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( Tous les articles - février 2008 )
 LES MALGRAS SQUATTENT LA TELE  

 

JOUER DU BANJO EN REGARDANT PASSER LES TRAINS

 

 

 

LA VENUS INTERNATIONALE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

PMO est un romancier trois étoiles.

Avec ses ingrédients favoris, l’humour et la cocasserie, il prépare des romans de haute gastronomie. Il se divertit tant à sa propre cuisine qu’entre deux plats il tape avec une louche sur ses casseroles.

Il n’en sort pas un bruit de ferraille mais une musique que le lecteur écoute avec délectation : le style Mac Orlan.

Cet art de camper des personnages, nous le reconnaissons, nous nous souvenons de nos rires étouffés lorsque nous étions gamins et nous moquions d’une vieille parente, d’un individu ridicule ou, par dépit amoureux, d’une jeune fille. Ce bonhomme par exemple, sent sa fortune le pénétrer à chaque pas, par la semelle de ses brodequins, il veut se donner un air si important en traversant son village que sa voiture possédait une trompe qui esquissait à volonté les premières mesures d’une sonnerie de clairon.

La Vénus Internationale, titre étrange et beau, se déguste comme un vin, en faisant attention à tout, couleur, arôme, bouquet, longueur et en acceptant d’être séduits plutôt que d’être convaincus. Deux frères, deux intellectuels, l’un est écrivain, l’autre est peintre, vivent dans un petit bourg où compte surtout la fortune agraire et où l’on se méfie des idées. Ils font la connaissance de Claude une superbe colporteuse (histoire amoureuse à prévoir), elle ressemblait à un jeune et fin croiseur de bataille (un compliment pas facile à lâcher au cours d’un dîner en ville, les femmes acceptent à l’occasion d’être traitées de canons, rarement de navire de guerre). On se rend compte que Claude, la fameuse Vénus internationale, est en fait la propagandiste haut placée d’un pays étranger et qu’elle voyage incognito en France en véhiculant une idéologie nouvelle basée sur les techniques et l’industrie.

C’est un roman complexe hésitant entre allégorie et futurisme, comme souvent chez Mac Orlan. La Vénus Internationale est aussi une œuvre marquée par les lendemains de la grande guerre. La France s’est ruralisée, les paysans enrichis tiennent le haut du pavé, formant une sorte d’agro-archie, tandis qu’à l’Est de l’Europe ce sont plutôt les ouvriers qui ont pris les choses en mains, la modernité marche sur les ailes de la technologie. Pour juger de l’histoire et du regard d’une époque sur son propre temps rien de mieux qu’un roman, cette vision de 1920 était sans doute l’image que l’on pouvait avoir alors de la révolution soviétique et du monde futur.

Mac Orlan, même lorsqu’il veut développer une thèse, ne se livre jamais à de lourdes démonstrations, sa littérature fait des sauts de cabri. Elle s’insère dans un style, des effets et des inventions particulièrement allègres. Son art en impose à la matière, il procure ce plaisir inédit de donner une légèreté physique au livre. Après le croiseur de bataille, voici un oiseau qui chante rappelant un bruit de petite usine à turbines ou bien cette promenade sur un lac dont le mouvement des rames est ainsi rythmé qu’il éveille en chacun les pires romances, et pan pour Lamartine ! ou bien encore ce type qui va toucher de l’argent : avec cette somme sur laquelle j’ai placé tous mes espoirs, j’établirai une cantine en planches le long d’une ligne de chemin de fer et comme je sais un peu me servir d’un banjo, je jouerai " Some sunny day " aux terrassiers marocains du Soissonnais. Comment ne pas rester les mains agrippées au livre, à l’affût de ces trouvailles dont regorge le texte ?

Dans ce monde campagnard rôdent les Malgras, des bandes d’intellectuels rejetés par la société qui sont reçus à coup de fourche partout où ils passent. Universitaires révoqués, hommes de lettres sans éditeur, artistes souvent sans talent parcourent les campagnes, affamés, en meutes, à la recherche d’un peu de chaleur et de nourriture. Le culturel ne paie plus. Et les paysans n’entendent rien à ces choses-là. Parmi ces intellectuels, dit Mac Orlan, se trouvent même quelques curés sans soutane (qui) expiaient dans cette course errante des minutes d’égarements sensuels. Quelques-uns de ces maraudeurs ont fondé le Cirque des poètes maudits. Ce sont les lauréats des grands concours littéraires des années heureuses qui suivirent la guerre. De l’encre, du papier, des salons mondains du boulevard Saint Germain, ils sont passés à la sciure d’un cirque misérable et aux numéros pouilleux de la piste. Installés sur la place du village, ils importunent tout le monde. Finis les prix et les récompenses, ils recueillent plus de coups de pied au derrière que de satisfecit.

