de leur auteur. Qui peut le comprendre ? Voilà pourquoi je semble parfois rude et amer à ceux qui ne me suivent pas et que je dépasse en courant.
Rude, certes !
Même ceux qui le suivent le trouvent rude, mais aussi injuste et surtout ingrat, Pierre Termier le premier, son infatigable mécène, exsangue financièrement à force de balancer, à pleines brassées, dans la chaudière de l’écrivain fou, de l’argent, carbonisé avant même que l’enveloppe ne soit ouverte. Ah, la belle impression, de voir alors, fringant, toute moustache en avant, billets de banque et chèques s’échappant de ses poches grand ouvertes, un resplendissant coureur de fond, auréolé de ses accointances divines, de son exécration toute littéraire de l’argent, qui le dépasse, les doigts dans le nez, et à 500 mètres de l’arrivée, le dépose comme une tarte Tatin sur la chaussée où, vidé de ses réserves financières, il s’époumone, puis s’écroule.

Ah, oui ! il a l’argent sportif et fait toujours la course en tête, le Bloy, on peut lui faire confiance, il galope à tire-larigot cet observateur confus et si mal intentionné du monde qui l’entoure, sa réputation d’écrivain le suit et ne cesse d’enfler jusqu’à aujourd’hui encore, mais ses aphorismes de visionnaire canin, ses moches goûts esthétiques, sa foi sectaire et bornée le couvrent de grotesque, alors je préfère prendre le parti d’en rire et de me délecter non du sens mais du son de ses mots, plutôt que celui de m’en lamenter. Bloy est un auteur compositeur dont la vérité réside dans la mélodie.
Prophète il le fut, oui, il annonce bien quelque chose, à savoir cette bande d’écrivains si dévoyés par le goût du verbe, de la pose esthétique, du rugissement stylistique qu’eux aussi, au milieu du XXème siècle vont franchir le seuil de l’ignominie. Lorsqu’on joue non pas à critiquer mais à détester le monde entier sauf soi-même ou soi-même y compris et que l’on cultive cette posture dans des défroques de devins pathétiques ou d’artistes maudits, on court les plus graves dangers, on pêche contre l’esprit, on finit par tomber.

Voici ce que Bloy dit encore à Termier en 1909 :Je ne suis jamais en fond plus de vingt quatre heures, juste le temps de régler les comptes. Aussitôt après, ouverture de nouvelles colonnes de crédit. Ces colonnes forment une armée qui aurait pu fournir le sujet d’une thèse d’université, " Etude détaillée de la vitesse de l’argent dans les finances privées de Léon Bloy ".
Au fil des lettres à Pierre Termier, on se rend compte que l’aigreur de Bloy ne cesse de se nourrir d’elle-même, alors les éditeurs sont de plus en plus durs avec Léon, ils ne prennent plus ses manuscrits qu’avec des pincettes et lorsqu’ils en acceptent un, Bloy hurle qu’on le vole. Dès aujourd’hui, je vais faire sonder Fasquelle, éditeur de Zola et pirate renommé. Un livre pour Dieu ne peut être édité aujourd’hui que par des canailles. Vous le savez.
Le malheur est le sujet de prédilection de Bloy (comme tout le monde il a eu sa part mais lui en fait une allégorie) lorsqu’il ne l’invente pas, il s’insère d’une manière logique dans son œuvre, ici, c’est la grande guerre, elle vient d’éclater, d’autres canailles se font jour, bottés et casqués celles-là, le 7 août 1914, il écrit à Termier : Je n’ai pas pu être étonné de ce qui arrive, l’ayant attendu, avec une certitude parfaite, beaucoup plus de trente ans. Massacres énormes et calamités de toute nature annoncés à la Salette ( lieu d’apparition et de pèlerinage contesté par l’Eglise mais tout à fait au goût de l’écrivain, la vierge Marie, pour le coup assez bloyenne, s’y étant montré fort vindicative vis à vis du monde moderne et de la hiérarchie religieuse) et décrétés enfin, après soixante huit ans, par le gâteux de Habsbourg et par les moustaches imbéciles du Hohenzollern.

En 1915, la guerre bat son plein, Léon a choisi de finir sa Jeanne d’Arc ainsi : J’attends les Cosaques et le Saint Esprit. Que n’énoncerait-il pas pour le plaisir d’une belle phrase ?
Avant de quitter Bloy ce petit plaisir de ses goûts en littérature, pas toujours les meilleurs, même si ici, avec Balzac, il ne se trompe guère.
Voici les romans qui m’ont le plus fortement impressionné.
Les soulignés sont pour moi des chefs-d’œuvre absolus.
Les Célibataires. Un ménage de garçon.
Le Colonel Chabert.
Les Paysans.
Le Cousin Pons.
La Peau de Chagrin.
Le Père Goriot.
La Recherche de l’absolu.
Splendeurs et misères de courtisanes.
La dernière incarnation de Vautrin.
Une ténébreuse affaire.
Allez, sans rancune et merci quand même Léon.

Décor:
Emil Nolde
(Art Cyclopedia)
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