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( Tous les articles - février 2009 )
 UNIVERSELLE ARAGNE  

 

SINON, NON

 

LOUIS XI

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Je ne sais pas si Auguste Bailly est considéré comme un bon historien, j’en doute, un vulgarisateur plutôt, je dis que je m’en moque un peu, il est suffisamment bon écrivain pour que j’aie pris du plaisir à lire son Louis XI.

Importe-t-il qu’un auteur d’ouvrages historiques soit plus historien qu’écrivain, ou vice versa, c’est une question que je me pose mais je me désintéresse de la réponse (sauf à répondre que l’idéal, bien entendu, est d’être à la fois irréprochable historien et génial écrivain), puisque ce qu’il faut, c’est que son lecteur exulte. Qu’on me la baille belle ou moche, l’Histoire restera ce qu’elle est, rien ne la changera, mes émotions de lecture en revanche dépendront de l’art du conteur.

Il m’est arrivé d’ouvrir des livres de grands historiens et, saisi d’un ennui mortel, de les refermer rapidement. Nul ne peut accepter de s’ennuyer en lisant, même si on l’assure de plus de vérité historique dans l’ouvrage qui ennuie que dans celui qui réjouit. Il y a tant de choses à lire, comment pourrait-on consacrer une seule minute à l’ennui ?

Je crois comprendre que Bailly est un historien de second rang, au sens où il inventorie les ouvrages consacrés à tel événement ou à tel personnage dont il veut parler, les lit, en fait la synthèse, dégage une théorie et écrit, c’est en quelque sorte un bibliothécaire fertile. Mais il possède cet art de maintenir un lecteur en éveil d’un bout à l’autre de son ouvrage. C’est là l’essentiel, même si c’est au prix d’un compromis entre l’Histoire et l’histoire qu’il narre. Il a également un estomac d’autruche puisqu’à aucun moment, ou à de rares exceptions, il ne donne dans son livre, publié chez Fayart, dans la collection Les grandes études historiques, les références de ses emprunts, car je ne veux pas croire qu’il a reconstitué à lui tout seul, à partir de documents d’époque, l’histoire du roi Louis XI. D’autant qu’à l’examen de sa bibliographie, on constate que ce type embrasse le monde entier, passant allégrement au-dessus des siècles, pour écrire sur Byzance, Jules César, Mazarin, etc. Impressionnant champ de manœuvres.

Au fond, il me suffit de savoir qu’il ne me raconte pas trop d’histoires dans son Histoire. La recherche historique est une sorte d’entassement de connaissances, de découvertes, de théories, de style (la révolution française serait-elle ce qu’elle est sans Michelet ?), où chacun apporte sa quote-part, certains plus que d’autres et d’une manière plus décisive. Comme on ne m’a rien demandé, je poursuis mon raisonnement au sujet de l’intérêt que j’éprouve dans une histoire bien narrée des faits et des hommes qui font l’histoire, plutôt qu’à l’examen des choses dont l’histoire est faite et auxquelles la recherche contemporaine (dans la lignée de l’école des Annales) semble s’intéresser : tissus du moyen âge, courbes de natalité, prix du blé, taux de change, etc., autant d’observations qui ne m’intéressent aujourd’hui en aucune façon, je ne vois donc pas comment je pourrais y trouver un divertissement au prétexte que c’était il y a longtemps. Il n’y a pas de vérité historique proprement dite, il y a tout au plus des approximations, alors autant qu’elles soient divertissantes à lire. Ce que je pense, à ce moment même, est en train de contredire absolument ce que suis en train d’écrire, puisqu’il ne peut être question de tordre les faits pour enjoliver un récit, ou de faire des seuls grands événements l’origine de toute chose historique, aux historiens de comprendre ce que je veux dire, car moi-même.

Auguste Bailly est un historien autodidacte, il n’est pas arrivé à la littérature par hasard, il est passé par l’Ecole normale supérieure et l’enseignement du latin et du grec, mais il a touché à l’Histoire parce que son éditeur lui a réclamé des ouvrages, et il s’est, ma foi, fort bien acquitté de sa tâche.

Bon, ceci est tout à fait annexe, l’essentiel est la saveur que je trouve au Louis XI de Bailly, je ne l’ai pas lâché. Je n’imaginais pas que dans la lignée dynastique des rois de France qui nous a sans doute valu un pourcentage considérable d’imbéciles (mais l’histoire officielle est bien aimable de minimiser ce fait, sans doute pour éviter de nous alarmer sur les incompétences au pouvoir, hier comme aujourd’hui, comme si on ne s’en doutait pas, comme s’il était logique que des épiciers produisent sans cesse, de générations en générations, des épiciers, des notaires des notaires, des adjudants des adjudants et le suffrage universel des lumières), se trouvait un personnage de la taille du Dauphin Louis, alias XI, sorte d’héritier putschiste, qui aurait facilement étranglé son père, un dénommé Charles VII, qui, à ses yeux, n’était pas à la hauteur de sa tâche (préoccupé qu’il était par des histoires de fesses, mais qui lui jetterait la pierre, d’autant qu’un roi qui fait l’amour ne fait pas la guerre) et n’en finissait pas de lui céder la place, le papa quant à lui étant impressionné par les qualités de son fils mais prodigieusement ennuyé par son indiscipline, ses initiatives, son intelligence, sa vista.

Je me rends compte en lisant ce Louis XI que ce type, dans un mélange étonnant de noirceur et de grandeur, de mesquinerie et de roublardise, de grand destin et de pensées mauvaises est un héros typiquement shakespearien, ténébreux ou fier, rapace ou prodigue, préoccupé de ses seuls intérêts que l’histoire officielle rapproche des intérêts de la France alors qu’ils sont plus sûrement un égoïsme et un orgueil incommensurables ( moi aussi je peux faire de l’histoire).

Quand on décèle un héros shakespearien quelque part, on n’a pas fait un grand pas en avant (qui n’est pas shakespearien ?), on a seulement le sentiment, faux bien entendu, d’avoir bougrement enjolivé son texte.

Cet Auguste Bailly devait être un grincheux bien réac, voici comment il commente le plaisir que prend le dauphine, Marguerite d’Ecosse, passablement abandonnée par le onzième Louis, lorsqu’elle danse  : Marguerite dansait et émerveillait les spectateurs : il s’agissait de danses à figures, qui relevaient vraiment de la chorégraphie, et non, comme nos danses modernes, du trépignement ou de l’accouplement.