Pas la peine de ricaner, chaque époque génère ses Malgras, toujours aussi affamés, et toujours aussi ratés, ils rôdent aujourd’hui, en troupeaux innombrables dans les couloirs de la télévision.

La Vénus Internationale est parue pour la première fois en 1923, le livre (Gallimard) que j’ai entre les mains est une réédition datant de 1966. Pour cette parution nouvelle, Pierre Mac Orlan ajoute un petit avertissement, peut-être voulait-il se faire pardonner une vision noire de la campagne : Les paysans, situés dans des paysages indéfinis, n’existent plus ; leur descendance les a transformés. Réconciliées avec les citadins, ils entrent dans la route tracée par la bicyclette, la moto et, peu à peu, par la voiture automobile. Mais c’est, en premier, l’œuvre de la Télévision qui a changé le décor sentimental de ce reportage romancé.

L’ouvrage est dédié à Gus Bofa. Gus était un copain de Mac Orlan, on s’en serait douté.

Dans ce même volume Gallimard figure un autre roman de Mac Orlan, d’égale importance, je veux parler du nombre de pages, 150 environ, Dinah Miami, à déguster sur le prochain menu.

L’art de Mac Orlan est mijoté de pastiche, de farce, d’humour, d’allégresse, de critique, il est jubilatoire.

Le Mac Orlan est à la littérature ce qu’une sauce aux cornichons est à la gastronomie.

 

Décor: Gus Bofa

Posté le 23/2/2008 - ( 24 )
 8000 PAGES  

UNE QUESTION DE BONNE VOLONTE

 

JULES

27 volumes, chacun 300 pages environ, plus de 8 000 pages.

Ce n’est pas un roman c’est un train de voyageurs au moment des départs en vacances. Il doit bien y avoir un millier de personnages différents dans cette caravane, personnages qui ne font qu’un petit tour, d’autres apparaissent, disparaissent puis réapparaissent 3 bouquins plus tard, mais déjà on ne sait plus qui ils sont, il faut alors revenir en arrière. Pour bien faire il faudrait lire cette œuvre 2 fois, ça correspondrait à éplucher le dictionnaire de A à Z et puis recommencer de Z à A.

C’est intitulé Les hommes de bonne volonté, Dieu sait s’il faut en avoir pour suivre ces hommes-là.

J’attaque le douzième volume. La nuit parfois je me réveille en sueur : Tu n’en es pas encore à la moitié, me dis-je catastrophé. Alors j’avale quelques pages pour garder le rythme, uniquement pour garder le rythme, pour ne pas mourir avant d’avoir fini.

Je me moque un peu avec cette histoire mais Jules Romains c’est le Dieu de la bible, sa progéniture est immense.

Il est aussi Dieu parce que sa création tient le coup. Ça n’a pas vieilli. Il y a des scènes très modernes, des fulgurances, un érotisme souvent stimulant, de l’adultère bourgeois croustillant (je ne donnerai pas les pages, il faut tout lire), et un remarquable tableau de la société et de l’histoire du début du XXème siècle. On démarre aux alentours de l’année 1910 et l’on va au-delà de la grande guerre. Dans un bouquin ou deux, je vais me trouver à Verdun.

Ce Jules Romains est un vrai soufflet de forge, dans des lueurs rougeâtres des histoires étincellent un moment puis s’éteignent tandis que l’air reste chargé d’odeurs de feu et de métal brûlant.

Bon, j’arrête, je me précipite sur ma bibliothèque car je n’ai pas avalé mon quota de pages aujourd’hui.

 

Décor:

Bosch

Twombly

Posté le 19/2/2008 - ( 9 )
 J'AI DEUX AMOURS  

JOSEPHINE BAKER OU LA NUIT CALINE DU RIVESALTAIS PROSPERE

LES JEUX SAUVAGES

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Je ne sais pas ce que je dois penser des Jeux sauvages de Paul Colin. Ce livre a été écrit par trois types différents, un médiocre, un moyen et un assez bon.

