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( Tous les articles - décembre 2009 )
 CONTE DE NOEL  

 

L’INCONNUE DANS LA MAISON

 

 

CONTE DE NOEL (suite)

 

Résumé de l’épisode précédent, le héros, c’est-à-dire moi ou vous, se réveille avec une femme inconnue dans son lit, il s’interroge sur le point de savoir s’il est bien lui ou vous.

 

Elle ne bougeait pas. Moi, oui. Réfléchir dans ce lit était impossible, entre les Turcs, une Azyadé inconnue occupant mon flanc droit, et les effilochements mentaux du petit matin, aucune lumière n’était susceptible d’apparaître. Décidé à me concentrer dans un environnement plus favorable, je me levai, chaussai mes babouches (c’étaient elles, j’étais donc chez moi, les pantoufles sont les signes les plus tangibles de l’intimité, elles marquent les territoires, baroudeur ou sédentaire nous sommes tous dénoncés par nos pantoufles, elles nous ressemblent), et je me plantai devant la glace de mon cabinet de toilette qui me renvoie tous les matins, l’image d’un type ahuri et mal rasé et ce matin pareil, en pire. J’aurais dû la réveiller, en lui tapotant l’épaule, me dis-je, et lui demander doucement : qui êtes-vous au juste ? Bon faire connaissance dans un lit n’est pas banal, on ne fait pas ça tous les jours. On dort, on s’aime, on meurt dans un lit, on s’y croise rarement.

Allez, je dois, j’y vais, d’ailleurs je n’ai pas pensé à vérifier à quel endroit elle a rangé ses vêtements.

Je crachai une combinaison aqueuse d’un dentifrice se battant contre le fluor, ou l’utilisant pour en faire on ne sait quoi de bénéfique pour l’humanité, et regagnai ma chambre comme un derviche tourneur, puisque j’avais passé une chemise de nuit djellaba et avec mes babouches, n’est-ce pas ? Pas le moindre effet, ni culotte, ni soutien gorge, posé sur le dossier d’une chaise, ou jeté dans la précipitation sur le sol, rien sur le fauteuil, rien sur le prie-dieu non plus, le guéridon était vide et luisant, et au sol la descente de lit gisait esseulée, elle aussi, belle et endormie, et dans ce profond mystère, c’était un motif de satisfaction, car laide à faire peur, c’eut été le même prix, sans que je n’ai eu un seul droit de me plaindre.

Belle ou moche cela n’arrangeait pas la situation. Je ne me décidais toujours pas à la réveiller. Le conférencier, non repus du massacre de Lépante, en rajoutait sur les méchancetés des Turcs et songeait à d’autres horreurs, il bavait maintenant sur les Janissaires qu’il se proposait de supprimer par cohortes entières, je me demandais si Azyadé (puisque ce nom s’inscrivait avec force dans mon esprit) l’entendait, et si ces projets d’hécatombes turques ne troublaient pas son sommeil, non, elle était pacifiée, innocente et sans animosité. C’est seulement lorsqu’on dort que l’on aime les Turcs.

L’avais-je touchée au cours de cette nuit ? J’essayai de jauger les forces sexuelles dont je pouvais encore disposer, elles ne paraissaient pas sérieusement entamées. Mais les érections matinales ne sont souvent que des leurres, des étirements sans raison, auxquels je ne me laisse jamais prendre. Et je ne décelais pas non plus sur le visage d’Azyadé, ces signes de lassitude bienheureuse qu’une nuit d’amour dépose sur des traits. Argument nul, utile dans les romans seulement, car il fallait en convenir, les femmes que j’avais comblées (ce n’est pas le mot auquel je pense, je n’en trouve pas d’autre, j’utilise celui-ci par convention), étaient au petit matin, à chaque fois aussi fraîches que des sirènes. Qui était-elle ? N’avait-elle pas quitté un mari brutal pour se réfugier auprès de moi ? L’avais-je séduite ? S’était-elle entichée de moi au point de se glisser, la veille, dans mon lit.

En une demi-heure le conférencier avait expédié trois ou quatre siècles d’empire ottoman, sacrifié des générations entières de Turcs et moi je n’étais pas capable de savoir qui dormait à côté de moi.

