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( Tous les articles - mars 2008 )
 BIBLIO-DIGRESSIONISME  

UN TRALALA TRANSATLANTIQUE

 

 

PARTIR

 

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Existe-t-il plaisir plus subtil que celui de divaguer au sujet des livres ? Je pratique le biblio-digressionisme, je lis pour écrire autre chose que ce que je lis. Je me demande si cette phrase a un sens.

Partir, dans sa livrée jaune pipi des Albin Michel d’avant guerre, 166ème mille quand même, une paille ! est La Montagne magique de Dorgelès, sans montagne, ni magie.

Il y manque surtout Hans Castorp, un des plus beaux personnages (à mon goût) de la littérature mondiale, cet Hans qui, dans les neiges de Davos et les lits médicaux de son palace, se dépouille, peau après peau, de son épaisse carapace de bourgeois allemand borné.

La Montagne magique a été écrite en 1924, Partir en 1926, Dorgelès a-t-il lu la Montagne magique ? Il utilise ce même principe d’un huis clos dans un espace confiné. Il n’est pas le seul et personne n’avait non plus attendu Mann pour le faire. Page 312, du livre, la dernière, ce qui prouve au moins que je suis allé jusqu’au bout, je trouve un petit indice : Leur voyage était terminé, le mien commençait à peine, et pendant de longs mois j’allais poursuivre au milieu d’eux la magique croisière.

Roland Dorgelès est légèrement plus drôle que Thomas Mann, pas réputé celui-ci pour sa bouffonnerie, en revanche il est infiniment moins grand écrivain. Un chef d’œuvre d’un côté, avec sa part de mastoc, un simple divertissement de l’autre.

La montagne de Dorgelès c’est l’océan, ses personnages se meuvent aux escales et dans les coursives d’un bateau avec la léthargie coutumière des passagers maritimes que l’alcool et les vomissements empêchent de mourir d’ennui.

C’est long, mais c’est long, son histoire, à Dorgelès, ça n’en finit plus, on ne sait pas où on va, ah, oui, à Saigon. C’est en lisant Partir que l’on touche du doigt et de l’œil la distance immense qui sépare Marseille de Saigon.

On rencontre à bord la clientèle habituelle de ce genre de roman, une oie blanche, une riche veuve, une mère possessive, un banqueroutier en fuite, une troupe lyrique, un mari volage, un jeune premier désargenté, un filou déguisé en homme du monde, des banquiers de Shanghai, des hauts fonctionnaires français regagnant leur poste, tout un monde auquel l’heureux temps des colonies permettait de se cacher, de faire de l’argent, des cochonneries, de se donner en spectacle, d’exercer du pouvoir, et de recruter pour toutes nos guerres. L’auteur choisit une intrigue, n’importe laquelle, il suffit qu’elle soit assez molle pour avancer au rythme des mers du Sud et vogue la galère.

Dorgelès n’est pas Dickens, ses personnages ont autant de singularité que les fleurs du papier peint d’une chambre d’hôtel bon marché. Il réussit bien toutefois le médecin du bord : un type qui hait les malades et déteste les voyageurs, je lui trouve une allure de Céline, un misanthrope maritime toujours de mauvaise humeur, comment le condamner, le voyageur malade est l’individu le plus répugnant que l’on puisse rencontrer, on en connaît tous au moins un, parfois un proche, c’est en général lui qui a insisté pour entreprendre le voyage ; dès qu’il met les pieds sur le bateau, il vomit sur les vôtres et, livide et puant, utilise tous les moyens à sa disposition pour vous rendre le voyage encore plus détestable.

Ce médecin, dans sa phobie des déplacements touristiques, vise juste, il comprend avant la lettre tous les méfaits de la mondialisation : Je ne sais pas où vous allez, mais je sais que vous n’y verrez rien. Il n’y a plus rien à voir nulle part. Les cinq parties du monde se ressemblent. Les petites filles de Rarahu font de la motocyclette et la pagode du Grand Boudha est éclairée à l’électricité…Connaissez-vous le roi de Siam ? Non…Eh bien, moi je le connais : il a voyagé avec nous. Il s’habille en jaquette et il joue au bridge.

Dans Partir, comme dans la plupart de ces romans, réside une deuxième calamité : l’exotisme. En avion, la couleur locale a le mérite de se résumer au débarquement et à l’immédiat environnement de l’aéroport, au bout de quelques pages on retombe dans l’uniconformisme du monde contemporain ; en bateau il y a les escales, peut-être une douzaine entre Marseille et Saigon, un chemin de croix, l’occasion de rencontres aussi insolites que celles de son boulanger tous les matins : des Egyptiens à Port Saïd, des noirs en Afrique, des éléphants à Ceylan, des oiseaux-mouches ici, des araignées là-bas, des bananiers, des palétuviers… l’affligeant inventaire d’un Guide du routard à peine romancé.

