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LA BOVARY DE PAUL BOURGET

UN CRIME D’AMOUR
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Allez hop, un Bourget pour se passer les nerfs, Un crime d’amour, écrit en 1886, très exactement d’octobre 1885 à janvier 1886. Bourget, j’ai déjà dû le dire, est le spécialiste de l’adultère à fonction éducative. Dès qu’il voit une femme mariée il lui fait tromper son mari et puis il la punit ou il la rachète pour que cela serve de leçon.
Dans les romans de Bourget, on n’a rien d’autre à faire que tromper son mari, ou sa femme. S’il s’agit de femmes infidèles, elles sont riches, elles ont du personnel, on les habille, on les déshabille (là, pour l’instant ce sont les femmes de chambre qui le font, n’est-ce pas ?), elles lisent des livres à la con, au coin de la cheminée, elles s’ennuient, elles rêvassent, ont un enfant ou deux dont elles se moquent, leur mari travaille beaucoup, il n’a pas trop le temps de, alors passe un type plutôt désœuvré, ça fera l’affaire, allons-y, il passe à la casserole.

Amant chez Bourget n’est pas un si mauvais emploi, on a les meilleurs morceaux, le mari est soit trop occupé ou trop riche, ici dans Un Crime d’Amour, il paraît plutôt trop con, sa femme se fait sauter dans son boudoir, elle le congédie du lit conjugal, définitivement, prétextant une migraine chronique, et lui ce balourd se demande si elle le trompe. Un brave type donc qui convient bien pour un roman, un genre Charles Bovary.
En sus du trio femme, mari, amant, il y a aussi chez Bourget un quatrième personnage, qui est une trinité : le bon Dieu, ce qui porte à six la distribution, on est ultra catholique, ici. N’y croyait-il pas encore ou Bourget l’a-t-il oublié ? Dans Un crime d’amour, rien pas un souffle de spiritualité, Dieu est mort, il manque un peu car la dimension du péché est importante dans l’adultère. La faute sans péché, c’est nib, pour le romancier en tout cas et pour le lecteur aussi, ça manque de bouquet, c’est comme un civet de lièvre sans vin et sans lièvre.
Cette Emma qui s’appelle Hélène, issue de Bourget non de Flaubert, s’ennuie à la maison, son Alfred de mari est mathématicien, alors bon ! Par bonheur le meilleur ami d’Alfred passe souvent la distraire à la maison, il s’appelle Armand. Notons les différences de nom, Alfred Chazel et Armand de Querne, on comprend tout de suite que la partie est inégale, l’un va y passer, on devine qui. Au baptême le sort d’Alfred était déjà joué. Pour enfoncer le clou, Alfred est laid et pauvre (c’est Hélène, sa femme, qui lui a apporté une dot permettant de vivre tous deux dans l’aisance) et Armand est beau et riche.
Il n’y a pas photo.

Armand prend son rôle de boute-en-train de madame au pied de la lettre, Hélène y passe.
Ce bon Paul Bourget a tout de même du talent pour dépeindre d’une manière riche les tourments de la chair et de l’adultère sans froisser le moindre jupon, sans que soit oublié la moindre culotte dans la garçonnière d’Armand, sans découvrir la moindre parcelle de chair, sans que le lecteur ne sente le moindre parfum de femme, et sans qu’une seule seconde il ne se sente gagné par l’ennui. Bourget sait aiguiser l’appétit. Les fantasmes de ce bonhomme devaient faire peur à voir. C’est un peu du Zola désossé ou décharné, mais c’est bandant quand même. Aiguiser l’appétit au fond, c’est le projet essentiel d’un roman et c’est la première nécessité d’un romancier.
Dans Un crime d’amour, Bourget choisit de sauver Hélène, il lui fait longer le précipice, le lecteur pense un moment qu’après avoir été abandonnée par Armand, elle va se vautrer par dépit dans tous les lits de la société mondaine et finir comme Emma en bavant du poison, elle s’arrête au bord.
Elle pleure beaucoup, elle se sauve pour sauver son fils, et sauvant son fils elle sauve son mari puisque le mal de tête chronique va même disparaître.