Je décidai de prendre mon petit-déjeuner, même pas, je décidai de foutre le camp. Je n’avais pas l’intention de résoudre ce problème d’une femme belle et nue tombée comme un pétale de rose, chez moi. Apparue sans cause, elle pouvait disparaître pareillement dans un souffle, une idée ou un rayon de soleil. Elle se lèverait, prendrait ses affaires semées qui sait où et disparaîtrait comme disparaît un songe au petit matin, volatil entre des résidus de nuit et des avant-gardes de jour, laissant dans un lit, la forme d’un corps et le parfum d’une femme.

Donc j’allais partir, la belle, dans son lit, ferait ce qu’elle voudrait, je la laissais avec des Turcs qui pour l’heure ne la troublaient guère, j’avais le sentiment en m’éloignant que ma couche était devenue le Bosphore et que les formes devinées sous les draps, avaient des allures de rive asiatique et de voyages lointains.

En regardant le calendrier, je vis que c’était Noël " oh putain, c’est mon cadeau ! ", sursautai-je.

Recouchons-nous, rendormons-nous, me dis-je en me précipitant dans ma chambre, je me la taperai après, bon sang, c’est Noël !

 

Posté le 28/12/2009 - ( 17 )
 CONTE DE NOEL  

 

 

CONTE DE NOËL

 

Je m’étais réveillé avec, à côté de moi, dans mon lit, une femme qui n’était pas la mienne et qui dormait.

J’ouvris à nouveau un œil quelques instants plus tard lorsque les Ottomans s’étaient emparé de Constantinople. Elle dormait toujours.

Même dans la pénombre, j’en étais sûr maintenant, je ne la reconnaissais pas. Lui jetant des regards étouffés, des regards de couette, je me repliai, de crainte de l’effleurer, au bord extrême de mon lit, du côté de mes pantoufles, côté gauche où je tentai de réfléchir pendant que Soliman n’en finissait pas de régner avec magnificence. À la radio le matin, ils diffusent d’incroyables conférences destinées à réveiller les dormeurs ou à endormir les auditeurs, on ne sait pas ! Depuis une semaine on avait droit à un panorama complet de l’empire ottoman, le sort des Turcs, à l’heure présente, m’importait moins que la présence de cette forme allongée si proche, une belle femme, le drap remonté jusqu’au menton, au visage reposé, mi-souriant. J’avais déjà connu quelques matins nauséeux où je ne reconnaissais rien, pas même mes pantoufles auxquelles j’étais pourtant habitué, style babouches, aujourd’hui je me sentais dans un jour ordinaire, cette présence à mes côtés était un phénomène qui ne dépendait pas de mon état mental, ni imaginaire, ni posthume puisque me touchant, je constatai que je vivais.

Je soulevai le drap et le rabaissai aussitôt : nue, elle était nue. Extrêmement. La clarté d’un corps l’emporte toujours sur l’obscurité de la nuit.

Pendant ce temps, trente mille turcs venaient d’aller au tapis, le conférencier s’en étouffait de bonheur, à Lépante, une ligue de catholiques bon teint, rangés sous un oriflamme papal avait envoyé par le fond, pour le principe, des pauvres types attachés à leur galère à qui on avait sans doute promis une croisière en Méditerranée, sans danger, ni tempête. Depuis six siècles qu’on leur tape dessus, les Turcs n’ont encore rien compris, ils persistent à vouloir entrer dans une Europe où personne ne les veut, sauf moi, me disais-je à chaque fois que cette histoire d’adhésion de la Turquie revenait sur le tapis. Mais je comptais si peu et pour tout dire, je m’en foutais, surtout à l’heure présente où la question turque n’était pas mon problème le plus crucial. Puisque je ne reconnaissais pas ma compagne de lit, un doute me vint avec soudaineté, peut-être moi-même, je n’étais pas moi ? J’étais un autre, il n’était pas impossible qu’elle soit elle, et que moi je ne sois pas moi, en d’autres termes l’inconnu dans ce lit n’était pas elle, c’était moi. J’étais chez elle et pas chez moi.

