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ASSIS DANS L’ENFER POUR ECRIRE

LE COMPAGNON SECRET
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Placée entre Un sourire de la fortune et Freya des Sept-îles, Le compagnon secret, la seconde nouvelle du volume Entre terre et mer (Tome III de la Pléiade) de Joseph Conrad est caractéristique du génie de ce romancier.
Conrad, auteur de romans d’aventures et de romans de la mer. S’il n’était que ça ! Ce type pourrait faire une compétition avec Dostoïevski. Il fouille les âmes comme lui. Avec plus de rigueur même. Conrad porte le roman d’aventures au niveau où, en écrivant Les frères Karamazov, Dostoïevski hausse le roman policier
L’Agent secret ou Sous les yeux de l’Occident, qui ne sont pas à proprement parler des romans conradiens au style où on l’entend communément, c’est à dire, maritime et exotique, permettent de comprendre ce que les purs romans conradiens comme Le nègre du Narcisse, Lord Jim, Typhon ou Au cœur des ténèbres cachent de complexité et de puissance.
Le compagnon secret n’est qu’une nouvelle, elle est aussi riche qu’un long roman. Elle ressemble à un de ces vins concentrés, plein de mystère qui ne cesse de se développer, qu’un ami vient de vous faire découvrir, qui vous étonne, vous bouscule et dont on comprend dans un éclair que son souvenir aromatique ne vous lâchera plus.

Chez Conrad il ne faut pas se laisser séduire seulement par le bruit des voiles, le souffle des tempêtes, la battement des vagues, si somptueusement représentés, il faut aussi écouter la rumeur des âmes.
Le compagnon secret est l’histoire d’un passager clandestin embarqué sur un bateau : quoi de plus banal !
Banal, mais !
Ce passager est aussi un assassin, et c’est le capitaine du navire lui-même qui le cache dans sa cabine. Au cours de ce face à face, il est frappé par quelque chose d’étonnant : ce passager lui ressemble. C’est son double.
Seul Conrad pouvait traiter ce sujet sans que l’on puisse penser, une seule seconde à un artifice: partir de l’immensité de la mer pour peindre un drame intimiste ! Unipersonnel même, une rencontre avec soi-même, un soi-même criminel et proscrit.
La mer, les îles, la côte, les récifs, l’équipage, tout est là, tout bouge, mais la chose la plus importante se déroule entre un homme et son double dans le cadre exigu d’une cabine de bateau.
Je ne sais pas pourquoi, je pense tout à coup à l’effet Google Earth, mon regard tel un rayon laser, partant d’un globe suspendu dans l’infini du ciel vient se caler sur un coin minuscule de la terre, en l’occurrence quelques miles carrés de l’océan où se joue une dramatique confrontation.
Comme Lord Jim, ce double est un homme respectable mais fautif (il est le second d’un autre navire, il a assassiné un homme de son équipage, un émeutier, contre l’avis du commandant du navire). Désormais comme de nombreux héros de Conrad il est condamné à expier sa peine en errant sur terre et sur mer.

Le capitaine tente de le sauver car chez Conrad même si elle est rarement menée jusqu’au bout, la voie du rachat est toujours ouverte. Certains écrivains s’installent dans le paradis pour décrire la faute sur terre, Conrad, calé dans un coin de l’enfer, peint l’errance et la faute originelle. Et nous, lecteurs, ressentons bien, que le tiraillement des forces, selon qu’il est vu d’un endroit ou d’un autre, ne s’exerce pas de la même façon.
Parfois dans le miroitement d’une vague, dans un ricanement ou le claquement d’une voile, on devine la présence de Satan.
Mais la beauté inégalée de la prose de Conrad nous désenvoûte.

