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( Tous les articles - février 2007 )
 GUERRE ET PAIX ET VIN  

CESSER DE BOIRE

 

Fatigué de mes déclarations pacifistes, celui-ci me dit :

- Mais mon vieux, l’armée n’est pas une concession à la guerre, c’est au contraire l’instrument qui signifie notre désir de nous y opposer.

Beau sophisme.

Soigne-t-on le mal par le mal ?

J’ai connu un ivrogne qui ne cessait pas d’arrêter de boire.

- Pourquoi te remets-tu chaque fois à boire ? lui dis-je un jour.

- Lorsque je ne bois plus, me dit-il, je n’ai plus la connaissance de ce qui me cause tant de mal, alors je me remets à boire pour mieux comprendre les dangers auxquels je dois échapper.

Nous ne cessons jamais de boire.

Nous faisons la paix pour mieux profiter de la guerre.

 

Décor : De la Fresnaye et Léger

Posté le 26/2/2007 - ( 3 )
 VISIONS DE FEVRIER  

 

DES PAYSAGES ORDONNÉS

 

 

Décor/ Philippe Jaminet

 

 

 

 

 

Posté le 24/2/2007 - ( 3 )
 ERECTION DES STATUES  

HITLER EST UN HOMME SENSIBLE

UN COCKTAIL, DES COCTEAU

Dans son Journal (1942/1945) qui couvre la période d’occupation, Jean Cocteau se laisse dire en juin 42 par Arno Breker, parlant de Hitler : " Vous n’aurez jamais en face de vous un homme aussi sensible ". Arno Breker, ancien élève de Maillol, est le sculpteur fétiche du régime nazi et le confident artistique de Hitler. On lui doit des statues monumentales représentant à merveille la boursouflure et le goût de vespasienne des dignitaires nazis. Lors d’une exposition Breker à Paris, Sacha Guitry dit d’ailleurs d’elles : "  par bonheur, ces personnages ne sont pas en érection sinon on ne pourrait pas circuler ".

Je me moque des affirmations de Breker et si la répartie de Guitry me fait rire, l’opinion de Cocteau ou plutôt sa non opinion me désespère.

Comment un intellectuel de ce calibre qui sait la valeur des mots n’a pas la moindre réaction à chaud devant Arno Breker, ou au moins à froid dans son journal.

Car Cocteau sait bien dans quel champ s’exerce la sensibilité d’Hitler, il ne peut pas ignorer ce qui se passe en Allemagne depuis 1933, le banditisme d’état, la confiscation de la démocratie, la violation de tous les traités, l’antisémitisme, le militarisme, l’emprisonnement des opposants politiques, lui, un homme de cinéma, il a vu aux actualités filmées des images de l’autodafé, de la nuit de cristal, il a sans doute lu Mein kampf. Où donc pourrait se loger la sensibilité d’Hitler ? Dans quel espace ?

A la Libération on a inquiété Cocteau (Sacha Guitry aussi), j’étais tenté de penser que c’était peut-être par jalousie. A la lecture de ce journal, je comprends que le comportement de Cocteau n’était pas innocent. Pour son milieu culturel, les années 40 furent un âge d’or : dîners, soupers après le théâtre, déjeuners chez Maxim’s, fréquentation des autorités allemandes, week-ends à la campagne…Dieu qu’il est bon d’être occupé.

Mais je ne suis pas un juge et ne veux accabler personne, d’ailleurs je n’étais pas là, en revanche je puis quand même stigmatiser l’attitude de Cocteau simplement en la comparant à celle de nombre de ses confrères écrivains pour qui la même période fut synonyme d’expatriation, de déportation, de souffrance et de mort.

Ne serait-ce que pour ceux-là, on peut moralement condamner Cocteau.

Posté le 21/2/2007 - ( 11 )
 RASER LES MURS  

ALLER DANS LE MUR

Lichtenstein : devant le mur

QUAND TU VEUX

 

J’entends cette expression depuis des décennies, me semble-t-il.

Pas un jour sans qu’un politique, une expert financier, un météorologue, un scientifique, un sportif, un artiste, mon boulanger, mon médecin, mon banquier ne m’annonce " on va dans le mur ".

Et je n’y vais jamais.

Et finalement, je le regrette assez, pour eux. Ils semblent prendre tant de plaisir à me le prédire.

Et pour moi aussi.

Lichtenstein : sur le mur

Où donc est ce mur au pied duquel, maçon inexpérimenté, je voudrais me tenir, le toisant, mesurant mon propre savoir-faire à sa hauteur et à sa résistance ?

Y a-t-il une raison pour qu’on veuille à tout prix m’y encastrer ?

