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( Tous les articles - décembre 2008 )
 BUTIFFARA ET CHUETAS  

 

JOAN MIRÓ : LE VENGEUR MASQUÉ

 

 

LES MORTS COMMANDENT

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Tel qu’on me lit ici, je suis lancé à la poursuite d’un record : être le Français contemporain ayant lu le plus de romans de Blasco-Ibanez. C’est une performance comme une autre dont je ne suis pas particulièrement fier mais qui m’évitera au moins, dans ma quête effrénée de notoriété, de me lancer par exemple dans le concours du plus gros mangeur de butiffara. Cette butiffara, qui désigne à la fois le boudin catalan, blanc ou noir, et les membres de la haute aristocratie majorquine, vient particulièrement à point pour introduire, si j’ose dire, mon sujet.

Les Baléares, ces îles au large de Valence en Espagne, avant d’être devenues une colonie allemande, ont eu une histoire. Je ne veux pas simplement parler de l’éphémère Royaume de Majorque qui relia un temps Majorque, Minorque, Ibiza et quelques récifs alentour, plus ou moins herbeux, au Roussillon et à la seigneurie de Montpellier, réunion brinquebalante de territoires dont Perpignan fut la capitale et qui portait en elle dès sa création, en 1262, tous les éléments nécessaires à sa décomposition, en 1349, je veux aussi évoquer cette permanence, à Majorque, la plus grande île des Baléares, d’un antisémitisme assez particulier qui s’exerça, de l’an 1435 jusqu’au milieu du XXème siècle, à l’encontre d’une communauté juive injurieusement appelée les Chuetas, pourtant convertie au catholicisme, en 1435 justement (la forme de conversion habituelle étant alors obtenue par le bâton, le fer et le bûcher).

C’est le sujet de ce roman de Blasco Ibanez, Les morts commandent que j’ai entre les mains. Un butiffara ruiné, Jaime Febrer, dont tous les biens sont hypothéqués et notamment le bel hôtel particulier qu’il habite dans une rue ombreuse de Palma (pierres noires, balcons ouvragés, cour intérieure pavée où trônent un palmier et des colonnes de patio escaladées par des plantes vertes, je le sais, j’ai jeté un œil par la fente des serrures), au flanc de la cathédrale, a le projet, un jour, pour se refaire, de s’allier, au grand dam de sa classe sociale, à une Chueta dont le père est richissime.

Or les Chuetas, à Palma, sont pire que les intouchables en Inde, depuis cinq siècles, il sont définitivement logés dans un ghetto, la Call, et rejetés au sein d’une caste que nul Mallorquin honnête ne peut, sans déchoir, s’aviser de franchir.

Les Chuetas ont une histoire équivalente au Marranes du Portugal, ils différent cependant d’eux en ce sens qu’ils n’ont gardé aucune des traditions du judaïsme, ou plutôt, pourrait-on dire, la seule particularité les rattachant au judaïsme est l’antisémitisme dont ils sont les victimes. Curieusement, les nouveaux immigrés juifs qui s’installaient dans l’île, au cours des siècles, n’étaient pas l'objet d’un même ostracisme. Peut-être reprochait-on aux Chuetas de s’être convertis, ce qui serait un comble et sans doute leur en voulait-on de pouvoir se targuer d’une ancienneté îlienne supérieure à celle de bon nombre de Majorquins. Mais à quoi bon faire des théories sur le racisme ?

Un infâme jésuite, le père Garau, est considéré comme le propagateur et le transmetteur principal de cette haine séculaire à l’égard des Chuetas au travers d’un livre " La foi triomphante ". Il est le principal instigateur du dernier autodafé, ayant eu lieu à Palma en 1691. On conserva, pour le malheur de leurs descendants, dans une église de Palma, les chemises sur lesquelles était inscrit le nom des quinze malheureux qui furent exécutés cette année-là. Cette liste de quinze patronymes fixa pour des siècles la caste des persécutés.

Il n’y a pas de barrière plus infranchissable que les classes sociales. C’est ce qu’apprendra au fil du roman Jaime Febrer. Ni les morts, ni l’histoire, ni les vivants, ni les Chuetas eux-mêmes n’acceptent la transgression. Les morts commandent sont un roman très lisible dans sa première partie, celle qui s’intéresse justement aux relations entre les Chuetas et les Mallorquins, assez convenu dans la deuxième partie et décevant et en tout cas pas du niveau habituel de Blasco Ibanez dans la troisième partie.

Les Baléares subissent jusqu’à ce jour encore, la punition de cette infamie : le tourisme. Majorque possède trois sources de revenus : les grottes du Drach, dans lesquelles on décharge, à pleines cargaisons, des touristes en short et casquette américaine, ayant mal aux pieds ou au ventre, qu’un étique trio classique, navigant sur un lac souterrain, à la lueur de torches, est chargé en vain de distraire à coup de violons et mandolines ; comptés et réencagés dans des autobus climatisés, on jette ensuite ces visiteurs indignes entre les bras des vendeuses des magasins de fausses perles de Manacor dont ils ressortent, le jabot alourdi de rangs de colliers où pendent des œufs de caille, puis emperlés, baléarisés, ayant envie de pisser, on les fait défiler, hébétés, devant le lit de Chopin et de Sand dans la Chartreuse de Valldemosa, en essayant de n’en perdre aucun, mort d’ennui, de désintérêt, ou d’exotérisme aigu, finalement il y a quatre sources de revenus si l’on veut rajouter la vente hallucinée de bières allemandes et même cinq avec la charcuterie fumée et les saucisses de Francfort.

Tant pis pour les Baléares, les Chuetas sont vengés.

En examinant la liste historique des quinze noms des Chuetas de l’autodafé, je tombe sur celui de Miró. Catalan, né à Barcelone, mais ayant vécu et mort à Palma de Majorque, Joan Miró appartint sans doute à cette caste.

Quelle plus belle revanche pour les Chuetas que le nom de l’un d’entre eux figure au patrimoine artistique de l’humanité.

 

 

 

 

 

Décor : Joan Miró

Posté le 26/12/2008 - ( 7 )
 KELLER, KOLLER, MEYER ET MOI  

 

PASTICHE DE NOËL

 

 

DIE BILLIGESSER

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

Bienheureux celui qui n’ayant jamais lu Thomas Bernhard se lance un jour à sa découverte en ouvrant Les mange-pas-cher. Quelle secousse va-t-il prendre ? Une secousse littéraire est un orgasme au centuple. Que dis-je un orgasme, il va en faire pipi dans sa culotte, oui !