J’ai noté les titres des chapitres :
Avant la faute
Impuissance d’aimer
Premier rendez-vous
Commencement de réveil
Une douleur d’honnête homme
Le Mari et l’Amant
L’Amant et la Maîtresse
Le Vertige
De profundis clamavi
Un remords
Lueur d’aube
Tout un programme !
Ce qui suit n’a rien à voir ou assez peu de chose. Une fois n’est pas coutume, la littérature peut enrichir un homme, parfois même celui qui la dessert. Ce sacré Bourget habitait (en vacances, je veux dire, car il avait aussi un domicile parisien) une villa de style palladien Le Plantier, à Costebelle , près d’Hyères. Le style palladien c’est un machin à colonnes, un peu présomptueux au XIXème siècle, qu’importe, cette villa est aujourd’hui classée, on comprend le luxe.
Les lieux peuvent changer les hommes.
Parfois je m’amuse à intervertir les demeures des romanciers. Ainsi je m’interroge aujourd’hui sur le fait de savoir ce qui se serait passé pour la littérature si Bourget et Bloy avaient échangé leur lieu de résidence. Leur œuvre eut-elle été la même ?
Léon Bloy, pétant dans la soie, et recevant à Hyères les célébrités de son temps et Paul Bourget, à Cochons sur Marne, tirant le diable par la queue en quémandant des aumônes. Un sujet de roman ?

GALERIE/ ENJOLRAS 1857/1945 |
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ADDICTION POSITIVE

LE SOLEIL DE MINUIT
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Certains auteurs nous collent une addiction négative, dans cette catégorie figurent entre autres Bourget, Bordeaux, mes habituels souffre douleurs qui me le rendent bien tandis que pour certains écrivains plus rares, je parle des seconds couteaux, n’est-ce pas, on finit par avoir une accoutumance positive. Je peux citer ici Pierre Benoit.
L’accoutumance positive ne marche pas pour les premières gâchettes, les Balzac, Stendhal, Proust, Dickens, Conrad, les Tolstoï et quelques autres, pour eux c’est une histoire de chair, ils s’incrustent dans notre chair, la bousculent, la remuent, l'émeuvent et n’en sortent plus, c’est la stratégie du coucou, ils habitent chez leur lecteur et celui-ci ne peut plus les chasser, ils se greffent en nous. Certains livres sont des transplantations d’organes et leurs auteurs des intrus bienvenus.
Pour le second couteau Pierre Benoit, que je traitais de haut il n’y a pas si longtemps, je suis désormais victime d’une addiction favorable. Pour avoir un point de comparaison, une addiction favorable c’est par exemple ne plus pouvoir se passer de vin de grenache noir.

Je viens de lire Le soleil de Minuit, et la première chose qui me vient à l’esprit c’est que Pierrot ne s’est pas foulé, c’est son treizième roman depuis les triomphaux Koenigsmark et l’Atlantide, son savoir faire s’est affirmé, dès lors il torche ses oeuvres entre deux verres, deux voyages et deux bonnes femmes, puisqu’on dit qu’il aimait tout ça. Là, c’était en 1926, les bonnes femmes devaient être plus exigeantes avec son corps, pas avec sa plume, quoique sa plume, enfin bref, alors il est allé plus vite, il a pondu un roman comme d’autres font de la confiture d’abricots, ce n’est qu’une image.
Voici donc ce que j’appelle une addiction favorable, l’auteur en question a du talent, il le gaspille, et son livre reste malgré tout lisible. Ainsi de ce Soleil de minuit, on pourrait dire, en continuant de filer la métaphore, que Pierre Benoit nous colle un grenache noir, léger et pâle comme un matin de juin alors qu’on s’attend à un vin, corsé, noir comme un schiste de Cases de Pène, et fort comme le bourreau de Béthune. Mais on le boit, c’est du grenache.

