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( Tous les articles - novembre 2009 )
 QUAND C'EST FINI  

 

AVANT-GUERRE

 

 

LE GOÛT DES ORTIES

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Il y a avant et pendant, rarement après. Je parle de l’amour, de la relation amoureuse et du roman.

Après les désirs inaccessibles du Coupeur de roseaux et la passion dévastatrice d’un Amour Insensé, Tanizaki s’intéresse, avec Le goût des orties, à ce qui se passe lorsque l’amour est fini et qu’un couple se sépare.

Une chanson de Léo Ferré disait, me semble-t-il : Quand c’est fini, n i, n i, ça recommence. Je ne sais pas s’il parlait de l’amour. Chez Tanizaki, dans Le goût des orties, on n’est pas encore en phase de recommencement, c’est plutôt la phase de liquidation, on tire un trait et on s’en va. Entre Kaname et sa femme Misako, un couple cossu du Kansai, province sud de la plus grande île du japon, Honshu, qui regroupe les cités d’Osaka, Kobe et Kyoto, suspicions, mésententes, déchirements, colères, sont du domaine du passé, le couple a fait table rase de sa propre histoire, il est en train de vivre son extinction, sans fumée, sans étincelles, sans un rougeoiement, plus rien ne couve sous le foyer, même si le sort du fils Hiroshi, très jeune, sa garde je veux dire, n’est pas encore tranché, il n’est pas un obstacle à la décision irrémédiable qu’ils ont prise. Ils ne s’opposent plus parce qu’ils ne s’aiment plus. Et la chair ne peut plus rien à cette affaire. Ils se gênaient ; le contact, la chaleur de leurs corps séparés seulement par une mince épaisseur d’étoffes leur paraissait choquant, et même répréhensible. Bon, on voit bien, les mignardises sensuelles, les suçages, les léchages, les jeux sexuels, les pénétrations, le par devant, par derrière, tout ça est fini. Il y a parfois plus de distance entre deux amants qui se séparent qu’entre Dunkerque et Tamanrasset (c’est un exemple).

J’ai lu Le goût des orties, avec le sentiment d’être allongé sur une plage (je ne m’allonge jamais sur une plage) une fois le vent tombé et les oreilles encore bourdonnantes du phénoménal vacarme des vagues s’abattant sur la grève, dans la nuit qui monte maintenant, elles sont prises de timidité, les vagues, épuisées par leur folle vigueur et la violence de leurs assauts passés, désormais assommées, étales, languides, plus rien des profondeurs de la mer ou des tempêtes accourus des confins orientaux ne les boursoufle, petites, molles et courtes, elles ont beaucoup de mal à atteindre la plage et à mouiller le sable, elles viennent clapoter entre mes pieds puis se retirent en murmurant, le ciel les regarde, le soleil qui bascule derrière les Corbières (je suis à Collioure où je ne vais jamais) leur donne leurs dernières luisances (j’ai hésité entre un soleil finissant et une lune montante, la lune c’était trop, il m’aurait fallu des violons, des rêveries, amoureuses, non, non, éculé ! déjà que), le clocher rosit, les peintres rentrent leurs toiles et plient tout leur barda, je ferme les yeux, Le goût des orties, est un roman de l’amenuisement, du silence qui se fait, de la séparation.

La seule agitation qui règne dans ce livre, c’est au célèbre théâtre de marionnettes, le bunraku, qu’on la trouve, étonnant théâtre où on passe des heures, on sert du thé, on se fait chauffer des aliments, on y bavarde comme sur une place publique, le père de Misako qui n’est pas encore au courant de la séparation du couple, y invite sa fille et son gendre, il a recommencé sa vie, lui, avec une jeune femme de vingt cinq ans sa cadette, O-Hisa, qu’il semble satisfaire et qui se presse à son service avec un art tout japonais de la courbette. À la fin du roman, le beau-père de Kaname va tenter de raccommoder les morceaux comme il pourrait le faire d’une vieille tasse en porcelaine, à quoi bon !

Tanizaki est passionné par le Japon traditionnel, pas à la manière d’un nostalgique ou d’un sectaire, pour des raisons d’équilibre, pour lui le progrès ne prend tout son sens que s’il s’adosse à une histoire et à une tradition, son œuvre ne cesse de confronter sans heurts modernité et culture immémoriale. Avec Le goût des orties, il essaie de m’initier au théâtre de marionnettes, rien à faire, je ne comprends rien, si ce n’est qu’il faut passer des heures devant, j’ai le sentiment que j’y éprouverais un horrible ennui comme à la lecture d’un livre de Max Gallo, je regrette vivement, vivement, je sais que je n’y comprendrais rien, déjà les geisha, je n’arrive pas à m’y faire si j’ose dire, je ne vois guère à quoi elles sont utiles, à chauffer l’eau du thé ? à vous écouter parler ? à vous passer une éponge dans le dos ? à faire l’amour ? les quatre à la fois peut-être, je vais apparaître comme un gros rustique mais ces poupées blanches et rouges, peut-on les toucher seulement ? avec toute cette poudre et tous ces tissus ! par où on passe ? on voit bien mon ignorance, c’est regrettable n’est-ce pas, profondément regrettable, d’autant que j’aimerais bien être Japonais (c’est nouveau, ça !).

Tanizaki garde toujours cette étonnante aptitude à la transgression : Kaname dit un soir à sa femme Misako, que si elle ne se presse pas, elle sera en retard à son rendez-vous avec son amant Azo, dans les bras de qui il l’a presque jetée. Il existe encore entre eux un potentiel de souffrance non utilisée qu’ils se gardent bien de sortir du placard, le bilan est déposé, la liquidation prononcée, il faut passer à autre chose, il n’est plus temps de penser à l’actif ou au passif.

Près d’un siècle après, il est facile de dire ce que je vais dire, il y a dans Le goût des orties, un désespoir latent, ce monde nippon de 1928 devenait trop raffiné, trop cultivé, trop préoccupé de lui, il arrivait au bout, il fallait qu’il se passe quelque chose, ce silence, ces indifférences ne préparaient-ils pas la catastrophe qui allait désoler ce pays ?

Un type comme Tanizaki, commençait-il à entrevoir quelque chose, les grands écrivains sont de tels visionnaires

En tout cas son Goût des orties ne me flanque pas d’urticaire.