Qu’est-ce ? Que se passe-t-il ici ? Qui est ce type ? A quoi joue-t-il ? A-t-on le droit de s’amuser ainsi avec la littérature ?

Je ne sais rien de la langue allemande mais j’ai envie de l’apprendre, même si je dois l’oublier ensuite, uniquement pour lire dans ses sonorités d’origine ce Die Billigesser. S’il existe un auteur qu’il faut lire en V.O., c’est sans doute Thomas Bernhard.

Avant d’apprendre l’allemand j’ai fait des recherches sur ce titre, Die Billigesser, les traducteurs d’Internet donnent Les mangeurs bon marché pour Reverso, Les mangeurs pas cher, pour Google, Yahoo se contente de traduire le die, Les Billigesser, Linguatec donne aussi Les mangeurs bon marché, alors moi qui n’y connais rien en allemand, j’y vais aussi de ma suggestion, pourquoi ferais-je plus mal qu’un ordinateur, je titrerais Les mange petit, le traducteur de Gallimard, Claude Porcell, très bon, en français en tout cas, s’étant arrêté quant à lui à Les Mange-pas-cher, va pour Les Mange-pas-cher.

Mais, est-ce bien la peine de me faire du mauvais sang, dans ma langue maternelle autant que paternelle, je me régale aussi, alors hein !.

La lecture des Mange-pas-cher m’enchante et j’avais d’ailleurs subi la même séduction avec Oui, Extinction, Gel et quelques autres courts textes, Bernhard ne le fait jamais long, virtuosités d’écriture qui explosent à la figure, je n’avais pas subi la même séduction, comme je viens de l’écrire à tort, j’avais joui de la même séduction, aurais-je dû dire et au plus haut point puis-je ajouter, une séduction subie étant considérablement éloignée et même opposée et, à y regarder de plus près, d’une nature différente à une séduction dont on jouit. Moi, lecteur, j’éprouve donc cet enchantement, ce même enchantement insisté-je, à chaque lecture de cet auteur, mais il est certain, toujours selon moi, ou même selon mon ami Meyer, selon moi, dit Meyer lorsque nous abordons ce sujet, ou le traitons à fond, à un haut degré de difficulté en quelque sorte, cette rumination de la pensée, peut-être Meyer emploie-t-il un autre mot, un mot comme roulement cyclique de la pensée, selon nous donc, cette écriture en fugue est la reproduction physique d’un processus mental où les idées s’entrechoquent, se répètent, s’effilochent comme des nuages dans le ciel, se renforcent, partent, reviennent, tournent d’Est en Ouest et vice-versa, roulement cyclique de la pensée que moi-même n’hésite pas à rapprocher d’une composition comme le Bolero de Ravel, pour autant qu’il soit possible de rapprocher la musique et les mots. Probablement, dit Meyer, probablement oui, on peut rapprocher les mots de la musique, alors pourquoi, me dis-je, et dis-je également à Meyer, ne pas rapprocher aussi ce Bernhard de ce Péguy, dont le style est aussi une musique, une mélopée corrige Meyer en hochant la tête en signe d’approbation, une musique à base de mots, finis-je sa phrase, l’écriture de Péguy étant toujours recommencée, retournée sur elle-même, comme la pensée, répétitive et évanescente comme elle, et en effet musicale, fouilleuse de rapports nouveaux sans cesse renouvelés, et sans cesse redits comme si le sens naissait aussi des répétitions, plus harmonieuse même que la pensée et en définitive plus séduisante que la musique elle-même. Les réponses que me donne Meyer sont toujours les mêmes et nous finissons alors par parler de ce Koller, le héros des Mange-pas-cher.

Ce Koller, me dit Meyer, est entré dans un restaurant, une sorte de cantine, à Vienne, je ne sais pas ce que sont ces cantines viennoises, me dis-je à chaque fois, ni même si cela existe, cela doit exister puisque Koller y était entré et ne cessait d’ailleurs d’y entrer pendant des pages et des pages et de s’installer, lui Koller, à une table où des types, déjà assis, n’ont qu’une seule préoccupation, estime Meyer, et aussi Koller lui-même, manger pas cher, et ce Koller y était entré, parce qu’un chien l’avait mordu, le chien de Keller, sinon il n’y serait jamais entré, continue en élevant toujours la voix à ce moment-là, Meyer, comme si cet événement avait une importance quelconque pour moi, mais il faut croire qu’il en a pour Koller car sans ce chien, il ne se serait jamais trouvé à côté des Mange-pas-cher, qui l’avaient bien reçu, s’exclame, étonné, Koller, et même excellemment reçu. Trou du cul, me dit Meyer, écris trou du cul, c’est un repère, il faut mettre des repères par-ci par-là dans un texte, me répète sans arrêt Meyer, pour s’assurer que les lecteurs sursautant et se révoltant sont bien arrivés jusque-là, allez vas-y, écris-le. Bon ! Il était donc entré dans cette cantine où il avait rencontré les Mange-pas-cher, uniquement et on peut dire, à un haut degré de probabilité, à cause de sa jambe et de ce chien qu’il n’aurait jamais dû rencontrer, ni le chien, ni les Mange-pas-cher donc, et, mordu par ce chien, il s’était trouvé en face ou plutôt côte à côte avec ces Mange-pas-cher qui ne sont rien pour lui, qui me sont même complètement indifférents, disait Koller, me dit Meyer et s’ils s’étaient rencontrés c’est parce qu’un chien, le chien de Keller, lui avait emporté la moitié de la jambe, pourtant il s’agissait d’un chien peu dangereux et même pas dangereux du tout, avait dit son maître Keller à Koller dont la jambe pendait, tout étonné que Keller lui dise à lui, Koller, devant sa jambe déchiquetée, que ce chien, le propre chien de Keller, était inoffensif, et qu’au fond cette jambe qui pendait ce n’était pas grand chose, et que tout s’arrange dans la vie et les jambes aussi. Le fait était là, ce chien qui aurait pu ne pas le mordre puisqu’il s’agissait d’un chien non dangereux, répétait Keller à Koller, ou Koller à Keller, c’est pareil, mais qui s’était tout de même montré très mordant, au moins au moment où Keller passait en sa compagnie, lui emportant la jambe, la jambe de Koller, ma jambe en lambeaux, disait Koller, l’obligeant à cesser ses études pour faire arranger sa jambe, Koller, comme Keller aurait pu le dire à Meyer, si lui-même, Meyer, avait figuré, à titre de personnage dans les Mange-pas-cher, Koller donc était alors étudiant en physiognomonie, j’ignore au plus haut point ce qu’est la physiognomonie, dis-je tout le temps à Meyer et si l’on devait examiner la relation qui existe entre le chien, la jambe et les Mange-pas-cher on n’en trouverait aucune, ou bien si l’on devait en trouver une, elle serait à coup sûr difficile à remonter mais ni Keller, ni Koller, ni Meyer et ni, à plus forte raison, moi, n’avions envie de remonter quoique ce soit et surtout pas cette histoire de Mange-pas-cher qui, il faut bien le dire, s’étaient trouvés là comme ils le faisaient tous les jours, au moment où Koller entrait et où il pensait nécessairement à manger pas cher puisque, avec sa jambe abîmée, son salaire avait aussi été diminué et les Mange-pas-cher avaient immédiatement compris que quelque chose s’était passé.