A propos d’accouplement, Louis XI voulait se taper un pays qui me tient à cœur, la Catalogne, qu’il convoitait jusqu’à Barcelone, se contentant en fin de compte du Roussillon, qu’on le força à abandonner. " Comment élaborer un régime d’absolutisme tel que le concevait Louis XI sur cette Catalogne si fière de son indépendance, si instinctivement républicaine (on est en 1473, il faudra attendre plus de trois siècles pour que la France adopte l’instinct catalan) et qui ne se soumettait jamais qu’en se réservant ", voilà la conclusion que donne Bailly à l’équipée catalane de Louis XI. Et ma foi, j’ose dire que ça me flatte un peu.

Et encore ne cite-t-il pas, et c’est bien dommage, la fabuleuse formule de loyauté des Catalans vis à vis du Comte de Barcelone, utilisée depuis le XIIème siècle  : " Nous, qui sommes aussi bons que vous, jurons à votre grâce, qui n’êtes pas meilleure que nous, de vous accepter comme roi et seigneur souverain, pourvu que vous respectiez toutes nos lois et libertés ; sinon, non "

 

Décor:

La tête de Louis XI bien connue, je ne sais justement pas de qui elle est.

Les autres illustrations sont de Simon Vouet (1590-1649)

(Art Cyclopedia)

 

 

 

 

Posté le 23/2/2009 - ( 22 )
 PERFIDE ALBION  

 

DICKENS EN AMAZONIE

 

UNE POIGNÉE DE CENDRE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

- Connaissez-vous Evelyn Waugh ?

- Oh, j’ai lu bien peu de choses d’elle.

- Mais, c’est un homme !

Bien fait pour moi ! Exhibant ainsi, et devant tous, ma vanité, moi qui me pique de goûts littéraires, j’aurais dû entendre autour de la table, au moment où on me posa cette question, " Escroc, va ", ainsi que des rires stigmatisant mon ridicule. Rien. On fut discret et compatissant. Je toussotai, bougeai mon derrière sur la chaise, fixai des yeux la nappe, avec ce sentiment d’être devenu une salière ou un poivrier, examinai le niveau de la bouteille de vin, lorsque quelqu’un reprit enfin la conversation en évoquant l’un ou l’autre de nos grands comiques de la politique locale. J’étais, à ce moment-là, et de loin, le plus grand comique local.

Perfide Albion qui vient ruiner ma réputation jusque dans mes repas en ville. Mérité-je ce traitement moi qui voue une grande passion à de nombreux auteurs anglais, Dickens le premier bien entendu, Conrad, Anglais d’adoption mais ô combien désireux de devenir Anglais par tous ses pores de Polonais, Swift, Anglais d’Irlande, mais bon, vu d’ici, c’est pareil et d’ailleurs l’Angleterre est une île et moi aussi, c’est en tout cas ce que j’imaginais être lorsque tous se tournèrent vers moi, une sorte de récif inhospitalier et inabordable, dont les côtes étaient battues, comme par des vagues, par le regard apitoyé des convives.

Comment admettre, damnés îliens, que vous fassiez de George Eliot une femme et d’Evelyn Waugh, un homme. Ah ! les pièges qu’ils nous ont tendus tout au long de l’histoire (je dis ça parce que c’est la doctrine officielle, mais au fond…), à nous pauvres Français, ces maléfiques Anglais. Je suis une victime de Napoléon, remember Trafalgar, je payais pour la vie de leur Nelson.

George Sand était une femme d’accord, mais elle, au moins, fumait le cigare.

Sur le coup, j’avais failli rejeter mon œuf mimosa, moi qui adore les œufs mimosas. Ma passion des œufs mimosas est égale à ma méconnaissance complète d’Evelyn Waugh. Le soir même de cette lamentable affaire dont je rougis encore, rentrant chez moi, je me précipitai sur mes stocks non inventoriés pour découvrir, dans sa livrée populaire 10/18, Une poignée de cendre que je décidais d’ouvrir incontinent (pas la poignée, le livre), afin de tenter, dans l’intimité, une réhabilitation de ma réputation si mise à mal par ma monumentale bévue.

 

Avec ravissement, j’extrayais de la quatrième de couverture de cette Poignée de cendre cette portion de phrase : aristocrate bon ton perdu dans la jungle et condamné à lire à haute voix " Dombey and Son " et " Martin Chuzzlewit ", et dans la préface de 1963 pour la nouvelle édition, cette satané Evelyne (il n’y pas de faute à satané) explique qu’il a écrit en 1933, The man who liked Dickens, un court récit qu’elle (je m’en fous, je fais ce que je veux) rattacha à A Handful of Dust qu’il est, selon moi, absolument anormal de traduire par Une poignée de cendre, puisque s’il l’avait voulu, Evelyn aurait fait de cette Dust, une Ash ou à la limite une Cender, et l’utilisa (ce récit donc) comme conclusion au roman en question : Une poignée de poussière (je suis chez moi, hein !).

The man who liked Dickens, un très bel épisode du roman de Waugh (dit Evelyn), rappelle ce moment de la vie de Dickens où l’écrivain se mit à lire follement, en public, dans d’innombrables déplacements, à travers toute l’Angleterre et même les Etats-Unis, à l’instar d’une rock star, des passages de ses œuvres, tournées triomphales et épuisantes qui lui valurent de mettre en danger sa santé et de la solder définitivement puisque Charles mourut à 58 ans. Hélas, combien de chef-d’œuvres non écrits nous valut cette mort prématurée, comme celle de Balzac d’ailleurs, lui à 51 ans, alors que d’anciens ministres, des généraux, des sportifs, des hommes politiques traînent parfois jusqu’à des cent ans ou même des cent dix, que la reine Victoria mourut à 82 ans après avoir régné soixante trois ans et que moi-même, fort inutilement pour l’humanité, ai dépassé l’age de ces deux génies.

The man who liked Dickens est un mulâtre vivant dans la forêt amazonienne, une sorte de Kurtz d’Au cœur des Ténèbres, (Conrad, outre-tombe, réalise son rêve, il rejoint Dickens par héros interposés) qui, entouré d’Indiens à son service, possède, comme moi, une passion extrême pour Dickens. Cependant, ayant peur des serpents, de l’eau et des forêts, surtout amazoniennes, il ne m’arrivera pas, comme à lui, de recueillir des voyageurs égarés et civilisés, pour leur faire lire à haute voix, jusqu’à ce que mort s’ensuive, tous les romans de Dickens.