Les parties grandiloquentes sont pondues par le médiocre, le moyen s’est coltiné les souvenirs d’enfance et l’assez bon réussit quelques morceaux : des expressions inattendues (à la recherche d’une chambre, le héros tombe sur un hôtel bisexué de La Gare et des Voyageurs réunis. Eh bien ! oui, ça me plait !), des compositions insolites (le personnage d’Yvonne Mahuzier, une gamine délurée, entremetteuse de sa sœur), et des passages parfois surréalistes (deux pages d’un discours consacré à l’asperge, par exemple). Le tout fait un plat composite pas trop indigeste.

Prix Goncourt 1950, quand même ! Mon 19ème, au tableau de chasse, je progresse, je progresse. Ma verticale est une ligne brisée, pour mes lectures je n’ai pas choisi l’ordre chronologique, je fais confiance à l’aléatoire, au random comme dirait mon tuner (intraduisible (note du traducteur)). Parfois l’épaisseur du livre me décide, ou bien le titre, ou le nom de l’auteur ou simplement le résultat de mes emplettes chez des bouquinistes.

Avec Les Jeux sauvages, pour la première fois dans ma traversée des Goncourt, j’ai une difficulté à résoudre.

L’auteur, Paul Colin, n’existe pas.

Ou plutôt celui qui existe ne paraît pas être le bon, ni le moyen, ni le médiocre.

Un Paul Colin, photographe, affichiste, est né à Nancy en 1892, et mort dans la région parisienne en 1985. Dans certaines biographies on lui attribue Les jeux sauvages.

Il se trouve que le Paul Colin de mon livre paru aux éditions de L’imprimerie nationale de Monaco est réputé être né à Sens en 1920. De lui, je ne trouve aucune autre trace. Et aucun des deux, s’il en existe deux, n’a publié autre chose. Un prix Goncourt qui s’arrête d’écrire, c’est du jamais vu. Mieux que Gracq, le type prend le prix, l’argent des ventes et au revoir et merci.

A mon avis je viens de soulever un lièvre.

On nous refait le coup de Romain Gary.

En 1950, chacun des Colin était en âge d’avoir ce prix, Colin de Sens a trente ans, Colin de Nancy, cinquante huit.

Seule, l’édition d’origine, parue chez Gallimard, pourrait me sortir de là.

Je viens d’écrire à Gallimard. Je crains qu’ils ne m’envoient la lettre type : " malgré la qualité incontestable de votre travail, le texte que vous nous avez soumis n’entre pas dans le cadre de nos collections ". Non les gars, je ne vous envoie pas un manuscrit. Toi là, oui toi, c’est une lettre que tu as sous les yeux, je te pose une question, fais gaffe, bon Dieu ! Lis et répond : C’est qui ce Colin ?

En attendant, sans connaître le fin mot de l’histoire, je ne vais pas dire du mal des Jeux sauvages. On ne sait jamais, le roman pourrait être un inédit de Gide ou de Martin du Gard, ou de Jean Paulhan, publié sous un pseudo, quelle gueule j’aurais !

L’épigraphe des Jeux sauvages est alléchante, Léon Bloy : " Dites-vous bien, je vous en supplie que tout n’est qu’apparence, que tout n’est que symbole. Nous sommes des dormants qui crient dans leur sommeil ", 40ème rugissement du féroce Léon. Hélas, le roman ne s’approche jamais des transgressions convulsives de Bloy.

Il est divisé en trois parties : un cahier tenu durant son adolescence par François, le héros, forme la première partie (les émois de jeunesse ruraux et forestiers, les bagarres entre bandes rivales), la deuxième partie narre une jeunesse à Paris (un roman sans jeunesse à Paris aurait-il une chance pour le Goncourt ?), la troisième partie est constituée par le retour à la campagne. Le tout se situe dans un milieu assez favorisé et tourne autour de deux familles. L’une, riche, est profondément enracinée dans sa terre, l’autre, riche aussi, mais plus originale et vagabonde, vient se ressourcer en province.

Moi, c’est Joséphine Baker qui m’intéresse.

J’ai connu à Rivesaltes, un monsieur à la fortune assez ronde, qu’une flatteuse réputation suivit jusqu’à sa mort. Il affirmait avoir passé une nuit avec Joséphine Baker au temps de sa splendeur. J’admirais ce vieux bonhomme, replié alors sur des positions bourgeoises plus conformes aux bonnes mœurs, lorsque je le voyais passer dans les rues de Rivesaltes ou sous les platanes de la promenade, canne à la main, chapeau sur la tête, gilet tendu sur le ventre. Je n’aurais pas éprouvé plus de fierté, me semble-t-il, si mon village avait produit un sportif renommé, un artiste célèbre ou un maréchal. Je tentais d’imaginer l’heureux élu, quarante ou cinquante ans en arrière, légèrement gris, yeux couleur Chablis, un cigare dans le coin de la bouche, une flûte de champagne à la main, la cravate de travers, enlacé par des danseuses emplumées et excellemment fessues.