 

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée, mets ça, me dit Meyer, mets ça, il faut un repère de plus, ça ne veut rien dire cette histoire de bords, dis-je à Meyer, mets-le quand même dit-il, bien, dis-je, de toute façon, tu peux être tranquille, rigole Meyer, tu n’as sans doute plus un seul lecteur à ce stade. Quelque chose s’était passé, pas encore sur le plan du salaire mais sur le plan de la jambe puisqu’il boitait, lui Koller, mais il ne leur importait pas de savoir qui était Keller, que venait faire Koller parmi eux, d’où venait sa boiterie et ils étaient bien loin de penser qu’elle était le résultat d’un chien, ils ne pouvaient pas deviner non plus que ce chien n’était pas méchant et qu’il appartenait à Keller qu’ils ne connaissaient pas, d’ailleurs ils s’en moquaient puisqu’ils n’étaient là que pour manger pas cher, les Mange-pas-cher ayant seulement observé qu’il boitait et, se moquant de pourquoi il boitait, avaient néanmoins accepté de lui faire une petite place, pas à Keller, à lui Koller, me dit Meyer, Koller qui, dit Keller, en entrant, avait eu de tout de façon et aussitôt l’intention de s’installer à côté des Mange-pas-cher sans savoir que cette table était la table des Mange-pas-cher puisqu’il entrait pour la première fois dans cette cantine où il avait rencontré les Mange-pas-cher par hasard car il aurait pu tout aussi bien entrer dans une autre cantine, s’il n’y avait pas eu ce chien, cette jambe et Keller, alors me dit Meyer, Koller, lorsque le chien de Keller… voilà maintenant tu es tout seul, ricane Meyer, tu as réussi ton coup, ah bravo s’esclaffe-t-il, il n’y a plus un seul lecteur à dix lieues à la ronde, tu peux finir n’importe comment, tout le monde s’en fout, et puis, triomphe Meyer, c’est le moment de t’auto flageller, de te traiter d’imbécile, de fat insane, pour oser un truc pareil, en un mot de con, me glisse enfin Meyer, hilare, à mon oreille.

Bon ! Je ne serai jamais Thomas Bernhard, mais comment fait donc ce diable d’homme !

Me dis-je.

 

Deux paysages de Kokoshka.

Deux photos de Bernhard

 

Posté le 21/12/2008 - ( 0 )
 PLUMER DES BECASSES  

 

MAURICE BOISSARD ET LES JEUNES FILLES

 

LE THEÂTRE DE MAURICE BOISSARD

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Maurice Boissard est critique de théâtre. On vient de le charger de rapporter une soirée de la Comédie française. Nous sommes en mars 1917, en pleine guerre, Maurice Boissard déteste la guerre et plus encore les va-t-en guerre, il préfère le théâtre, on le comprend.

Ce soir, il est chez lui, à Fontenay-aux-roses, dans un petit pavillon de banlieue, à la grille rouillée, au jardin abandonné, entouré de ses bêtes, ça pue le pipi de chat, les chiens aboient et grattent à sa porte, enseveli dans un capharnaüm littéraro-ménager où livres et manuscrits disputent l’espace à des pantoufles, des casseroles et des pots de chambre, mais dans cette ambiance il se trouve bien, loin des hommes et des femmes, il écrit en solitaire Maurice, rien ne lui plait plus que de se trouver seul chez lui, d’ailleurs tout vaut mieux que de fréquenter ses congénères, il a bien une maîtresse à Paris, mais c’est un fléau, oh, elle est bonne quand elle veut la garce, elle est même super en amour, elle aime toutes les caresses, sait les recevoir, les plus secrètes, les plus inconvenantes et Maurice n’est pas chiche, il en ressort avec le pourtour de la bouche humide et odorant, quand il y pense, il s’en lèche encore les babines, comme ses chats, et elle aussi adore en donner, c’est un délice quand elle est en forme, mais quand elle ne veut pas c’est une vraie tête de cochon.

Lui, ce soir, ça va, il est plutôt de bonne humeur.

À cette soirée, hier, au Français, on donnait Psyché, le 3ème acte, de Corneille et Le Cloître, drame en quatre actes, d’Emile Verhaeren. Une histoire de moine assassin se déroulant dans un monastère, Maurice Boissard n’est pas un spécialiste des moines, il ricane plutôt lorsqu’il parle des moines et de la religion, mais c’est un professionnel de la critique, exigeant et clair, et si Emile Verhaeren ne dit pas dans sa pièce de quel ordre monastique il s’agit, lui, Boissard le précise, à en juger par leur costume, écrit-il, il semblerait que ce soient des Cisterciens. Bon, cela n’a pas une grande importance, ce qui a une importance c’est que ce moine assassin s’est confessé à son supérieur et que celui-ci l’a absous, considérant l’affaire comme close. Il est quitte auprès de Dieu et cela suffit, lui dit son confesseur, mais l’assassin, lui, ne s’en remet pas aussi facilement, quelque chose le torture, quelqu’un d’autre a été condamné à sa place et Dieu n’a rien à faire avec ça, bref la pièce avance avec ce remord qui monte jusqu’au moment ou évidemment il faudra bien que le moine rencontre la justice des hommes.