Partir, à quoi bon tout ce tralala transatlantique ! Pour faire le tour du monde, une bonne bouteille et un verre suffisent.

Par bonheur, grâce à Dien Bien Phu, nous n’allons plus là-bas, il existe des défaites plus utiles que des victoires.

Dorgelès avait écrit en 1919, Les Croix de Bois, sanglant reportage sur la grande guerre, au réalisme puissant, qui avait connu beaucoup de succès. Avec Partir, il baguenaude sur les mers, le lecteur n’échappe pas pour autant à la tragédie, en plein milieu de l’océan, il a envie de hurler " Alerte, tous aux abris ".

Allez je ne veux pas être méchant, c’est lisible mais il n’y a pas de quoi se jeter dessus non plus. Partir est dédié à Pierre Mac Orlan qui est un écrivain cent fois plus fringant que Dorgelès.

Je ne crois pas l’avoir déjà dit mais on l’aura compris, il n’est pas nécessaire d’avoir lu ou de lire les bouquins qui servent de support à mes chroniques. Dans certains cas, il vaut mieux ne pas.

Moi-même d’ailleurs me demande si je les ai tous lus.

 

La mappemonde: Klein

 

 

Posté le 27/3/2008 - ( 15 )
 FLEUVE ROUGE  

LA TRAGEDIE DU TROP TARD

 

LES BIENVEILLANTES

Le Goncourt 2006 rachète à lui tout seul nombre de prix Goncourt passés.

Les académiciens Goncourt sont parfois capables de saisir l’essentiel, c’est rassurant.

Le livre de Benjamin Littell est important. Plus de soixante ans après le drame nazi, on peut encore écrire une œuvre forte à moins que ce ne soit le délai nécessaire pour écrire un roman historique.

Les Bienveillantes narre l’itinéraire d’un officier S.S., un nommé Max Aue, un intellectuel, durant la période hitlérienne de l’Allemagne.

Un inventaire de l’horreur nazie !

La force des Bienveillantes réside dans le fait qu’il n’y a pas d’exploitation de l’émotion à des fins didactiques et qu’il s’agit d’un roman, même si le romanesque se faufile avec peine au travers de ces 900 pages au long desquelles la trame historique et documentaire est parfaitement respectée.

Pour que le héros (certains mots sont difficiles à écrire) de cette histoire ne disparaisse pas derrière les monstruosités auxquelles il participe, Littell le dote de caractéristiques repoussantes, il est veule, incestueux et assassin. Un schizophrène parfait, inhumain dans ses perversions, normal dans la conduite de sa vie.

Le versant noir de Max Aue nous rassure.

L’être normal nous remplit d’épouvante.

Aue, confronté à l’histoire est un individu banal, interchangeable. Sa façon d’être dépassé et effaré par les tâches qu’on lui confie et de les remplir quand même, ni par idéologie, ni par patriotisme, ni par obéissance aveugle, par une sorte de lassitude ou de désintérêt ou d’inhumanité sereine nous glace d’effroi.

L’inlassable question se pose : Et moi, qu’aurais-je fait ?

Ainsi, devant toutes les raisons du monde, devant des horreurs accumulées, on peut ne pas dire non à la barbarie ! Pire, il est peut-être impossible de dire non à la barbarie. Tous les Allemands que croise Max Aue, durant les événements, et qui eux ne sont pas des monstres à son image, l’acceptent sans remord. Voilà la leçon vertigineuse de ce livre. Le mal qui est en chaque homme, à la confluence d’événements, d’histoire, d’insatisfactions, de désarroi national peut s’amalgamer en un mal collectif qui finit par trouver une justification.

Par diffusion maligne une société entière peut être saisie d’un aveuglement mortifère. Devant cette imprégnation généralisée un individu sensé a peu de chances de se dresser. Sa propre raison finit par se diluer. La contagion sonne le glas des consciences individuelles. Dans un tohu-bohu sinistre et sanglant un fleuve en crue roule les corps et les âmes vers un océan d’irresponsabilité.

Chacun possède une explication à destination de l’autre, les réflexions personnelles s’effacent derrière les plans de carrière et le sentiment d’un désastre à mener à bonne fin puisqu’il est désormais trop tard. Le " trop tard " devient à la fois une cause et un alibi, depuis 1933 et même avant, il a toujours été trop tard, la raison a sans cesse été prise de court par les émotions ténébreuses.

Aucun ne se pose ou n’ose se poser la simple question : Que faisons-nous ?