DECOR: TWOMBLY

 

 

 

 

Posté le 26/11/2009 - ( 6 )
 LA BANQUE DE FRANCE  

 

TOUCHEZ PAS AU FRISOTTIS

 

 

LA PRINCESSE DE CLÈVES

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Ça y est, je viens de me taper La princesse de Clèves, je ne suis pas mécontent. Elle, je ne sais pas. Je suis satisfait, je la désirais depuis si longtemps. Elle m’attendait depuis plus de trois cents ans. Je n’osais pas, j’hésitais, je rechignais devant l’obstacle, j’avais des accès de timidité, combien j’ai eu tort, j’aurais dû le faire bien avant, j’ai perdu du temps, du bon temps. Je ne suis pas le seul à me l’être tapée, beaucoup l’ont fait avant moi, ils s’en sont bien trouvé, d’autres cependant la détestent, pour rien au monde, ils ne la fréquenteraient, à cause de sa réputation. Ce n’est pourtant pas une femme facile, trois cent pages pour en venir à bout, la langue pendante et le sexe torturé.

Je suis soulagé maintenant. Je ne vais pas raconter par le détail comment je l’ai prise, où je l’ai trouvée, combien cela a duré, je ne veux pas m’étendre sur mes impressions, mes sensations.

Je veux plutôt parler du héros de La princesse de Clèves, ce pauvre duc de Nemours, engorgé comme un bélier enfermé dans une salle de bain (je ne comprends pas ce que vient faire ce bélier dans cette salle de bain), car sa passion est dévorante et exclusive et son objet clôturé comme la Banque de France, quelle imagination lui faut-il ! à part le visage et le bout d'une chaussure, il doit tout inventer, les deux seins pommelés, la taille, les hanches, la couleur de la chair, les mamelons soyeux des fesses, le sexe tapi dans une mer de tissus, les ombres, les plis, les parfums, les toisons, les frissons, les tiédeurs, les humidités, il ne voit rien, ne sent rien, ne touche rien, il ne lève plus les yeux, si on peut dire, sur aucune autre femme que la princesse de Clèves, un sourire, une moue, un mot, un souffle, un friselis de robe, le rose d’une joue ou des deux, une paupière qui se baisse, un sourcil qui frémit, une main qui se ferme, une autre qui s’ouvre, une autre qui se refuse ou qui frémit, augmentent son désespoir ou entretiennent le feu qui le consume sans ôter la soupape de décongestion d’épanchements douloureusement retenus, et le lecteur, moi par exemple, se demande au fil des pages comment finira ce calvaire, quand pourra-t-il, ce brave Nemours, comme une source qui débouche soudain sous la mousse avec violence, réussir une percée définitive, libératrice et méritée, car il s’en donne du mal, il galope de droite à gauche, d’un château l’autre, de combines en stratégies, de courses en planques derrière des arbres, des portes, des mots, horrible ! Ah, il ne fait pas bon d’être un homme dans de telles circonstances.

Ce n’est pas mieux pour ce M. de Clèves dont je veux parler aussi, qui n’a rien demandé à personne, qui aime sa femme, mais qui voit bien que quelque chose cloche, que l’assaillant est bien monté (à cheval et dans la hiérarchie nobiliaire, je veux dire) et, même si l’irrémédiable n’est pas encore accompli, il ressent les plus vives angoisses car il n’est de citadelle si bien défendue soit-elle qui ne tombe un jour (on dirait du Mme de Lafayette) sans doute m’appartient-elle, se dit-il en pensant à ses possessions nocturnes (ou diurnes d’ailleurs, pourquoi le sexe familial s’accomplirait-il exclusivement de nuit ? moi-même par exemple) mais il me semble que je ne possède pas tout d’elle. Bon, Clèves ! contente-toi de ce que tu as, après tout tu n’as pas la plus mauvaise partie, l’amour c’est souvent ainsi, celui qui a la tête réclame aussi le cul et celui qui a le cul se plaint de ne pas avoir la tête et en général celui qui réunit les deux devient cocu.

Et moi je suis un grossier personnage qui explicite ce que Mme de Lafayette exprime avec tant de délicatesse, elle ne dévoile rien et laisse tout entendre, c’est bien le contraire de moi !

Et il ne fait pas bon non plus être une femme, une femme honnête je veux dire, partagée entre son devoir et son désir, toute princesse qu’elle soit devenue, l’ex-mademoiselle de Chartres (ce sont des nobles qui ont des noms de sous-préfecture, parfois de préfecture, et quelques uns, plus rares, de conseils régionaux) a les yeux de Chimène et passe de mauvais moments, traquée par un Nemours affamé, s’il m’arrivait la même chose que ferais-je, me dis-je tout à coup (je m’entends, pas d’être Nemours, s’il m’arrivait d’être la princesse de Clèves je veux dire et de devoir résister à un homme qui en l’occurrence, ici, serait une femme, brûlant de désir pour moi), avant de me rassurer, d’un simple coup d’œil sur une glace et en songeant à ce que je suis vraiment.

Le récit de la Princesse de Clèves se déroule, en 1559, sous un fils de François Ier, Henri II qui meurt cette même année, après avoir pris au cours d’un tournoi (on assiste à cet événement), un morceau de lance en pleine poire. Ce ne serait pas un mauvais bougre, cet Henri II s’il ne lui avait pris la sinistre idée, en août 1542, de venir faire le siège de Perpignan.

La Princesse de Clèves est un admirable roman du désir, un désir d’autant plus insoutenable, qu’il n’est jamais décrit, même pas suggéré, qu’il naît du ton, du rythme, de la voix, de je ne sais quoi de parfaitement harmonieux, de musical qui imprègne le lecteur, le ravit, le submerge. De non sentimental aussi, oui je peux dire ça, La Princesse de Clèves, n’est pas un roman du sentiment, c’est un roman du sensible et du sensuel.

Je puis désormais dire à tout lecteur potentiel, cette Princesse de Clèves, savez-vous, on ne la baise peut-être pas mais qu’est-ce qu’on se régale !

DECOR: GIORGIONE 1477/1510

 

 

Posté le 20/11/2009 - ( 3 )
 LE VOYAGE EN COUCOU  

 

 

CRÊPE OU PIZZA ?

 

UN DÉBUT DANS LA VIE

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Quand tu as pour mission de faire débuter dans la vie un ultra médiocre comme Oscar Husson, le personnage principal de Un début dans la vie, tu n’as pas tiré le bon numéro. Il faut être Balzac pour arriver à extraire quelque chose d’un tel nul. Il en fait de la littérature et quelle littérature ! Je le trouve tellement bon cet Honoré de (je sais que tu tiens à la particule, mon ami) Balzac que si, par hasard, on exhumait un inédit de lui, de cinq ou six cents pages, consacré aux aventures d’un tabouret de cuisine ou d’une descente de lit, je m’y précipiterais dessus.