Une œuvre forte, écrit Boissard, curieuse, extrêmement resserrée, c’est ce qu’il aime, il ne s’y trouve pas une réplique inutile, cela suffit à son bonheur, Boissard est un ennemi juré du compliqué pour faire du compliqué. Avec cette histoire de simplicité revendiquée, il s’est fait une réputation dans Paris, il est redouté, c’est si bon pour un écrivain d’en faire des tonnes, de coller des adjectifs et des adverbes à pleines citernes, eh bien lui, ça le fait vomir, ces adverbes et ces adjectifs, il est amoureux du mot et du verbe justes, il déteste l’emphase, son écrivain préféré est Stendhal qui voulait écrire comme un annuaire, c’est dire ! Dès qu’on écrit balourd, sophistiqué, orné, il tire à vue, c’est un peloton d’exécution à lui tout seul, Maurice Boissard.

Par exemple le personnage principal du Cloître, le comédien M. de Max, il ne le supporte pas, il est dommage qu’il n’ait de la simplicité que l’affectation, un faux simple c’est à crever de rage.

Exceptée cette histoire de Max, tout est excellent, le sujet, les décors, l’interprétation, tout, alors il est content.

Et justement ce n’est pas normal. Boissard s’avise soudain qu’il va finir son article sans mordre, sans faire du Boissard, ça ne lui est jamais arrivé. Alors il pense tout à coup aux poèmes qu’on a récités avant la pièce, des poèmes de Verhaeren, lus par des jeunes comédiennes, ses lèvres se retroussent, ses dents crissent, son œil pétille d’une joie sadique, tiens, je vais me faire ces bécasses, dit-il, un brin misogyne ce Boissard, un peu beaucoup même, il envoie :

Avant la représentation du Cloître, des poèmes d’Emile Verhaeren ont été dits, par Melle Colonna Romano, équivalente à un zéro, Melle Madeleine Roch, qui semble avoir, quand elle déclame, une " pratique " dans la bouche, Mme Louis Sylvain, qui est son mari en femme, Melle Delvair, que nous avons connue brune et qui nous est apparue les cheveux blond cendré (teinture de guerre, probablement ?) et Mme Segond-Weber, qui ressemble de plus en plus à François Coppée….Toutes déclament, pas une n’a le sens de la poésie.

Ah, ça va mieux, se dit Boissard, mais il n’est pas encore tout à fait satisfait, il faut finir l’ouvrage, c’est tellement bon, il a rencontré, dit-il, Emile Verhaeren en 1916, peu de temps avant sa mort accidentelle, sous un train (la mort, pas la rencontre), Emile avait dit à Boissard qui se plaignait de la guerre et de ses horreurs : " Il faut savoir tout endurer, me dit-il, tout ". Le surlendemain il mourait, on sait de quelle façon. Je tiens toutefois son endurance pour n’avoir pas été mise totalement à l’épreuve : il n’a pas entendu ces dames de la Comédie dire ses vers.

Voilà c’est fini, les bécasses sont plumées, son article est prêt, avec la dose habituelle de méchanceté, pas de surprise donc pour le lecteur, un chat a grimpé sur son papier, il faut qu’il donne à bouffer aux chiens, et à lui, il ouvre une boite à même son bureau, il l’avale, se fourre au lit, rit sous les draps avant de s’endormir, demain, il va donner son texte au Mercure de France, rue Condé. Comme à chaque fois, le directeur, Vallette, va l’appeler et lui dire : Ah, Léautaud ! (ai-je précisé que ce Boissard est Paul Léautaud, qu’il travaille dans un entresol, au Mercure de France et qu’il voit passer dans les escaliers de la revue pas mal d’écrivains que sous le nom de Boissard, il a massacré la veille, incognito, ou qu’il va démolir demain, il jouit secrètement), ah, vous alors, on a beau vous recommander d’être un minimum accommodant, il n’y a rien à faire, c’est toujours pareil avec vous, vous bombardez sans sommations, Vallette lève la main et la laisse retomber lourdement sur son bureau, toujours pareil, il jette devant lui en soufflant le papier de Léautaud, il continue, et moi le lendemain de la parution, j’ai les reproches d’un tel auteur de ceci, ou de celui-ci amant de celle-ci, ou d’un richard mécène de tel théâtre, mais évidemment vous, Léautaud, vous vous en foutez.

Il s’en fout.

En face de Vallette, habillé de chiffons, sentant le chien mouillé, une cigarette filandreuse à la bouche, un Léautaud qui a du mal à ne pas rigoler lui dit, de sa curieuse voix acide et haut perchée : vous savez, monsieur Vallette, on ne touche pas à mon texte, pas une virgule n’est-ce pas.

Décor:

Les deux illustrations son dues à de Kooning (série woman) et Art Cyclopedia.

Les photos de Léautaud, je ne sais pas à qui.

La photo du livre, on comprend à qui.

Posté le 17/12/2008 - ( 11 )
 UN CUISTRE ENDURCI  

 

RENAN, UN NON-CROYANT PIEUX

 

SOUVENIRS D’ENFANCE ET DE JEUNESSE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Il existe parfois de surprenantes correspondances entre le physique et l’esprit. Qui lit Renan peut imaginer son portrait et qui le voit, le lit : un bonhomme puissant, posé sur la terre avec bonhomie, doté d’un sens de l’équilibre certain et d’une gourmandise vitale réjouissante.

À la mort prématurée de son époux, Mme Renan mère constitue saint Yves tuteur et protecteur de son Ernest de fils (nous sommes en plein dans la Bretagne qui produit des artichauts et des curés, à Tréguier). Dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Renan se félicite de son saint patron, qui lui a donné contentement qui passe richesse, et une bonne humeur naturelle qui m’a tenu en joie jusqu’à ce jour. Lorsqu’on connaît les violentes critiques auxquelles, en raison de ses écrits, il fut en butte de la part des catholiques bien-pensants, il faut en effet une grande dose de bonne humeur et de sagesse pour ne pas se sentir proscrit. Renan l’a.

Avec sa Vie de Jésus, il a dépouillé la religion catholique de toute transcendance, mais sans méchanceté, ni virulence, c’est la caractéristique de son art, en conservant au contraire de la tendresse pour elle : mon programme fut d’abandonner le moins possible du christianisme et d’en garder tout ce qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel.

Un pieux non croyant, quelle position originale ! Une position qui aurait dû être parfaitement consensuelle, dans un monde qui tentait de séparer les affaires de l’Eglise de celles de l’Etat, hélas, les ultras ont l’oreille fine. Pour eux Renan, pourtant si opposé aux extrêmes, était un extrémiste. Les athées militants, de leur côté, ne se satisfaisaient pas non plus de ses positions.

Curieusement c’est Paul Léautaud (athée s’il en fut) qui m’a poussé à lire ces Souvenirs d’enfance et de jeunesse, qui ne manquent pas de bienveillance pour la religion.