En tant que conclusion, ce récit arrive toutefois comme un cheveu sur la soupe, d’ailleurs Evelyn ne s’en défend pas. Dans un roman jusqu’alors consacré, avec pas mal de talent, à un couple de l’aristocratie anglaise (château, chasse à courre, serviteurs, clubs à Londres, etc.) dont la Lady, fatigué du Lord, s’éprend d’un bon à rien londonien faisant ainsi tout partir en quenouille, ce voyage en Amazonie du Lord, devenu explorateur, fait assez surajouté. Si surajouté que Waugh nous colle une deuxième fin, normale celle-là. Mais à ce compte-là pourquoi ne pas nous faire deux débuts et trois milieux. Faut choisir, hein mon gars, c’est fromage ou dessert.

La quatrième de couverture parle de l’humour d’Evelyn qui ne m’a pas personnellement convaincu, l’humour n’est jamais cuisiné à l’avance, c’est un ton, c’est le liant de la sauce, une sorte de préparation naturelle (un don d’artiste) qui donne au plat sa dominante gustative. Le type poursuit ainsi : c’est un monument d’irrévérence et d’iconoclastie comme on n’en rencontre pas deux par siècle . Il y a un peu de ça, mais le deux par siècle est évidemment hors de toute proportion, la critique est en effet sévère au point de friser parfois la caricature, on peut alors éprouver le sentiment de lire un manuel critique de l’aristocratie anglaise entre les deux guerres. Lorsqu’il existe une quelconque intention dans un roman autre que celle d’animer des personnages au sein d’événements ordinaires ou extraordinaires, le plaisir du lecteur s'en trouve atténué puisqu’il sent que l’auteur lui demande de ne pas rester simple spectateur mais de s’instaurer juge ou complice, pas de ça, se dit-il.

Je crois que je viens de faire payer à Evelyn le prix de mon humiliation. Désolé Waugh, mais je lirai autre chose de vous, c’est promis.

Car Une poignée de cendre est tout de même très plaisant à lire.

 

Le décor est l'oeuvre d'un peintre anglais Jack Vettriano né en 1953

(Art Cyclopedia)

 

 

 

 

Posté le 20/2/2009 - ( 4 )
 LE TISSERAND PLUMÉ  

 

PAMPA ANGLAISE

SILAS MARNER

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

 

George Eliot est un homme comme George Sand, elle s’intéresse aussi à la campagne mais anglaise plutôt, la description qu’elle en fait me rappelle ces grandes crèches animées (un peu bricolées souvent) où l’on voit, autour de la scène d’origine, des métiers mus par un mouvement mécanique répétitif, le charron tape sur une roue, le boulanger sort son pain, le tisserand pédale sur son métier, le berger lève son bâton tandis que, sur un rail circulaire, un chien tourne autour de lui. Derrière la scène, un incroyable attirail d’engrenages, de roues de vélo, de chaînes, de petits moteurs électriques fait bouger tout ça d’une manière fragile et brinquebalante. Gamin, j’imaginais qu’en changeant un engrenage ou en intervertissant un branchement, l’âne cesserait ses hi-han pour faire du pain, la porteuse d’eau balancerait des seaux d’eau à la figure du restaurateur qui donnerait des coups de pied au cul du curé du village tandis qu’accoudé au comptoir du bistro, Joseph, utilisant sa liberté de ne point être encore saint, se mettrait à picoler sévère, ainsi un simple changement de sens ou de rouage pourrait bouleverser l’ordre immuable d’une société campagnarde.

Je me souviens de ça, après avoir lu Silas Marner, mais c’est un souvenir incongru, car la description de la vie d’un village par George Eliot n’est ni fragile, ni bricolée, ni mécanique, elle est au contraire d’un réalisme adéquat pour sortir le lecteur de sa propre vie et le plonger dans la curiosité palpitante d’un monde que quelqu’un invente pour lui. La communauté villageoise de Raveloe, le coin de l’Angleterre où George Eliot place son roman, ressemble, j’imagine, à nombre de communautés anglaises. Il y a le petit nobliau de service, à moitié ruiné, dont les fils, de gros imbéciles, boivent et traquent le jupon, on y rencontre un juge pontifiant qui réside au bourg voisin, il y a des riches et des pauvres, des vieilles filles, des jeunes, à marier, des types qui, pipe à la bouche, devisent au pub du coin, un bedeau, etc., tout ce petit monde bouge dans une représentation parfaitement vitale, au gré de l’amour, des jalousies, des envies, des haines, des désirs, des suspicions, rouages cachés du manège animé. Et le mécanique de cette histoire, ce sont les résonances des événements qui ont quelque chose de coordonné et de simultané comme les pièces d’un moteur, ainsi retombé-je sur cette fameuse crèche animée que je redoutais de ne pouvoir rattacher à mon commentaire.

Aujourd’hui, en littérature, le rural a été faisandé par le roman de terroir qui est au roman ce que le merlot industriel de la pampa argentine est au vin. Oui, bon, je m’en fous, je dis ce que je veux. Je n’ai pas l’intention de me faire des amis, ni dans la pampa, ni dans le commerce des vins, ni dans le roman de terroir, pas même dans la littérature.

À propos de ni , de pampa et de littérature :

Ni les attraits des plus aimables argentines

Ni les courses à cheval dans la pampa

N’ont le pouvoir de distraire de son spleen

Le Consul général de France à La Plata !

J’aime les performances, je me rends compte que je viens d’en faire une, unique au monde sans doute, en établissant une correspondance entre J. M. Levet et George Eliot, je n’en suis pas spécialement fier, mais le fait est là.

Dans ce petit monde de Raveloe, on a un jour piqué le trésor du tisserand Silas Marner, dont la seule réjouissance consistait tous les soirs, à la fin de son travail, à le compter, le recompter et à faire tinter ses guinées, puisque je suppose que les guinées tintent.

Evénement minuscule mais qui bouleverse le petit village dont tous les habitants se mettent à mener leur enquête.

Quelques-uns de ces limiers sont délicieux grâce à la plume joliment drôle de George Eliot, Mme Winthrop par exemple, Dolly pour son mari : Il paraissait surprenant que Ben Winthrop, qui aimait son pot de bière et ses bons mots, s’accordât si bien avec Dolly ; mais elle acceptait les plaisanteries et la jovialité de son mari aussi patiemment que tout autre chose. (On sent que George a dû en connaître de ces balourds picolant). Elle se disait que les hommes étaient toujours ainsi, quoi qu’on fasse, et, à ses yeux, les personnes du sexe fort étaient des créatures qu’il a plu au ciel de rendre naturellement ennuyeuses, comme les taureaux et les dindons. N’est-ce pas bien vu ça ? À vous couper l’envie d’être jovial et d’enfiler des demis.