Oscar Husson n’est pas une carpette ni un tabouret, c’est une grosse buse (un tuyau creux, je veux dire). D’un père qui fut riche à millions, puis failli, puis mort, il a conservé le souvenir d’une fortune ancienne et de la vie facile d’un fils de famille. Il lui en reste quelque chose, l’indolence d’un prince indien, d’un prince indien sans le sou. Il veut porter beau, redevenir riche, il a des ambitions mais pas de moyens, ni volonté, ni constance, ni intelligence pour les mettre en œuvre, il se contente d’aligner les frasques, les gaffes, les faiblesses.

Il a une grande chance toutefois c’est d’être soutenu et aimé par des protecteurs qui continuent à croire en lui bien qu’il ne cesse de les fourrer dans le pétrin, sa mère Mme Clapart (elle est remariée avec Clapart un employé aux écritures possédant la vitalité d’une huître d’élevage), Moreau (qui fricote avec la Clapart) le régisseur de Presles, vaste domaine aux environs de Paris, appartenant à un pair de France, le richissime comte de Serizy, ce même comte qui, voyageant incognito avec Oscar apprend de la bouche de celui-ci que sa femme, la comtesse de Serizy qu’il vénère, ne serait pas loin d’être une pétasse (voilà une révélation qui fait plaisir à entendre à l’intérieur d’une diligence), son patron, Desroches, l’avoué qui lui a confié cinq cents francs pour retirer un papier important au greffe et qu’Oscar bouffe avec des filles, ses collègues de l’étude qui essaient de le tirer du mauvais pas où il s’est mis, bref pas d’autre chose à tirer de ce type sauf un roman. Un très bon roman malgré le déséquilibre entre une première partie assez longue se déroulant le temps d’un voyage de quelques heures, à l’intérieur d’une diligence où cinq ou six passagers se mystifient les uns les autres, en s’inventant des passés, des destins, des réputations, des faits d’armes (virtuosité d’un écrivain qui ajoute du virtuel à des héros virtuels), et une seconde partie étirée dans le temps, mais plus courte en texte, où Oscar Husson (que l’on a pris à l’âge de dix-huit ans et que l’on retrouve à trente quatre ans) continue ses stupidités puis s’offre un semblant de rachat, dans l’armée (se rachète-t-on dans l’armée ?), en Algérie.

Dernier paragraphe de Balzac qui a pardonné à son héros, à la fin d’Un Début dans la vie : Oscar est un homme ordinaire, doux, sans prétention, modeste et se tenant toujours comme son gouvernement, dans un juste milieu. Il n’excite ni l’envie ni le dédain. C’est enfin le bourgeois moderne. En tant qu’homme, il est sauvé, il se fond dans le moule, il est devenu un citoyen philippard du roi citoyen, comme héros de roman, il est cuit. À ma connaissance Oscar n’apparaîtra plus dans la Comédie humaine.

Un jeu devait faire fureur au XIXème siècle, en son centre, suffisamment fureur pour que Balzac y fasse jouer un de ses personnages : le jeu des proverbes travestis.

C’est un nommé Mistigris (qui deviendra le peintre Léon de Lora) qui s’y colle et balance à tour de bouche dans la conversation, à l’intérieur de la diligence, des :

Paris n’a pas été bâti dans un four.

Les bons comtes font les bons tamis.

Chaque échaudé craint l’eau froide.

Chassez le naturel, il revient au jabot.

Plus on est debout, plus on rit.

Les cordonniers sont les plus mal chauffés.

Ça me donne envie, il faudra un jour que j’en invente à mon tour.

Il me manquera toutefois la caisse de résonance de la diligence car le tour de force de Balzac est d’évoquer un monde complet dans un habitacle exigu collé aux fesses de deux chevaux et de fixer en même temps, dans un roman, une histoire des transports en commun hippomobiles au milieu du XIXème siècle, au moment même où le train les menace, comme si aujourd’hui un type commençait son roman par des considérations sur le wagon-réservoir comparé au camion citerne, il faudrait qu’il en ait, du courage je veux dire : Les chemins de fer, dans un avenir aujourd’hui peu éloigné, doivent faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres, et surtout celles qui concernent les différents modes de transport en usage pour les environs de Paris.

Je fais un travail d’archéologue, nous dit Balzac, un archéologue, capable de donner la vie à ce qu’il exhume, le lecteur avance au rythme des chevaux, se couvre d’une veste au moment où l’air frais le saisit, se découvre lorsque c’est le soleil, descend du véhicule quand la pente est trop raide, s’arrête dans des auberges, apprend que la spécialité de Saint Denis est la talmouse, une sorte de pâtisserie au fromage, aux œufs et au beurre (un compromis entre une crêpe et un pizza) que les voyageurs font descendre avec un vin d’Alicante, assez faisandé. Il est d’autant meilleur, dit Georges, qu’il vient de Bercy ! Je suis allé à Alicante et voyez-vous, c’est du vin de ce pays-là comme mon bras ressemble à un moulin à vent. Je corrige Balzac (je fais ce qui me plait) en précisant qu’il existe un cépage (un type de raisin) qui s’appelle Alicante, qu’il ne s’agit donc pas d’une appellation, et que l’on dit Alicante comme on peut dire Cabernet ou Chardonnay (et qu’il peut venir de n’importe quel vignoble, sauf celui de Bercy, bien entendu), et qu’en l’occurrence ce cépage vinifié séparément donne un vin noir comme de l’encre, épais comme un dictionnaire, au point qu’on l’appelle teinturier, qu’il est pratiquement imbuvable en tant que tel, et qu’il est utilisé en coupage pour procurer de la couleur aux vins décharnés.

Moi et Balzac, venons de donner une vision géo-oeno-gastro-hippo-romanesque du temps des diligences.

Je nous félicite, une fois n’est pas coutume et nous enveloppe dans une même admiration, il fallait bien qu’un jour cela arrive, que j’exprime enfin la haute opinion que j’ai de moi. Je suis une talmouse de la littérature.

DECOR: BOUGUEREAU 1825/1905.

Posté le 16/11/2009 - ( 0 )
 TRIOLISME ASEXUE  

 

LA TÉTÉE SUBLIME

 

LE COUPEUR DE ROSEAUX

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Précédé d’un vaste préambule géologique, botanique et historique de la région d’Osaka, une façon pour Tanizaki d’exprimer ses sentiments profonds pour un Japon traditionnel fait de ponts, de cascades, de forêts, de temples éparpillés dans une nature bondissante et laissée savamment à l’abandon (il ne stigmatise pas non plus le Japon occidentalisé mais ici ce n’est pas le sujet), le récit principal du Coupeur de roseaux, se concentre soudain, dans une rédaction très serrée et rectiligne, sur la relation de sa vie, qu’un père fait à son fils, tout jeune encore, pas plus de dix ans, et rapportée par celui-ci (il est devenu un vieillard) à un voyageur de passage. Une vie occupée, phagocytée même par une histoire d’amour que je ne souhaite à personne.