Il avait couché avec l’Amérique.

Je ne puis séparer Joséphine de ce souvenir.

Ceci n’est pas un intermède ou une digression, je n’ai pas quitté le sujet, comme on serait en droit de le croire.

Paul Colin de Nancy, le photographe et affichiste nous a laissé de très belles photos de Joséphine Baker.

A-t-il écrit Les jeux sauvages ? Je n’en sais rien. Il est l’auteur de ces photos, cela suffit à mon plaisir.

La nuit, je suis Léon Bloy. Dormant érectile, rêvant des Folies Bergères, je crie dans mon sommeil :

" J’ai deux amours les prix Goncourt et Joséphine Baker "

 

 

Décor:

Photos et affiches de Paul Colin 

 

Posté le 15/2/2008 - ( 12 )
 UN SALAUD DE SAINT  

UN GLAND A COCHONS SUR MARNE

LÉON

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Léon BLOY possède une nature schizophrénique : un écrivain de génie s’est introduit avec violence dans le corps d’un détestable humain.

Sur la couverture de ses livres on devrait lire les mots qu’affiche sur ses murs une usine d’armement : " DANGER, EXPLOSIFS ".

Ah ! l’individu.

Inoubliable

Lorsque parfois on cesse de le haïr, on a envie de verser des larmes sur lui, et quand il ne nous fait plus pleurer, alors on rugit de rire.

Ce fauve en cage ne supporte ni qu’on l’admire, ni qu’on le plaigne, ni qu’on le redoute, ni qu’on se moque de lui, une seule chose l’intéresse, mordre.

Ce fondamentaliste ne veut convertir personne, il se confectionne une religion de maniaque où nul ne peut entrer, une religion dévorante utile à ses seules éructations, propre à ses excommunications et à ses envolées mystiques à la Savonarole.

Pourquoi nous hante-t-il ?

Sans doute parce qu’il représente au centuple nos qualités et nos défauts.

Il est comme nous en plus fort, rêvant au sublime et se vautrant dans la méchanceté (parfois l’ignominie) pour tenter de faire le bien.

Il se rêve en prosélyte de Dieu, il est un prosélyte du verbe. Du verbe littéraire.

Sélection d’œuvres : Histoires désobligeantes, (j’y reviendrai sans doute). Le Journal (quelques titres explicites, Le mendiant ingrat, Le seuil de l’Apocalypse, 4 ans de captivité à Cochons sur Marne etc), Belluaires et porchers , Exégèse des lieux communs, Sueurs de sang…etc.

Un salaud de saint !

Comme de nombreux saints, il possède une face érémitique, une face attendrissante et une face révoltante. Les saints ont trois faces, c’est comme ça qu’on les reconnaît.

 

En décor :

1 - Le Christ aux outrages (de son copain de Groux avec lequel Léon va bien entendu se fâcher), tableau que Bloy aimait énormément. Pour ma part, il me fait plus penser à un ragoût de veau qu’à un chef d’œuvre.

2 - La trombine de Léon.

3 - Le bougre, toujours dans la dèche, ne dédaignait pas, malgré ses hurlements à l’encontre des marchands du temple, de faire un peu de publicité, surtout pour le vin. Il n’hésite pas à le mettre sur le compte de sa femme. Il y a toujours une part de lâcheté chez Léon. Ce vin Mariani, c’est autant de liquide qu’il n’aura pas à payer par huissier interposé.

Posté le 11/2/2008 - ( 5 )
 DE MOINS GRANDES ESPERANCES  

LA CAPITALE DE LA BRANDADE

 

PAREILS A DES ENFANTS

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Pareils à des enfants est un roman de Marc Bernard. Porter un nom constitué de deux prénoms est une marque de tendresse pour les autres, on leur offre la possibilité d’être toujours désigné par un prénom. Marc Bernard est un auteur affectueux, il a obtenu, pour son roman, le prix Goncourt en 1942.