Il y a toujours matière avec lui, l’héroïne s’appelle Armide, depuis longtemps déjà on sait que le prénom des héroïnes de Benoit commence toujours par un A, il y en a des bonnes et des mauvaises, je veux parler de leur cœur, de leur compassion et de leurs sentiments, et il y a des moches et des belles, je parle de leur visage, de leurs seins et de leurs fesses. Armide se range parmi les mauvaises belles, très dangereuse la mauvaise belle, je ne sais pas si ça existe au masculin " un beau mauvais ", je n’en connais pas, je veux dire en littérature, il y a des beaux stupides (ce sont des sortes de grands cons si on veut), il y a des laids gentils (on aurait tendance à les appeler des pauvres cons), puis des beaux normaux, parfois des laids normaux, ou même anormaux, tiens je me demande où j’accepterais de me ranger si on me demandait de me classer, mais suis-je con, je ne suis pas un héros de roman.
Armide, son sort est réglé, c’est une belle méchante. Et, on comprend très vite que le héros, plutôt un laid besogneux, va tomber entre ses pattes. Ce qu’il !
J’ai presque fini. L’affaire se passe en Mandchourie au temps de l’occupation japonaise. Non pas tout à fait au temps de l’occupation. Après 1905 et la guerre russo-japonaise, la puissance dominante en Mandchourie, fut le Japon, il occupait sans que ça se voit, en respectant les bonnes manières. Quelques années plus tard, il ne se contenta plus de dominer, il s’installa comme un malotru sanguinaire. Ici nous sommes en 1926, pas encore dans la phase d’occupation, dans une ville de Mandchourie qui s’appelle Moukden, où des Français (que foutaient-ils là bas ?) cohabitaient avec des Japonais, des Russes, des Chinois, et des entraîneuses qui officiaient dans la boite de nuit portant justement le nom de Soleil de Minuit.

Un des Français, un ingénieur, normal, le laid besogneux donc, ayant laissé femme et enfants en France, les aimant et travaillant à l’étranger pour subvenir à leurs besoins reconnaît dans cette boite de nuit, une fille, Armide celle qui a ruiné sa vie quelques années auparavant en l’entraînant, par passion pour elle, dans le jeu et la boisson, rencontre tragique en Russie, juste après la guerre de 14/18, au temps des guerres contre-révolutionnaires menées par les armées blanches. Il se met à raconter cette histoire pleine de fureur, de sang et de sexe, à un des ses amis de jeunesse qu’il vient de rencontrer à Moukden.
Voilà donc le truc bâclé par Pierre Benoit, qui abuse de ces romans construits autour d’une confession centrale, une sorte d’aveu désespéré lui permettant de faire monter l’intérêt d’une manière un peu factice.
Mais comme il a du talent, ça fonctionne.
Et moi, j’ai le sentiment d’avoir bâclé le compte rendu. Egalité donc.

GALERIE: Georges GROSZ |
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| JUPONS PAS ASSEZ SOULEVES |
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LES FEMMES VERTUEUSES, QUELLE PLAIE !
(ET LES HOMMES, ALORS)

UNE DOUBLE FAMILLE
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Le premier récit du second recueil de la Comédie humaine qui en compte treize, qui en compte elle-même douze, je me demande si je ne suis pas obscur dès la première phrase, oui sans doute, je recommence, de ce deuxième volume de la Pléiade j’extrais le premier des treize récits, dans cette édition de la Comédie humaine où les douze livres qui la composent sont serrés et drus comme la pelouse de Hyde park, en référence à Dickens que j’ai toujours envie d’invoquer lorsque je parle de Balzac deux de mes plus grandes passions littéraires avec Conrad, ce récit donc, le premier du deuxième, bon merde !
Balzac voulait appeler ce petit roman La femme vertueuse, ses éditeurs ont préféré Une double famille.
Granville, le héros, a épousé Angélique Bontems, parce que c’est une belle fille, et parce qu’elle est riche, ce sont deux très bonnes raisons au fond, lui, jeune magistrat en devenir et plein d’ambition voit dans cette union, une manière de stabilité économique et sentimentale. Angélique a un défaut, elle est pieuse. Qu’à cela ne tienne, il s’en chargera, il n’est de dévotion que jupons soulevés ne dégrippent un peu (St. Thomas d’Aquin in La somme théologique). Sa mère, la veuve du père Bontems, est furieusement dévote, et elle a collé cette manie à Angélique sa fille. L’amateur d’art Balzac s’étouffe lorsqu’il doit dire que la veuve Bontems (lequel Bontems, dans les convulsions de la révolution, fut acquéreur à vil prix de biens nationaux et avait donc fait fortune) envisage de restituer à l’Eglise, trois admirables tableaux, un Dominiquin, un Corrège et un André del Sarto. Grâce au père de Granville qui veille au grain, les tableaux sont sauvés. Je suis comme Balzac, je l’avoue, trouvés roulés sur une armoire normande, volés dans un camion de déménagement ou à moi donnés par un richard devenu incapable, il me serait difficile de rendre de sublimes tableaux, je vais même dire la chose suivante, au risque de me brouiller avec ma famille, mes amis, les historiens d’art, les amis des musées, le ministre de la culture et la justice de mon pays, enfermé dans ma maison ou ma cuisine, ou mes chiottes, je les défendrai avec une énergie farouche, les armes à la main, pointées vers la police. Pour des œuvres d’art, je pourrais être Goering. Ça va loin, n’est-ce pas ?

