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( Tous les articles - mars 2009 )
 TAURILLON FRISOTTE  

 

LE BRAS DE JUNON

 

LE DERNIER DES VALERII

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Un Valerio, des Valerii.

Camillo Valerio descend d’une vieille famille romaine. D’après l’auteur du Dernier des Valerii, il est beau, il a la tête de Caracalla, les mêmes cheveux bouclés et le front bombé, pour le reste, il est plutôt rustique, quand je parle du reste, je veux dire et l’auteur aussi, l’intellect, pas les bas morceaux. De Caracalla, je ne connaissais que les thermes, la cruauté, et le buste du Louvre où, étrangement, il ressemble plus à un taurillon frisotté qu’à un empereur romain.

Camillo Valerio est donc beau comme un taureau.

C’est la raison pour laquelle, le narrateur accepte de le mener à l’autel où il doit épouser Martha, sa nièce, la nièce du narrateur il s’entend. Celui-ci avait pourtant juré de ne jamais marier une Américaine à un étranger, mais du point de vue pictural (Martha est belle aussi) cette union est si esthétique qu’il cède. À la moindre référence à l’art, Henry James (car c’est lui, le narrateur, on l’a reconnu) fond. Esthète et admirateur infatigable mais rigoureux et exigeant de la vieille Europe, Henry James est si imprégné d’elle qu’il décèle dans chaque contemporain rencontré sur le continent, un peu de son passé historique. Ici c’est Caracalla, pourquoi pas ? Peut-être trouverait-il chez moi un faux air (très faux sans doute) de Charles le téméraire, ou plus vraisemblablement de dom Pérignon ou de la veuve Cliquot.

Les Valerii, mari et femme, s’installent donc dans la villa Valerio, superbe demeure romaine dont le parc un peu à l’abandon (genre jardin des Finzi Contini) semble être, par sa végétation et ses ornements de sculpture, un concentré de l’histoire de la ville depuis ses origines. Il fréquente tant de musées Henry James que pour mieux conter cette histoire du Dernier des Valerii, il s’est transformé en peintre, ça lui pendait au nez, il possède une telle passion pour la peinture. Il n’en reste pas moins un nord-américain, car il est aussi pénétré de ce matérialisme réaliste du nouveau monde au point qu’il craint que les envies culturelles de sa nièce, lorsqu’elle se met à vouloir fouiller le sol du jardin, ne cachent le projet de purifier ses dollars yankees de leur insolente odeur de négoce. Est-il utile de préciser que, comme de juste, le Dernier des Valerii, pour ne pas déroger, même dans la dèche, n’en fout pas une rame.

 

Henry James a installé son chevalet dans le jardin, sa nièce fait creuser les allées et Camillo roupille dans le salon. Ainsi va la vie, simple et tranquille.

Le sous-sol de Rome, c’est bien connu, est un grand magasin d’antiquités, un coup de pelle et une vingtaine de siècles vous sautent à la figure comme qui rigole, Fellini l’a dit et montré, James aussi, et moi à leur suite (Dieu que je me sens bien dans cette lignée !).

Les fouilles de Martha ne sont pas vaines. Paf ! Une Junon, grandeur nature, qui dormait là depuis deux mille ans, entre des cyprès et des lauriers, à deux pas du mont Aquilin et si loin de la douceur angevine, sort un bras, et le reste ensuite.

Un éblouissement, on l’époussette, on la reconstitue (sauf le bras qu’on expose à part) et on la colle dans un pavillon isolé du parc à la disposition des chercheurs et des amoureux de l’art.

Cette découverte qui devrait être le sommet d’une vie (comme si je trouvais deux ou trois Greco roulés tels des tapis au sommet de la grande armoire de mon grenier) tourne à la catastrophe. Le comte Valerio, bon époux jusque là, va virer dépressif, mystérieux, dissimulé, il court la nuit dans le jardin, devient presque étranger à Martha qui craint le pire. Que se passe-t-il ?