Décor:
Turner
Baselitz
Fourquet
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CHATEAUBRIANT AVEC UN T

MONSIEUR DES LOURDINES
OU
L’HISTOIRE D’UN GENTILHOMME CAMPAGNARD
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
L’auteur s’appelle Alphonse de Chateaubriant, Chateaubriant avec un t. Je dirais même plus, il ne faut pas le confondre avec Chateaubriand avec un d.
Monsieur des Lourdines est le prix Goncourt 1911 et moi je suis le Sisyphe des prix Goncourt.
Je fais parfois, dans cette verticale des millésimes, quelques découvertes agréables. Celle de ce gentilhomme campagnard, et de sa vie tranquille entre ses chevaux (un peu boiteux), sa femme (un peu grosse), ses paysages de la Brière (un peu mouillés), son château du Petit Fougeray (un peu vétuste) et son violon (un peu faux) en est une.
Tout se serait si bien passé si les Lourdines n’avaient pas eu un très prodigue fils, Anthime (quel prénom, on dirait une marque d’apéritif !).
Oui, mais voilà, il n’y aurait pas eu de roman non plus.

Après avoir bouffé aux des Lourdines cent mille francs (je ne sais pas ce que ça représente en euros, mais c’était une grosse somme à l’époque, nous sommes sous Louis-Philippe, le roi bourgeois) dans son environnement local en arrosant les amis, en payant les filles, en balançant l’argent par la fenêtre, le sieur Anthime se casse à Paris, vexé que ses parents aient trouvé saumâtre son caractère follement dépensier.
Cela devait arriver, à Paris, il en bouffe six cent mille (toujours une grosse somme, six fois plus grosse) les champs de course, les salles de jeux, les comédiennes à la mode étant d’une voracité bien supérieure aux tentations du terroir.
Ruine de la famille, décès de maman des Lourdines (la grosse), vente des chevaux (même boiteux), des propriétés (y compris les vétustes), pleurs du personnel attaché à ses patrons (nobles ou bourgeois prétendent toujours que le personnel de maison qu’ils paient au lance-pierres leur est follement attaché), et pas un remord d’Anthime. L’art de ce roman se situe dans la relation entre le père et le fils et dans cette réserve timide du père qui ose à peine en vouloir à son fils. Chez les de Lourdines, le sang, la famille, l’honneur et le déshonneur se partagent, on en meurt mais on ne renie pas sa filiation. Comment monsieur des Lourdines arrivera-t-il à susciter du remord chez Anthime sans se faire son accusateur ?
Et le violon ?
Un cheveu sur la soupe, le violon est le refuge des soirées tristes de monsieur des Lourdines. Avec le même résultat, Chateaubriant aurait pu le faire jouer aux morpions.
L’écriture est élégante, proche de la terre, sans lyrisme outrancier et sans affectation. Monsieur des Lourdines est un Goncourt très acceptable

Celui qui n’est pas acceptable dans cette histoire, c’est l’auteur. Qu’est-il arrivé à Alphonse de Chateaubriant (avec un t) qui avait eu une conduite héroïque durant la première guerre mondiale, qui jouissait d’une notoriété positive en France et de l’argent de ses succès en librairie, qui avait un engagement tout à fait honorable dans le pacifisme, pour se transformer durant l’occupation en chantre du nazisme et en adorateur servile d’Hitler qu’il rencontrera même à Berchtesgaden.
Du pacifisme à Hitler, quel chemin parcouru !
Réfugié, si l’on peut dire, en Autriche en 1945, Alphonse de Chateaubriant y apprendra sa condamnation à mort.
Il mourra avant son extradition, à Kitzbühel, en 1951.
Malédiction des prix Goncourt. Quand ils sont bons, leurs auteurs peuvent être détestables.
Celui-ci, du moins nous aura épargné ses Mémoires d’outre-tombe.
Et à moi, il me vaut de porter mon score des Goncourt avalés à 14.