Dois-je pour l’instant me contenter de le raser ?

Dois-je le franchir ?

 

John Kacere : derrière le mur

Extrait du " Dictionnaire des lieux communs "

 

 

Posté le 17/2/2007 - ( 4 )
 KNOUT  

UN MODELE DE LA SOCIETE LIBERALE

MAITRE ET SERVITEUR

( ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE )

Vassili Andréitch est un mauvais patron. Comme on en fait aussi aujourd’hui.

Il s’enrichit en spoliant son personnel. Rien de très original.

Il paie ses employés en nature, au bout d’une perche. Maquignon-épicier il leur refile des haridelles au prix de pur-sang et des pommes de terre au prix du caviar. Bref pas besoin de dessin, ce type d’individu court les rues. Parfois même il sert de modèle de réussite à la société libérale.

Vassili Andréitch possède un gros avantage sur les patrons d’aujourd’hui, il est Russe et vit sous les tsars. Alors son personnel la boucle et s’il ne la boucle pas, il goûte au knout (sorte de fouet russe utilisé par les sado-masos et les mauvais patrons).

Pas la peine de rêver, messieurs. Vous ne serez jamais Vassili Andréitch. D’ailleurs ce Vassili est trop grand pour nous.

Car Vassili dispose d’un autre avantage, énorme celui-là, il est le héros d’un récit de Tolstoï.

Et cela en fait un mythe.

Avec son valet de ferme Nikita, Vassili Andréitch est entré dans une grande famille où il croise Roméo, Don Quichotte, Achille, Rastignac, Julien Sorel, la Bovary, Faust et quelques autres.

Lorsque Léon est à la plume tout peut arriver, on le sent, on y croit. Ce type est magique, avec les mêmes mots, la même façon de construire une phrase, il fait mieux que tous ses confrères écrivains. A sa manière, sans efforts particuliers, il plonge son lecteur dans la vie. On ne feuillette pas Maître et serviteur, on marche, on voit, on entend. Le vent, les arbres, les animaux, les hommes sont des réalités.

Vassili et Nikita, on ne les connaissait pas en ouvrant le livre à la page 1219 des Souvenirs et récits de la Pléiade et en le fermant à la page de 1269 (50 pages pour l’auteur de Guerre et Paix et Anna Karénine, ce n’est rien, c’est comme des tapas accompagnées d’un verre de fino, il nous pond ça vite fait sur un comptoir de bar, le petit père Tolstoï), on sait qu’ils ne nous quitteront plus et que cette nuit de glace dans la taïga, restera dans notre souvenir jusqu’à notre mort.

-30° à -40 ° au bas mot et une tempête de vent transforment deux voyageurs égarés, le maître et son serviteur, en statues de glace.

Ils ont refusé de s’abriter chez l’habitant dans le dernier village que leur traîneau a traversé car Vassili était pressé, il devait acheter une forêt et économiser 3000 roubles en arrivant le premier, il craignait de se faire souffler l’affaire. La neige et le vent ont effacé tous les repères. Alors les voilà perdus, en pleine nuit, face à leur mort prévisible, à quelques sagènes ( sagène : un vingtaine de mètres) seulement d’une présence humaine salvatrice.

Face à la mort qui vient, on revoit sa vie, tout romancier sait ça.

Vassili se repasse en continu les affaires qu’il a faites, celles qu’il lui reste à faire, l’argent qu’il a amassé, celui qui risque de lui échapper. Il n’est pas satisfait de mourir. Pas maintenant en tout cas. Ce n’est jamais le moment. Pourtant il ne connaît pas encore son dernier geste.

Nikita, quant à lui considère avec fatalisme son histoire sur terre. Pas si drôle la vie, il a bu, joué, dépensé sans compter, il a épuisé sa femme, sa famille, ses amis, il a été maltraité par son maître ce Vassili Andréitch, alors ailleurs sera peut-être mieux, la miséricorde n’est pas de ce monde.

Voilà, une histoire banale, un simple fait divers, dont la fin bouleversante laisse ahuri, pantois, fier.

Que la littérature est grande lorsqu’elle atteint ces niveaux.

On ne peut s’empêcher de voir derrière l’écriture, la barbe blanche, la haute stature, les idées généreuses, parfois tordues, la pose prophétique, de l’immense bonhomme qui, à ce moment-là, en 1895 est considéré comme le plus grand écrivain vivant et qu’on vient rencontrer du monde entier dans son domaine d’Isnaïa Poliana.

Maître et serviteur, à lire de toute urgence.