Cette fresque est rapportée dans un style sobre, quasi administratif.

Ce n’est pas innocent. La monstrueuse machinerie des nazis se comporte comme une entreprise, une simple routine, elle a des objectifs de rentabilité, de rapidité, d’efficacité, elle secrète des rapports, des statistiques, établit des plans, elle fonctionne avec des réunions, des repas d’affaires, des hiérarchies huilées, des promotions, du harcèlement sexuel, des rivalités de bureaux, des jalousies et son chiffre d’affaires se stipule en crimes, en sang versé, en cervelles éclatées, en enfants assassinés.

Incroyable aveuglement du genre humain !

Cette volonté de vouloir s’améliorer même au service d’une tragédie, n’est-ce pas au fond l’accomplissement ultime de notre versant animal ? La bête qui sommeille, en voulant s’élever à l’humain perd jusqu’à ses repères d’animal ordinaire. Faire mieux, toujours mieux, se perfectionner dans l’horreur ! Désormais nous savons que les perfectionnistes menacent plus la société que les inadaptés.

Tout au long du livre on a le sentiment de se trouver au cœur d’une fourmilière qui fonctionnerait de la même façon quels que soient ses objectifs, monstrueux, ils n’empêchent pas les théories d’ouvrières, acharnées, efficaces, solidaires de poursuivre leur tâche.

On peut reprocher à Littell une surabondance de situations extrêmes, au risque de faire perdre de la force à chacune en particulier, on peut regretter l’outrance presque cinématographique (la concession aux effets spéciaux avec l’inévitable psychopathe de service) des perversions de Max Auer, on peut s’étonner d’une scène fort incongrue dans le bunker berlinois, mais on lui sait gré d’avoir en général visé juste dans la narration.

Avec Les Bienveillantes, la question essentielle de notre position face au mal n’est pas résolue. Elle ne saurait l’être. Un roman ne répond pas à ce genre de question. Les Bienveillantes est bien de la littérature.

Si je n’avais pas été engagé dans cette verticale des Goncourt, je n’aurais peut-être pas lu Les Bienveillantes.

Je ne regrette pas de l’avoir fait.

 

 

Rothko

Posté le 24/3/2008 - ( 7 )
 LES FRERES JAMES  

DONUTS D’OUTRE ATLANTIQUE

 

 

LA CONFESSION DE GUEST

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Les personnages d’Henry James sont des oisifs resplendissants. Débarrassés du souci d’assurer leur quotidien, ils consacrent leur temps aux circonvolutions psychologiques de l’histoire dans laquelle leur créateur les a insérés.

Et ils en rajoutent. Chez Henry James, on ne peut entendre sereinement une musique sans analyser ce qu’elle pourrait signifier si on l’écoutait dans d’autres circonstances, si on la jouait avec de nouveaux instruments, si on changeait de tonalité ou d’interprète, de même que l’on ne peut aimer une jeune fille sans songer à ce qu’elle pourrait penser si on l’aimait moins, ou plus, ou pas du tout, ou autrement, ou plus tard.

Au début, on peste devant cette valse hésitation qui nous fait aller et venir sans qu’on ait le sentiment d’avancer ou de reculer. Halte, se dit-on, James tu ne m’auras pas avec ton pinaillage, on ne me la fait pas à moi.

Il y a bien une petite intrigue pour faire avancer la chose, ici, par exemple dans La Confession de Guest, ce Guest bel homme de parfaite éducation apparent gentleman est d’une honnêteté moyenne si moyenne qu’elle a un jour basculé dans la malhonnêteté. Sa fille musicienne (d’où la musique plus haut), l’objet du désir du narrateur (le narrateur celui qui est plein aux as) éprouve une grande affection pour son père lequel se rendant compte que son futur éventuel gendre est non seulement au courant de ses indélicatesses mais a été le témoin de l’humiliation publique que lui a infligée son créancier ne l’agrée pas. Oui, je sais, c’est compliqué à suivre même pour moi. Tant pis, je continue, ce créancier le demi-frère du narrateur d’une santé chancelante si chancelante qu’on le ramassera à la petite cuillère et qu’il rendra son âme une âme honnête mais assez rigide entre les bras de son frère (de son demi-frère donc), a fait signer une reconnaissance de dette à Guest d’où le titre La Confession de Guest. Bon, j’arrête, je ne sais plus où j’en suis. Ah ! oui  dernière chose ce demi-frère (pas le narrateur, l’autre le chancelant) porte le nom de Musgrave et cela n’a aucune importance pour la suite d’autant que son demi-frère l’autre n’en a pas. De nom.