Le narrateur propose à sa nièce de faire une enquête, il se met à suivre le comte Valério un peu partout dans Rome, sur le forum, aux Thermes, sous les arcs, dans les pas de Scipion, de Sylla ou d’Auguste et il découvre, éberlué, que Valério, jusqu’alors assez bon catholique, est en train de devenir païen, non au sens qu’on entend aujourd’hui mais au sens où sa religion devient le paganisme et ses Dieux des idoles, notamment Junon, la Junon découverte dans le jardin, qui s’instaure une de ses déesses favorites à laquelle il sacrifie (on trouve des traces de sang) dans le pavillon.

Voilà l’essentiel de la nouvelle le Dernier des Valerii, bien entendu lorsqu’on est lecteur assidu d’Henry James, on comprend bien qu’il ne s’agit pas de donner de l’importance à cette notion de religion (en général James s’en moque) mais, sous le couvert d’une croyance, de mettre en avant l’extraordinaire force agissante de l’art. Une de ses nouvelles, La madone de l’avenir, commentée déjà ici, montrait la déchéance physique d’un artiste peintre à cause du côté inaccessible de l’art et de sa quête forcenée. Chez Henry James, ce n’est pas l’idole qui peut rendre fou, c’est l’art. Junon est trop belle pour Valerio qui en perd les pédales, de la même façon qu’un Gréco dans mon salon me serait sans doute fatal.

Je n’ai pu m’empêcher de penser, malgré qu’elle soit traitée différemment, à la Venus d’Ille de Mérimée, mais celui-ci insiste plutôt sur un côté surnaturel. James, n’en est pas (encore ?) là et de toute façon, de la Vénus d’Ille, je ne me souviens de rien.

Reste pour le happy end et la paix des ménages à remettre Junon au fond du trou, on gardera seulement son bras à l’air libre, et Camillo, bien que guéri, ne pourra s’empêcher, longtemps après cette épreuve, de regarder ce membre avec passion et quiconque l’observerait à ce moment-là remarquerait la fièvre brûlant au fond de ses yeux.

À ceux qui croiraient que de cette histoire est née une pâtisserie, j’oppose un démenti formel, le bras de Junon n’est qu’un bras, c’est le bras de Vénus qui est un gâteau.

Henry James, lui, n’est pas pâtissier mais excelle dans les friandises littéraires.

 

DECOR:

Les toiles : Le Titien

(Art Cyclopedia)

Le buste: Caracalla (musée du Louvre)

Le premier jardin: Villa Torlonia

Le deuxième: Le Tivoli

Posté le 26/3/2009 - ( 6 )
 OMISSION DU SAUTERNES  

 

THÉRÈSE QUI RIT

 

THÉRÈSE DESQUEYROUX

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

En lisant Thérèse Desqueyroux on a le sentiment d’être continuellement assoiffé, pourtant Sauternes n’est pas loin, mais pour Mauriac le vin n’est pas quelque chose qui rafraîchit, ce n’est même pas quelque chose qui réjouit, c’est avant tout une unité de mesure de la richesse bordelaise, la seule fraîcheur que l’on trouve dans ce roman c’est Thérèse, un glaçon, que ce pauvre Bernard Desqueyroux a malencontreusement glissé dans son lit, il a beau la sauter, la prendre dans tous les sens, inventer des choses auxquelles elle ne pensait pas - j’écris ici sous le contrôle de Mauriac qui devait sans doute être très inventif de ce côté-là, même s’il avait l’âme d’un missionnaire - il n’arrive jamais à la faire fondre.

Il s’endort, satisfait, comme un veau sous la mère, et se met à ronfler dans les draps épais du trousseau de famille tandis qu’elle, sur le bord extrême du lit conjugal, attentive à ne pas le frôler, se demande pourquoi ce type, qui est tout de même son mari, s’acharne sur elle.

Thérèse ne rit même pas quand on la baise.

Sale histoire ! Peut-être, sans le savoir, vivons-nous la même. Il me revient maintenant qu’il m’arrive aussi de m’endormir comme un veau et que mon armoire est pleine de draps sur lesquels sont brodées mes initiales.

Pour des raisons de santé, Bernard ne veut pas fatiguer son cœur et à cause du manque d’enthousiasme de sa compagne, puis de sa grossesse, il abandonne de plus en plus ses emballements amoureux au profit de la terrine de volaille, du gigot dominical aux flageolets, des apéritifs et de la chasse aux palombes, quel destin !