 

décor: Jawlenski et Bosch

Posté le 15/2/2007 - ( 4 )
 SCULPTURE (SUITE)  

SCULPTEURS

Il n’y a pas que l’ivresse, hic…

du début à la fin, le vin est une esthétique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo Philippe Jaminet

Posté le 12/2/2007 - ( 9 )
 UN SEUL ART: ECRIRE  

MAILLOL, LE SCULPTEUR MAÇON

 

LEAUTAUD, LE CONCOMBRE DÉMASQUÉ

 

 

Dimanche 7 Août : Été cette après-midi avec Marie Dormoy chez les Maillol, à Marly. A voir le caractère de Mme Maillol, ce doit être encore là un joli tableau de la vie conjugale. Je ne connais pas le passé, mais Marie Dormoy me dit qu’il a été pire que le présent. Lui, actuellement, paraît supporter cela avec résignation, sans répondre. Homme très simple, avec des traits de roublardise et de caractère intéressé, paraît-il. Je ne lui trouve pas grand talent. Ses œuvres sont lourdes, manquent de grâce. Il a encore eu la gentillesse, et devant des gens qui étaient là en visite, dans son atelier, de me remercier de lui avoir fait un jour une petite remarque sur un personnage de femme qu’il était en train de modeler, destiné à personnifier La France, que " c’était un peu mièvre ". Il me l’avait déjà dit à une précédente visite l’année dernière je crois, en me la montrant, comme il a fait aujourd’hui : " Vous aviez raison. C’était un peu mièvre. Vous voyez, j’ai tenu compte de votre observation " Je l’ai fait rire en lui racontant que j’ai effaré des gens, à qui j’ai raconté cela : " Comment ! vous avez osé dire cela à Maillol !… " Le dommage, c’est que cette œuvre, à laquelle il travaille toujours, ne vaut pas mieux aujourd’hui.

Le Journal Littéraire, tome XII

Le redoutable Paul Léautaud faisant une visite de courtoisie en août 1939. Voilà ce que ça donne. Une horreur ! Rien n’y résiste, pas plus Mme Maillol que le travail d’Aristide.

Dire qu’on reçoit sans doute nous aussi de tels visiteurs. Pour moi, par exemple, c’est comme si je les entendais " cet animal nous a fait boire son propre vin, quelle audace " Tous ne peuvent pas être au niveau de Léautaud parce que celui-ci excellait dans le cynisme dévastateur. Paul Valery disait de lui : " Il n’est pas méchant, il est mauvais "

Je vais essayer de sortir de ce mauvais pas Aristide Maillol, originaire de Banyuls, gloire locale en Roussillon. Avec l’aide de… Paul Léautaud.

 

La jeune revue Arts et Idées que dirige M.Lucien Combelle, publie quelques Propos de M.Paul Léautaud. Celui-ci confesse :  " Je n’aime ni la peinture (les peintres ne sont pas loin pour moi des peintres en bâtiment), ni la sculpture (les sculpteurs ne sont pas loin des maçons), ni la musique art qui s’adresse uniquement à l’instinct, au physique, et qui n’est pour moi qu’un bruit à me sauver. Un seul art : écrire "

La Revue Littéraire, tome XII

Ouf on respire, Aristide, n’est-ce pas ?

Disons plutôt que l’artiste revient de loin…même si….

Mais ce Léautaud, quel monstre !

Pour juger sur pièces :

MAILLOL :

3 Nymphes

La douleur

La nuit

Flore

Posté le 8/2/2007 - ( 8 )
 LE POIDS D'UN MOINEAU  

LES OUBLIES

DEBOUCHER YQUEM

Il n’y a aucune honte à être sensible à une étiquette.

En matière de vin, je veux dire, pas en politique.

Si lisant Pétrus, ou Yquem, sur un simple morceau de papier collé sur du verre, on n’est pas saisi de ce petit frémissement de la joue, c’est à désespérer.

Il m’arrive la même chose avec des livres.

Avant de les ouvrir.

La couverture blanche et le liséré bleu qui encadre le titre des Editions de Minuit me donnent des frissons.

Comme lorsque je m’apprête à déboucher une bouteille de Yquem, ce qui ne m’est jamais arrivé.

On peut rêver.

Les oubliés de Christian Gailly est le genre de petit livre qui m’enchante. Il m’émeut et me fait rire en même temps, c’est épatant. C’est une grande fête.

Un roman de Gailly, c’est aussi une sorte de jouet musical, on remonte le mécanisme, une musique cristalline en sort et un plateau de bois très simple, peint en bleu, tourne entraînant dans son mouvement un cheval peint en rouge ou un couple de mariés peints en blanc ou un ours peint en brun. Nos yeux et nos oreilles captivés par ce mouvement, ces personnages stylisés et cette humble musique n’ont plus de place pour autre chose.