Madame Winthrop apporte à Silas Marner des gâteaux au saindoux qui ont mieux réussi que d’habitude, non pour l’assassiner mais pour le réconforter. Pauvre type, il a déjà perdu son or et on lui inflige une pâtisserie au saindoux. Scène cruelle qui rendrait anglophobe tout amoureux des îles britanniques.

Pas moi, je me trouve bien dans cette Angleterre du XIXème siècle, je suis confortable, c’est souvent la première impression que l’on éprouve en lisant un roman anglais, ce sentiment d’un confort, d’un art de vivre dans un cocon, comment se fait-il que ce petit pays si attentif à ses aises, aux petits bonheurs de rien du tout, à l’ordonnancement douillet des choses domestiques, ne cesse de se confronter, en particulier au long de ce XIXème siècle, à l’expansionnisme, à la noire industrie, à l’héroïsme, aux tempêtes en mer, au commerce international, au pudding, à l’impérialisme. Même si l’auteur ne les dépeint pas, on sait qu’aux fenêtres, il y a de petits rideaux à carrés noirs et blancs, qu’un ruisseau calme serpente dans la ville sous des marronniers, qu’en été on se promène sur ses bords, sous des ombrelles quand, par miracle, il fait beau (concession commerciale au cliché concernant la météo anglaise), que dans les maisons cela sent le thé et le bonbon acidulé, que le bois craque dans la cheminée, et que dehors, les nuits d’hiver, on entend le vent qui pousse des cris en anglais, tandis que le soleil jamais ne se couche.

Très vite on comprend que Silas Marner n’est pas une simple histoire policière, que c’est un roman beaucoup plus riche et complexe que ce que le début nous laissait croire, qu’il s’élève progressivement à de belles altitudes, alors nous rendons grâces à la littérature pour cette façon qu’elle a parfois de nous saisir à l’improviste et de nous porter, ahuri et le souffle coupé, vers des sommets où le bonheur ne rencontre plus guère de concurrence

Silas Marner est un bon livre, aussi suis-je obligé, pour le futur, de prévoir la lecture de Middlemarch, le grand roman de George. C’est le genre d’obligation que je m’impose avec une grande détermination.

George Eliot est presque l’exacte contemporaine de Charles Dickens, elle ne possède pas l’incroyable pouvoir de procréation de celui-ci mais, ne se laissant pas emporter par l’humour ou cette sorte d’optimisme naturel propre à Charles, elle est plus raisonnable dans son étude psychologique, la complexité de ses personnages, la cohérence de son intrigue.

Elle me plait.

George, je t’aime.

Vive l’Angleterre !

 

Au pinceau: l'Anglais Lord Frédéric Leighton (1830-1896)

Art Cyclopédia

 

Posté le 17/2/2009 - ( 4 )
 B & B  

 

AMOURS D’ÉPONGES

 

ANDROMÈDE ET LE MONSTRE

 

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Andromède et le monstre est une histoire d’amour entre une éponge naturelle et une éponge artificielle. Tant qu’il y a de l’eau, ça va.

Or de l’eau, justement, il n’y en a pas tant que ça, ah ! oui, un peu quand même, de l’eau douce, puisque l’action se passe au bord du lac de Nantua, plus réputé toutefois pour les quenelles que pour les éponges.

Une fois de plus c’est Henry Bordeaux qui est le deus ex machina de cette histoire écrite en 1928, à qui il mêle, dans une dédicace, ce pauvre Pierre Benoit qui est déjà responsable et presque coupable des siennes (d’histoires), comme quoi lui, Pierre Benoit, serait venu le voir, au Maupas (la propriété des Bordeaux du côté de Cognin, en Savoie), un matin de l’automne dernier, en 1927 donc, qu’il pleuvait des hallebardes (l’automne dut être pluvieux en Savoie cette année-là, ce qui est tout de même une information, la première du livre, en fait, mais il y en aura d’autres ; un ouvrage monumental reste à faire, la météo passée d’après les souvenirs, les mémoires, les journaux et les romans, une météo littéraro-spatio-temporelle), que personne ne s’en était aperçu, tant Benoit les avait promenés sous les soleils d’Asie, d’Afrique et même d’Australie (quel hâbleur ce Pierrot !), alors que lui, Bordeaux donc, écrivait cette douloureuse Andromède, douloureuse pour nous, oui, (dans la bouche d’Henry Bordeaux ce " écrire dans la douleur " est-ce un cliché ? non, non, n’est-ce pas ! cela veut simplement dire qu’il était capable d’écrire malgré ses cors au pied, ses rhumatismes et sa préoccupante aérophagie) et que le soir, après le départ de Benoit, il n’y eut plus une seule cigarette, ce qui est finalement une seconde information, Benoit fumait comme un pompier ou alors Bordeaux était très regardant sur les cigarettes qu’il proposait à ses invités.

Voilà tout ce qu’on peut dire d’Andromède et le monstre.

Bon, allez, je ne veux pas être mesquin, je vais en faire plus.

Nantua est une jolie bourgade au bord d’un lac qui ne fait pas parler d’elle et bénéficie d’une démographie non galopante puisqu’elle avait un peu moins de trois mille habitants en 1793 et un peu plus de trois mille aujourd’hui, elle possède en outre une belle église (mais on s’en serait douté) et un natif célèbre et sonore, ex nantuatien, en la personne de Jean-Louis Aubert, chanteur du feu groupe Téléphone (renseignements Wikipedia ; Wikipedia même les stars y ont droit).

Andromède, quant à elle, est une personne de la mythologie grecque et je ne comprends absolument rien à son histoire sauf qu’on y rencontre une Méduse Gorgone, ce qui prouve bien, avec les éponges, que l’on se situe dans un roman aquatique.

Un roman qui prend l’eau.

Allez, j’en rajoute encore un peu.

L’intrigue d’Andromède et le monstre est l’histoire de cette jeune fille, Andrée, qui vit avec son vieux et acariâtre père, général en retraite, dont le portrait est, ma foi, assez bien réussi (il y a peu de volaillers ou de mécaniciens auto parmi les héros de Bordeaux), dans une belle propriété, Le Rattier, sur les bords du lac de Nantua, qui aime un jeune homme (riche et promis aux plus hautes fonctions diplomatiques, c’est mieux) du voisinage mais qui est possédée, fascinée et consommée, à son corps défendant, par son professeur de sculpture, un nommé Sauveterre. Henry Bordeaux nous avait déjà fait le coup de la possession dans Le Fantôme de la rue Michel-Ange, mais celui-ci se contentait de faire tourner les tables tandis que celui-là, doté de testicules extrêmement éblouissants, fait tourner les têtes et attise les bas instincts ( ce bas-là dépendant de l’endroit où on se place) et notamment ceux d’Andrée qui ne l’aime pas mais l’a dans la peau comme on dirait aujourd’hui. Le jeune homme riche tente d’exorciser Andrée en lui promettant de l’épouser et en provoquant une rencontre à trois avec le faune. Raté, mais c’est surtout la scène qui est ratée et c’est hélas la seule qui aurait pu être intéressante.