Vlaminck et Rouault (la dernière illustration)
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LES DEUX PAPARAZZI DE LUXE

RENEE MAUPERIN
Ou
LA JEUNE BOURGEOISE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Les Goncourt (je parle d’Edmond et Jules, pas des académiciens) sont des types étonnants. J’ai envie de les détester en lisant leur Journal dont je me délecte. J’éprouve le même sentiment lorsque je me précipite sur un Paris-Match dans une salle d’attente après avoir proclamé partout que la presse à scandale est une honte.
Je suis un voyeur.
Qu’on me jette la première pierre. Et qu’on le fasse aussi sur les deux paparazzi de luxe Edmond et Jules de Goncourt.
Pour être méprisant, je voulais du haut de mes grands écrivains, cracher sur des petits. Narquois, je me suis emparé d’un de leurs romans au hasard, ce fut Renée Mauperin .
Les Goncourt se veulent artistes jusqu’au bout de la plume. Ils affectionnent de parler littérature, musique, beaux-arts. Ils revendiquent un goût éclairé. Je dois reconnaître qu’ils en font assez souvent preuve.
En matière de romans, ils sont plutôt besogneux mais, ô surprise, au moins pour Renée Mauperin, c’est de la belle besogne, de celle qui n’est pas si fréquente. Je peux bien entendu chipoter, roman convenu, préparé comme une recette de pâtisserie au gramme près, 10 grammes de dialogues, 10 grammes de descriptions, 20 grammes d’action, 5 grammes de coups de théâtre, etc., il reste que ce que l’on déguste, on voudrait en manger tous les jours. Même s’ils s’élèvent rarement dans ces régions supérieures que d’autres romanciers hantent avec élégance et sans avoir l’air d’y toucher, les deux frangins assurent pas mal, comme on dit aujourd’hui. On est satisfait à la lecture de Renée Mauperin comme on est satisfait de traverser une rue passante avec un costume de bon faiseur sur le dos, et une montre de marque au poignet. Pas de création sublime, un artisanat de haute qualité.

Renée Mauperin est sorti en 1864. En 1876, sur la préface de la nouvelle édition, Edmond (entre temps Jules est mort) dévoile que ce roman aurait dû s’appeler La jeune bourgeoise.
C’est en effet une peinture des mœurs bourgeoises sous Louis Philippe ( le roi poire), au travers d’une famille aisée - trois enfants, des rentes, des maisons de campagne - faite pour le bonheur et choyée par lui, qui sombre dans un enchaînement de catastrophes.
Les Goncourt qui se veulent de vrais nobles, qui le sont peut-être d’ailleurs (sans pour autant remonter aux croisades, leurs ancêtres ont été Huot bien avant d’être de Goncourt, du nom d’une terre achetée à la fin du XVIIIème siècle), regardent avec assez de morgue, les bourgeois enrichis rêvant d’être nobles.
Cela donne des vacheries :
Du fils de famille : Il était médiocre avec éclat. Du chef de famille : Il se retournait vers l’Eglise comme vers une gendarmerie.
Et quelques préciosités : La rivière qu’on voyait bruissait ou Un poulain blanc courait à l’eau fou et tout bondissant.
Dans la dernière partie qui dépeint la maladie de Renée, on se prend à aimer ces préciosités.
Fort émouvante et belle la fin de Renée Mauperin :
Elle laissait la mort monter, comme un beau soir, sur son âme blanche.
Ou encore :
On eut dit qu’elle touchait de la tête un autre jour que le nôtre : la Mort s’approchait d’elle comme une lumière. C’était la transfiguration de ces maladies de cœur qui ensevelissent les mourantes dans la beauté de leur âme, et emportent au ciel le visage des jeunes mortes.

Il y a des paragraphes entiers de ce tonneau
En général, je me méfie de ces phrases contournées et larmoyantes. Je dois avouer que les Goncourt m’ont piégé.
Je ne trouve qu’à redire sur l’horrible couleur vert olive de mon édition illustrée et cartonnée de Modern-Bibliothèque, chez Arthème Fayard Editeur et sur la détestable option de présenter le texte sur deux colonnes par page.
Cela dit, c’est un ouvrage, je parle du support, âgé de près de cent cinquante ans qui est encore en ordre de marche. Il n’est pas déchiqueté, ni physiquement, ni intellectuellement. Dans un siècle ou deux quelqu’un d’autre le lira peut-être.
Le papier, l’encre, la littérature en général et ici les Goncourt en particulier ont ceci de bon qu’ils peuvent établir des parentés au-delà du temps et de l’espace.