Ayant l’âge de se marier et après avoir refusé jusqu’alors toute proposition de fiancée, ce père dont j’ai oublié le nom et le prénom est tombé follement amoureux d’une certaine Ô-Yu, patronyme qui signifie, paraît-il, " jeu ". Cette Ô-Yu est une jeune veuve qui vient d’avoir un enfant qu’elle nourrit encore au sein, ce qui la rend (c’est le Japon, ils sont comme ça) inutilisable pour un remariage et l’oblige à rester au sein de sa belle famille. D’admirations secrètes, en quêtes inutiles, le papa (il faudrait quand même que je retrouve au moins le prénom) ne cesse de poursuivre son amour inaccessible, en silence, sans un mot, sans un aveu, sans un regard échangé pour la splendide créature qu’est Ô-Yu, belle comme la mémoire, alors, il finit, désespéré, par épouser la sœur de Ô-Yu qui s’appelle Ô-Shizu, ce qui signifie " tranquillité ".

Eh bien ! de tranquillité, Shinnosuke, c’est le nom du père, je l’ai retrouvé, n’en aura pas, Ô-Shizu qui a remarqué l’amour de son mari pour Ô-Yu, et qui possède, elle aussi, une admiration pour sa sœur, le sidère lorsque, le soir même de sa nuit de noces (ils passèrent toute la nuit en conversation, sans fermer l’œil, merci bien !), elle réclame que ce mariage ne soit pas consommé, qu’il ne soit qu’apparence, que son mari prouve ainsi son amour pour sa sœur et sa fidélité, en quelque sorte qu’il ne la trompe pas avec sa propre femme, je me demande si ce que je dis est bien compréhensible, tant pis.

Le plus clair de la chose est ceci : Shinnosuke se trouve affublé d’une femme officielle qu’il ne baise pas et d’une amante virtuelle qu’il ne baise pas non plus, on comprend son désespoir, d’autant plus que les deux sœurs très proches ne se quittent jamais et tout le monde, les trois donc, dorment ensemble dans la même chambre conjugale, je ne fais pas de dessin, c’est un supplice. Il est vrai que les chambres au Japon sont des lieux spéciaux, il semble qu’elles servent à tout sauf à l’amour, elles n’ont en tout cas pas le pouvoir érotique dont elles disposent dans la vieille Europe (elles on l’air d’être faites pour dormir, ou chanter ou rêver ou écrire des poèmes, c’est con, non ?). Un situation intenable pour tout homme vivant avec deux belles femmes ou toute femme vivant avec deux étalons et qui devrait se contenter de les regarder passer et repasser.

Tanizaki est un as de ces relations troubles entre mari et femme, de ces collisions extra contractuelles donnant des frissons à l’esprit et à la chair des illusions ou des champs d’expérimentation qu’elle ose à peine parcourir.

Et il aime bien épicer (c’est pour ça que je l’apprécie si fort, dans cet exercice, il n’y a pas meilleur que lui, tout roman doit suinter d’une subversion que le lecteur touche d’abord avec des pincettes et dont il finit par se pastisser en se léchant les doigts au fur et à mesure de la progression) ces étranges sinusoïdes sensuelles de moments où la perversion devient optimum, comme cette scène à l’hôtel ( tous les trois étaient allés admirer les cerisiers en fleurs de Yoshino) où Ô-Yu déclara qu’elle avait une montée de lait et demanda à Ô-Shizu de lui téter le sein. Cela se déroule devant Shinnosuke, médusé qui a encore la force de s’interroger sur le goût de ce lait, Goûtez-en vous aussi, fit Ô-Shizu, en recueillant dans une tasse le lait qui dégouttait du mamelon et en le lui présentant. Bon, c’est à s’en lécher les babines cette histoire, il faut encore, dans une explosion de fétichisme, qu’il fasse toucher et sentir à son fils une étoffe que Ô-Yu porta (je parie moi pour un dessous).

Je dois à tout prix arrêter de lire Tanizaki car cet animal me fout des idées biscornues dans la tête, au point que j’en suis à confondre littérature et dérèglement.

Mais au fond !

Pour finir une citation de Tanzaki sur l’art du roman : Il y a deux manières d’écrire un roman : certains commencent par inventer l’histoire jusque dans ses derniers événements et ne prennent la plume qu’après avoir élaboré un plan détaillé ; d’autres, comme s’ils se disaient qu’ils finiraient bien par s’en sortir, commencent à écrire dès qu’ils ont arrêté les grandes lignes, puis Tanizaki continue : Quant à moi, c’est le contraire, au commencement une masse confuse d’idées se forme comme un nuage dans mon cerveau, si bien que je suis pris d’un besoin irrépressible d’écrire, enfin concernant le Coupeur de roseaux, il ajoute : Lorsque j’écrivais Le coupeur de roseaux, je commençai par cette phrase : " C’était un mois de septembre, quand j’habitais encore à Okamoto ".

Je n’avais rien décidé sur la suite de cette histoire, conclue-t-il.

Ecrire un roman, c’est sans doute, ne rien décider sans l’écriture.

À verser au dossier " Art du roman ".

 

DECOR: HOKUZAI

 

 

 

 

Posté le 12/11/2009 - ( 5 )
 TROIS CENT CINQUANTIEME ANNIVERSAIRE  

 

PETITES HISTOIRES CATALANES DE LA GRANDE HISTOIRE

 

 

LA BIDASSOA ET LES ŒUFS MIMOSA

 

" Louis XIV n’était le roi soleil que par la grâce de son cul "

Entre deux considérations sur la qualité des radis et du beurre salé, la phrase claqua comme un coup de fusil, un silence ahuri se fit autour de la table. Nous étions quelques-uns réunis dans un appartement du Pont d’en Vestit dont les fenêtres donnaient sur un parking payant, le palais de Justice et des pigeons. Celui qui venait de prononcer cette sentence se tenait à deux ou trois places de moi, son œil satisfait faisait le tour de la table et pétillait comme celui d’un porcelet dont il possédait aussi la luisance de la peau, le poil blond et le rose du groin.