Je note que le héros n’aime pas Jean-Jacques Rousseau (nous sommes dans des parages hantés par Jean-Jacques et François de Sales, Bordeaux préfère ce dernier, on s’en serait douté), ce qui me fout un coup, moi qui l’aime, mais que pouvait-on attendre d’un contre-révolutionnaire comme Henry Bordeaux. Je note aussi que ce même héros (il s’appelle Gérard d’Ancy, il aurait dû faire des confitures ou des yaourts avec ce nom) est tout de même hésitant quant à son mariage avec Andrée, la possédée : Et se fût-elle libérée de Sauveterre, n’en demeurait-elle pas marquée de ce fer rouge des passions dont l’empreinte est indélébile ? Elle n’était plus intacte… Ah, le pucelage de nos femmes, si tu savais, Henry, de nos jours, dans quel état on doit choisir nos épouses, touchées et retouchées et nullement intactes, et les maris alors, eux aussi en lambeaux sexuels, complètement indélébiles, ah ! le monde n’est pas beau, tu sais, avec ces passions qui le mangent et le dérangent.

Il y a de temps en temps un peu de lyrisme pastoral lorsque pleure Andrée. Elle avait pleuré et ses yeux en étaient rafraîchis, comme une prairie après une averse. Quelques mousserons aussi peut-être.

Troisième information délivrée par Andrée, celle-là me touche un peu plus, elle évoque une Marie Bashkirtseff qui serait de nouveau à la mode en ces années 1920. Marie Bashkirtseff est peintre, sculpteur, elle est morte très jeune à 26 ans, en 1884, ayant laissé un Journal dont on dit le plus grand bien, et pas seulement Henry Bordeaux. Je me promets de m’intéresser à Marie.

Comme quoi il suffit de lire l’écrivain Henry Bordeaux pour avoir envie d’en lire un autre.

Comment je me représente lorsque je suis en train de lire ce Bordeaux-là ? Quelqu’un, me semble-t-il, vient de me poser cette question. Pourquoi lire des auteurs que je n’aime pas, crois-je entendre ? Je n’aime pas : qui sait ? Mais puisqu’on veut le savoir, je me trouve devant Henry Bordeaux, comme devant un porte-jarretelles, fasciné tout d’abord, puis déphasé, les collants sont passés par là, et enfin catastrophé lorsque je lève les yeux vers celle à qui il appartient.

Je ne pourrais pas en dire plus.

Décor: Gustave Doré

Art Cyclopedia

Photo: Vue du lac de Nantua

 

Posté le 13/2/2009 - ( 9 )
 TU PARLES, CHARLES  

 

LA NUIT OÙ DICKENS RENCONTRA BALZAC

 

DOMBEY & FILS (2)

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Dans son introduction à Dombey & Fils, dans la Pléiade, Pierre Leyris dit qu’après avoir lu, en feuilleton (envoyé à Londres à partir de Paris où Dickens avait élu domicile le temps de rédiger quelques chapitres), l’épisode de la mort de Paul Dombey, l’Angleterre fut en deuil, et Dickens, de son côté, écrivait à une correspondante, Miss Coutts : " Entre nous, Paul est mort. Il s’en est allé vendredi soir vers dix heures, et comme je n’avais plus d’espoir de dormir après cela, je suis sorti et j’ai marché dans Paris jusqu’à l’heure du petit-déjeuner le lendemain matin ".

On pourrait rapprocher cette phrase de celle d’Oscar Wilde : " La mort de Lucien de Rubempré est le plus grand drame de ma vie ".

La mort des héros littéraires est affligeante car à l’inverse des humains, ils ne cessent pas de mourir.

Je ne peux jamais parler de Dickens sans penser à Balzac et vice-versa. Existera-t-il un jour, un autre siècle, dans l’histoire de l’humanité capable d’aligner deux romanciers d’un tel calibre.

J’ai marché dans Paris : qu’allait donc faire Dickens dans la nuit de la ville ? Tenter de se redonner des forces après la mort de Paul Dombey qui lui avait demandé tant d’efforts ? Rechercher une chair accueillante pour oublier un peu les âmes de papier qui, sous sa plume, naissent au forceps et meurent dans la douleur. Les universitaires penchés sur cette douce nuit (sur quoi ne se pencheraient-ils pas ?) ont émis les hypothèses les plus diverses et les plus vraisemblables. Ils sont pourtant loin de la vérité, moi seul sais, intuitivement, car la vérité est toujours romanesque.

Dans ce Paris de 1848, rôdant au travers des rues, Charles Dickens s’était tout simplement mis à la recherche d’Honoré de Balzac.

Qu’il rencontra.

Je suis capable d’en rapporter la scène. Elle eut lieu devant le 102, boulevard Haussmann. J’en suis d’autant plus capable que le propre d’un écrivain est d’être, dans la vie, incommensurablement inférieur à ce qu’il écrit. On se demande même si certains ne sont pas inférieurs à tout être humain normalement constitué. De cette faiblesse, je tire ma force, et les deux dont je parle ici, Balzac et Dickens, étaient d’autant plus inférieurs que leur œuvre est géante et géniale. En voici le récit, banal (eh bien oui !).

- Tiens, Charles, vous ici ?

- Je vous cherchais, Honoré.

Dès le début de ce dialogue, on comprend bien que je suis tout à fait à la hauteur.

- Que vous arrive-t-il ?

- Le petit Paul est mort !

- Ah ! merde alors !

- Mais, vous-même, Honoré, n’aviez-vous pas perdu un être cher dans des circonstances identiques ?

- Tu l’as dit, Charles, je n’y pensais plus : Lucien Chardon.

- Chardon ?

- Oui, Chardon quoi !

- Mais Rubempré ?

- Tu parles, Charles, quelle blague, Rubempré était le pseudo de Lucien Chardon.