Ça ne le rend ni plus séduisant, ni plus jovial, au contraire ça risque de le tuer, non pas à cause du cholestérol mais par la répugnance accrue de Thérèse.

Bon, Thérèse Desqueyroux est un beau roman, très aride, brûlant, comme on dit de tous les romans de Mauriac et même de tous les romans en général donc c’est un lieu commun. Je vais plutôt dire un roman madérisé et dans ma bouche c’est un compliment. Celui qui tient la plume est un maître. Il est à son maximum François lorsqu’il sort, en 1927, Thérèse Desqueyroux qui a eu le succès que l’on sait et même si on ne le sait pas, c’est pareil. Lorsqu’on lui demande des précisions sur ce qu’il a voulu faire, sur l’héroïne, sur ceci, sur cela, François Mauriac répond qu’il n’en a aucune idée, qu’il ne comprend rien à son livre, ni à son héroïne et qu’il n’a aucune explication à donner à propos de son geste. C’est une réponse de créateur, si l’on posait la même question à Yaveh ?

L’intrigue est issue d’un fait divers : en forçant sur les doses de son traitement médical, une épouse tente d’empoisonner son mari, devant la justice elle est sauvée par le témoignage de celui-ci.

L’héroïne est une coupable innocentée, le lecteur en est avisé dès les premières lignes, le roman semble construit sur ce double attribut d’innocence et de culpabilité. C’est un personnage étrange mais surtout alarmant, Thérèse, elle n’offre guère de prises à une définition d’une identité précise, elle n’est pas charitable mais pas méchante non plus, pas spécialement orgueilleuse, ni intéressée, ni jalouse, elle n’est ni intellectuelle, ni inculte, elle n’a guère de sensibilité, pas de religion, pas d’amour, ni maternel, ni filial, ni conjugal, pas de haine, ni de violence non plus et malgré tout ça elle n’est pas indifférente à la vie. Donc elle n’est rien et ne cesse pas de nous intéresser.

Elle est criminelle par une sorte d’inadvertance. Une révolte souterraine agissante depuis son enfance a instillé en elle un nivellement des valeurs humaines et sociales qui l’a conduite jusqu’au seuil de l’irresponsabilité face au crime. Elle n’est rien et nous remplit d’effroi.

François Mauriac lui-même n’arrive pas à percer sa cuirasse, pour tenir son récit, il est contraint de tourner autour d’elle, de la définir par les autres, ou par l’histoire de sa famille, de son père, de sa mère décédée jeune, ou de ses amis, ou même par les contours du pays qu’elle habite, rien n’en sort, en faisant ainsi, il l’isole et la rend encore plus mystérieuse et le lecteur s’efforce lui aussi de percer ce mystère, et comme il sent qu’il n’en arrivera pas à bout, il est obligé, comme le narrateur, de fouiller les contours de cette histoire, de s’en imprégner, se disant que peut-être il sortira quelque chose de ces ciels qui brûlent, de ces vents qui dévastent, de ces orages qui concassent, de cette poussière soulevée, de ces incendies, de cette chaleur qui devient sonore, métallique, de ces vols de palombes, de ces odeurs de vendanges, rien, il n’en sort rien, pas d’explication mais le sortilège a agi, ce monde exploré, senti, touché presque, ne le lâche plus, l’occupe, le remplit.

On s’inscrit dans le roman, on se sent Bordelais.

On ne comprend rien à Thérèse mais on comprend tout ce qui l’entoure, comme si l’obscurité émanant d’elle rendait lumineux l’arrière-plan et les autres personnages du roman.

Thérèse est une femme fatale, pas au sens où on l’entend d’ordinaire, sa fatalité est de l’ordre du destin, même si elle a l’air de construire quelque chose, si elle paraît établir des projets, il semble que son premier emploi est d’être l’émissaire, la représentante consentante de la fatalité car il n’y a guère d’autres solutions, elle-même ne comprend pas pourquoi elle a eu envie de tuer.