Ceux que ça intéresse doivent pouvoir donner un sens et améliorer ce paragraphe en changeant les parenthèses de place et en revoyant de fond en comble la ponctuation. Pas de points virgules, s’il vous plait, je n’aime pas ces signes hybrides.

Dans un roman policier, une histoire de ce genre finit par un coup de feu, ou une entente illicite, ou une bagarre, ou un viol, dans un roman de Barbara Cartland, la promise pleure, le fiancé aussi, le lecteur de même, il n’y a que l’éditeur qui rigole, chez Corneille, c’est plus simple, on a étripé le papa, reste plus qu’à s’interroger : Chimène qui l’eut dit, Rodrigue qui l’eut crû, ou vice versa, chez James, ça s’étire, ça s’étire mais le miracle provient de ce que l’on se surprend à tourner les pages avec gourmandise, il est vrai que les feuillets de la Pléiade sont des ailes d’oiseau, on ralentit pour ne pas amputer trop rapidement son plaisir.

Les nouvelles de James sont en général assez longues, 70 pages en moyenne (une nouvelle de Tchekov fait deux ou trois pages, parfois moins), elles sont divisées en morceaux, 6 parties pour La Confession de Guest, on a le temps de s’intéresser au décor, aux personnages, à l’auteur, à sa vie. On peut se dire par exemple qu’Henry James, né en 1843 et mort en 1916, est le contemporain de Maupassant (1850/1893) à une syphilis près et de Tchekhov (1860/1904) à une maladie de cœur près et si ses analyses psychologiques sont plus fouillées, il n’a pas la sensualité du premier et l’humour du second, heureusement car on n’aurait pas eu besoin de lui et constatant alors la mort prématurée de ces deux-là, on peut se lamenter sur les œuvres de maturité que l’humanité a perdues.

Une nouvelle d’Henry James (je veux parler de ses premières nouvelles, je lis dans l’ordre chronologique) n’est pas un choc ou un événement brutal, c’est une portion de temps, prise parfois dans une phase de dramaturgie aiguë. Ainsi La confession de Guest est empreinte d’un caractère tumultueux au sein de ce qui aurait dû être une relaxante cure thermale.

Nous sommes aux USA, dans une ville d’eaux, on ne s’y fait pas, on se croirait plutôt dans un de ces lieux surannés d’Europe centrale un machin comme Karlsbad, par exemple (art déco et tables de jeux à gogo) où, au XIXème siècle, toutes les aristocraties allaient prendre des bains. J’ai oublié de dire qu’Henry James, l’Américain, est un grand voyageur et un amoureux de l’Europe au point qu’à la fin de sa vie il demandât et obtint la nationalité britannique. Aujourd’hui les voyageurs (ceux qui voyagent dans le but de voyager) font le contraire, ils ne s’intéressent absolument pas à ce qui existe en Europe, voudraient se faire naturaliser Américains et prennent des avions pour aller se goinfrer aux Etats-Unis de sandwichs et de donuts, alors qu’ils peuvent en trouver chez eux sur le pas de leur porte. Je veux dire des monuments et des donuts aussi.

Dans La Confession de Guest, les Américains sont reconnaissables sous deux espèces, d’un côté, le Wasp, type Nord-Est (Boston et les environs), l’oisif donc et son demi-frère, cousus d’or et ruisselants de dédain envers les prolos, on peut y ajouter Guest qui fait partie de la même souche et de l’autre, un cow-boy à chemise à carreaux, ayant fait fortune dans le middle-west (La Confession de Guest date de 1872, la ruée vers le far-west et la Californie n’étaient pas encore entrées dans la légende) grâce à sa mine d’argent et à sa mine d’aventurier, cow-boy qui tente de séduire dans une intrigue annexe une amie de l’héroïne, une certaine Mrs Beck, elle-même plutôt intéressée par le sieur Guest, mais je ne vais pas recommencer. J’allais oublier une troisième espèce d’homme, les noirs, mais on n’en voit jamais vu qu’on ne visite ni les cuisines, ni les arrière-cours et qu’ils ne fréquentaient guère, je veux dire en tant que clients, les villes d’eaux. Malgré la guerre de sécession le problème noir n’avait pas encore chagriné ce bon Henry James.

Ces gens sont tellement sérieux que l’on a tendance à se les représenter bedonnants et rubiconds pour les hommes, en dentelles et robes noires pour les femmes, alors qu’ils sont comme nous, enfin je me comprends.