Balzac prend Dickens par le bras, et continue :

- Charles, nos héros nous épuisent, ils nous laissent sans forces, stupides, hébétés, incapables d’expliquer ce que nous avons fait, ni même de comprendre ou de saisir le début d’une raison de notre travail, pas même le début, vous pouvez me croire Charles. De quoi sommes-nous faits ? Que nous arrive-t-il ? Pourquoi ? Faut-il que nous ayons pris goût à la souffrance pour rajouter des douleurs virtuelles à nos propres douleurs et à celles de l’humanité ! Seul nous reste, je parle sous votre contrôle, Charles, seul nous reste ce désir non réfréné, lancinant, torturant, de créer d’autres personnages, toujours plus de personnages. Nous sommes des machines, Charles, de simples machines, nous sommes cons et productifs comme des machines.

Ils traversent la place de la Trinité. Pas un bistrot ouvert et moi qui ne sais déjà plus que leur faire dire. Mais c’est normal aussi, ces types mettent tout dans leurs livres, dans la vie, ils sont nuls, archi nuls, pour la vie nous sommes bien meilleurs qu’eux, nous pourrions en faire des slogans, à mettre sur nos t-shirts, " En tant qu’homme je suis supérieur à Dickens " ou bien " Je vaux largement Balzac " et nous balader ainsi, sur la plage, au restau, dans la banque, au musée, partout, je vais essayer, tiens.

 

Bon le climat. Je vais enfoncer Londres.

- Je sais pourquoi vous êtes à Paris, dit Honoré en faisant des moulinets avec sa canne à pommeau d’argent.

- Pourquoi donc, fait Dickens, en redressant son haut de forme.

- Hé, hé, le temps, le temps, foutu temps à Londres, n’est-ce pas, ricane Honoré.

- Oh, vous savez ce n’est guère mieux ici, rétorque Charles.

Lorsque deux écrivains se rencontrent ça se gâte aussitôt, pour un oui ou pour un non. Alors Balzac qui n’est pas un mauvais bougre :

- Puis-je vous offrir un café, mon café est réputé vous savez. A propos, vous n’auriez pas un million de livres à me prêter ? Je suis un peu gêné. L’affaire de quelques jours. Pour vous Charles, ce n’est rien, car ça marche, dit-on, ça marche bien, hein, les Anglais crachent au bassinet pour acheter votre prose, veinard, va !

- Un million de livres, my God, comme vous y allez Honoré. Ah ! si vous saviez, les impôts, la reine Victoria, vous avez vu le calibre, et l’empire colonial, comment on le finance hein, un empire colonial sur lequel le soleil jamais ne se couche, et puis les femmes, temps difficiles, temps difficiles…

- Cet argent, Charles, puis-je y compter tout de même.

- Mais vous-même, Honoré, possédez une belle réputation, l’argent ne doit pas manquer…

- Réputation n’est pas argent, Charles, et puis, grandeur et décadence comme disait César, ah, oui, les femmes, Charles, comme en France, les femmes n’est-ce pas ? Je suis obligé de chercher une fille de l’Est, une Polonaise, ici, elles sont hors de prix.

- Ah les femmes, ne m’en parlez pas, fait Charles.

- Justement, en attendant le million de livres, si vous avez quatre sous, j’ai une bonne adresse où nous pourrions peut-être finir la nuit.

Et dans cette nuit qui s’avançait, oubliant Paul Dombey et Lucien de Rubempré, deux silhouettes de dos, s’y enfonçaient (dans la nuit, n’est-ce pas) à la recherche d’un nouveau sujet pour donner de la chair à leur œuvre.

J’ai un peu honte de ce que je viens de faire.

Dombey & Fils, c’est si impressionnant.

Bah ! après tout, c’est peut-être le moins étonnant des mystères d’une œuvre d’art de susciter aussi d’imbéciles admirations.

Décor :Thomas Rowlandson (Anglais 1756-1827), oui, je sais, les illustrations n'ont qu'une correspondance assez lointaine avec le texte, mais je n’ai pas pu résister.

(Art Cyclopedia)

Posté le 9/2/2009 - ( 10 )
 LES GONCOURT A L'HOSTO  

 

COMBAT INÉGAL 

CHARLES DICKENS : 18/20

JULES ET EDMOND DE GONCOURT : 8/20

 

SŒUR PHILOMÈNE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

 

Les frères Goncourt ne sont pas réputés pour leur sens de l’humour mais lorsqu’ils écrivent Sœur Philomène, ils nous plongent carrément dans le lugubre.

La salle est haute et vaste. Elle est longue et se prolonge dans une ombre où elle s’enfonce sans finir. L’incipit pourrait être le plan d’un film misérabiliste, il n’y manque, ouie à travers la fenêtre, que la rengaine triste d’un piano mécanique placé, en bas, au coin de la rue. Entre le titre et le lieu on comprend qu’on ne va pas rigoler. L’air est tiède, d’une tiédeur moite. Il est chargé d’une odeur fade, d’un goût écœurant de cérat échauffé et de graine de lin bouilli. Ça continue. Mazette, l’ambiance ! Et les illustrations à la Bernard Buffet (dans cette édition sur deux colonnes et foncièrement verdâtre de la Modern-Bibliothèque, chez Arthème Fayard)  efflanquées et noires, qui figurent à chaque page ne sont pas de nature à nous réconforter : des lits d’hôpital, des malades, des sœurs en prière, des sœurs en promenade, des sœurs en pleurs, des sœurs dans l’exercice de leurs fonctions soignantes, tout semble destiné à nous enfoncer dans une tristesse compacte et désespérante.

À la lecture de Sœur Philomène, on se sent tomber.

Sauf en matière artistique ou littéraire où ils sont très affûtés, les Goncourt n’ont pas un sens critique très développé, ils décrivent ici avec minutie un hôpital sous le second empire, mais à aucun moment ne s’inquiètent de l’état misérable dans lequel on maintient les malades. Après tout y avait-il de quoi se révolter, je veux dire y avait-il de quoi se révolter hier plus qu’aujourd’hui, ne sommes-nous pas, à quelques détails près, assez satisfaits de nos services de santé actuels alors qu’à l’aune de ce qu’ils seront dans cents ans, ils constituent sans doute une manière de soigner très moyenâgeuse. Bon, il n’empêche, les Goncourt sont toujours furieux des atteintes à l’ordre établi tandis qu’ils acceptent assez facilement les piètres conditions que l’on fait aux humbles en matière de santé autant d’ailleurs que dans d’autres matières.