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VENDREDI 14 DECEMBRE, CE MATIN
une vigne

un arbousier

Photos: Philipe Jaminet |
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PACIFISME ANGELIQUE
PASSAGE DE L’HOMME

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Fallait-il décerner un prix Goncourt en 1941, 1942 et 1943 ?
Les temps étaient-ils propices à la célébration de la littérature ? L’esprit des jurés était-il libéré de toute contrainte ?
En 1940, on avait opté pour une certaine réserve en décidant seulement d’attribuer le Goncourt à un écrivain prisonnier de guerre, à choisir ultérieurement (voir Francis Ambrière et Les grandes vacances en 1946). Ensuite on a abandonné toute prudence.
Le passage de l’homme de Marius Grout a obtenu ce prix en 1943.
C’est un roman allégorie : l’arrivée d’un homme et son séjour dans une ferme d’une région non identifiée. Dans un roman, je suis mal à l’aise lorsque le cadre de l’action ne ressemble à rien. Deux extrêmes me hérissent : l’anonymat des lieux ou la surexploitation de la couleur locale. Dans Passage de l’homme le parti pris d’un décor non signifiant fait l’effet d’un tableau d’art naïf panaché de symbolisme. Un cauchemar !
Je continue quand même.
Ce type, cet homme qui passe donc, une sorte de journalier, donne entière satisfaction dans son travail. Il vit en sauvage, parle peu, se rend de plus en plus indispensable à la famille des fermiers qui l’a recueilli. Jusque là ça va, il pourrait être le garde-chasse de Lady Chatterley.
Patatras ! Il veut rendre meilleurs les gens qui l’entourent.

On commence à comprendre : roman messianique ! Cet homme, plein de douceur, s’oppose sans violence aux pouvoirs établis du pays. Dès lors, le maire, le curé, la société installée le montrent du doigt. À l’intention de ceux qui ne l’auraient pas compris, l’auteur enfonce le clou en usant d’une forme évangélique, c’est plein de compassion, de paraboles, de disciples, d’incrédules, de néo-pharisiens, d’en ces temps là, de je vous le dis en vérité, et il est question de la promesse d’une terre inaccessible ressemblant au royaume des cieux.
Au milieu du livre, ça se gâte d’une manière définitive : le type se met à faire des miracles. C’est le pompon. D’autant que le thaumaturge exerce son art dans des flots de pacifisme bêlant.
On a droit alors à une sorte de Passion, puis une Pâques, une Ascension et une Pentecôte, le complet quoi !
Il s’en va, en quête du royaume, emportant avec lui Claire, une des deux filles de la maison. Il fallait qu’il parte, il ne faisait que passer, c’est quand même le titre du livre. Alors une malédiction s’abat sur le village et le n’importe quoi sur le roman.
Un film, Théorème, reproduit le schéma du Passage de l’homme, mais chez Pasolini au moins, l’homme couchait avec toute la famille.
Il ne venait pas pour rien !
Lui, l’homme de passage, couche seulement avec Claire, encore est-ce une sorte de coucherie céleste, je veux dire pas très utile pour l’exultation des sens.
L’auteur aurait dû le faire forniquer avec la sœur, la mère et le père, tant il les bouleverse. Les aveuglements libidineux et familiaux ne sont pas rares dans la Bible. Justement l’Ancien testament va s’immiscer dans le Nouveau testament, rendant la fin du roman tout à fait indigeste. Du surnaturel vient se mêler à la réalité, on n’y comprend plus rien, il y a des guerres, des tribus, des chevaliers en armes, des blessés, des morts, c’est un roman écolo-héroïco-mystico-ridiculo-apocalyptique.