Henry James quant à lui avait plutôt l’air d’un notaire prospère, il était le frère cadet de William James, philosophe de grande réputation (il devait être assez difficile dans cette famille de parler tranquillement de football vu qu’il n’existait pas encore) avec qui, à la vérité, il s’entendait fort mal, il me revient que Deleuze plein d’admiration pour William et pour Henry aussi, pour les deux frères en fait, énonçait que l’on aurait pu étudier l’œuvre d’Henry James à la lumière de celle de William James ou celle de Williams à la lumière de celle d’Henry.

Et moi j’arrête ici ce machin tout décousu.

 

 

Décor: Monet

 

 

 

 

 

Posté le 17/3/2008 - ( 19 )
 A L'AFFUT DU A  

RETABLISSEMENT SPECTACULAIRE DE PIERRE BENOIT

 

 

 

LA CHATELAINE DU LIBAN

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Pierre Benoit possède l’art de bien commencer ses romans, je le savais, il peut aussi les continuer et les finir de belle manière, dans mon esprit ce n’était pas si sûr. Avec La Châtelaine du Liban, il vient de me le prouver. En sera-t-il toujours ainsi ?

Son parti pris un peu bébête de désigner les héroïnes de tous ses romans d’un prénom ayant A pour initiale, le prive toutefois de certains effets.

Il démarre La Châtelaine du Liban avec une Michelle, jeune fille de bonne famille promise à l’officier narrateur. On comprend aussitôt qu’avec un tel prénom, cette pauvre Michelle est cuite. Le roman ne tournera pas autour d’elle, dès qu’elle entre en scène, nous nous en désintéressons. Arrivera-t-elle seulement aux fiançailles ? Michelle est une héroïne alphabétiquement sacrifiée. Elle restera vierge et finira sans doute ses jours, sans avoir connu le grand frisson, dans quelque maison de campagne de la métropole, dame de compagnie ou vieille tante à peau de pomme un peu surie.

Le lecteur se tient à l’affût du A, il faut attendre la page 100, pour trouver la dame en A, et la page 107, pour apprendre qu’elle s’appelle Athelstane. Il pousse le bouchon un peu loin Pierre Benoit, à moins qu’il ne soit en manque de prénoms en A. Athelstane n’est pas une maladie de l’aorte, c’est, paraît-il, le prénom d’un personnage de Walter Scott dans Ivanhoé. Cette Athelstane est la comtesse Orlof, le nom d’un favori de Catherine II et d’un veau en sauce, elle aurait épousé son propre père, on n’en est pas sûr, ce que l’on sait, c’est que le comte Orlof (son mari donc, pas le veau) aurait été l’amant de la mère d’Athelstane, au moment de sa conception, de toute façon Orlof est mort depuis longtemps (pas le favori de la tsarine, on est en 1922, le père/époux d’Athelstane je veux dire, je me demande si je me fais bien comprendre), laissant une Athelstane, veuve, appétissante, agissante et mystérieuse comme beaucoup d’héroïnes de Benoit.

Le lieu : le Liban. Ce n’est pas une fausse piste, le Liban pouvait être en effet le nom d’un mas provençal ou d’un chalet savoyard ou d’une maison close. C’est le Liban donc, un Liban pas trop carte postale. Quelques clichés, comment y échapper, des cèdres en quantité raisonnable, une montagne à peine enneigée, la mer, la mer toujours recommencée, des commerçants orientaux libidineux, des officiers glorieux (on est au lendemain de la grande guerre), des arabes un peu traîtres, mais il ne faut pas se plaindre, il y a eu pire.

Ces images que je juge convenues, quatre vingt ans après la sortie du livre, ne serait-ce pas le temps écoulé qui en a fait des poncifs ? Plus qu’utilisateur de lieux communs, Pierre Benoit ne serait-il point créateur d’attributs romanesques que d’autres après lui, ont mercantilisé ? Je laisse cette question en instance. Chacun y trouvera son compte. Et puis que me prend-il d’affirmer, de juger, de condamner, qui suis-je ? Voilà, je me suis donné bonne conscience.

Le milieu : l’armée française dans l’exercice des protectorats ayant contribué à donner à cette région la paix séculaire que l’on connaît. Les officiers n’ont rien d’autre à faire qu’un acte d’héroïsme par ci par là (l’héroïsme chez Pierre Benoit est de l’ordre de l’image sainte, j’ai toujours cette impression qu’une photo d’un jeune officier, cerclée de noir, mort pour la France, va glisser un jour d’un de ses livres, comme d’un missel), ces oisifs purs (le grand souci d’un officier en temps de paix est de faire croire qu’il travaille) passent leur temps dans des cercles chics à s’alcooliser à coups de cocktails explosifs, à fréquenter le tout Beyrouth en quête d’héritières fortunées, à vider leur bourse (à dépenser leur solde je veux dire, c’est du Pierre Benoit, pas du San Antonio) auprès d’anciennes vivandières du régiment recyclées en mères maquerelles.