Donc, les tableaux sauvés, les rentes bien assises sur la confiance d’un Etat qui ne le méritait pourtant pas (la mérite-t-il jamais ?), Granville peut épouser son Angélique et envisager une vie parisienne, mondaine et professionnelle que les ressources du ménage rendront désirable au regard de la société parisienne. La foi aveugle d’Angélique est un détail dont il viendra à bout.

Hélas entre un homme et Dieu le combat est inégal.
Première alerte : Angélique choisit un appartement à cause de sa proximité avec une église.
Deuxième alerte : confiant la décoration de leur appartement à Angélique, Granville se rend compte qu’elle lui imprime ses propres goût de dévotion, elle y supprime par exemple ces voluptueux divans qui inspirent de mauvaises pensées , ces boudoirs élégants et perfides où s’ébauchent les péchés. Je suis comme Balzac, j’aime les divans mais pas ceux profonds comme des tombeaux, ni les étranges fleurs sur des étagères. (toujours Saint Thomas d’Aquin mais dans un autre recueil Les Fleurs du mal).
Tout s’enchaîne pas de viande le vendredi, et puis surtout, ce que Granville mettait sur le compte des timidités de la jeunesse, cette distance avec le plaisir sexuel, devient une réalité. Au début, il n’avait pas fait gaffe, les oies sont très blanches au départ. Il faut arriver à une certaine tranquillité conjugale pour savoir qu’une dévote attend l’amour les bras croisés, nous dit Balzac, comment le sait-il lui qui n’a jamais connu de tranquillité conjugale, puis pas de bal, Angélique a la migraine, puis des tenues barricadées dans le monde : Voudriez-vous que je montrasse mes formes, lui dit Angélique, eh bien oui ! pense le lecteur, que diantre ! Mais il n’est pas Balzac, quand il s’en plaint (ce quand il s’en plaint est à placer tout de suite après Angélique, il suffit de remonter deux lignes au-dessus, quoi !), ensuite bouclage absolu à chaque carême, les veilles des grandes fêtes, et pour un oui ou pour un non ! Ceinture donc pour Granville et ses velléités amoureuses.

Voilà Dieu avait gagné, c’est facile on me dira, il n’a pas de besoins sexuels, car le nœud (si on me permet cette expression) de la vie est tout entier là.
Ceci est la deuxième partie du premier récit du deuxième volume de la Comédie humaine qui en compte douze dans la Pléiade (il me semble que là, ça tient le coup) tandis que la première partie du récit nous peignait un homme triste, le dos voûté, à la recherche d’une chair ouverte, sans barrière morale, repérant dans une rue parisienne où sur le chemin de son travail il passait tous les jours, une aimable grisette qu’il met dans ses meubles et enceinte. Il a redressé son dos. Cet homme triste, c’est Granville, il a fini par sauter le pas, il a créé une double famille.
Mettons nous à sa place.

Décor: Guido Reni (1575/1642) |
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| ABOLITION DU SUFFRAGE UNIVERSEL |
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CONTRIBUTION AU DÉBAT SUR L’IDENTITÉ
L’ARCHICONFRÉRIE DE LA BONNE MORT
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
En 1892, un attentat anarchiste dans le commissariat de police de la rue des Bons-Enfants à Paris, qui coûta tout de même la vie à cinq policiers, inspira un texte vengeur à Léon Bloy, intitulé L’Archiconfrérie de la bonne mort, texte refusé, cela va sans dire, par les maquereaux du " Gil Blas " avec l’indignation la plus impétueuse. Le Gil Blas était le journal qui bénéficiait, si j’ose dire, de la participation du furieux Léon. Ce texte fut publié par l’Art moderne de Bruxelles et reproduit dans le premier tome du journal de Bloy, le si bien nommé Mendiant ingrat.
Léon est traversé par cette idée que les anarchistes accomplissent un travail de mort finalement intéressant et qu’en les orientant vers les chantres hideux de la propriété, de l’argent, du droit de jouir, du droit d’être poltron ou imbécile et vers ceux qui possèdent ce privilège de n’avoir aucune pitié des pauvres, cibles favorites de Léon Bloy, ils rempliraient un utile travail de purification.