Ce brave Ernest est né dans une famille où l’on s’était habitué à rentrer et sortir les crucifix au rythme des soubresauts politiques et au moment où il aurait pu être paisiblement croyant sous le règne molletonné d’un placide Louis-Philippe, pas de bol ! il perd la foi.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir fréquenté des séminaires (à moins que ce ne soit à cause de ça) puisqu’il se tape d’abord celui de Saint Nicolas du Chardonnet( les squatters de cette église, ultras parmi les ultras, se signeraient s’ils apprenaient qu’elle abrita un temps Ernest Renan) et puis celui de Saint Sulpice, où il est constamment ravi de ses séjours, tout en se demandant, au fur et à mesure qu’il avance, ce qu’il y fait, au point qu’il faut bien se décider enfin à abandonner sa formation à la prêtrise. Il ne la quitte pas comme un furieux, rugissant à la sortie : " ah, vous m’avez bien eu ! ", " faux jetons ! " " pharisiens va ! ", non, il éprouve de la vénération pour ses maîtres, leur trouve un maximum de qualités, loue leur compétence, leur spiritualité et leur rigueur morale. Il ne claque pas la porte, il emprunte en douceur un autre chemin C’est un sage. Renan, dans une réunion politique, pourrait mettre au point, à lui tout seul, la motion de synthèse, il arrange tout, ce type, au bon sens du terme, est un Lexomil intellectuel.

Avec lui tout baigne : au fond, je sens que ma vie est toujours gouvernée par une foi que je n’ai plus. La foi a cela de particulier que disparue, elle agit encore. Ernest pourrait s’en plaindre, au contraire il s’en réjouit, c’est un vrai politique, il passe des compromis avec l’Eglise : " je ne crois plus à votre truc, mais votre truc est bien ", pourrait-il dire.

Les quatre cents pages de ces Souvenirs d’enfance et de jeunesse sont toutes de la même eau, un émerveillement permanent pour la vie et le savoir. Que ce soit dans le cadre du séminaire ou dans celui de la vie laïque, Renan se satisfait de ce qui l’entoure, non dans la béatitude, mais dans les inlassables curiosités que ce monde suscite. Il est capable de communiquer à son lecteur par cette magie d’un raisonnement onctueux une sagesse et une sensibilité épicuriennes mais sans vin, ni femmes (ça, c’est moi qui le rajoute, au fait je n’en sais rien car il y a bien de la pudeur dans ces souvenirs).

J’imagine mal le plaisir que pouvait trouver Paul Léautaud à ces confidences, lui, si aigri quant à la fréquentation de son prochain et la beauté du monde, sauf la simplicité fort élégante de l’écriture, du discours et la droiture de l’homme.

Renan se permet à un moment une petite flatterie, au passage il balance aussi sur les femmes : toutes celles que je connaissais étaient d’une modestie charmante. Il y avait dans le premier éveil qui s’opérait en moi, le sentiment d’une légère pitié, l’idée qu’il fallait aider à une résignation si gentille, aimer leur retenue et la seconder. Je voyais bien ma supériorité intellectuelle mais…etc. Un type comme lui, si subtil, ne peut en rester là, il corrige aussitôt (sans trop quand même) : j’entrevoyais que la beauté est un don tellement supérieur, que le talent, le génie, la vertu même, ne sont rien auprès d’elle, en sorte que la femme vraiment belle a le droit de tout dédaigner…ouais, ouais, son truc à Renan, à y regarder de plus près, ça fait un peu " sois belle et tais-toi ".

Ces Souvenirs d’enfance et de jeunesse parlent très peu d’enfance et de jeunesse, Renan n’est guère intéressé par le temps des débuts, tout ce qui n’est pas dans les livres m’est inconnu, pas assez d’esprit, de savoir, de lecture, d’écriture, dans l’enfance, ce qui le passionne c’est justement la formation de son esprit et plus encore ici, le détricotage méticuleux et hautement intellectuel de sa spiritualité. Les doutes qui assaillent Renan au séminaire sont parfaitement rendus, leur montée, leur progression inexorable, jusqu’au moment où il bascule dans la non-croyance qu’il conçoit non comme une défaite ou comme une délivrance mais comme un pas de plus dans la connaissance. Toutefois, le pli était pris. Je ne fus pas prêtre de profession, je le fus d’esprit. Voilà sans cesse la position de Renan à laquelle il rajoute une composante sociale, une sorte d’esprit évangélique laïque : J’ai pu, seul en mon siècle, comprendre Jésus et François d’Assise, l’Eglise du XIXème , sa hiérarchie surtout, était loin de se conformer à l’humilité de François.

Attachant et roublard Renan, tiens, n’est-ce point d’ici que viendrait son talent de négociateur intellectuel : Mon attention, quand je suis avec quelqu’un, est de deviner ses idées et, par excès de déférence, de les lui servir anticipées.

Que pense-t-il de la théologie ? La théologie ressemble à une cathédrale gothique : elle en a la grandeur, les vides immenses, et le peu de solidité.

Comment ne pas éprouver de tendresse pour quelqu’un qui avoue ce triple ridicule d’échappé de séminaire, de clerc défroqué, de cuistre endurci.

Bon, ces Souvenirs d’enfance et de jeunesse sont aussi une sorte de plaidoyer pro domo, Renan n’est pas un polémiste et les coups qu’on lui a portés l’ont sans doute meurtri. Avec une certaine dose de naïveté ou de ruse, il croit à l’innocence des idées, il ne s’explique pas que ses positions puissent déchaîner de l’incompréhension et de la violence, alors il tente de minimiser, de pacifier, il prend de la distance, se rabaisse, se moque de lui.

A la fin du livre, Ernest Renan fait ses adieux à la manière d’un chanteur de variété : Si ces lignes étaient les dernières confidences que j’échange avec le public, qu’il me permette de le remercier de la façon intelligente et sympathique dont il m’a soutenu.

On le bisse.

Le rideau tombe.

Merci Ernest.

 

DECOR:

1) Cabanel: La mort de Moïse

2) Renan lui-même

3) Suzanne et les vieillards (ah! les cochons). Arrière-plan: Gentileschi

4) Judith et Holopherne (saignement d'un poulet, un peu ce qui risque d'arriver à quiconque n'aime pas ce texte). Gentileschi.