A SUIVRE

Posté le 22/12/2009 - ( 3 )
 UNE LIBIDO DECADENTE  

 

LE GOUT DES ORTEILS

 

JOURNAL D’UN VIEUX FOU

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Avec Le journal d’un vieux fou, Tanizaki explore cette fois la sénilité libidinale, il fait vivre ses propres fantasmes à un riche Japonais, Utsugi Tokusuke, un homme âgé de soixante-quinze ans (le même âge que lui, le roman est écrit en 1961 et Tanizaki est né en 1886), malade, quittant rarement sa chambre qui scrute les femmes avec le même appétit que lui, et qui tient un journal dans lequel il note scrupuleusement ses écarts de santé et ses pensées érotiques. Appétit n’est pas un mot assez fort, les désirs d’Utsugi sont une convoitise exacerbée pour le corps des femmes et en particulier le corps de l’une d’entre elles, Satsuko. Il s’agit même de lubricité, une lubricité d’autant plus littéraire qu’elle est vécue par un vieux, n’a trait qu’au physique et ne s’exerce en grande partie que sous une forme mentale ; elle ne franchit pas le seuil des satisfactions charnelles (des libérations séminales quoi !), se contentant de l’extrémité des choses, si j’ose dire, on comprendra un peu plus loin. Le lecteur, bouche bée, découvre la face inédite et scandaleuse de l’art d’être grand-père, il accuse le coup puis se laisse gagner par la sensualité torve mais efficace qui baigne ce récit.

Dans ses notes quotidiennes, Utsugi se montre d’un égoïsme forcené, le monde qui l’environne se réduit à l’observation de sa maladie, sa famille, femme, enfants n’ont d’existence que par rapport à sa santé et il n’y est question que des soins qu’on lui donne, des médicaments qu’il prend et de leur posologie (on pourrait faire une étude exhaustive, historique et scientifique, de la pharmacopée japonaise au milieu du XXème siècle), mais Tanizaki ne veut pas nous cantonner dans ce carnet de santé certes réaliste mais peu ragoûtant où rien ne nous est épargné de la tension, des rétentions d’urine, des selles du malade, il rajoute un caractère de vieux cochon à son héros pris d’une passion érotomaniaque pour sa propre belle-fille, Satsuko, la femme de son fils (la cochonnerie sauve le récit, elle l’extrait des fonctions physiologiques où le malade risque de se complaire et le lecteur de s’écœurer pour l’élever aux désirs érotiques qui appartiennent aussi au corps mais au corps ludique).

Utsugi, hors sa santé et les désirs qu’il éprouve pour Satsuko, se moque du monde entier. Une des constantes de la littérature de Tanizaki c’est le ricanement, le ricanement envers les autres et envers la vie, la vie ce singulier itinéraire, rigoureusement compté, que l’on peut se contenter d’emprunter, pâle et défait, à l’abri de toute passion, de toute transgression, de toute perversion ou sur lequel, on peut au contraire se jeter, excité, oublieux de toute morale sociale ou familiale, et insoucieux du regard des autres, à la recherche de sensations épicées, vives jusqu’à la vieillesse, si vives qu’elles peuvent tuer.

Satsuko, malgré sa répulsion pour le vieillard vient de temps en temps l’assister. Elle est belle, c’est une ancienne danseuse, et Utsugi, ce vieux bouc, crève de concupiscence pour elle, il la regarde sournoisement lorsqu’elle s’installe dans un fauteuil auprès de lui, il quémande de voir un bout de sa jambe, puis il voudrait déposer un baiser dans son cou, il se livre à une surenchère de gestes qu’il lui supplie de lui accorder, il lui demande ceci, il lui propose cela, bref il est à la recherche de brûlantes privautés mais par dessus tout, il voudrait lui bouffer les doigts de pied, il est comme ça, peut-être serons nous un jour ainsi, nous aussi, affamés de doigts de pied. Là, en l’occurrence, il obtient trois doigts qu’il suce goulûment au bout d’un pied qui lui est tendu par Satsuko à travers les rideaux de la douche. La libido n’est donc pas une ascension mais une dégringolade, une chute, de la tête aux pieds. Jeunes, nous nous intéressons aux traits, aux regards, à la couleur des yeux, à celle des cheveux, adultes, l’essentiel de nos opérations sexuelles (de notre activisme ?) raréfiées en tendresse, s’intéresse au bas-ventre, vieux nous n’en avons plus que pour les pieds. Tanizaki nous avait donné Le goût des orties, il nous propose ici le goût des orteils.