L’homme, celui du roman, celui qui passe, revient à la ferme, quelques années après, sans avoir trouvé la terre promise et après avoir perdu sa femme en route. Il meurt devant la cheminée comme un con.
Et il ne ressuscite pas.
Peut-être y a-t-il un sens à tout ça ?
Trop tard pour moi.
Passage de l’homme, ce cocktail de pacifisme angélique, de spiritualité et de surnaturel est insoutenable.
Sauf pour les jurés du prix Goncourt.
Ce roman arrangeait leurs affaires et également celles de l’occupant. Un cadeau pour eux. Quoi de mieux qu’une France qui tend l’autre joue.
En me renseignant sur ce Marius Grout, j’apprends qu’il était doté d’une spiritualité à la marge et s’intéressait à des illuminés du style Quakers. Ce n’est pas une raison pour écrire n’importe quoi.
Il est mort jeune à 43 ans. En 1946.
Il n’a pas eu le temps de commettre d’autres livres.
P.S : Dans mon tableau de chasse Goncourtesque, je viens de franchir mon 13ème roman, avec un fort sentiment d’inutilité et celui aussi de faire du surplace, car entre-temps les types de chez Drouant viennent de m’en coller un de plus dans les gencives.
Faut que je me presse.

Illustrations:
Lippi
Puvis de Chavannes
Odilon Redon
Poussin |
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VOYAGE D'AUTOMNE

Une page musicale par Philippe Jaminet |
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LA SOLITUDE DES SALLES D’ATTENTE

DANS LE CAFÉ DE LA JEUNESSE PERDUE
Si je devais retenir une scène du " Café de la jeunesse perdue " ce serait celle du détective privé assis sur un canapé dans le salon de son client.
Après avoir recueilli quelques renseignements sur Louki, la femme disparue du client en question, tous deux restent immobiles.
Ils n’ont plus rien à se dire.
Sur une table basse figurent quelques hebdos.
Je cherchais d’autres questions à lui poser. Un silence, entre nous, mais cela ne paraissait pas le gêner. Assis sur ce canapé côte à côte, nous nous trouvions dans la salle d’attente d’un dentiste ou d’un médecin. Des murs blancs et nus. Un portrait de femme accroché au-dessus du canapé. J’ai failli prendre l’un des magazines sur la table basse.
Un détective plus à la recherche de soi-même que de la disparue de son client, cela m’enchante.
Cette scène, très visuelle et tellement drôle, ne décrit pas une salle d’attente, pourtant elle exprime à la perfection cette promiscuité que l’on y ressent jointe à cette solitude muette, si pénible à vivre que l’on se jette sur un magazine lacéré, n’importe lequel, empilé sur la table basse, en hurlant intérieurement : Qui ose acheter ça ? Veut-on me rendre plus malade encore ? Qui a pu remplir ces mots fléchés ?
L’art de Modiano réside dans ces apparentements.
Il est l’écrivain du glissement descriptif. Il nous dit : Le lieu que je décris est déjà un autre lieu.
Et ce sentiment qui nous frappe du déjà lu est le principe même de la mémoire. Nous nous souvenons de ce qui la peuple déjà. La mémoire tourne sur elle-même. Chaque titre de Modiano est le retour lancinant d’un même souvenir, notre envoûtement provient de cette anaphore, non pas de mots ou de phrases, de romans complets.