Posté le 13/12/2008 - ( 8 )
 BOEUF BOUILLI  

 

UN IMMEUBLE DE RAPPORTS

 

 

POT-BOUILLE

 

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Pot-Bouille est une marmite sensuelle. Sensuelle ? Sexuelle, oui ! Ça sent la femme, l’homme en rut, l’adultère, le lit défait, les dessous jetés sur le tapis, le poil coquin, ça serre comme un corset, souffle comme un jupon, tremblote comme des seins, tangue comme des fesses, pointe comme un phallus, hommes et femmes se frôlent, lorsqu’ils se dévisagent ils se déshabillent, lorsqu’ils se frôlent ils se touchent, lorsqu’ils se touchent ils se palpent à pleines mains, bref, ça chauffe, ça brûle, ça carbonise.

Octave Mourret, jeune ambitieux, se réserve les beaux morceaux bourgeois des étages cossus de cet immeuble de la rue de Choiseul à Paris où Zola a choisi de situer son roman Pot-Bouille tandis que son copain, Trublot, décline, du nominatif à l’ablatif, toutes les chambres de bonne sous les toits, il sort de l’une (d’une bonne) pour pénétrer dans l’autre et ainsi de suite, le lecteur, subjugué, moi par exemple, est terriblement impressionné, c’est si facile, se dit-il, et je ne le savais pas, il s’imagine alors en Octave, se tapant les filles du comptable du rez-de-chaussée, la jeune maman du quatrième, la riche et mûre matrone du premier, la femme du conseiller, celle de l’architecte, c’est épatant, épatant, tout est bon, si bon que tout excité, il se taperait la concierge et, s’il n’y prenait pas garde, même le chien.

Et puis, c’est une sexualité de pot-au-feu (ce n’est pas la plus mauvaise, au contraire, elle est très roborative, poireaux, carottes et navets prennent des silhouettes sexuelles et le bœuf bouilli exprime des tendresses d’entrecuisse, enfin c’est moi qui le rajoute, Zola y a pensé mais ne l’a pas dit, c’est un écrivain lui, pas un cuistot salace), on attrape les femmes dans leur intérieur, toutes crues, en pantoufles, dans leurs atours et leur environnement familiaux, une sorte de routine conjugale, paisible comme une tâche domestique, d’ailleurs il arrive qu’on s’enfile dans la cuisine tandis que clapote le ragoût de veau.

Un régal !

Allez, j’y vais à nouveau, faut que je voie si je peux m’envoyer la veuve du troisième, désirable comme pas deux, tout en volants et dentelles noires, le sourire triste et appétissant, qui fait encore des manies pour passer à la casserole mais j’ai déjà la main dans sa culotte, alors, hein !, elle est cuite, non ?

Zola réussit cette gageure de présenter l’immeuble de la rue de Choiseul, à la manière d’un agent immobilier, mais sensuellement, on visite les appartements les uns après les autres, on voit bien les tapis, les rideaux, on constate la superficie, le nombre de fenêtres mais on s’en fout pas mal, seule compte la chair qui s’y tapit, tremble et désire sous nos yeux, c’est un immeuble de rapports.

Bien entendu ces jupons cachent des histoires de sous, de dots, d’héritages, de ce côté-là, ça ne rigole pas, c’est la face obscure, la face lumineuse, si on peut dire, c’est le sexe, la face sombre c’est l’ambition, l’envie, la jalousie, et sous les chapeaux et les mantilles, le lecteur imagine aussi des visages crispés, hargneux, rouges d’envie, pétant de méchanceté.

Pot-Bouille c’est une Montagne magique, où les malades sont menacés par le sexe et ses avatars médicaux plus que par la tuberculose, un univers fermé dans lequel on finit par connaître tout le monde, les habitudes, les odeurs, les manies, les vices, mais la rue de Choiseul n’est pas Davos et Zola n’est pas Mann, le Teuton est bon, excellent même, mais Zola le bat à plate couture question légèreté de la cuisse.

Raconter l’histoire de Pot-Bouille ? J’ai presque tout dit, d’ailleurs ce sont plusieurs histoires qui se chevauchent (elles aussi). Octave Mourret, rejeton des Rougon-Maquart, mais au stade du dixième roman de la série, la référence à la famille n’est plus qu’un simple artifice, Octave donc fait ici son apprentissage de la femme et des affaires, il a un don, on le voit tout de suite, et du flair, c’est un cabot qui repère les femmes en chaleur à dix lieues à la ronde, il les habille au Bonheur des dames où il est magasinier et les déshabille dans leur chambre ou leur salon, se préparant ainsi un avenir de gros commerçant prospère car on ne réussit dans la vie que par le cul et par l’escompte, moi-même par exemple... Il me semble qu’Octave Mourret sera un jour le patron du magasin dans lequel il travaille mais je n’ai pas encore lu Au bonheur des dames et je ne veux pas vérifier sous peine de déflorer le sujet (je suis bien le seul, dans cette histoire à me préoccuper de virginité).

Il n’y a pas de péché chez Zola mais l’amour n’en est pas moins voluptueux et transgressif, car il y a de la gourmandise, de la gloutonnerie plutôt, ça sent le sexe jusqu’au bout des doigts comme si on les avait trempés dans un pot de confiture.

Bon je m’amuse, mais le monde de Zola n’est pas idyllique, guère de salut chez lui. Dans Pot-Bouille, les mauvais sentiments règnent jusque dans les chambres des bonnes. Les femmes ont le feu au derrière, les types ont des têtes de cocus et lorsqu’ils ne sont pas cocus par l’intermédiaire de leur femme, ils trouvent le moyen de l’être par les plus frais appas de la poule qu’ils entretiennent à grands frais, qui les vide ( de leur argent), et porte ses faveurs et les sous de bourgeois plumé à quelque gigolo du voisinage.

L’immeuble de la rue de Choiseul ne tient pas grâce aux pierres de taille mais grâce au cul et à l’argent, par la quête obstinée de l’argent, celui, toujours malhonnête que l’on suspecte chez l’un, chez l’autre, dans des draps ou des coffres, à la Bourse, ou chez un notaire véreux et que l’on envisage de s’approprier en couchant, en épousant, en pleurant, en geignant, en trompant.

Les mauvais sentiments en littérature, il n’y a que ça de vrai et j’en redemande. J’aurais fait un Rougon-Maquart de première.

Merci Emile.