Ces orteils sucés ont coûté une fortune Utsugi. Il est tellement accro aux doigts de pied de Satsuko que celle-ci en arrive à lui croquer trois millions de yens (somme énorme à l’époque) qu’elle consacre à l’achat d’un bijou alors que Utsugi dans une scène précédente vient cyniquement de refuser vingt mille misérables yens à sa propre fille qui les lui réclamait pour des aménagements domestiques.

Utsugi/Tanizaki se livre à d’étonnantes réflexions sur la mort dont il prétend ne pas avoir peur ; c’est une idée qui m’est devenue maintenant assez gaie. Plus loin, il dit : Et mon visage de mort, comment sera-t-il ? Je voudrais être comme je suis maintenant, bien en chair. Que ma bonne mine fasse même des envieux. Un mort qui donne envie, il n’y a que Tanizaki pour inventer ça.

23 juillet : J’écris un journal parce que je m’intéresse à l’acte d’écrire. C’est aussi ça Tanizaki, l’acte d’écrire précède tout et lui fait tout oser : je n’ai pas pour but de le faire lire. Je me demande si l’art d’écrire de Tanizaki, sa folle liberté, ses aveux, ne sont pas justement le résultat de cette idée simple qu’il divulgue ici, je ne serai pas lu, je peux confesser le plus profond de mes pulsions.

Les dernières pages du Journal d’un vieux fou sont délectables (mais qu’est-ce qui n’est pas délectable chez Tanizaki ?), Utsugi, après un accident de santé plus sérieux que d’habitude dont il réchappe rôde dans Kyoto à la recherche d’un lieu pour se faire enterrer tout en dissertant sur l’architecture des tombeaux et l’art d’être enseveli.

J’ai envie comparer de ce pas Le Journal d’un vieux fou au Journal d’un fou de Gogol, de tels fous on rêve de s’enfermer avec eux.

DECOR: UTAGAW HIROSHIGE 1797/1858

 

Posté le 12/12/2009 - ( 2 )
 RESTAU DU COEUR POUR NANTIS  

 

ARRIÈRE-TRAIN

 

COSMOPOLIS

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Cosmopolis est un train bourré de psychologie. On entend le sifflement des rails, on sent dans le coccyx le passage des joints (des joints de dilatation, je veux dire), on a la tête pleine du rythme des essieux, de la fumée dans les yeux et des escarbilles dans les cheveux dès qu’on ouvre la fenêtre (c’est un train à vapeur, on est en 1892), le contrôleur, avec sa casquette sur la tête, ne cesse pas d’aller et venir dans le couloir, il ressemble à Paul Bourget, mon Dieu, c’est lui, c’est Popaul, on se disait aussi, ces relents de conservatisme, ces effluves d’antisémitisme…, il passe et repasse donc devant les compartiments, en jetant un regard appuyé aux dames, on ne sait pas ce qu’il vaut en tant que contrôleur mais en tant que spécialiste de l’adultère, il voit tout, l’urgence des désirs, les obligations de discrétion, les complicités secrètes qu’un regard, un geste, un mot, voulus ou non laissent deviner, il jauge les dangers qui augmentent la fébrilité et l’intensité du plaisir, il condamne, explique, justifie, se révolte, on a le sentiment que rien ne lui échappe, il renifle l’adultère à deux cents mètres et si on lui met une dizaine de femmes sous les yeux, il va aussitôt montrer du doigt laquelle trompe son mari, ce n’est pas si difficile, dit un de mes amis, elles le font toutes, il ne faut quand même pas exagérer, m’insurgé-je, moi infatigable chevalier servant de ces dames (j’ai un faible pour les femmes adultères, je ne sais pas pourquoi, c’est purement mental, purement n’est pas tout à fait le mot, c’est mental disons, c’est sans doute fait de tolérance, de compréhension, de tentations diffuses, d’images projetées, Bourget aussi a un faible pour les femmes adultères, mais lui on sait pourquoi, ça lui fait vendre des livres), et puisque j’y suis, pour effacer le regard injuste et moral que Bourget et mon ami portent sur les femmes, je dirai que les hommes ne sont pas en reste dans cette activité d’infidélité sexuelle et, souvent aussi coupables et toujours plus ignobles que les femmes, ils y ajoutent en plus une extrême lâcheté.