Cette histoire est du caviar pour François Mauriac, lui le sociologue de la province cossue, l’entomologiste des familles qu’il dote, comme une aristocratie, d’une généalogie mais d’une généalogie peu glorieuse, plus faite de sous, de patrimoine, de réputation que d’actes héroïques. Cette bourgeoisie bordelaise peut être marquée définitivement par un fait, un personnage, un événement d’un passé même très lointain. Il suffit d’un fou, d’un dégénéré, d’un tuberculeux, d’un adultère, d’un failli, pour qu’une famille en porte les stigmates définitifs, de génération en génération, de la même façon que quelques pins, une dizaine d’hectares de vignes en moins, un mauvais terroir suffisent à la déclasser, sans espoir de retour, dans la hiérarchie des fortunes.

Quatre vingt pages environ, c’est un roman aux dimensions d’une nouvelle, aussi dense, qui nous colle et nous obsède comme le cul d’une bouteille sur une nappe en plastique.

Mais quand même, François, dans un pays plein de vin comme celui que tu décris, quel peu de place à l’épicurisme !

Lâche-toi un peu, ris, bois, baise, nom de Dieu !

Photo du film de Georges Franju: Emmanuelle Riva et Philippe Noiret

Photo de François Mauriac par Cartier-Bresson

Photo Chateau d'Yquem

Toiles de Manguin

Posté le 23/3/2009 - ( 6 )
 PLUSIEURS RAPPELS  

 

" TA POULE TE TROMPE "

 

LA FEMME EN BLANC

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Marcel Achard a les lunettes plus grosses que le ventre. Il s’est taillé une réputation de dramaturge qu’il ne méritait peut-être pas. Je le dis d’autant plus injustement que je n’ai lu qu’une pièce de lui, La femme en blanc (qui n’est pas une histoire d’infirmière) et qu’elle n’est pas si mal, je veux dire que j’en ai lu de bien plus mauvaises, des pièces, pas des femmes, hein ! Pure méchanceté ou désir de me venger ? Les critiques littéraires m’ont déjà fait avaler tant de couleuvres que je ne voudrais pas, en louant, faire passer Achard pour Ionesco, Beckett, Giraudoux ou Tchekhov. Je ne veux prendre aucun risque.

Aujourd’hui je suis d’ailleurs plus intéressé par ce qu’on dit de la pièce de Marcel Achard que par la pièce elle-même, je m’essaie à une critique en creux. Je suis tombé sur cette Femme en blanc, par l’entremise d’un de ces fascicules qui s’appellent La Petite Illustration, revue hebdomadaire adressée aux seuls souscripteurs de l’abonnement n°1 à L’Illustration, la grande donc, et publiant des pièces de théâtre jouées entre les deux guerres sur les scènes parisiennes avec un certain succès ou des romans inédits. La Petite Illustration est l’ancêtre des suppléments hebdomadaires de la presse quotidienne d’aujourd’hui, ancêtre vénérable et digne qui rougirait de voir que ses successeurs s’intéressent plus aux montres de collection, aux dessous chics, et au caviar russe qu’au théâtre et à la littérature.

La Femme en blanc a été représentée pour la première fois, le 8 mars 1933, sur la scène du théâtre Michel, elle était dédiée à Henry Bernstein et fut jouée par Gaby Morlay, Pierre Fresnay et Alerme. Elle comporte trois actes, dont le deuxième se situe vingt ans avant les deux autres. L’argument est assez simple, Manuela, la fille de Rochenoire veut épouser, malgré la différence d’âge, un nommé Ramon, ex Zara, qui fut un ami de Rochenoire et dont elle apprend qu’il fut aussi l’amant de Mme Rochenoire, c’est à dire de sa mère, morte maintenant il y a plus de vingt ans. Une scène de l’acte II, l’acte qui se situe dans le passé, est parsemée de bons mots, elle oppose Zara à Rochenoire. Ce dernier, tenant à la main une lettre anonyme qui accuse Zara, est venu visiter son ami, et la déchiffre en sa compagnie, tous les deux, perplexes, lisent :" tu n’enverras jamais que des foules de troupes ", ça ne veut rien dire, s’exclament-ils, pas plus que " foules de trompes " qu’ils croient ensuite lire, avant de tomber enfin d’accord sur cette phrase : " Tu ne verras jamais que ta poule te trompe ".