 

Décor: Renoir

(Art Cyclopedia)

Posté le 8/12/2008 - ( 6 )
 LA FIAT TOPOLINO  

 

 

MARCHE TURQUE OU SYMPHONIE DU NOUVEAU MONDE

 

 

 

L’USAGE DU MONDE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Je sais pourquoi je ne veux pas voyager ailleurs que dans les livres, d’autres le font pour moi et tellement mieux que je me sentirais stupide de parcourir le monde, mon guide à la main, l’appareil photo dans l’autre, des lunettes noires, en été, sur les yeux, un bonnet d’astrakan, dans les pays froids, sur la tête, la mastercard à portée, attentif à trouver un restaurant, une chambre d’hôtel, un taxi, des toilettes publiques, mon journal (mon journal local d’origine où figurent mes morts locaux et les conneries des politiques locaux), une plage à palmiers, des tapis, des statues africaines, une masseuse pour la nuit, de l’exotisme mis en scène, du ketchup et du coca-cola, en me plaignant du mal au dos, en m’apitoyant sur la pauvreté, la maladie, la mort des autres, en avalant des pastilles pour mon estomac et me demandant en définitive quelle idée m’a pris de mettre les pieds dans le foutu pays où je me trouve.

Nicolas Bouvier ôte l’envie de voyager tant il voyage bien, avec dignité je veux dire, et nous ravale au rang de touristes ridicules dont le seul bienfait pour les autochtones est le peu d’argent qu’ils lâchent ou que leur arrachent les miséreux.

Le monde est à la disposition de Nicolas, Bouvier, il fait son usage du monde.

Ce type, un jour, en compagnie d’un copain, Thierry Vernet, peintre (artiste peintre), et d’une voiture, une Fiat Topolino, lève l’ancre sans autre projet que de faire rouler cette voiture, ce qui est déjà un exploit. Nous sommes dans les années cinquante, en 1953 exactement et on les découvre tous les deux à Belgrade qu’ils s’apprêtent à quitter pour une direction quelconque. En l’occurrence, ils vont choisir la Macédoine, la Grèce et Istanbul. Ensuite, ils ne savent pas au juste, ils avancent, c’est tout, au fond leur projet est de ne jamais rester au même endroit. Ils n’ont pas un sou ou une poignée à peine pour s’assurer d’un horizon de trois ou quatre jours, pas plus, alors ils essaient de vendre des dessins faits par Thierry Vernet, mais vu les machins assez graves que peint celui-ci, de gros trucs tout noirs et assez lourdingues, il y a peu de chance que ça leur remplisse l’estomac, Nicolas Bouvier, qui est journaliste et excellent écrivain, essaie, de son côté, de placer des articles dans les journaux, avec aussi peu de succès. Pour des Occidentaux censés avoir les poches pleines et attendus comme des messies, tenter d’extraire quelques sous, dans une Serbie, un Kosovo ou une Macédoine précipités dans la misère noire à peine sortis de la guerre, en fourguant des choses qui ne se bouffent même pas, c’est le monde à l’envers et une gageure aussi difficile que de cultiver des algues à Tamanrasset. C’est un peu le reproche que je fais à ces deux voyageurs : en raison de l’état de leurs finances, ils ont dû semer sur leur passage pas mal de désillusions.

Evidemment on pense à On the road de Kérouac qui est contemporain, la traversée des U.S.A, écrit en 1951. Mais Kérouac, dans son itinéraire, est intéressé par sa propre identité, le voyage lui permet de la découvrir ou de s’en approcher ou de la contester tandis que Nicolas Bouvier est, semble-t-il, seulement concerné par le voyage en tant que tel. L’un se cherche en se déplaçant, et l’autre se déplace sans se chercher. La distance que parcourt Kérouac a quelque chose à voir avec l’immensité et en fin de compte l’uniformité, l’itinéraire de Bouvier, au travers d’une juxtaposition de frontières, d’us locaux, d’administrations tatillonnes, d’arts de vivre différents, finit par ressembler à de la proximité. Chez Kérouac on entend la Symphonie du nouveau monde, chez Bouvier la Marche turque .

Pour Nicolas Bouvier, ce n’est pas la nature de l’homme qui crée cette mosaïque, c’est l’imprégnation dans des paysages et des lieux d’une histoire particulière construite en rivalité positive ou négative entre voisins. Les lieux parlent et les hommes qui les traversent y rencontrent des hommes, les mêmes, qui y vivent. L’usage du monde possède cet avantage de se dérouler à une époque privilégiée où l’avion n’avait pas encore perverti les voyages en créant le tourisme. Le voyageur n’est pas encore un voyeur et le résident n’est pas devenu cet objet de curiosité qui se met en scène lui-même.

L’aventure de Bouvier nous touche parce qu’on la croit toujours à notre portée. C’est pourquoi on entre aussi facilement dans ce reportage qui à aucun moment ne dépeint ou ne laisse entendre une supériorité occidentale. Tous les personnages rencontrés nous ressemblent, comment pourrait-il en être autrement, ils rient, raisonnent, s’amusent, s’alarment, aiment, détestent aussi bien que nous savons le faire et n’était le décor qui coulisse derrière eux, ils pourraient tout aussi bien être installés à notre table, dans notre salle à manger et nous pourrions parler avec eux de la pluie et du beau temps.

 

Bouvier ne juge pas. Le demi siècle qui vient de passer a vu les Occidentaux se saigner comme des cochons jusqu’à produire le plus grand crime commis par l’humanité depuis ses origines, pas de quoi être fier, comment donner des leçons après ça ?

Qu’on est loin de ces voyages où un auteur, en général goguenard et volontiers supérieur, du fond de son palace cinq étoiles, s’acharne à trouver pour ses lecteurs, de l’exotisme et de la couleur locale, et définit les individus en les étalonnant à ses propres origines, leur attribuant les qualités ou les défauts supposés des nations ou des groupes auxquels ils appartiennent. Les Turcs sont comme ceci, les Syriens comme cela, les Perses font ceci et les Afghans cela.

Basta ! ils sont comme moi.

Seul change leur environnement.

Ils sont faits de Danube, d’Euphrate, d’Elbrouz ou de Caspienne, je suis fait d’Agly, de Corbières, de Pyrénées et de Méditerranée, on se ressemble.

Et Bouvier est un épatant voyageur et un bel utilisateur du monde.

Décor:

Paysage d'Anatolie Orientale (voyage.forum.com)

Dessin :Thierry Vernet

Photos: Thierry Vernet et Nicola Bouvier

 

 

Posté le 5/12/2008 - ( 7 )
 TONTON CRISTOBAL  

 

SAUVÉS PAR LE CHAMPAGNE

 

 

 

IRÈNE, FEMME INCONNUE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Cet animal d’Albéric Cahuet avec le début d’Irène, femme inconnue m’a collé à mon fauteuil comme le ferait l’ouverture d’un opéra bouffe.