J’avais fait sa connaissance dans le fumoir, au rez-de-chaussée, entre les poubelles et la mobylette du fils de la gardienne de l’immeuble. De nos jours, par tous les temps, on brise la glace entre convives, avant le repas, une cigarette à la main, dans les lieux les plus insolites, sous l’auvent d’une parfumerie voisine, sous le néon d’un boucher charcutier ou au fond d’un garage pestilentiel, les derniers salons où l’on cause sont des décharges et au prétexte de notre santé nous finirons sans doute dans des usines d’incinération. Le porcin magnifique était avocat - je m’aperçois que j’ai oublié de me présenter, je suis journaliste, ce n’est pas mieux, je travaille pour de vagues journaux à qui je propose des articles qu’ils refusent souvent, le principal mérite de ma position étant les invitations à dîner que je glane par ci par là, en pure perte pour les hôtes qui s’imaginent accéder, par mon intermédiaire, à une reconnaissance médiatique -, l’avocat avait donc mis le feu à un punch-punch de Punch ce qui laissait augurer un long séjour entre les poubelles, " et encore ce n’est rien, me dit-il, en lâchant des nuées odorantes et cubaines, après le repas, j’allumerai un Esplendido de Cohiba, vous imaginez le temps que je vais passer tout à l’heure auprès de cette mobylette ". Le monde moderne est devenu cruel pour les fumeurs de Havane. Chemise immaculée, cravate d’étudiant anglais, au pied des Crockett et Jones étincelantes qui émettaient un chuintement de cuir de luxe, lourdement bijouté, le mirifique avocat ne m’avait rien caché de ses succès dans les affaires, de ses aventures amoureuses et de sa réputation au prétoire. Il émanait de lui une forme de satisfaction au parfum épiscopal.

Nous rejoignîmes la compagnie fort brillante qui avait éclusé, sans nous attendre, le champagne de l’apéritif. En dehors de nous, il y avait là un Président de Chambre, je ne sais plus laquelle, une inutile en tout cas, une paire de médecins à Porsche décapotable, un expéditeur cossu de fruits et légumes qui sentait l’orange de la huerta valencienne, un concessionnaire de voitures étrangères, un haut fonctionnaire, tous profiteurs émérites du système néo-colonial qui sévit en Roussillon, et tous accompagnés de femmes plus belles et plus ornées les unes que les autres.

Punch-punch, ce nom s’imposa à moi, continua, pas mécontent de capter les regards de toute la table :

" Monté sur le trône, pas celui du pouvoir, mais celui de la défécation qui est commun à tous les humains, Quatorze y demeura, un jour, plus longtemps que d’habitude, se relevant et faisant examiner par ses courtisans son cul rougi par cette longue station assise, il demanda au courtisan en chef, ce qu’il en pensait, celui-ci, les yeux embuées des larmes de la vénération, s’écria : Sire votre postérieur est un véritable soleil. La réputation de Quatorze était faite, désormais il éclairerait comme une paire de fesses ".

Nouveau regard circulaire de Punch-punch, avec étincelle iconoclaste au fond de l’iris, gloussements divers, la cuisse de ma voisine se colla délicieusement à la mienne en frissonnant. Un couple, face à moi, arbora un air sombre, sans doute des souverainistes, songeai-je, en m’apitoyant sur cette forme de rigidité qui veut qu’on ne puisse jamais se moquer du pouvoir.

On servit des œufs mimosa.

On va passer à une discussion sur le traité des Pyrénées, me dis-je. Cette pensée-là n’était pas incongrue, mon journal venait de sortir, le matin même, un grand article sur le trois cent cinquantième anniversaire du traité des Pyrénées, le sujet était dans l’air. Pour profiter de la verve de l’avocat, je lançai : " Ce Quatorze est tout de même un individu néfaste (les rois étaient chose si commune à l’époque que l’on était obligé de les numéroter), il s’est emparé du Roussillon, de la Cerdagne, du Vallespir, du Conflent et du Capcir, avec la gloutonnerie d’un rustre, un peu comme si au cours d’un repas, le type qui te précède rafle d’un seul coup, en te lançant un regard triomphant, tout le fromage qui reste ". C’est d’ailleurs ce qui arriva aux œufs mimosa dont je ne pus recueillir qu’un seul exemplaire amoché et bougrement amaigri.

J’avais le sentiment que l’on pouvait obtenir plus encore de Punch-punch et de sa capacité à revisiter l’histoire à sa manière, il fallait qu’à tous les deux on secoue cette assemblée et ce type, qui avait sans doute quelques convictions régionalistes, pouvait m’aider. Le pourcentage de sympathisants catalanistes autour de la table devait avoisiner celui des militants N.P.A à Neuilly sur Seine, peut-être y en avait-il, tout de même, mais, à la cuisine, avec les supplétifs du service, sinon on était dans une île jacobine bon teint, non seulement jacobine mais courtisane. Je me souvenais en effet avoir vu beaucoup des trombines qui m’entouraient sur les photographies présentées par le journal, chaque année, à l’occasion du raout préfectoral du premier de l’an, où des grappes entières de gens qui comptent dans le département (c’est l’expression utilisée par le journal, comme s’il y avait des individus qui ne comptaient pas), frisés, gominés, parfumés, costumés, lustrés de francitude, sous vêtus de propre, allaient faire leur soumission à un employé du ministère de l’Intérieur logé Quai Sadi Carnot, là, sous le bras armé de la France, entre les ailes du pouvoir, ils enfilaient des petits fours républicains, en rivalisant de servilité et en tentant de faire oublier leur piteuse origine catalane. Pour ces individus, le traité des Pyrénées était une " divine surprise ", alors je ne voulais à aucun prix les laisser s’endormir dans les molles langueurs de la soumission coloniale, je ne voulais pas que ce pays continue de fournir, sous leur tacite acceptation, une main d’œuvre uniquement formée pour tourner les pales des ventilateurs de l’occupant et qu’il s’habitue à cette indignité de réclamer toujours plus d’aides financières et jamais plus de pouvoir.

" Très juste ! " s’exclama Punch-punch dont la gourmette projeta un éclair doré sur son verre et un cliquetis minéral sous le lustre.

Mon œuf mimosa était légèrement fécondé et le vin qui était censé le faire passer avait sans doute séjourné deux ou trois mois dans les réserves surchauffées d’une pizzeria avant de figurer sur la table de notre hôte, retapé, carafé, vomissant ses inexorables arômes éventés et remplissant nos verres de sa structure herbacée.

Qu’importe ! Le traité des Pyrénées valait bien une purge.

J’aime beaucoup les avocats, surtout ceux qui arborent leur incompétence en plastronnant. Punch-punch, me semblait-il, représentait un spécimen particulièrement significatif. Ce type avait une forme d’ingénuité resplendissante, celle qui fait avancer les choses. Avec son " très juste ", lancé à propos du traité des Pyrénées, il venait d’adopter la casquette de l’historien, on allait rire.