Ne poussant pas plus loin son ironie, le vociférateur émet ensuite des recommandations et expose ses vues sur la société française qu’il appelle de ses vœux. Et là, c’est à mourir de rire :
Solennelle translation de la pourriture de Renan par une équipe de vidangeurs, dans le dépotoir national le plus lointain.
Dans sa recherche farouche de l’absolu, Bloy était le pire ennemi de Renan, thuriféraire de la raison et propagateur du doute. Ernest Renan qui venait de mourir avait été enterré au cimetière de Montmartre, proche de la résidence de Bloy. Les rancœurs de Bloy s’exercent même post-mortem. Avec lui les cadavres bougent toujours. En 1908, il poussera les mêmes cris de fureur lorsque les cendres de Zola furent transférées au Panthéon : on m’avait dit que les Carnot (colocataires du Panthéon) s’opposaient à cette saleté en déclarant leur intention de déménager, ayant horreur de voir situer une telle charogne dans le voisinage de leur putréfaction familiale. Ce geste m’amusait. Rien de beau n’est plus à espérer. Les Carnot se sont dégonflés.
Erection au sommet de la Tour Eiffel, d’une colossale croix en or massif, du poids de plusieurs dizaines de millions de francs, au frais de la ville de Paris.
- Obligation, pour tous les Français, d’entendre la messe tous les dimanches et de communier au moins quatre fois par an sous peine de mort.
- Abolition du suffrage universel.
Etc.

Une paille !
Et puis voici pour les déclinologues actuels, cette remarque pour qu’ils comprennent qu’ils n’ont rien inventé avec leur vision de fin du monde, que Bloy l’a prédite bien avant eux, qu’ils radotent, avec cette particularité qu’ils écrivent beaucoup plus mal que lui et qu’ils nous font beaucoup moins rire : la minute est infiniment prochaine où les enfants même du peuple écriront sur les murs croulants de Sodome, ces simples mots : LE CATHOLICISME OU LE PETARD.
Ce visionnaire avait prévu les taggeurs mais mal interprété leur révolte, aujourd’hui on ne réclame pas le bénitier mais le droit de jouir.
Mais à prêcher la violence dans le désert, on risque de se sentir seul.J’ai terriblement besoin de me rappeler que je ne suis pas seul au monde.
Je ne peux m’empêcher de comparer Bloy à un autre admirable écrivain, admirable au sens de la forme : Thomas Bernhard. Lui, n’est en rien tracassé par la foi ou la transcendance mais il ressent comme Bloy, ou plutôt il pose comme principe, l’effroyable abjection de la nature humaine, notamment celle de l’homme autrichien, et pousse les mêmes somptueux ricanements que Bloy. Seuls les écrivains de génie hurlent de cette façon.
Ricanements d’une drôlerie irrésistible parce qu’ils sont intrinsèquement liés au malheur, un malheur malgré tout plus littéraire que réel.
À propos d’irrésistible, ceci n’est-il pas irrésistible ?
Bloy note le 8 avril 1893, dans son journal : Le manque d’argent est tellement le mystère de ma vie que même lorsque je n’en ai pas du tout, il a l’air de diminuer.
La vie de Bloy, c’est l’écriture : sa religion, ses critiques, ses vociférations, sont au service de l’écriture et dans une sorte de transmutation intellectuelle, l’écriture devient sa vie.
L’absolu, oui, bien sûr, l’absolu de la littérature.

Décor: Franz Von Stuck 1863-1928 |
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LES VILLES D’EAUX NE SONT PAS INNOCENTES