Pareils à des enfants est le récit d’une enfance et d’une adolescence, dans les années qui précèdent la grande guerre, c’est un roman initiatique dont l’originalité réside dans l’angle de vue. C’est écrit à hauteur d’enfant. On entre dans ce livre comme dans De grandes espérances. Les adultes vivent à l’étage au-dessus. L’ami de Pipp, le héros de Dickens, était forgeron, ceux de Léonard, le héros de Marc Bernard sont cordonniers. On a le sentiment, au tout début, que la ville de Nîmes n’est peuplée que de cordonniers, en quelques pages on en rencontre quatre ou cinq, peut-être plus. Nîmes, c’est bien connu, n’est pas la capitale de la chaussure, c’est la capitale de la brandade de morue. Une sombre histoire de toile de jute et de terre-neuvas. La renommée gastronomique tient toujours à d’incroyables rapprochements. Blue-jeans et cabillauds embarqués dans un même bateau.

Les cordonniers disparaissent mais le monde des adultes reste toujours à l’étage supérieur. C’est la vision d’un enfant, pas dans le sens de la forme car je n’ai rien à dire du style - ce qui est plutôt une bonne nouvelle, lorsque le style représente la qualité, bonne ou mauvaise, la plus visible d’un roman, ce n’est pas très bon signe - dans le sens d’une distance et d’un regard enfantin sur la vie.

Mon souvenir de Dickens brouille un peu l’histoire. En lisant un roman, il est naturel que l’on soit envahi par un roman plus fort, c’est humain. On ouvre un livre et les lignes d’un autre apparaissent sous vos yeux. La puissance évocatrice, l’humour et la virtuosité du maître anglais sont trop présents, je n’arrive pas à les oublier. Les personnages de Marc Bernard font un peu santons de Provence. Les figures de Dickens, quant à elles, ne sont ni des caricatures ni de parfaites imitations de la nature, ce sont des personnages touchés par l’éternité dès qu’ils naissent sous sa plume.

Dickens est un cinéaste sans camera. Dans le drame, l’aventure, la drôlerie ou la tendresse, avec lui c’est toujours l’allégresse. Peu d’écrivains peuvent porter avec autant de raisons le nom de créateur.

Bien entendu je n’apprends rien à personne en disant que Marc Bernard ne vaut pas Dickens. Chez Marc Bernard les mouvements de la vie sont ressentis comme des mouvements de l’écriture, chez Dickens écriture et vie forment une seule matière.

Mais je ne suis pas ici pour parler de Dickens.

Pareils à des enfants est un joli roman, pas mal fait, même si en refermant le livre, on n’a guère envie d’en ouvrir un autre dans ce style. Un, pas plus, se dit-on. L’enfance en littérature, c’est lassant, c’est une sorte de recette mêlant jusqu’à satiété, bonheur, tragédie, tendresse, insouciance. Lorsqu’on on a dégusté notre propre jeunesse, on trouve la recette des autres moins riche, moins dense. D’ailleurs notre enfance est un moment ennuyeux sur lequel il ne sert à rien de s’appesantir. Si on fait par exemple l’expérience de conter nos premières années à des voisins de table, on s’aperçoit aussitôt qu’ils se mettent en quête de miettes de pain sur la nappe, qu’ils les avalent, qu’ils remuent les morceaux de gras du bord de leur assiette, qu’ils jettent un œil torve sur le vin qu’on leur sert, qu’ils cherchent quelque chose à répondre à une conversation qui se tient à l’autre coin, qu’ils pensent aux jambes de la maîtresse de maison sous la table et qu’on les importune souverainement avec nos souvenirs. On lit sur leurs sourcils : " Quand va-t-il me foutre la paix, ce rasoir ? "

Marc Bernard est aussi un écrivain de la lutte des classes. Il s’aventure à donner une traduction sociale de l’enfance. C’est fait avec assez de délicatesse, mais cela alourdit le propos. La rencontre de l’injustice, de l’argent, de la hiérarchie sociale crée, dans l’univers enfantin, des désirs, de l’envie, des jalousies, des bagarres, rarement une doctrine sociale.

Une satisfaction, une grande, Marc Bernard évite de donner à Nîmes trop de couleur locale, il m’épargne la littérature soupe aux choux et patois. Je lui en suis reconnaissant.

Je lui suis aussi reconnaissant de ce qu’il m’a permis d’avaler mon 18ème Goncourt sans trop de souffrances.

Et je lui dois encore de m’avoir fait repenser à Dickens.