" Je vous rappelle que le traité des Pyrénées fut signé du côté d’Hendaye, sur la Bidassoa ", il faisait des mouvements de tête et de bras comme dans une salle de tribunal, il tenait son assistance et lançait de temps en temps quelques clins d’œil aguicheurs (qui n’étaient pas inefficaces, constatai-je), à ce propos la cuisse voisine que j’avais cru toucher tout à l’heure n’était qu’un pied de la table, c’est toujours pareil, mon fantasme absolu d’un contact épidermique et coquin, caché de tous mais devant tous, ne se réalise jamais.

L’histoire contée par un affabulateur est sans doute plus proche de la vérité que celle exhibée d’une documentation poussiéreuse par des historiens. C’est bien connu, l’histoire s’invente, elle ne se découvre pas et un romancier, dans ses fulgurances imaginatives, possède un discernement sans pareil et un authentique réalisme : " le traité des Pyrénées, continua-t-il, établissait une paix entre la France et l’Espagne, ce fut l’affaire la plus catastrophique que fit la royauté, il signait l’arrêt de mort des Bourbons, celui de la monarchie française, bien fait pour eux ! et le commencement des ennuis qu’allait connaître la France durant les décennies qui suivirent ".

La table poussa un cri de stupéfaction.

" J’y viens, j’y viens, fit-il, en tapant sur la table et l’œil allumé par cette constatation qu’il était en train de scandaliser son auditoire, laissez-moi vous dire que la France possède cette triste manie d’estimer que chaque victoire, chaque défaite, chaque traité sont des preuves de son courage et des manifestations de son intelligence, je suis ici pour m’inscrire en faux ".

On le regardait. Il jubilait.

" Patience, je vous dirai, je vous dirai ".

Il prenait d’autant plus son temps que le plat de viande arrivait, des boules de picoulat baignant dans une solution aqueuse agrémentée de pommes de terre formant comme un collier de récifs autour d’elles, venaient de faire leur apparition, en provenance de quelque traiteur du mas Guerido en pleine opération de redressement de ses marges.

Autour de la table, sans encore connaître les conclusions de Punch-punch, on débattait de ce traité qui avait fait de nous des Français, sans que nos ancêtres n’aient à aucun moment été consultés, un peu comme un type qui remplacerait ta femme par une autre sans te demander ton avis. La majorité de la table convenait que cela avait été un événement favorable et qu’aujourd’hui encore on devait s’en féliciter. Grâce à l’abstention de Punch-punch, confronté, avec un peu de tristesse au fond des yeux, je le notai, à son plat de boules, la partie française avait le verbe haut, je me trouvais en mauvaise position devant un front uni des affaires et de la médecine, me poussant dans mes derniers retranchements. Eux qui habitaient le département le plus pauvre de France, ne s’émouvaient de rien et continuaient de croire que l’appartenance à cette nation constituait un nirvana. Je soutenais seul la charge de ces ultras francisés qui en étaient à trouver des grâces à l’ancien régime, à la noblesse, au clergé, à l’Inquisition même, bref une horreur !

" Savez-vous, leur dis-je, où fut signé ce fameux traité ? Sur l’île aux faisans, c’est bien un signe non ? "

Ayant mis fin à la présence des boules dans son assiette, Punch-punch prit la relève :

" Certains ne me croyaient pas, dit-il, sa chevalière faisait des étincelles, lorsque je disais que le traité des Pyrénées fut une affaire catastrophique, eh bien, en voilà la raison. Quatorze croyait avoir fait une bonne affaire or, dans ce règlement général, l’Espagne en avait profité pour lui refiler un de ses rejetons habsbourgeois la piteuse Marie Thérèse, dont il dût faire sa femme, elle n’était pas très bonne au lit, les Habsbourg ont des électrocardiogrammes érotiques plats comme des chiques (remous divers autour de la table), mais passons, elle lui fit surtout une descendance catastrophique, de fils en petit-fils, si catastrophique que raisonnablement il fallut se résoudre à s’en débarrasser, à en chasser certains du trône et au besoin même à leur couper la tête. Après Quatorze, Quinze fut un baiseur pédophile, Seize un cocu incapable, Dix-huit un podagre impuissant et Dix (dit Charles) un fanfaron stupide. Un point c’est tout ".

Emotion générale, on eut crû que Robespierre ou Fouquier-Tinville venait d’entrer dans la pièce, la maîtresse de maison crut bon de rétablir un peu de sérénité en parlant hélas de la cuisine, ce qui lui valut des louanges d’admiration, preuve s’il en est que les majorités, à l’inverse des minorités, n’ont aucune capacité de distinguer le beau du laid, le bon du mauvais, que ce soit en gastronomie ou en politique.

Je saisissais quant à moi l’habileté du défenseur, démolir le traité des Pyrénées, non par le tort qu’il fit à ceux qui en souffrirent, c’est-à-dire les Catalans, mais par celui, induit, qu’il provoqua en France, quel art ! Quel type, afficher avec une telle autorité un aplomb dégagé de toutes contingences ! Un maître, que dis-je un maître, un futur bâtonnier ! J’exultai.

Après un dessert fantomatique et dégoulinant, on approchait de ce moment où le défenseur des humbles allait allumer son grand cigare cubain, il se leva, les Crockett et Jones sifflèrent délicieusement et, ajustant sa cravate club, il lança à la cantonade, ce fut son petit triomphe, que les Catalans, en peuple héroïque se battirent avec deux armes contre Quatorze : l’esthétique et l’âme. Bouches rondes encore, étonnements, décidément Punch-punch que j’avais envie maintenant d’appeler l’Esplendido, avait été le roi de la soirée :

" Que croyez-vous que soit le tableau de Quatorze en majesté peint par Rigaud, sinon un acte de résistance ? Rigaud était Catalan et ne supportait plus les manières d’adjudant ivre que la France faisait à son pays, son célèbre tableau, Quatorze en robe de roi nègre, bas blancs et sceptre, est une charge féroce contre lui, une charge qui passe les siècles, par lui, grâce à lui, nous résistons encore et résisterons longtemps ! Le Louvre expose, au vu de tous, le rire énorme des Catalans et leur capacité de dérision ".