L’histoire : on s’en fout un peu. Pierre Benoit est un bon artisan mécanicien, la carburation se fait bien, même si on ne pète pas des flammes.

Il y a des Druses, des Chiites, des Sunnites, des Maronites, il y manque quelques attentats pour qu’on ait l’illusion d’être de nos jours.

De tout ce matériau Pierre Benoit compose un roman qui, disons-le, est un pur divertissement. La Châtelaine du Liban se lit avec plaisir, la plaine de la Bekaa, le Chouf, la montagne des Druses et ses petites routes de montagne que l’on parcourt dans une de ces Mercedes décapotables de l’entre deux guerres, à la carrosserie rutilante, aux pneus à bande blanche, déjà prête pour un collectionneur, Kalaat-el-Tahar, (que Pierre Benoit, symboliste à outrance, traduit en Château de la pureté) le château d’Athelstane, l’élégance mystérieuse de celle-ci, les rebondissements de l’histoire, tout est conduit pour une fois avec vraisemblance, du coup c’est le lecteur qui peut se mettre à divaguer, j’en profite donc pour me laisser aller à une rêverie dans laquelle, assis langoureusement sur un divan, légèrement gris (pas le divan, moi), aux côtés d’une dangereuse espionne en robe fourreau lamée or et long porte cigarettes, une flûte de Champagne à la main, un tourne-disques à proximité jouant de vieux airs du music-hall des années 20, je suis en train de lui conter, la mettant en confiance pour mieux lui sauter dessus, les courses dans le désert, le fracas des armes en Mésopotamie, les méharis, les oasis et le sable chaud des légionnaires.

Je suis bien.

Ce que je veux encore dire, une fois réveillé, et qui m’avait échappé jusqu’à maintenant (comme quoi il est bon de lire les œuvres complètes et dans l’ordre chronologique), c’est que Pierre Benoit est plus pince sans rire qu’il n’y paraît. Nous sortir une Athelstane, panachée d’Ivanhoé et d’un favori de Catherine II, il fallait le faire. A côté de lui les surréalistes paraissent chaussés de lourds sabots.

Ce fameux cri plaintif des clous qu’on arrache que j’avais relevé dans Le lac salé était sans doute une farce, je le comprends maintenant. Pierre Benoit, l’homme qui fait parler les clous, le Walter Scott du 51ème régiment des dragons.

Quand même certaines choses, si j’avais été romancier, j’aurais mieux aimé ne pas les avoir écrites : Lorsque nous pleurons, vois-tu, c’est un peu toujours sur nous-même. Cette phrase, on doit la retrouver, de par le monde, dans 250 à 300 mille romans.

Peu importe ! Quand je pense aux 5 ou 600 nouveaux romans qui sortent chaque année en France, en septembre, qui n’ont ni vices, ni vertus, qui ne passent pas Noël, qui finissent leur vie sous un marteau pilon, je regarde avec délectation mes 30 à 40 Benoit que je n’ai pas encore lus, qui fourmillent de personnages et de paysages et qui, vieillissant avec moi dans leur couverture jaune mimosa de chez Albin Michel, 22, rue Huyghens, m’attendent, au garde à vous (repos) sur mes rayonnages.

 

 

Décor:

Gérome

Lempicka

 

 

Posté le 12/3/2008 - ( 46 )
 L'ART NE SERT A RIEN  

TAMBOURS DANS LA NUIT

BRECHT

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Le sang, les tripes, les excréments, les hurlements, les ivrogneries ont jailli sur la scène brechtienne avec l’intensité d’une salve d’artillerie. Il faut traverser l’espace brechtien, courbé en deux sous la mitraille, les épaules en dedans, la peur au ventre et l’insulte à la bouche. Pas besoin d’entracte ou de pause pipi, tout se fait sur les planches.

L’Allemagne a-t-elle été plus marquée que la France  par la guerre de 14/18, ce grand charnier dont les deux rives du Rhin portent encore les incommensurables douleurs ?

En lisant Bertolt Brecht, on en est d’emblée persuadé et plus encore si on a la chance d’assister à la représentation de ses pièces. De là où je suis, je dois me contenter de les lire. A peine ai-je parlé de chance qu’un doute se présente : ne vaut-il pas mieux lire Brecht que le voir ! Un comble pour du théâtre ! Pour le peu que j’en sais, Brecht me semble desservi par une mise en scène pléonastique, lourdement symbolique ou absurdement surpolitisé. On a le sentiment que le metteur en scène veut battre Brecht à son propre jeu. Quelle erreur ! Qu’y a–t-il de plus violent que les mots ? Ce qu’il faut mettre en scène, c’est l’écriture. C’est moins aisé, bien entendu.