Décor:

Bonnat

Bouguereau

Debré

Gauguin

 

Posté le 7/2/2008 - ( 2 )
 LA BOURBON CAPET NEE HABSBOURG  

ÉTÉTAGE D’UN PHIMOSIS

 

 

MADAME CAPET

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Attiré par le titre, j’ouvre ce fascicule d’une quarantaine de pages appelé La Petite illustration, un supplément réservé aux souscripteurs de l’Illustration, publiant des pièces de théâtre et des romans inédits.

Madame Capet a été donnée au Théâtre Montparnasse en 1938, tous les soirs à 21 H 00 en semaine et le dimanche à 15 H 00. La pièce a été jouée pour la première fois le 21 décembre 1937. Bon, d’accord, ces précisions et ces horaires sont obsolètes, ils ne servent à rien, mais il s’agit de théâtre historique, chaque détail compte. Je me ferais couper la tête pour des détails.

Autre détail : Marcelle-Maurette, l’auteur, a fait de son prénom un nom, peut-être se prénommait-elle aussi Marcelle, Marcelle Marcelle-Maurette. On ne le saura jamais, elle a disparu sur les étagères de l’histoire littéraire. Deux Marcelle pour une seule femme, c’était sans doute trop.

L’œuvre est dédiée à Edouard Champion célèbre éditeur d’ouvrages pour collectionneurs et à Gaston Baty metteur en scène de grande réputation.

Le numéro de téléphone du théâtre Montparnasse, à cette époque, était le Danton 89-90, c’est écrit sur la belle affiche orange qui fait la couverture de ma Petite illustration. Si on avait voulu le faire exprès ! Nom et dates, il ne manque rien… allô, la Révolution !

Séquence historique donc avec cette Madame Capet.

Ces Capet-là bourbonnaient plutôt, mais évidemment leur donner un air roturier était de bonne guerre, d’autant que la Capet-Bourbon était née Habsbourg et devait avoir un patronyme long comme un jour sans pain, archiduchesse, vidamesse, princesse, reine, et tout le saint frusquin. Bon, je ne suis pas là pour faire l’histoire des têtes couronnées, en l’occurrence découronnées, Marcelle Marcelle-Maurette la met en scène pour nous. Plutôt bien d’après les critiques des journaux (seraient-elles là, si on en disait du mal) reproduites à la dernière page, Le Petit parisien, l’Excelsior, le Petit Journal, le Matin. Dernière page qui nous permet d’en apprendre plus sur cette Marcelle-Maurette, poète, journaliste et auteur dramatique, ayant obtenu le Jasmin d’argent à Roubaix, et couronnée par les Jeux floraux de Bretagne, quand je lis Jeux floraux, je vois toujours un Néron, une sorte de harpe à la main (une harpe que l’on peut tenir à la main s’appelle une lyre (note du traducteur)) et une couronne de lauriers dans les cheveux, je ne sais pas pourquoi et quand je lis Roubaix, je pense à la Redoute, je sais pourquoi. A propos ce jasmin d’argent existe-t-il toujours ?

1938, c’était la jeunesse de Marcelle-Maurette, je m’épuise à parler d’elle et je suppose que tout le monde s’en fout comme de sa dernière chemise (ou de sa première), moi-même, hier encore, ne savais pas que cette dame existait. Je continue, Marcelle est née en 1903 et morte en 1972, sa grande époque se situe plutôt après la guerre, la deuxième (je n’en sais rien au juste), où elle écrivit de nombreux scénarios pour le cinéma, avec un penchant pour les reconstitutions historiques.

Madame Capet est formée de trois parties, chacune présentant deux ou trois tableaux, on va de Charybde en Sylla, Versailles, les Tuileries, la Conciergerie. Il y a un monde fou, la distribution comporte 46 personnages avec des comtes, des présidents, des révolutionnaires, du tiers état, du clergé, du petit personnel, Mirabeau, Fouquier-Tinville, et même un monsieur d’Estaing, un amiral, côté noblesse bien entendu, chez les d’Estaing c’est rédhibitoire, ils ont un pied dans une pompe à talon rouge pour parader et, pour bouffer, ils posent l’autre dans du Cantal demi doux. Celui-là en tout cas, témoin à décharge de Marie-Antoinette, y laissera sa tête.

Lorsqu’on s’embarque sur de tels sujets, on se dit, ça va être long. Par bonheur on connaît la fin, par bonheur pour nous, je veux dire.