Que se passe-t-il ? Qu’est-ce que je bois, fait-on les yeux ronds avec Yquem dans le verre. Que lis-je, se réjouit-on avec Gailly sous le nez.

Le syndrome " coup de pied au derrière ". Qui m’a fait ça ? Pourquoi ?

Gailly casse les phrases en 2 ou 3. Il fait des phrases d’un seul mot, parfois d’un demi-mot. Ce devrait être horripilant, or on se poile.

Un expressionnisme de la modestie fait de quelques riens : une violoncelliste virtuose que le monde a oubliée, deux journalistes plutôt empotés, une voiture, une façon de faire des nouilles, d’accompagner du foie de veau, un accident, de la musique, 140 pages écrites gros, un petit format, un livre qui a le poids d’un moineau.

Et qu’on n’oublie plus.

 

 

décor: livre, bouteilles et Rothko

Posté le 5/2/2007 - ( 17 )
 BACK IN U.S.A.  

LE CRI PLAINTIF DES CLOUS

 

LE LAC SALE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

On entendait le cri plaintif des clous qu’on arrachait " : celle-là, Pierre Benoit n’aurait jamais dû la faire.

Le Lac salé qui nous vaut cette perle commence comme L’Arlésienne, mais à l’envers. Une jeune veuve, Annabel Lee, habitant Salt Lake City (un Salt Lake City à l’exotisme assez artificiel), en 1858, doit quitter cette ville, mais elle ne part jamais et décloue même ses caisses de voyage, d’où le cri plaintif des clous…

On loge chez elle un jeune lieutenant appartenant à un détachement de l’armée américaine, elle devrait en tomber amoureuse, fausse piste ! elle s’éprend d’un pasteur, aumônier militaire de ce même détachement, qui vire mormon. On comprend la suite : polygamie, austérité, jalousie, service conjugal programmé, etc. Il y a un jésuite qui rôde aussi par là (un admirable jésuite bien entendu, on sait que Pierre Benoit est assez calotin), un spécialiste des indiens Utah qui tente de sauver cette Mrs. Annabel, riche, belle mais en fin de compte très bécasse puisqu’elle se recolle avec son polygame de mari. Les victimes sont parfois attachées à leur bourreau, c’est peut-être ce que veut dire l’auteur.

Certains Indiens sont gentils, d’autres plus méchants, c’est en général le caractère des Indiens dans les romans comme dans les films, les esclaves noirs, eux, sont dévoués, larmoyants, naïfs, un brin stupides, comme tous les esclaves noirs, n’est-ce pas ? Ils font penser à ces bonnes dont les bourgeoises françaises du 19ème siècle et même du 20ème, qui les payaient au lance-pierres, vantaient le dévouement illimité. Elles, les bonnes, ne pensaient qu’à foutre le camp. La considération de patrons fesse-mathieux, ça les gonflait un max.

Tout ça est un peu hétéroclite.

Conrad dans Souvenirs personnels dit à peu près ceci  : en littérature, il ne faut pas inventer, il faut seulement imaginer le réel.

Pierre Benoit invente trop et n’imagine pas assez. Ses mormons ressemblent à des mormons comme moi à une locomotive.

Mais bon, grâce à son savoir-faire de romancier on ne lâche pas le livre, après tout n’est-ce pas l’essentiel ?

Le bouquin est partagé en deux, la première partie est assez riante et heureuse, la seconde, très sombre. Comme si Zola succèdait à Barbara Cartland, ça défrise un peu.

Grand succès commercial de ce Pierre Benoit en France au cours de la première partie du 20ème siècle. Il le mérite : c’est à ma connaissance le seul écrivain au monde capable d’arracher des cris d’émotion à des clous.

Mine de rien c’est ma quatrième intervention sur Pierre Benoit.

Préparerais-je une verticale critique de Benoit? Une Benoitissime.

Ah, dernier point et ce n’est pas un détail, en 1858, là-bas aux U.S.A, on ne boit pas que du whisky puisque le Benoit nous sort un vin indigène le Catawba, sorte de mousseux doux, qui n’a pas l’air de brûler l’œsophage. Dès que je découvre dans un roman une nouvelle appellation contrôlée je ne me prends pas pour un clou : je ne me plains pas.

Et je retrouve de bonnes dispositions.

Alors la note sera moins salée que le lac : 11/20

 

Décor: Bacon et Renoir

Posté le 1/2/2007 - ( 33 )
 
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