"  L’âme ? Oui, l’âme des Catalans, je la tiens dans les mains, il fermait son poing et le levait comme s’il avait emprisonné une mouche (on a toujours le sentiment qu’un âme vole, ce n’est pas sûr, non ?), elle est éternelle et ne cesse de nous pousser à la révolte (ça y est, le type était lancé, c’était une plaidoirie avec effets de manche), et cette âme, nous avons son symbole sous les yeux, aujourd’hui encore. Savez-vous où vous pouvez trouver le principal ennemi de Quatorze ? Oh, pas outre-Rhin ou dans quelque Flandre lointaine, non, ici, à Perpignan, de l’autre côté de la Têt, au Vernet ! (Il ouvrit le poing comme s’il libérait un moineau). C’est mère Marie Antigo, une Catalane, qui, après le rattachement, n’a cessé de se battre contre le danseur mondain, et qui a gagné. Miraculeusement conservé son corps est encore visible dans le monastère Sainte Claire, je vous engage à le visiter, Marie Antigo est le plus pure héroïne catalane. Quatorze a disparu, éparpillé, semé aux quatre vents tandis que sous son cercueil de verre, Mère Marie Antigo résiste encore, elle nous indique le chemin, incarne notre terre et donne à notre combat de libération la haute spiritualité qu’il mérite, hardi les gars ! "

Dans un geste d’empereur romain, il finit :

" Et maintenant, si vous voulez me permettre de vous abandonner un instant, Cuba m’attend, nous nous retrouverons à l’unisson, autour de l’engagement que nous devons à ce pays, sinon, non ! ".

Si nous avions été Français, une Marseillaise aurait pu retentir.

Je me demandais un moment s’il entrait dans les prérogatives d’un journaliste de rapporter ses dîners en ville. Pourquoi pas ? Celui-ci était trop beau pour que je ne le relate pas, c’est fait.

 

 

Posté le 8/11/2009 - ( 0 )
 UN PLAT QUI SE MANGE CHAUD  

 

VOYAGE EN SIERRA LEONE

 

LA VENGEANCE D’UNE FEMME

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Avant de lire La vengeance d’une femme, sixième et dernière nouvelle des Diaboliques, ou en lisant seulement le titre, on se dit qu’il ne reste plus à cette femme, si elle veut être à la hauteur des autres nouvelles du recueil de Barbey d’Aurevilly, qu’à couper les couilles d’un homme, si cette vengeance doit s’exercer à l’encontre d’un homme ou à découper en rondelles, à servir frites, les seins d’une femme sachant qu’on a déjà cacheté à la cire le sexe de l’une d’entre elles.

C’est justement le sexe d’une duchesse dont il va être question dans La vengeance d’une femme, un sexe non oblitéré, sympathique, débarrassé de toutes entraves (c’est important et affriolant de savoir qu’il n’existe pas de différence entre le sexe d’une duchesse et celui d’une grisette, les considérations sociales n’ayant rien à voir là-dessous, c’est par le sexe que nous sommes libres, égaux et fraternels), un sexe offert à l’homme de passage dans un de ces quartiers parisiens où la chair s’expose, se livre, officie au cours de messes profanes où le Gloria côtoie le Miserere, et le Requiem succède au Magnificat.

Robert de Tressignies, un libertin fortement intellectualisé, est posté sur les grands boulevards parisiens, devant le café Tortoni, l’œil mobile à l’affût des femmes qui passent et repassent, aguichant le badaud, torturant le timide, emballant le pressé, et justement en voilà une, splendide, que Tressignies ne peut s’empêcher de suivre chiennement (s’il y a quelque chose qui sauve l’amour vénal, c’est bien sa réduction à une animalité qui nous rend directs, spontanés et innocents).

On ne saura rien de plus de ce Robert de Tressignies qui, par certains aspects, n’est pas éloigné de Barbey, si ce n’est qu’il est en train de suivre une duchesse archi-déchue, la duchesse d’Arcos de Sierra Leone, l’épouse d’un grand d’Espagne et qu’il va être le confident de cette femme adonnée à la prostitution pour se venger d’un mari ayant fait assassiner sous ses yeux son amant platonique.

Avant le récit de la duchesse, Tressignies est surpris de rencontrer une telle fougue chez une professionnelle censée être blasée, car chez ces filles (on les appelait à l’époque les panthères, la nouvelle se situe sous Louis Philippe) le sexe possède en général des allures administratives et syndicales. Eh bien ! aucune d’elles n’aurait mieux justifié ce nom de panthère…Elle en eut, ce soir-là, la souplesse, les enroulements, les bonds, les égratignures et les morsures. Sapristi, quelle rencontre, jamais connu ça, moi ! Plus d’un siècle après j’en frémis encore. Ah, oui cela valait le coup d’en faire une nouvelle, Barbey ! Elle lui enivra jusqu’au délire des sens difficiles à griser. Ce pauvre Robert, un temps traversé de cette vanité bien masculine de croire que de tels transports lui sont dus (nous devons tous nous faire une raison, homme ou femme, ce qui fait exploser les sens, qui donne de l’énergie à nos rapprochements charnels, c’est le coté intellectuel et imaginaire que nous y ajoutons), finit par se rendre à l’évidence : elle ne pense pas à moi, mais à un autre, découvre-t-il. Oui, c’est toujours comme ça, mon vieux Robert.

Plus calme, apaisé, enroulé, mordu et égratigné (mon Dieu !), Tressignies se met à vouloir faire parler sa panthère : que fait une duchesse espagnole (elle est Espagnole car à son invite, elle a répondu, si) dans ce quartier et pourquoi se livre-t-elle avec tant de savoir faire amoureux à cette activité ?

La duchesse de Sierra Leone a aimé un Don Esteban, un cousin de son mari, comme Sainte Thérèse d’Avila a aimé Jésus, c’est à dire passionnément mais d’une manière extatique, bon tout le monde ne peut pas comprendre ça, moi-même… Le duc, s’en rendant compte, et se méfiant tout de même de cette histoire d’extase, fait assassiner Don Esteban en présence de la duchesse, par deux gros noirs ramenés d’Afrique (de Sierra Leone, sans doute), et fait bouffer son cœur par ses chiens de chasse. Bon, ça refroidit.

La duchesse, archi-desséchée par ce malheur, s’enfuit du château, gagne Paris et décide de se venger de son mari en livrant à l’impureté publique, le nom d’Arcos de Sierra Leone, ce n’est pas quelques pieds d’ordures que je veux élever sous son nom et sur ma mémoire ; c’est toute une pyramide de fumier.

Est-il utile de le faire si passionnément, pense Robert, se demandant quand même si ce ne sont pas malgré tout son propre talent, ses aptitudes, son physique, etc. etc, les responsables de l’ardeur de la duchesse, jusqu’au moment où il aperçoit au bras de celle-ci un bracelet où pend un portrait du duc, ce bijou, dit-elle, me sert pour que son image excite mes transports, ces transports d’une haine vengeresse, que les hommes sont assez bêtes et assez fats pour croire du plaisir qu’ils savent donner.

Il n’y a que dans une nouvelle de Barbey d’Aurevilly que l’on peut faire de telles rencontres dans les circonstances d’un amour tarifé. Aujourd’hui bien entendu, une duchesse ne se vengerait pas ainsi, d’ailleurs il n’y en a plus, ou certaines ont commencé là où a fini la duchesse de Sierra Leone, bref on rencontrerait plus facilement dans de telles circonstances des gens de pouvoir, une ministresse par exemple ou, pourquoi pas, la femme d’un Président, de grâce, n’y pensons pas !