On connaît aussi le début : ce bon roi, dit XVI, souffre d’un phimosis, un machin qui lui serre le quiqui d’en bas, donc pendant 5 ou 6 ans il ne baise pas l’Autrichienne comme il faut, et même pas du tout, puis les médecins le décongestionnent, il fait des enfants, mais trop tard, la reine entre temps a fait des conneries, le peuple la déteste, et lui, le roi, a bouffé la grenouille, ce qui vaut qu’on lui coupe le quiqui, d’en haut cette fois, et puis ensuite à elle.

Bon, je dis ça sur un ton badin, à coup sûr on me le reprochera. J’éprouve des émotions comme tout le monde, il m’arrive de larmoyer. Pas question pour autant de faire des pléonasmes, l’expressionnisme émotionnel contemporain me flanque la nausée, c’est tout dire !

L’art de la mise en scène est un art volatil. Ainsi je ne peux pas parler de celle de Gaston Baty pour Madame Capet, je ne l’ai pas vue, il reste quelques photos, au verso des couvertures, mais ce sont surtout les costumes que l’on remarque. Je dois corriger, la mise en scène était un art volatil dans le passé, car aujourd’hui on conserve, je suppose, des témoignages filmés des œuvres que l’on joue. En revanche, je peux parler du texte de Marcelle Marcelle-Maurette : sans confiner au génie, c’est un bon travail. Marcelle évite la grandiloquence et le mélo. Bien entendu elle joue sur du velours, l’écrivain qui cabote dans l’histoire n’a pas besoin de se casser la tête pour inventer des situations dramatiques. On me dira que le grand William non plus. Bon, ce n’est pas pareil. D’ailleurs on n’a pas le temps d’étudier l’œuvre comparée de Shakespeare et de Marcelle-Maurette.

Il y a peut-être une leçon à tirer, enfin moi je la tire, on pourrait enseigner l’histoire de cette façon. Au théâtre. Ce ne serait pas si mal.

On se ruinerait en costumes, certes. Quitte à se ruiner, au moins on se poilerait. D’ailleurs pourquoi ne pas jouer cette pièce comme une comédie musicale, c'est très à la mode.

Je sens que je fais grincer des dents à des nostalgiques.

Allez, comme une tragédie musicale !

Au fait une tragédie musicale, n’est-ce pas un opéra ?

Posté le 4/2/2008 - ( 11 )
 LE PACHERENC DE VIC BILH  

LA CONVENTION OBSEQUES

 

 

SANG ET LUMIERES

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Un romancier de terroir pondant des romans de terroir c’est insupportable. Je parle ici du roman terrine qui marche selon une recette de couches successives de patois, de poulaillers, de sabots, de bérets basques et de charrettes en bois, pas de celui qui se respecte à la Giono, Gracq ou Mauriac.

Plus exécrable encore, le romancier cosmopolite et célèbre qui se lance dans l’écriture d’un roman de terroir, c’est pathétique, on pense aussitôt à un aristocrate en train de vider son pot de chambre.

Un romancier de terroir qui écrit un roman sur autre chose que son terroir, c’est réjouissant.

Il existe une expression aussi détestable que celle de roman de terroir, c’est l’expression vin de terroir. Les vins du sud sont en général des vins de terroir (petits bien sûrs) et les Bordeaux et les Bourgogne sont des grands seigneurs, des vins universels. C’est une pensée de snob, bien entendu.

Je ne sais pas pourquoi je dis ça avec, à la main, le livre de Joseph Peyré Sang et lumières. Joseph Peyré n’est pas un romancier de terroir, c’est un romancier tout court. Il est béarnais, et alors ! En quoi le fait d’appartenir à une région qui a du caractère donne le label " écrivain de terroir ". Pourquoi le romancier des champs serait voué au local tandis que le romancier des villes paraderait dans l’universel. Un Catalan, un Savoyard ou un Breton qui écrit devient-il automatiquement un écrivain de terroir ? Qui le décrète ? Faulkner est-il un écrivain de terroir ?

Le terroir de Faulkner, un comté d’Amérique, serait universel et celui de Peyré ne le serait pas, lui qui est constitué par le Béarn, l’Espagne, le désert et les montagnes. Ce n’est déjà pas si mal. C’est même très éclectique. Quelques titres de son œuvre : Guadalquivir, L’escadron blanc, La légende du goumier Saïd, Matterhorn, Mont Everest. On peut être Béarnais et avoir le monde pour terroir.