Dans un prologue d’une trentaine de pages, il narre la tempête qui secoue un cotre archaïque assurant la liaison commerciale entre Moorea et Papeete. Deux passagers ayant emprunté ce bateau se trouvent naufragés et seuls à bord après qu’un soudain et violent coup de vent ait projeté le pilote à l’eau, démâté le bateau et l’ait réduit à l’état d’épave errante sur une mer redevenue calme. Tous deux ne se connaissent pas, l’homme a l’air courageux et la femme mystérieuse ce qui est très utile pour commencer un roman, mais de tout ça on s’en moque, le pompon étant que lorsque le soleil océanien se remet à darder, comme d’usage dans les histoires de naufrage, la jeune femme (oui, en plus elle est jeune et belle) s’exclame : " j’ai soif ".

Or, le tonnelet d’eau douce est parti sur les vagues avec le pilote.

Zut ! Encore une histoire d’eau qui va manquer, dans une sorte de radeau de la méduse spécial couple.

Le type réfléchit une minute ou deux, nous dit Albéric, va dans sa cabine et que voit-il, je le donne en mille, trois caisses de champagne sens dessus dessous qu’il avait embarquées et que miraculeusement la tempête n’a pas emportées. 

Voilà nos deux naufragés désaltérés par du champagne voracement bu à même le goulot, leur bouche en bave de mousse odorante et en pétille de plaisir et, remontés psychologiquement, - quoi de mieux que d’attendre des secours en compagnie de trente six bouteilles de champagne -, ils dérivent au fil de l’eau.

N’est-ce pas une belle scène ça ?

Bon, le reste est banal encore que cela se lise sans difficulté et qu’on soit tenté d’aller jusqu’au bout pour connaître l’identité des deux naufragés et la marque du champagne. Cahuet, malin, ne nous dit pas ce que font ces personnages sur ce bateau non plus que l’issue du naufrage, il nous laisse seulement entendre que les choses se sont mal passées entre les deux naufragés, trop de champagne nuit, et que si on veut savoir le reste, il faut se taper le roman entier.

Bon, on se le tape !

Irène, femme inconnue, un roman qui comporte une virgule dans son titre ce n’est pas si fréquent, c’est peut-être pour ça que je le continue : pour la virgule et le champagne.

Nous sommes entre deux guerres (au fond on est toujours entre deux guerres), au temps où des fortunes se font ou se défont entre le fromage et le dessert, où l’on peut partir pelé pour l’Amérique du sud et revenir avec du cuivre ou du phosphate qui tombe des poches, où on peut s’endormir roi de l’étain et se réveiller prince des escrocs, le héros, Frank Gérald, qui s’appelle François Gérard, qui est Français, mais qui veut se faire passer pour un Américain (on avait déjà cette manie en 1930) est un de ces aventuriers qui a réussi, un type capable d’acheter une plantation de caoutchouc (pas en Lozère, hein !) comme nous achetons une tablette de chewing-gum, un héros positif à qui aucune femme ne résiste, sauf on l’aura compris, Irène. À la recherche de cette Irène donc, si belle et si inconnue, Albéric Cahuet (qui, lui, se prénommait très prosaïquement Albert et voulait sans doute se donner une allure de gothique flamboyant) nous insère dans le milieu de la haute bourgeoisie parisienne, magnats, hauts magistrats, gros commerçants, comédiens, Russes ruinés, Russes non ruinés, aventurières, écrivains, autant de personnages qui lui permettent de faire visiter Passy à ses lecteurs et de rendre hommage aux habitants célèbres qui l’ont habité, Clémenceau, René Boylesve, Balzac, etc, et nous sert aussi un petit détour par la Dordogne d’où lui-même est originaire.

C’est une sorte de roman clignotant avec de bonnes choses et des choses assez rebattues, des qui brillent et des qui sont ternes. Je note quelques méchancetés qui paraissent hélas, énoncées au premier degré, comme celle-ci : Elle avait, disait-on, deux idées par jour, ce qui est beaucoup pour un homme et beaucoup trop pour une femme.

Mais je note aussi ce : Une femme est toujours un mystère pour un homme, jamais pour une femme et encore ce : Une femme voit, dans une autre femme, surtout ce que les hommes ne voient pas, et d’abord, ses imperfections si elle semble parfaite, et ses artifices si elle paraît n’en point avoir.

Albéric Cahuet a peut-être pompé ça quelque part, mais ça me paraît assez juste, pas les deux idées que les femmes auraient en trop, non, je veux parler des défauts féminins que nous, les hommes, ne verrions pas, aveuglés que nous sommes par les qualités qu’elles possèdent, charnelles celles-là, et que tour à tour elles nous dévoilent ou nous cachent, nous laissant pantelants et rouges de désir.

Je n’ai pas encore fini Irène, femme inconnue, il me manque soixante pages, je reviendrai pour la suite.

Voilà, je reviens, j’ai fini, j’aurais dû m’arrêter avant car c’est quand même cousu de fil blanc son histoire à Cahuet, les péripéties sont découpées comme de la rosette de Lyon, et l’intrigue est à peine moins molle que du boudin blanc, Frank Gérald a pour confident sa sœur jumelle qui est morte et le soir, quand il rentre chez lui, il prend son portrait entre ses mains et lui raconte tout ce qui lui arrive, à dix pages de la fin, il ne le prend plus, l’auteur nous fait comprendre, puisqu’on est complètement stupides, que le règne de sœurette prend fin, et que celui d’Irène, la fameuse naufragée, sauvée par le champagne, va débuter, ah, oui, j’allais oublier, lors d’un bal masqué on aperçoit Pierre Benoit, un hommage sans doute de Cahuet à celui qui apportait alors ses lettres de noblesse à ce genre de roman.

Mais je ne connaîtrai jamais la marque du champagne et ça, ce n’est pas bien.

Albéric Cahuet ? Il n’est sans doute pas plus mauvais que les best-sellers d’aujourd’hui et ses lecteurs devaient être nombreux, puisque mon édition Charpentier de 1930 porte la mention 18ème mille.

Eh bien, Albéric, bravo, soixante dix huit ans après, tu viens d’afficher un dix-huit mille unième lecteur à ton palmarès.

 

Décor:  Fernand Léger

Art Cyclopedia

Posté le 1/12/2008 - ( 4 )
 
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