Cosmopolis est donc bourré de psychologie jusqu’à la gueule, pourquoi fait-on ce qu’on fait, aurait-on pu agir autrement, qu’en pense celui-ci, que dira celui-là, et la loi dans tout ça, et la foi, le bon sens, les fidélités, les usages, l’argent, l’amour, le rang social, la patrie, bref on ne cesse de s’interroger, on s’interroge plus qu’on n’agit, on tourne en rond.

Paul Bourget est un écrivain efficace, Cosmopolis est un ouvrage de près de cinq cents pages qu’on lit sans trop de déplaisir, c’est un cocktail de bar de grand hôtel : des adultères donc, un duel, une société pleine aux as, la ville éternelle, le Tibre, les palais, le désœuvrement, des cardinaux par-ci, par là, du thé, des ruines, le Colisée, le forum, des pins parasol, un conjoint qui souffre, un autre qui s’en fout, il faut savoir que dans le monde reluisant de Bourget, les adultères sont des faiblesses que l’on peut corriger en confession, et que n’importe quel directeur de conscience sait transformer en souffrance offerte puis en péché que la rédemption finit par spiritualiser et l’affaire est entendue, en revanche chez le petit personnel, ce sont d’horribles manquements, chez les humbles, on ne couche pas, on se vautre dans les pires cochonneries, c’est comme ça, cela fait partie de la nature des pauvres, ils manquent de classe et pèchent comme des pourceaux.

Avant d’oublier, je voudrais dire ceci, le style de Bourget est d’une extraordinaire platitude, ce n’est pas que ce soit mal écrit, c’est écrit au fil à plomb et à l’équerre de géomètre. Un roman de Bourget est aligné comme du cabernet dans une winery australienne, on se sent étouffé par le manque de désordre.

Cosmopolis est rempli de personnages venus de l’Europe entière, des Polonais, des Anglais, des Allemands, des Juifs, des Français, des Américains, des Italiens, d’où le titre. Ces gens que l’argent ou la caste réunissent, fricotent ensemble et comme ils n’ont pas grand chose à faire, ils finissent par s’intéresser mutuellement à leur cul. Cosmopolis est un G 20 littéraro-mondain où l’on négocie des zones d’influence libellées en unités charnelles.

Le lecteur sent bien qu’on veut lui dire quelque chose au travers de l’exploration de cette société frelatée et par l’entremise de ces individus apatrides, et puis tout à coup, à la fin du livre, Paul Bourget se lâche, et fait dire à un personnage, un vieux con réactionnaire, un Français donc : Ce que je haïssais, ce que je hais en eux, c’est que ces déracinés sont presque toujours des fins de races, les consommateurs d’une hérédité de forces acquises par d’autres, les dilapidateurs d’un bien dont ils abusent sans l’augmenter, plus loin ce même imbécile va ajouter : vos Cosmopolites, eux, ne fondent rien, ne sèment rien, ne fécondent rien. Ils jouissent.

Argent, Foi et Racines, voici la devise de Bourget, à inscrire au fronton de toute son œuvre, comme valeurs qui excluent, il est difficile de trouver mieux. Paul Bourget est un compassionnel de l’opulence, il se révolte toujours lorsque les riches ne deviennent pas de plus en plus riches, il croit que naître riche crée, sous peine de déchoir, une seule obligation celle de mourir plus riche encore. Dans cette richesse, il englobe la religion, la naissance, la patrie, la distance avec les humbles, la séparation des classes, etc., ce type aurait dû fonder en son temps un restaurant du cœur pour nantis, il est toujours en train de regretter qu’ils gaspillent leur fortune, alors que la seule utilité des riches, tout le monde le sait, est l’argent qu’ils dépensent.