Ou encore ce passage :

Rochenoire (regardant une porte du décor) : Jolie porte.

Zara, un peu pâle, (son amante est derrière cette porte) : Bien banale.

Rochenoire : Je ne trouve pas. Elle a un petit air mystérieux, presque coupable.

Zara : Alors, j’ai bien fait de la condamner.

Bon, relevé ainsi, c’est assez mauvais, même archi nul, je m’en rends compte, mais ça doit être tordant avec un jeu de scène approprié, même si Pierre Fresnay n’est pas le plus hilarant des comédiens

Léon Bloy dans ses Histoires désobligeantes avait utilisé l’argument d’une fille à marier et d’une grosse différence d’âge mais dans son cas, le fiancé de la fille était l’ancien amant du père, ce qui le gênait aux entournures, le père, pas Léon Bloy qui excellait plutôt dans ce genre d’horreur, lui qui, dans Sueurs de sang, avait déjà fait bouffer en douce son propre fils (tué par des francs-tireurs) à un vieux colonel prussien de la guerre de 1870, d’abord découpé en rôti et le reste en morceaux dans un ragoût de pommes de terre.

La Petite illustration avait cette particularité qu’elle faisait suivre les pièces des critiques parues dans les journaux parisiens, mais les critiques seulement favorables.

Ici on fait du commerce, pas du chipotage littéraire.

Il m’intéresse justement de relever ces différentes critiques. C’est l’occasion de retrouver des journaux aujourd’hui disparus et des noms de journalistes retombés dans l’oubli, et aussi de montrer ce qu’il ne faut ni faire, ni écrire si on veut être un critique digne de ce nom.

Edouard Bourdet, dans Marianne, voit dans La Femme en blanc, une technique cinématographique, avec notamment le fameux flash-back du deuxième acte.

Etienne Rey, dans Comœdia, est, lui aussi, séduit par le flash-back.

Lugné-Poe, dans l’Avenir, déclare qu’il n’a pu voir la pièce que par morceaux (ces types, on leur paie la place, ils ne sont pas foutus de l’occuper en entier), et malgré ça il la trouve bonne, même si, dit-il, la construction semble arbitraire, ben tiens, mon colon, pas étonnant, si tu l’as vue en pointillé.

Gérard Bauer, pour les Annales, choisit la grandiloquence sentimentale, un funeste désir de réchauffer dans la jeunesse un sentiment mal refroidi, il veut dire (je traduis) qu’après s’être tapé la mère, le héros de la pièce se réchaufferait volontiers auprès de la fille.

Charles Méré, dans Excelsior, est enthousiaste lui aussi, mais surtout pour ce pathétisme intérieur qui sourd dans son enveloppe brillante et légère. La prochaine fois que j’ouvre une enveloppe, je me méfierai.

Franc-Nohain, dans l’Echo de Paris, loue la virtuosité et l’adresse d’Achard, toujours cette histoire d’enveloppe, ne manque plus que le timbre.

James de Coquet, dans le Figaro, doit avoir pas mal picolé la veille, il trouve que les personnages de Marcel Achard habitent une région qui n’est ni tout à fait la vie, ni tout à fait le rêve et qu’on pourrait comparer à la stratosphère. Pourquoi pas, certains matins, il m’arrive moi aussi, de musarder dans des sortes de nuages de Magellan que seule l’aspirine peut dissiper.

Claude Farrère, dans le Journal, constate que Marcel Achard est tout ensemble un auteur dramatique étonnamment intelligent, un homme de l’esprit le plus rare et un poète, un vrai. À mon avis, ce vieux loup de mer devait avoir l’intention de lui emprunter de l’argent.

Pour Jean Prudhomme, du Matin, Marcel Achard éloigne son auditoire de la convention ancestrale des sentiments et le force à oublier les préjugés. Près de chez moi, on produit une Blanquette de Limoux selon une prétendue " méthode ancestrale " (ce n’est pas la meilleure, loin de là).

Paul Reboux, dans le Petit Parisien, s’épate, lui, qu’on ait fait jouer à Gaby Morlay les rôles d’une mère et de sa fille. Il est vrai qu’à quarante ans on peut encore jouer la jeune fille, mais c’est limite.