Les mots de Brecht sentent la tranchée, l’odeur des pieds, celle des cadavres, l’eau croupissante et rougie du fond des boyaux dans laquelle surnagent des mégots, de l’urine, des pansements. Les seuls indices d’une humanité résiduelle sont le sexe violent, le rire morbide et le schnaps qui coule à flots. Quitte à faire hurler les puristes (je m’en fous un peu) il me semble qu’une mise en scène à la Marx Brothers, servirait parfaitement le texte de Brecht. Démesure et non sens, non sens de la démesure

La grande guerre a aussi fait surgir en France une littérature de la déclamation, de la faute, du pacifisme, jamais des vomissements analogues au théâtre de Brecht. Seul le début du Voyage au bout de la nuit possède une telle force, faite de fureur, de rires tragiques et de dérision. Les premières pièces de Brecht, Baal ou Tambours dans la nuit sont de tels beuglements que l’on en oublie la violence des tranchées. Ses mots sont des projectiles qui déchirent les corps et les âmes. Ils sont les coups de pinceaux rageurs que des expressionnistes jettent sur la toile. En quatre traits de couleurs pures et dans des giclées de peinture les personnages de Brecht prennent forme.

Aucune transcendance chez Brecht, de toute façon le ciel est pire que la terre.

Les personnages de Brecht ont un passé de violences, d’impuissance et de désirs inaboutis, ils ne vivent pas ensemble, ils cultivent côte à côte des rapports d’incompréhension, ils confrontent des forces qui n’ont jamais eu le moindre contact avec la tendresse ou la compassion, Brecht, à la vérité, consacre tout son art à pourchasser la tendresse et la compassion, et si d’aventure elles existaient, à les réduire. Il a tout juste vingt ans lorsqu’il écrit Baal et Tambours dans la nuit. À peine sorti de l’adolescence, il découvre son style et s’installe d’emblée parmi les grands créateurs de l’art dramatique du XXème siècle.

Ironie du sort, lui qui porte avec ardeur, le fer de la révolte contre toute société, il va se trouver au confluent de deux idéologies aussi outrancières que son théâtre.

L’artiste prouve que l’art ne sert à rien.

 

Décor:

Groz

Kirchner

Dix

Anselm Kiefer

Posté le 6/3/2008 - ( 36 )
 AVALER DES CHATEAUX  

LE KARCHER DE L’AVENUE DE VILLIERS

 

NANA

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

C’est l’histoire d’une artiste de variétés, qui est belle, qui est devenue la coqueluche du tout Paris et qui finit par occuper une situation très en vue.

Nous sommes au XIXème siècle, durant les dernières années du second Empire et cette artiste reconnue, c’est Nana.

Pour une fois l’imagination de Zola est un peu courte.

Au XXIème siècle, toujours à Paris, on a vécu une histoire plus belle encore et cette fois-ci la chanteuse de variétés est parvenue au faîte du pouvoir.

Qui n’a pas lu Nana ? Je ne vais pas faire trop de commentaires sur ce roman, un des plus connus de Zola. Je me suis amusé à le lire sous l’angle particulier de la dilapidation des fortunes qui, par la magie de la plume de Zola, devient un somptueux exercice. Comment oublier la décadence morale et financière du comte Muffat, ce familier des Tuileries qui met Nana dans ses meubles, en l’occurrence un hôtel particulier de l’avenue de Villiers, et bouffe son immense patrimoine en imaginant s’assurer une exclusivité à laquelle il est bien le seul à croire ? Il se ruinera à la manière du baron Hulot de Cousine Bette. Il y perdra tout, sa fortune, la confiance de l’empereur, sa fille qu’il donnera en mariage à un ex-amant de Nana, et sa femme, la comtesse Sabine, qui d’adultères en adultères, finira par se taper nuitamment des cochers dans des fiacres. Et pendant ce temps Nana croque, n’en finit plus de croquer : elle tire huit à dix mille francs par mois au comte Xavier de Vandoeuvres, celui-ci achevait alors sa fortune dans un coup de fièvre chaude. Ses chevaux et Lucy lui avaient mangé trois fermes, Nana allait d’une bouchée avaler son dernier château, près d’Amiens.