Dans Cosmopolis, on fréquente des financiers véreux, surtout lorsqu’ils sont juifs bien entendu, des nobles italiens pleins de morgue, un peintre américain, un écrivain et quelques désœuvrés, on arpente en calèche les rues de Rome, on va chez l’un, chez l’autre, on s’envoie des lettres anonymes, on se jette des regards chargés de sens, de haine, de menaces, de sous-entendus ou de passion, bref on évolue dans un roman. Cosmopolis est un roman qui sent trop le roman.

On finit avec un Debicitrem martyrii fidem qui réjouit fort l’auteur, et qui se traduit par la foi est obligée au martyre.

Merci bien, sans moi, comme martyre je me suis déjà tapé ce livre.

DECOR: Les dessous de cette affaire ont été confiés au peintre hyperréaliste John Kacere  (1920-1999), pour exorciser ce vieux Paul Bourget.

Posté le 6/12/2009 - ( 4 )
 VIEILLE VILLE ESPAGNOLE  

 

NE PAS SE CONTRAINDRE SUR LES DEMOISELLES

ALBERT SAVARUS

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

 

J’ai envie de m’installer à Besançon, à cause du fromage de comté, du vin jaune et de cette abbaye que j’ai découverte un jour, par hasard, Beaume-les Messieurs, au fond d’une reculée du Jura. Et puis aussi à cause de Balzac qui donne pour cadre de son roman Albert Savarus, la ville de Besançon et pour héroïne une demoiselle de Watteville, descendante d’un Watteville, insane aventurier qui, après avoir bourlingué dans toute l’Europe, fait une fin comme propriétaire de l’abbaye de Beaume-les-Messieurs, et qui devait comme moi aimer le fromage de comté, le vin jaune, et les demoiselles même si le nom de son abbaye évoque plutôt des rencontres d’un autre type, d’un autre genre je veux dire, la boucle est bouclée et voilà pourquoi Allah est grand.

Si on me demande un jour pourquoi j’aime les romans, je crois que je répondrai ceci (on me le demande souvent et à chaque fois, j’ai une réponse différente, c’est plutôt bon signe !) : c’est parce que j’y mêle ma vie, par exemple dans chacun des romans de Balzac rajouté à mon palmarès, je retrouve ou réinvente mes goûts, mes découvertes, mes voyages, mes rêves, mes rires, mes vices et je ne sais quoi encore. Ici, par exemple, cette demoiselle de Watteville, dix-huit ans, n’est certes pas à mon goût, sa dot est plus belle qu’elle, d’ailleurs elle en pince pour ce Savarus, jeune avocat tout juste installé à Besançon et en train d’y faire aussitôt des merveilles professionnelles. C’est un Belge, il s’appelle Albert Savaron, il est allé chercher un " de Savarus " dans quelque coin reculé de Wallonie. Albert Savaron de Savarus (avec ce nom, aujourd’hui il aurait pu être secrétaire général de l’ONU, comme Boutros Boutros Galli, bon, je dis n’importe quoi) est logé à côté de l’hôtel particulier des Watteville et bientôt il sera la victime de Rosalie (c’est l’héritière Watteville), caractérielle, manipulatrice et aveuglée par sa passion pour lui, eh bien cette demoiselle de Watteville ne m’intéresse pas.

Elle m’intéresse beaucoup moins en tout cas que son lointain ancêtre. J’ai donc plutôt envie de raconter l’histoire de ce Jean de Watteville, on s’en fout que ce ne soit pas dans le roman, un type né en 1613, sorte de sérial killer mondain, non pathologique, dont Saint-Simon dans ses Mémoires raconte la formidable histoire et que Balzac ne fait qu’évoquer. Voilà quelqu’un qui entre dans la carrière des armes et dont le premier geste consiste à tuer en duel un gentilhomme, il se cache à Paris, se fait capucin, puis chartreux, la Grande Chartreuse, il faut le savoir, est une tombe, pire une boite de sardines où sont alignés des moines, muets aussi mais sans huile, une boite de sardines impossible à ouvrir, la seule aventure chez ces orants contemplatifs, le seul événement sortant de l’ordinaire, c’est le passage de leur cellule à la terre de leur tombeau, mais cela n’arrive qu’une fois dans une vie, le reste du temps on s’y emmerde, Watteville n’échappe pas à l’ennui, il se fait choper par le prieur en faisant le mur, hop ! il le flingue, il traverse les Pyrénées, ne tarde pas à trucider un Grand d’Espagne, fonce alors en Turquie, devient pacha, le Grand Turc lui fait toute confiance, puis épuisé par son harem, je suppose, il trahit les Turcs au profit des Vénitiens, revient en Franche-Comté, officie à nouveau comme ecclésiastique, on lui refile l’abbaye de Beaume, il veut l’évêché de Besançon, c’est trop, abbé ça va, lui dit-on en substance, évêque faut quand même pas déconner, alors il reste à Beaume ayant beaucoup d’équipage, grande chère, une belle meute, grande table et bonne compagnie. Il ne se contraignait pas sur les demoiselles. C’est ça la justice de l’ancien régime, on pend le roturier qui a piqué un morceau de pain, on refile une abbaye et des demoiselles à l’assassin bien né.