George Pioch, dans la Volonté, trouve dans la pièce du scepticisme indulgent gentiment attendri, le scepticisme attendri qui plus est, gentiment, doit être plus digeste que le scepticisme tout court.

Lucien Descaves, dans l’Intransigeant, prétend que l’auteur a réussi à écrire ni un drame, ni une comédie, ni un vaudeville, eh bien ! quoi alors ?

Léon Treich, dans l’Ordre, attribue à Achard fantaisie, grâce et esprit.

Et Robert de Beauplan qui a compilé ces critiques à la dernière page de la Petite Illustration ne se demande même pas s’il n’aurait pas dû glisser une ou deux critiques défavorables dans ce flanc au caramel.

Ce matin-là dans son lit, en dépliant ses journaux, Marcel Achard dut avoir une triomphale érection et plusieurs rappels, dont personne, à part moi, ne peut se faire une idée.

DECOR: Fékix Vallotton 1865- 1925

Posté le 20/3/2009 - ( 3 )
 VERTICALE SATANIQUE  

 

TU ME FENDS LE COEUR

 

LE DESSOUS DE CARTES

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Comme son nom l’indique Le Dessous de cartes est une partie de cartes, mais pas tout à fait à la manière de Pagnol, ici c’est Barbey d’Aurevilly qui distribue et Marseille n’est certes pas assez aristocratique pour qu’il place la scène sur le vieux port. On se trouve donc, au début de cette nouvelle, dans le salon parisien de la baronne de Mascranny, un Coblentz délicieux où s’est réfugiée la conversation d’autrefois, c’est dire le chic du salon Mascranny, Coblentz étant le lieu où séjournèrent deux rois en voie de restauration, le comte de Provence et le comte d’Artois, frères de feu XVI, se tenant à une distance suffisante de la France, de la révolution et du Corse bondissant pour que leur tête, à peu près en sécurité, ne risque pas d’être détachée de leurs épaules.

Le Dessous de cartes est la quatrième nouvelle du recueil Les Diaboliques, c’est aussi la quatrième que je commente ici, je décide à l’instant même, puisque je suis désormais bien avancé sur la voie d’un commentaire intégral des six nouvelles des Diaboliques, d’aller jusqu’au bout. Dans les dégustations de vins, si on se lance dans une série complète de millésimes, on appelle cette plénitude une verticale. Je suis donc en pleine verticale satanique. Que Dieu me garde !

Si j’étais peintre j’aurais conçu, à coup sûr, une série intitulée Les Diaboliques, je ne comprends pas pourquoi nul peintre n’y a pensé, est-ce parce que l’essentiel du travail a déjà été fait par Barbey et qu’il nous promène au fil de ses nouvelles dans une galerie de peinture où, dans des clairs obscurs traversés de visages grimaçants, énigmatiques, nostalgiques ou haineux, se déroulent dans une dominante rouge et noire, des scènes qui nous glacent, nous hérissent ou nous scandalisent ?

L’argument du Dessous de cartes est assez mince mais la mise en scène est époustouflante et l’art narratif, épatant et sombre à souhait. Le récit, enchâssé dans la soirée du salon Mascranny à Paris, s’intéresse à une histoire censée se passer, quelques décennies auparavant, dans la ville d’origine de Barbey, Valognes, que dans sa passion conservatrice il dépeint comme aristocratique à donf (oui, lorsque je parle d’aristocrates, mon vocabulaire en est tout retourné). L’essentiel du récit est une partie de cartes qui se déroule dans l’hôtel particulier d’une vieille comtesse légitimiste aux racines chouannes (Barbey raffole de ce genre de personnage, je me demande s’il figure bien dans cette nouvelle, mais c’est un tel archétype barbeysien que je ne risque rien de l’y insérer) dont le mari et les fils sont tombés, au service du roi, sous les balles des révolutionnaires, un monde dont Barbey ne se lasse pas et qui porte en lui des valeurs dont on se contente en général d’évoquer le sac qui les contient et jamais le contenu, et sans doute vaut-il mieux.