Sang et lumières, on l’aura compris est posé sur l’étagère Espagne. Sang et lumières est le Goncourt 1935 et pour moi mon 17ème. prix Goncourt lu. J’avance avec des hauts et des bas et je ne suis pas encore épuisé. Ce qui m’épuise en revanche c’est la littérature tauromachique même celle d’Hemingway, trop souvent elle ne joue que sur trois notes, la peur, le courage, le sang et ce rythme ternaire me saoule. Je rêve d’une littérature tauromachique qui me parle de harengs de la Baltique, de caribous et du Ienisseï. Bien entendu ce n’est pas possible et pourquoi donc ? Je n’arrive pas à me faire à ce courage imbécile qui sous tend ce genre de roman.

Je ne suis ni pour, ni contre les corridas, je suis contre les romans qui les utilisent.

Joseph Peyré est un écrivain régional qui situe ses romans dans une autre région que la sienne, il possède une autre qualité, il a écrit un roman tauromachique lisible, ce n’est pas si fréquent. Son terroir c’est aussi le taureau, il est originaire de Vic Bihl, le village aux deux singularités : le Pacherenc (hic) et les courses de taureau. Aussitôt annoncée cette double particularité, je me rends compte que je viens de faire un dérapage incontrôlé, il existe bien dans les Pyrénées un Vic qui s’intéresse au taureau, mais il s’agit de Vic Fezensac et non Vic Bihl.

Grave erreur, je le reconnais. Je ne corrige pas, tant pis. Certaines non corrections parlent mieux que des orthodoxies. Et puis on doit tout de même aimer le bovin dans ce secteur.

J’ai donc apprécié Sang et Lumière, ce qui est un exploit (un exploit pour Joseph Peyré) compte tenu de ma phobie taurine. C’est bien construit, bien écrit et la dramaturgie progresse selon un scénario pas trop conventionnel.

Ricardo Garcia est un torero renommé. Il a vécu des heures glorieuses dans les arènes (sinon que serait-il allé y faire ?), il devrait avoir droit à une retraite heureuse (les retraites sont soit heureuses soit méritées, on ne sait pas trop pourquoi, mais c’est comme ça), il n’a plus le feu sacré, son corps est usé, des soucis matériels l’accablent et catastrophe ! il tombe sur une poule (superbe mais non généreuse) qui ne peut se résoudre à limiter son train de vie. Elle fait des pieds, des mains et du sexe pour que Ricardo retrouve la faena, l’habit de lumière et des finances aussi plantureuses qu’elle. Ce qui devait arriver arrive. De toute façon un torero à la retraite, comptant ses sous et souscrivant à la convention obsèques, cela aurait manqué de romanesque. Le moins que l’on puisse demander à un torero dans un roman de ce style est de toréer, et à un taureau d’encorner.

Dès la première page, on a compris l’intrigue, on conçoit le dénouement, il n’y a guère de surprises, un torero mourant dans son lit, quel intérêt ! mais c’est bien traité, sans grandiloquence ou suremploi du cérémonial, sans la tarte à la crème des effets de lumière, du soleil, du rouge, du sang, du sable même si Joseph Peyré succombe parfois aux poncifs d’une Espagne hautaine, d’Espagnols ombrageux, de taureaux fougueux, de spectateurs sanguinaires, etc, comment pourrait-il y échapper ? Il réussit en revanche à décrire avec véracité le milieu taurin madrilène (je dis véracité, mais je n’en sais rien au juste car je ne connais absolument pas ce milieu, disons que ça sonne juste), sonne juste aussi (ce sonne juste qui, de l’extérieur de la parenthèse, se lie à un sonne juste à l’intérieur, est une novation stylistique) la psychologie de ses héros qui ont chacun leur complexité et il plante bien également, en filigrane, le décor sous jacent d’un pays que les années 30, si lourdes de menaces, vont faire basculer dans le cataclysme de la guerre civile. On parle d’assassinats, de frente popular, de conjurations des droites. Etre capable de traiter cette histoire sans grandiloquence c’est être écrivain. De terroir ou pas.

Un Goncourt non usurpé ce Sang et lumières et des Goncourt pas trop abrutis par les libations de chez Drouant ce 5 décembre 1935 où Van der Meersch et Louis Guilloux avaient obtenu, au 5ème tour, une voix chacun.

 

Décor:

Bacon

Saura

Picasso

Barcelo

 

 

Posté le 1/2/2008 - ( 20 )
 
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