Ce " ne pas se contraindre sur les demoiselles " possède une fière allure, c’est du Saint-Simon. Il a le sens de la formule, celui-là, plus que Balzac. Je ne sais plus où j’en suis, l’Onu, le Grand Turc, les chartreux, les demoiselles, les messieurs, le vin jaune, les sardines, je suis en train de faire un grand ragoût, un poulet au vin jaune, sans doute. Dans la lecture il y a quelque chose du ragoût, c’est mijoté, agrémenté, fondu, harmonieux, tu prends, tu laisses, tu sauces avec du pain, tu fais ce que tu veux.

Albert Savarus est doté d’un récit enchâssé grâce auquel le lecteur apprend tout du passé du héros du roman, c’est une nouvelle écrite par Savarus lui-même et parue dans un journal bisontin, elle démarre comme du Henry James, deux amis voyageurs découvrent une silhouette dans une modeste maison au bord d’un lac, l’un d’entre eux va en tomber follement amoureux, mais elle n’est pas libre, les belles femmes sont rarement libres ou alors les fenêtres de tir sont très étroites ( ?), il va consacrer sa vie à faire fortune pour pouvoir la mériter (elle est issue d’une très grande famille italienne, les grandes familles italiennes ont des papes dans leur généalogie, les françaises des croisés et des épiciers), tout en attendant que son mari, âgé et malade, casse sa pipe, va-t-il finir par quitter la place, celui-là, bordel de merde ! Il y a aussi un petit peu de La maison du chat qui pelote, dans cette nouvelle, cette scène par exemple où le héros aperçoit un visage madonesque, derrière les rideaux d’une affaire de tissus en gros.

Bon, tout ça se termine extrêmement mal, puisqu’un des personnages finit à la grande Chartreuse (c’est une manie !) et l’autre, Rosalie de Watteville prend l’explosion d’une chaudière en pleine poire.

Comme je me rends compte que je suis pris d’une irrépressible envie de dire n’importe quoi et que je mets au défi quiconque de comprendre quoique ce soit à Albert Savarus d’après ce que je viens d’en dire, je préfère m’arrêter là.

Non sans avoir rappelé que Balzac, à la page 921 (je voulais citer un numéro de page, page 921, ça fait cossu, il n’y a que la Pléiade ou l’annuaire des téléphones pour atteindre de telles extrémités de pagination) balance une méchanceté sur Sainte-Beuve qu’il appelait Sainte Bévue, il fait dire par un homme politique à un journaliste qui a lancé une Gazette à Besançon : " Soyez aussi dur à digérer que les plus épaisses amplifications de la Revue des Deux Mondes (le journal dans lequel écrivait Sainte-Beuve) et vous serez à peine au ton des Bisontins. Par la même occasion, il se payait aussi Besançon. Il faut dire que La Revue des deux mondes n’était pas en reste qui avait écrit : M. de Balzac a eu d’abord ses temps barbares (références aux contes drôlatiques), il a maintenant son bas-empire.

Il n’en aurait pas fallu plus pour que Watteville prenne Sainte-Beuve par le cou, le secoue durablement jusqu’à ce qu’il s’effondre au sol comme une serpillière humide.

DECOR: VERMEER

Posté le 1/12/2009 - ( 0 )
 
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