Il y a toujours chez Barbey un ou deux personnages énigmatiques au passé mystérieux ou assassin ou tragique, ici, c’est un dénommé Marmor de Karkoël, virtuose du jeu de cartes, un Ecossais ayant baroudé dans le monde entier, au service de sa majesté anglaise et venu se réfugier en France auprès de gens qui lui ressemblent après avoir sans doute commis, au nom de ces fameuses valeurs, quelque acte épouvantable, et une comtesse du Tremblay de Stasseville, deux héros barbeysiens portant des patronymes qui les empêcheraient de faire carrière dans un syndicat ouvrier, ça tombe bien, ils ne sont pas intéressés.

La comtesse du Tremblay de Stasseville, veuve très racée, grosse fortune, hôtel particulier et château à la campagne, fière, hautaine, balance des pointes assez vives, façon XVIIIème siècle, sur tout ce qui bouge et notamment sur Marmor de Karkoël, son partenaire du whist, jeu qui m’est totalement inconnu et qui doit être fort éloigné de la belote, plébéienne distraction (conforme à mes valeurs que je me garderai bien de citer ici) que l’on ne négligeait pas au bar de la Marine à Marseille. On dit la comtesse vertueuse : aucune dent de serpent ne s’était usée sur cette lime. Aussi, de regret forcené de n’avoir pu l’entamer, on s’épuisait à l’accuser de froideur. " Puis-je vous entamer, madame " j’ai envie de tenter ça dans une soirée. De cette pudeur, Barbey dit qu’elle ressemble un peu à celle de Mme Récamier qui avait laissé toute l’Europe galante à ses pieds, pendant dix ans, sans la faire monter d’un cran plus haut. " Madame, moi qui suis déjà à vos pieds, puis-je monter d’un cran plus haut ? ". Je dois essayer. Ce n’est pas tous les jours qu’une dame subit les assauts d’un séducteur armé d’une phrase de Barbey d’Aurevilly. À mon avis, il n’y a aucune raison pour que ça ne marche pas ! Je pourrais en faire la devise de mon blason :un cran plus haut. Je ne dirai pas ici quelles armes j’y ferais figurer.

L’histoire se joue, on l’a deviné, entre la comtesse, sa fille Herminie, et l’Ecossais. En quelques pages - la nouvelle en fait exactement quarante deux - et par quelques touches, avec quelques aller et retour entre Valognes et Paris où l’on écoute avec attention et parfois horreur le narrateur, Barbey sait faire monter chez le lecteur l’angoisse d’une histoire horrible que celui-ci commence à deviner, qu’il se refuse à croire et qu’il va bien finir par accepter.

Barbey d’Aurevilly est possédé d’une admiration, presque d’une vénération, pour ces intégristes royalistes dont je dois avouer qu’ils sont plus buvables que des intégristes tout court qui ne sont faits que d’égoïsmes frileux, d’intérêts partisans, de criminels désirs d’ordre, les aristocrates de fin de cycle historique ayant, quant à eux, provision d’un certain courage désintéressé les rendant capables, dans leur folie, de donner stupidement leur sang pour le roi ou de passer par le fil de l’épée, ce qui est plus grave, tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Ce ne sont pas des personnages très sympathiques, leur sac de valeurs est pesant et bourré de notions fausses et injustes, mais il faut avouer qu’ils sont romanesques et finalement pour les lecteurs que nous sommes, c’est bien là l’essentiel.

Barbey d’Aurevilly n’est guère plus sympathique, il me fait largement penser à ces écrivains réactionnaires d’aujourd’hui, qui nous promettent, comme d’autres avant eux l’on fait, la fin de ceci, la fin de cela, au nom de je ne sais quel passé idéal que nous aurions bafoué, si désespérés du monde dans lequel ils vivent, des ses soi-disant lâchetés, de sa faible considération pour les valeurs enthousiastes d’efforts, de travail, de famille, de race, d’identité, de patrie et de caramel mou au point qu’ils risquent parfois de se réjouir de l’apparition de sociétés nouvelles où les forts imposent leurs lois et où l’individu ne compte plus guère qu’un sept de trèfle à la belote. Pourtant, chez certains d’entre eux, la qualité littéraire est incontestable, il suffit en général qu’ils soient morts pour que nous commencions à les apprécier sans doute parce qu’ils se sont trompés, qu’on a toujours un peu de commisération pour les perdants et qu’il reste leur art.