Le Café de la jeunesse perdue est aussi un roman de l’attente, l’attente d’un retour, d’une porte de café que l’on pousse, d’un taxi qui s’arrête, d’une explication, d’un sens.
Et il y a cet art subtil de placer au milieu de personnages fictionnels des personnages réels dont la vie a des contours vagues, mystérieux ou tragiques. Arthur Adamov fréquente le café Condé. Adamov est un écrivain apte à intriguer Modiano. Il est né en 1908, il est le fils d’un richissime pétrolier de la Caspienne qui a bouffé toute sa fortune au jeu. Sa famille, ruinée, s’est installée à Paris, Arthur devient un auteur dramatique important. Des problèmes financiers, un radicalisme politique de gauche, l’alcoolisme et enfin la maladie empoisonnent ses dernières années. Il se suicide en 1970.
Maurice Raphaël que l’on voit aussi au bar du Condé, est plus connu sous le nom d’Ange Bastiani. Il a écrit après la guerre des romans policiers à la manière d’Alphonse Boudard.
Ange Bastiani est également un pseudonyme, ce type s’appelle en réalité Victor Marie Lepage.
Un triste sire. Il a été un des tortionnaires - sans doute même un assassin - de la rue Lauriston, bande sans foi ni loi, ayant commis, jusqu’en 1944, les pires atrocités au service de la Gestapo
Lepage, né en 1918, est mort dans son lit en 1977.
Maurice Raphaël m’était totalement inconnu, Modiano ne donne aucune information sur lui. Pourtant aux yeux des lecteurs ce personnage secondaire, dont on aperçoit à peine la silhouette dans le décor, possède de l’épaisseur. On en découvre les raisons ailleurs que dans le roman : toute l’efficacité du modianisme vient de là.
Je me demande si je me fais comprendre.
J’ai le sentiment que non.
Tant pis, il faudra lire le livre.

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AY, AY, AY

POUR DON CARLOS
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
On va croire que je suis payé pour assassiner Pierre Benoit. Je n’arrive pas à me faire à ce romancier. Je m’accroche, je m’accroche, je n’y arrive pas.
Désolé Pierrot !
Pas emballé par l’Atlantide, à peine remué par Koenigsmark, désespéré par Le Lac salé, à moitié séduit par l’Oublié, un des deux textes parus dans un même volume Cavalier 6 et l’Oublié.
Aujourd’hui avec Pour Don Carlos, je retombe dans du n’importe quoi.
J’avais fait des efforts et conçu un agencement idéal : papier pur fil des papeteries Lafuma, un des 1200 exemplaires de cette publication, 1920, chez Albin Michel, le n° 335, pour être exact, je l’avais doté d’une couverture transparente agréable au toucher et protégeant la bête (je ne le fais jamais, pas le temps), je m’étais installé dans un fauteuil profond (à oreillettes), un verre (de grenache noir) à portée de la main, l’incipit est comme je les aime, pas trop plat et ne puant pas l’originalité à tout prix : Il était un peu plus de six heures et demie quand le train parlementaire entra en gare, un début à la Stendhal, un décor alléchant : le pays basque, un fond historique passionnant : le Carlisme et ses incidences transfrontalières entre France et Espagne, lors de la troisième guerre 1872/1876. Tout était en place.
J’éprouvais la sensation exacte d’un voyage en Rolls avec chauffeur galonné au volant.
Saboté ! Ce type sabote les romans. Il a de bonnes idées. Il choisit des lieux, des périodes exotiques, il fait dans l’inédit, il démarre à peu près bien, dix pages, allez vingt au maximum, puis tout part en eau de boudin. Plus grave, on dirait qu’il le fait exprès. Il s’empare d’un sujet et se demande aussitôt par quels stratagèmes il pourra rendre son roman détestable.
Ma foi, c’est peut-être son talent.
Pierre Benoit : terminator-romancier.

Au fur et à mesure de ma lecture j’avais le sentiment que ma Rolls s’enfonçait dans une mare aux canards, elle faisait glou, glou, glou.
Et le papier pur fil perdait sa souplesse et tout son soyeux.
Chez Pierre Benoit, les filles sont trop belles ou trop moches, les belles ont un lourd secret, les moches n’en ont pas, les types héroïques sont malheureux, et les pétochards ont plein de chance, c’est empesé, tragique sans raison, comique sans intention, sans véracité aucune, on se lance des regards qui ne veulent rien dire ou qui expriment des balourdises, on se passe des messages sur lesquels rien n’est écrit ou alors la note de la blanchisserie, c’est spontané comme les rires d’une émission télé et naturel comme la poitrine, le nez et la bouche d’une femme de philosophe médiatique. Et, ô désolation, il n’y a pas un pet d’humour. Ce type ne m’embarque jamais. Et même en le lisant à la manière d’un pastiche, je m’y ennuie comme un rat mort.
Je suis peut-être le seul lecteur à penser ce que je pense, tant pis : pour moi rien ne marche.
Pierre Benoit est le spécialiste de l’irréalisme mal assumé.
Tout ce que je déteste.