Cette ascension de Nana sur les pierres des palais qu’elle jette à terre, la terre des champs qu’elle moissonne, les moulins dont elle brise les ailes, les titres ou les rentes d’état qu’elle brûle en une flambée et sa capacité à ruiner un type d’un mouvement de robe et dans l’éclat d’un diamant sont admirablement bien rendues : Elle domina la ville de l’insolence affichée de son luxe, de son mépris de l’argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel il y avait comme un éclat de forge. La fortune de Steiner, dévorée : elle finit Steiner, elle le rendit au pavé, sucé jusqu’aux moelles, si vidé qu’il resta même incapable d’inventer une coquinerie nouvelle, l’héritage de M. de La Faloise, englouti : elle brûlait la terre où elle posait son petit pied. Ferme à ferme, prairie à prairie, elle croqua l’héritage, de son air gentil, sans même s’en apercevoir, comme elle croquait entre ses repas un sac de pralines posé sur ses genoux. Ça ne tirait pas à conséquence, c’étaient des bonbons. Mais, un soir, il ne resta qu’un petit bois. Elle l’avala d’un air de dédain, car ça ne valait même pas la peine d’ouvrir la bouche.

Dans son hôtel particulier, la the Nana travaille au nettoyage des friqués de la haute. Elle rend les fortunes liquides, puis solubles. Elle est le karcher de l’avenue de Villiers. Un malstrom, elle racle mieux que le fisc.

Ce karcher a fait dégouliner dans mon dos et sur mon bas-ventre une sueur glacée. Mon Dieu ! Et si cela nous arrivait aujourd’hui. Si soudain au sommet de l’état, la volupté provoquait les mêmes irrépressibles appétits. Si une pareille fringale venait à l’épouse de notre chef de l’Etat. Tout tremblant, j’ai vu partir Rambouillet dans un nuage de poussière, disparaître un porte-avions dans une bouche grande ouverte, un claquement de mâchoires a emporté le Louvre, la patrouille de France est entrée par une oreille, la Joconde a disparu aussi vite qu’un cachou Lajaunie, les arbres du parc de Versailles ont pété comme des allumettes, de la bouche vermeille et souriante est sorti tout le mobilier national sous forme de cure-dents, la villa Médicis est tombée entre les mains des Kossovars, Khadafi a emporté la croix de Lorraine de Colombey les deux églises, et a promis de nous acheter(il paiera plus tard) Eurodisney, mon Dieu tout y passera. Devant l’émail immaculé de ses dents, ont défilé des statues, des musées, des monuments, des cathédrales et la belle riait, chantait, et avalait tout ce qui passait devant elle. Il ne restera plus rien, me suis-je dit, même les Allemands ne voudront plus de nos ruines.

Par bonheur, je me suis réveillé, un cauchemar !

Gare, je reste vigilant, l’amour, le sérieux surtout, peut tout.

Cette sacrée fille est capable de nous bouleverser jusqu’au tréfonds de notre âme, jusqu’au tréfonds de notre sexe puis-je ajouter, parlant même au nom des femmes (qu’elles me pardonnent) qu’elle dévorait de ce même appétit et avec cette sorte de fraîcheur naïve que revêt l’amour innocent, (je suis maintenant revenu au roman).

Un de ses amoureux, transi, est devenu le toutou à sa mémère, il ne quittait plus l’hôtel, familier comme le petit chien Bijou, l’un et l’autre dans les jupes de maîtresse, ayant un peu d’elle, même lorsqu’elle était avec un autre, attrapant des aubaines de sucre et de caresse aux heures d’ennui solitaire.

Par le seul génie de Zola, tout humain normalement constitué, considèrera comme une récompense ou un privilège, le fait de se traîner aux pieds de Nana, de vider son pot de chambre, d’être cocu, battu et d’y laisser tout son argent. Ça c’est un roman !

J’ai envie de faire une critique à Zola, la littérature m’autorise tout, c’est pour ça que je l’aime, j’ai été gêné par l’effet de juxtaposition de ses grands tableaux, pourtant admirables dans leur traitement. Les scènes au théâtre, à la campagne, aux courses, les soirées chez Nana manquent un peu de liant, je suis peut-être le seul à me plaindre, mais j’aurais aimé, entre chaque morceau de bravoure, quelques phases de respiration, de transition où l’on entende le pas d’un cheval, le craquement d’une bûche où l’on voie le souffle du vent qui disperse un tapis de feuilles mortes ou fait courir derrière son chapeau un monsieur à canne et redingote.

Bah ! Ce n’est pas grave.

Nana, quel beau roman ! je peux m’extasier sans crainte, je ne prends pas de risques, Flaubert lui-même n’en revenait pas. Il louait une certain nombre de scènes et notamment la fin du roman dans la chambre d’un palace parisien, une fin en effet bouleversante.

Mais bon Dieu que j’ai eu peur avec ce cauchemar digestif !

 

 

 

décor: Manet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté le 1/3/2008 - ( 14 )
 
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