Ayant fini ces Diaboliques, j’ai commenté tant bien que mal les six nouvelles, je me demande ce que cela pourrait donner si je les juxtaposais, je n’ose pas le faire, un jour peut-être ; elles sont considérées comme le chef d’œuvre de Barbey d’Aurevilly, mais à côté d’elles les grands romans Un prêtre marié, Une vieille maîtresse, L’ensorcelée ne déméritent pas.

Long ou court, Barbey est un tout bon !

DECOR: TOULOUSE LAUTREC

Posté le 4/11/2009 - ( 0 )
 PISTOLERO POUSSIEREUX  

 

LE TEMPS DES CHARLATANS

 

LE PROFESSEUR FARGO

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Cette fois Henry James est resté aux Etats-Unis, mais dégourdi comme il est, la tête pleine de la vieille Europe, dégoulinant d’œuvres d’art, de mythologie, d’histoire romaine, il risque de prendre dans le buffet une balle échappé du colt à crosse métallique que n’importe quel individu, dans ce pays de sauvages, porte à sa ceinture d’autant que, les doigts dans les poches de son gilet tendu sur son ventre d’écrivain, il observe, narquois et presque vindicatif le professeur Fargo, bonimenteur de foire, qui prétend faire parler les esprits en exploitant la niaiserie des badauds du voisinage. Allez Henry, range-toi, tu n’es pas de taille, tu vas te faire flinguer.

Le professeur Fargo arbore un nom de banque, je me demande s’il n’existe pas une Wells Fargo que l’on voit souvent, dans les westerns, placardée sur des wagons brinqueballant et sur les enseignes oscillantes d’agences où, derrière des grilles, un employé à visière verte, bretelles et lunettes, tout dégoulinant et suffoquant de peur, compte des liasses et les entasse sous le regard du pistolero poussiéreux qui vient d’entrer avec fracas dans son établissement, un colt à la main et l’insulte à la bouche. Ce n’est pas la première fois que l’on peut établir une relation entre charlatanisme et banque (plutôt que charlatanisme j’aurais dû utiliser le mot de commerce frelaté, c’est fait) ; mes compétences financières et mes acrobaties de même nature ne me permettant pas de m’instaurer en juge du commerce, je n’irai pas plus loin, je me tairai donc après avoir lâché cette venimeuse comparaison qui, après tout, n’est pas de mon fait mais de celui d’Henry James.

Pas de chance, je laisse baguenauder mon imagination pour rien, nous ne sommes pas dans l’Ouest lointain mais dans la puritaine Nouvelle Angleterre, un pays rempli d’habitants au cul serré, et de Wasp (White Anglo Saxon Protestants) qui regardent d’assez haut tout le reste de l’Amérique, très exactement à P…ce qui est une localisation géographique d’une grande précision que je décide à l’instant même, parce que fais ici ce que je veux, d’attribuer à la petite ville (petite, à l’époque, nous sommes dans les années soixante-dix du XIXème siècle) de Providence.

Le professeur Fargo, médium, magicien, voyant, prophète, est accompagné dans sa tournée par le colonel Gifford, calculateur éclair et réformateur des mathématiques. Bon, on voit ça partout, sur nos marchés, un type, sous une toile de bâche, entre 11 h 00 et 12 h 00, appâtant avec des stylos, des mouchoirs ou des bonbons quelques chalands désœuvrés, innocents et naïfs, dont deux ou trois, pris dans la nasse et se débattant de moins en moins, vont payer pour les autres en signant un bon de commande faramineux qui les rendra propriétaires de six cents kilos de draps, de quatre mille assiettes ou d’une série illimitée de casseroles étincelantes et inutilisables, et les mettra en même temps à la tête d’une dette faramineuse dont l’ardoise mensuelle les désespérera, provoquera leur asphyxie financière puis hâtera leur mort. L’outrance ménagère (vaisselle et trousseau) est une maladie mortelle.

Le colonel Gifford est aussi le père d’une jeune fille sourde et muette et l’on comprend (c’est une histoire à la Cosette ou quoi ?) qu’il est honnête, qu’il regrette son association, mais que la santé et les soins de sa fille l’obligent à s’allier avec le coquin, on comprend aussi qu’il existe une entente secrète entre Fargo et la fille du colonel.

Le narrateur, les mains toujours dans le gilet, continue d’observer (c’est normal, il a une nouvelle à écrire, lui) le charlatan tout en laissant entendre qu’il va se passer quelque chose. D’autant que Fargo et Gifford, dans leur tournée misérable, touchent le fond et une association qui finit par ne plus partager que des dettes est en grand danger.

Elle n’est pas géniale cette nouvelle du Professeur Fargo, dès qu’il ne parle plus de l’Europe, on dirait que Henry James devient rustique, que son côté outre-atlantique prend le dessus, lui donnant une dégaine de yankee, jambes arquées et bouche mastiquant du chewing-gum, le lecteur quant à lui s’assoupit, il est obligé comme je le fais ici de parler d’autre chose, de penser à n’importe quoi, d’évoquer des souvenirs, d’écrire pour ne rien dire.

Je m’étais habitué à une montée continue de mon plaisir en lisant les nouvelles de James, j’assiste ici à un palier ou, je l’espère, à un simple accident. Stupéfait à la pensée que l’amour filial ou paternel me rase littérairement et que je ne trouve jamais aussi bon Henry James que dans son évocation discrète du sexe et de la chair, ma lubricité romanesque (je ne veux songer à aucune autre) commence à m’inquiéter.

Bah, je lirai une autre nouvelle et il n’y paraîtra plus.

L’éditeur nous dit que le professeur Fargo n’a jamais été remodelé du vivant de James (trop de boulot, sans doute), ni réédité. Bon, on a compris, on nous a refilé un rossignol, en croyant que l’on ne s’en apercevrait pas, comme ce poissonnier qui, au milieu de notre commande de sardines, nous fourre un poisson vitreux et gluant ayant fait les beaux jours de son comptoir durant toute une quinzaine commerciale.

C’est réconfortant pour quelqu’un qui écrit de savoir qu’un auteur, si grand soit-il, peut ne pas échapper au navet, mais c’est une question statistique ; chez James, les navets sont plutôt rares, et malgré tout, ils ne sont pas complètement à l’eau, poêlés au jus de gigot, convenablement salés et poivrés, ils ne font pas perdre sa dignité au cuisinier.

 

DECOR: Louis Charles Moeller. Américain. 1855/1930

Posté le 1/11/2009 - ( 4 )
 
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