Par bonheur, un jour, Francis Lopez s’est occupé de Pour Don Carlos, il a sauvé l’œuvre. De ce drame insane, il a fait une opérette. Rire avec Pour Don Carlos, voilà le rachat. Merci Lopez !
Une opérette jouée avec succès au Chatelet durant un an. La première a eu lieu le 16 décembre 1950, Georges Guétary, Ay, Ay, Ay, Muthila, jouait le rôle principal, celui de Don Carlos (ne pas confondre Lopez et Verdi qui a composé lui aussi un Don Carlos et ne pas confondre non plus Georges Guetary et Placido Domingo), Maria Lopez (sans doute la femme de Francis) interprétait le rôle d’Allegria, l’héroïne du livre, les chœurs chantaient La saison à Cauterets et Moi je veux un mari, des solos, des duos, des trios, hop ! hop ! hop ! un enchantement de costumes, de décolletés, de jupons, de décors, de musique et de cuisses entraperçues.
Tout à coup je vais mieux. Mon fauteuil est en velours rouge, il se rabat quand je me lève, la salle est pleine, autour de moi il y a des manteaux de fourrure posés sur les genoux et qui glissent, ça sent le parfum pétard, l’orchestre s’accorde, les gens toussent une dernière fois, les bonnes femmes pomponnées et bijoutées ont amené leur mari, ils dorment déjà, j’ai une légère érection, je fourre les papiers de bonbon sous le siège de devant, et je pense déjà au souper après le spectacle, quelques toasts de saumon fumé, non, du saucisson plutôt, sploppp… ! un peu de champagne peut-être, un doigt, s’il vous plait, merci, un autre doigt, oui encore, merci, merci… je suis bien, le rideau se lève :
Ay, Ay, Ay, Muthila.
Je tape des pieds, je ris, j’applaudis, je jouis, merci Georges, Ay, Ay, Ay, merci Francis.

C’est un nommé Vincy qui a retravaillé le livret. Un génie ce Vincy-là. On devrait lui coller une médaille. Et un label : sauveteur d’une œuvre ratée de Pierre Benoit. Il s’est débarrassé de Lucile, héroïne qui ne sert à rien dans le livre, sinon à nous faire perdre du temps, il a fait d’Allegria La duchesse d’Agadir, et hop ! En voiture ! Tout ça tourne, rit, virevolte. Ce n’est pas sérieux pour un sou. C’est formidable.
On boit aussi, Glou, glou, glou, c’est un air de l’opérette. Il y avait pourtant du boulot à faire. Le Benoit avait tout pastissé son roman de personnages sans intérêt et caricaturaux (un écrivain français parlant de l’Espagne, en général c’est une catastrophe, à part Mérimée et encore), il avait placé au milieu un sous-préfet et un marquis surgis d’on ne sait où, qui s’acoquinent avec les Carlistes, font le coup de feu avec eux durant le siège d’Estella, et comme dans une fête foraine dézinguent sans sourciller à l’aide d’une carabine et d’une seule page, une soixantaine de libéraux espagnols, les loyalistes, venus les arrêter.
Vincy et Lopez taillent dans la masse, se séparent des héros, bazardent les vieux, les vieilles, gardent les danseuses de belles proportions, poussent des Bergerette, des Je suis un Bohémien, ils font des yeux de pigeons amoureux, des roucoulades, je les entends d’ici, parlent d’amooouur et remplacent le sang par le vin.
Fallait le faire. Ils l’ont fait. Un grand merci pour ce service rendu à la littérature.
Pour Don Carlos, maintenant, j’y crois.
Hé ! Georges : Ay, Ay, Ay.

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