EUGENE PICKERING
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Depuis deux nouvelles Henry James m’inquiète, il y a quelque temps son Professeur Fargo ne m’avait guère emballé, j’avais attribué mon désenchantement à la toile de fond, cela se passait en Amérique du nord, je ne sais pas ce qui m’arrive, je prends de plus en plus de distance avec ce pays, non que l’Atlantique s’étire, ou que je rapetisse, mais je perds de l’affection pour lui, tout simplement, impossible à expliquer autrement ni de dire pourquoi. Eugène Pickering est tout de même plus reluisant que le Professeur Fargo. Ça se passe en Europe et Henry James est convaincant en voyageur américain, esthète et plein aux as, parcourant le vieux continent en jouant au confident ou à l’ami de compatriotes américains, pleins aux as également, qu’il y rencontre. Ici, nous sommes en Allemagne à Hombourg que je ne connaissais pas, je connaissais le Prince de Hombourg, le titre seulement, mais je ne connaissais pas Hombourg, alors j’ai voulu connaître Hombourg et j’ai connu Hombourg. Virtuellement s’entend. C’est à dire par l’entremise magique et électronique d’Internet.
Voyons d’abord le récit, le narrateur croit reconnaître à une table du Kursaal, un casino d’Hombourg, un ancien camarade de classe perdu de vue (c’est drôle, il y avait un cinéma à Béziers qui s’appelait le Kursaal, j’ai envie de parler de Béziers, bon, allez, Béziers n’est pas Hombourg malgré ses allées, son théâtre, sa cathédrale, ses vins, l’Orb, son équipe de rugby, son canal, ses écluses, ses usines, sa qualité de vie et le dynamisme de son syndicat d’initiative). Ce camarade c’est Eugène Pickering, c’est bien lui, il est très malheureux, son père, richissime, lui a fait promettre, sur son lit de mort, d’épouser une Miss Vernor de Smyrne, elle-même cousue d’or. Eugène aurait mieux fait de ne pas promettre, maintenant il ne veut plus s’exécuter. Bien qu’il ne connaisse pas cette Miss Vernor de Smyrne, il subodore que c’est une mocheté, il lui préfère sur place une Mme Blumenthal qui est la reine des lieux, qui n’est plus une jeune fille et qui lui laisse entendre qu’elle l’épousera, malgré qu’elle ait plusieurs fers au feu et une assez grosse différence d’âge. Alors Eugène, tour à tour se désole selon les humeurs de la Blumenthal et les stratégies d’une maîtresse des sentiments, joue de grosses sommes à la roulette, s’enivre d’amour dès que son adorée lui autorise quelques privautés. Le narrateur tance un peu Eugène, pourtant lorsque lui-même rencontre la Blumenthal, cultivée, racée, belle, mystérieuse, avec un parfum d’aventure et des séductions orientales, il succombe également à son charme et comprend l’égarement d’Eugène Pickering. Bon, je ne dis pas la suite.

Je me laisserais bien séduire moi aussi par la reine des lieux d’une station thermale comme Hombourg, il règne dans ces villes d’eaux un charme compassé et languide, une sensualité fiévreuse qui me font rêver. Je suis amoureux des villes d’eaux et des reines qui les habitent.
À Bad Hombourg, on me verrait souvent à la source Elisabeth, sorte de kiosque à musique sous des grands arbres, on m’aurait repéré dans le bar fastueux du Steigenberger Hôtel en train d’enfiler des single malt centenaires et l’on me trouverait parfois, recueilli, le soir dans cette chapelle russe où on enterrait les millionnaires russes suicidés au sortir d’un casino où ils avaient laissé toutes leurs plumes.
J’aime les stations thermales à cause de ce sentiment qu’on n’y faisait rien, qu’on n’y soignait pas grand chose, qu’on y rencontrait d’étonnants personnages, qu’on s’y ruinait et qu’on pouvait y vivre des passions cosmopolites et souvent mortifères.
Et moi qui n’aime pas l’eau, j’aurais voulu être l’impératrice Eugénie uniquement pour prendre des bains.

Il y a près de chez moi, dans la haute vallée de l’Aude, une station qui s’appelle Escouloubre-les-bains, elle n’a jamais reçu la visite de l’impératrice Eugénie et elle n’a pas vu un curiste depuis plus de cinquante ans, la montagne la compresse, la lumière l’oublie, la végétation troue le toit de ses hôtels en ruine, le gel fend la pierre de ses murs, et l’humidité la recouvre de mousse, le bruit du torrent au fond de la vallée est la seule manifestation d’un restant de vie insufflée aux âmes des disparus qui ont hanté ces lieux, c’est désormais une station fantôme où dans le brouillard du Carcanet qui monte d’en bas, en voyant passer des ombres, on entend, portés par le vent qui fait trembler les tuiles et les volets, la toux des malades et le rire fragile et lointain des convalescents. Eh bien ! mon rêve constant est de redonner du lustre à Escouloubre-les-bains, je me vois faisant revivre un de ces hôtels abandonnés, recevant en smoking des clientes en robe longue, colliers de perles et bracelets, les installant aux tables fleuries d’une salle à manger illuminée, les complimentant en leur baisant la main et jouant pour elles sur un piano blanc, des airs de Chopin et de Schumann.
Bon, je n’ai jamais su jouer du piano et aucune ville d’eaux n’est innocente.

DECOR: Dessins de Rodin |
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