Jules et Edmond ne projettent pas de se livrer à une peinture critique de la société, il s’en foutent un peu, ils sont voyeurs, pas humanistes, ils sont modernes aussi mais se contentent d’innover en extrayant le roman français du cadre lénifiant traditionnel dans lequel il s’embourbait pour l’insérer dans quelque chose de plus rude ou de moins décent. Ils se veulent naturalistes mais à la différence de Zola ne s’intéressent pas aux effets du milieu sur les hommes, ils se préoccupent seulement de conduire une intrigue sentimentale en sauvegardant le caractère esthétique et le style léché du roman. Obnubilés par l’art et le savoir-faire, ils n’accèdent pas, par la force de leur plume, comme les grands romanciers de leur temps qui conjuguent style et vision, à une peinture réaliste et prenante des hommes et de la société, leur histoire ne prend chair et vie qu’à de rares moments. Ils sont si éloignés de Flaubert et de Maupassant et de quelques autres cependant ils surpassent de beaucoup nombre de pâles écrivains à succès, ce sont des pré-expressionnistes mondains.

Zola fouille la société à pleine mains, en rugissant, sans dégoût, eux le font avec des pincettes : Ce qu’ils avaient d’appétits et d’instincts semblait trempé dans le fumier de l’écurie, les eaux grasses de l’évier, les eaux sales de la chambre. Les vices qu’ils avaient amassés à la table des maîtres en les servant, s’étaient corrompus en eux, ainsi que se pourrit à l’office la desserte d’une orgie. Emile ne manquait pas de mots durs contre les patrons et les puissants, avec Jules et Edmond, qui les fréquentent avec respect, ce sont plutôt les inférieurs qui trinquent.

Cette pauvre Sœur Philomène a quitté les servitudes de la domesticité humiliante pour entrer dans celles d’un ordre religieux et, pour bien se persuader de son attirance innée pour le malheur, elle se frotte à lui quotidiennement dans l’enceinte douloureuse de l’hôpital. Orpheline et pauvre, les lumières de la vie ne pouvaient guère l’éclairer, celles de la sainteté et de son appel suffiraient-elles à la rassasier ?

Non, la vie a plus de ressources que la sainteté, sœur Philomène se met à éprouver de tendres sentiments pour un interne de son service.

Bien entendu ça ne marche pas, la tristesse est entêtée, retour en force de la sainteté et comme la religion est revancharde et singulièrement masochiste, la sœur, exaltée, se résout à souffrir plus : Honteuse et épouvantée d’elle-même, détestant sa faiblesse et cet attachement où elle ne voyait que le péché, elle avait choisi elle-même sa pénitence. Elle n’avait point parlé, elle n’avait rien confié à son confesseur ; elle n’avait point demandé à changer de salle ; elle s’était imposé de rester, de se repentir, de souffrir, et d’expier là où elle avait aimé, là où elle aimait. Elle avait résolu de demeurer dans la tentation journalière de la présence de cet homme, pour avoir plus de douleur à se vaincre, pour punir à tout moment et sans miséricorde ses sens et son âme par la torture incessante des remords et des sollicitations de ses désirs.

Lorsque le lecteur finit Sœur Philomène, il a le cœur en lambeaux, dirait Paul Bourget, une sœur qui se torture dans une salle commune d’hôpital, parmi les cris de douleurs, les sanies, les malades, les morts, c’est pire que l’examen dans le journal du matin des ravages de la crise financière et de l’asphyxie lente mais inéluctable des banques. Au fond, par rapport à la lecture de Sœur Philomène, une crise économique c’est plutôt rassurant.

Ce roman est paru en 1861, je lis en même temps un roman anglais, presque contemporain, de Dickens, Dombey & Fils sorti en 1848. Quel secours d’optimisme vital, il m’apporte celui-là ! Pourtant le monde de Dickens est loin d’être gai, mais quelle grâce, quelle légèreté, quel humour même dans les choses graves et quelle justesse dans la critique sociale. Bon, il ne viendrait à l’idée de personne ( à moi non plus, c’est pourtant ce que je viens de faire) de comparer les talents de romancier de Dickens à ceux des Goncourt. Cette digression était donc inutile. Sauf qu’il n’est jamais inutile de parler de Dickens, on peut passer sa vie à parler de Dickens. D’ailleurs les Goncourt ont leur Journal, pour se racheter littérairement, et pour faire parler d’eux d’une manière récurrente (je rêvais d’employer ce récurrent si récurrent dans les conversations modernes), ils ont inventé, pour notre bonheur ou parfois notre sidération, le prix qui porte leur nom.

Dans les ouvrages à deux mains se pose toujours l’éternelle question : qui écrit quoi ? Quel est le partage des tâches ? Qui pose les points, qui distribue les virgules, qui a des idées, qui n’en a pas, qui rédige ? Qui ? Quoi ? Comment ?

Sur ce point ma curiosité n’est jamais satisfaite, que je lise, les frères Tharaud, Erckmann-chatrian, Gault et Millau, ou que j’emprunte un ascenseur Roux et Combaluzier, je ne saurai jamais comment fonctionnent les couples .

Décor: Caillebotte.

La photo: Maison des Frères Goncourt, du côté de la porte d'Auteuil, 67, Bd de Montmorency (dans le même état que l'académie du même nom?)

Posté le 4/2/2009 - ( 13 )
 PENDRE UN MOINEAU  

 

GOMBROWICZ OU L’ART DU ROMAN NON TEMPÉRÉ

 

COSMOS

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos.

En guise de préface à Cosmos, Witold Gombrowicz donne des extraits de son Journal des années 62 et 63, où il notait quelques réflexions au sujet du roman qu’il était alors en train d’écrire. Ce qu’est-ce qu’un roman policier ? et cette histoire d’organiser le chaos ne sont pas inutiles, loin de là, à la compréhension de ce livre. Cosmos est le premier roman de Gombrowicz que je lis, c’est même le premier livre de lui que j’ouvre et je suis estomaqué par la liberté et la loufoquerie qui s’en dégagent. Sortir secoué d’un roman est la meilleure chose qui puisse arriver à un lecteur, même si la secousse le laisse ahuri et perplexe.

Le but de Gombrowicz, à travers Cosmos, consiste, en effet, à extraire un roman du sein du chaos, il ne s’agit pas d’arriver à reproduire une réalité du monde par l’entremise de l’écriture, il est question de se saisir de perceptions disparates et de tenter d’en faire un roman.

Ce que je viens de dire serait encore trop simple pour Gombrowicz car cet écrivain est un loustic, un artificier, un écrivain du désordre, il prétend organiser le chaos mais son projet est de nous y enfoncer avec lui.

 

Saisir des événements au sein d’un chaos c’est capter des sensations et en faire le récit suppose de découvrir des relations entre des objets, des actions, des événements, des caractères, fragments de vie recollés par tout romancier normal en une réalité harmonieuse ou au moins cohérente, possédant un début, une fin et une continuité logique. Gombrowicz procède, semble-t-il, de la même façon, mais sa reconstitution est aléatoire et son but est de faire de ce cheminement erratique le roman proprement dit, le lecteur étant impliqué dans ce processus de création, comme si se reconstituait sous ses yeux une céramique ancienne, une sorte de puzzle auquel, grâce à quelques morceaux récupérés çà et là, on donne une forme en tentant de retrouver ou d’inventer l’anecdote qui la sous tend. À certains moments on surprend Gombrowicz en train d’enfoncer de force, en tapant, en pestant comme un enfant, une pièce de puzzle dans un emplacement qui n’est pas le sien, qu’est-ce qu’il fait, se dit-on, ça ne marchera pas, il le sait bien, pourquoi procède-t-il ainsi et il tape, tape, et à d’autres moments dans un grand rire, le même Gombrowicz balance toutes les pièces, avec l’air de dire, à vous maintenant, allez-y puisque vous êtes si forts.

Deux étudiants polonais, Fuchs et le narrateur, qui se prénomme Witold (quelle coïncidence !), quittent Varsovie en quête d’un séjour temporaire à la campagne. On ne sait guère pourquoi ils partent, on ne sait même pas s’ils sont de vrais amis, d’ailleurs l’auteur s’en fout un peu, il ne tient pas à savoir d’où ils viennent, d’autant que s’agissant de lui, il sait parfaitement d’où il vient. Une famille assez caricaturale les prend en pension : Léon Wojtys, un retraité de la banque, une tête de courge, une tête de gnome dont la calvitie, rehaussée par l’éclat sarcastique d’un binocle, envahissait la table, sa femme dite Bouboule, bourgeoise grosse et ronde, leur fille Léna, plutôt séduisante, son mari Lucien plutôt imbécile et une Catherette parente éloignée jouant ici un rôle de servante.

Voilà pour la distribution.

Pour l’action, on dispose de ce qui suit :

Le premier élément déclencheur est un moineau pendu à un fil de fer, à proximité de la maison des Wojtys, le deuxième élément est la bouche comme trop fendue d’un côté de Catherette puis, au fur et à mesure du récit, d’autres éléments s’ajoutent à la manière d’indices dans un roman policier, Gombrowicz s’attachant à corser la difficulté : la main de Léna, un cendrier, une théière, un chat, bref n’importe quoi, allez donc faire un roman avec ça, dit Gombrowicz en rigolant et s’enfermant dans son piège, eh bien ! justement c’est ce qui m’amuse, je parsème mon récit de fragments normaux ou insolites et tente de les relier entre eux, moi Witold, je vais essayer de tirer quelque chose de ça, et peu importe si cela tient avec des bouts de ficelle, c’est ainsi que s’écrit un roman, peu importe son accomplissement, d’ailleurs rien n’est accompli dans la vie, suivez-moi, on verra bien, que risque-t-on après tout ?

Très vite on s’aperçoit que Gombrowicz n’a aucune intention de mettre fin au chaos, il a plutôt envie d’en rajouter, d’ailleurs créer n’est-ce pas, sous prétexte d’un ordre, rajouter du chaos au monde, alors il y va, fonce, se déchaîne, invente ce qu’il peut trouver de plus loufoque, de plus absurde, cela tient comme ces machines de Tinguely, construites de bric et de broc, avec ce qui lui tombait sous la main, qui n’ont aucune utilité, qui font un certain bruit, sont mues par des mouvements sans but, c’est suffisant pour faire une œuvre : par exemple, ce pauvre Wojtys qui est un fou pur, s’exprime parfois, à coups de Tri Li Li ou d’autres fois à coup de " berg " auquel cas ça peut donner ceci :

Il dit alors :

- Berg

Je répondis :

- Berg

- Bemberguement du bemberg dans le berg ! s’écria-t-il, sur quoi je m’écriai :

- Bemberguement du bemberg dans le berg !

Il se calma complètement et l’on n’entendit plus rien, moi je pensai le moineau Léna le bout de bois Léna le chat la bouche le miel la lèvre déviée le mur la motte la raie le doigt Lucien les buissons il pend ils pendent la bouche Léna ici là-bas la théière le chat la clôture le bout de bois la route Lucien le prêtre le mur le chat le bout de bois le moineau le chat Lucien il pend le bout de bois il pend le moineau il pend Lucien le chat je vais pendre.

Voilà, qu’est-ce que je disais, ça secoue non ? Quelques morceaux de bravoure sont jetés ça et là : Bouboule tape à coups sourds sur une souche, Witold étrangle un chat par hasard, Lucien se pend, tout ceci forme un joyeux bordel dont il ne sortira rien et d’ailleurs à quoi bon ordonner le chaos, ordonnons-nous dans la vie tout ce qui nous est extérieur, relions-nous un sourire à je ne sais pas moi, une paire de pantoufles par exemple, ou une poêle à frire, ou un bidet, ou un type qui tombe d’un vélo, ou une musique sortant d’une fenêtre, cela existe ensemble mais cela ne forme pas nécessairement une histoire, ordonner ces événements ôterait de l'inattendu au monde, et le roman est du pur inattendu, l’ordre nous consume, le chaos nous met en mouvement.

Gombrowicz avec un matériau disparate essaie de construire quelque chose, puis le déconstruit, puis construit autre chose, et par son génie, ce constructivisme absurde finit par faire un roman.

La leçon de Cosmos ? Il n’y a pas de leçon, Gombrowicz s’amuse, certaines scènes sont désopilantes, il procède par accumulations ou juxtapositions, et son style possède quelques ressemblances avec la manière de Thomas Bernhard, autre grand amuseur loufoque.

À la fin on pense, mais que voulait-il dire ? Trop tard, lui, Witold, alors que l’on en est encore à se poser des questions est déjà retourné à Varsovie, chez son père. Aujourd’hui à déjeuner, on a mangé de la poule au riz. C’est la dernière phrase du roman. Vous voyez bien qu’il s’en fout.

Désormais j’ai très envie de lire Ferdydurke, considéré comme son livre majeur, car cette ahurissement-là, seule la littérature le permet et Gombrowicz est un grand maître de l’art ahurissant.

 

Décor: Jean ARP

Art Cyclopedia

Posté le 1/2/2009 - ( 3 )
 
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