Barbey fait partie de ceux-là et le temps a donné à son œuvre ce qu’il donne à un grand vin, ce mélange de passé et de présent, d’où surgit une force élégante et vivace.

Le Dessous de cartes possède encore un fort potentiel de vieillissement.

 

Décor : Carolus-Duran (1838-1917)

L'llustration n°2, représente Barbey lui-même

(Art Cyclopedia)

 

Posté le 16/3/2009 - ( 4 )
 UN MARABOUT VOLANT  

 

GEORGE ELIOT EST UN AIRBUS

MIDDLEMARCH

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

Après Silas Marner j’avais promis de lire Middlemarch de George Eliot. C’est fait et avec quel plaisir. Je ne suis pas surpris de mon enthousiasme, Silas Marner était fort prometteur.

Plaisir aiguisé par le fait que j’ai trouvé ce livre dans une collection super populaire, imprimé en Belgique, une collection que tout le monde connaît, Marabout géant, oui, oui, souvenez-vous, volume double ou triple, Anna Karénine, Vingt ans après, Ivanohé, et tant d’autres, tous ces grands romans qu’on lisait sur les genoux pendant les classes d’étude, au lieu de se taper des équations ridicules ou une version latine sibylline. Existe-t-elle aujourd’hui, je parle de la collection Marabout, et de la version latine aussi d’ailleurs ?

Mon Middlemarch est un volume triple, 650 pages, écriture serrée, médiocre papier, impression faiblarde, caractères d’imprimerie très communs, mais ô surprise, le propriétaire précédent a fait relier ce volume dans un cuir du plus beau bleu aujourd’hui patiné par l’âge et les frottements, j’éprouve donc ce plaisir infini de lire du prolétaire sous un gant de velours aristocratique. C’est lourd, c’est doux, c’est épais au toucher, j’ai un peu le sentiment, qu’est-ce que je dirais, ah, oui de faire les vendanges en smoking, ça vous a une de ces gueules.

Une piquette bue dans une verre à pied, en cristal, sur une nappe blanche se révélera supérieur à un Pétrus bu dans un gobelet en carton, voilà ce que je pense pour mon Marabout sauf que sous la noble peau ne se cache pas une piquette mais un grand cru.

Le dessus est beau et les dessous magnifiques, heureux homme que je suis, je parle du texte de George Eliot.

Une trentaine de personnages principaux parfaitement dessinés, à qui il ne manque que le coup de pinceau de génie d’un Dickens pour devenir éternels, vont et viennent sous les yeux d’un lecteur émerveillé, ils vivent, aiment, souffrent, meurent dans une campagne anglaise superbement décrite mais qui ne colle pas aux pieds, selon un mécanisme d’horlogerie minutieusement construit, chacun poussant devant lui ou traînant à sa suite des rouages qui le raccordent aux autres, qui le font reculer quand les autres avancent ou monter quand ils descendent, bref qui les anime d’un mouvement parfaitement synchronisé et harmonieux malgré l’ampleur de la tâche, mouvement qui maintient sans une once de désintérêt l’amateur de gros romans que je suis et l’entretient dans cet incessant émoi de curiosité et d’allégresse qui ne me quitte pas lorsque la fièvre littéraire me saisit.

Attention pour ce mécanisme-là, un simple ressort et un poussoir de montre sont insuffisants, il y faut des réacteurs de long courrier, d’abord pour que ça décolle sans se traîner indéfiniment sur une trop longue piste d’envol, ensuite pour que ça vole majestueusement, là-haut, au-dessus des nuages, en avançant très vite. George Eliot malgré son allure de frêle femme (tous les George sont des femmes) est un Airbus, ne nous y trompons pas, elle possède la puissance voulue pour arracher tout ce bastringue au-dessus du sol et les qualités d’un grand pilote pour le mener où elle veut sans qu’à aucun moment son Middlemarch ne ressemble à un de ces longs romans à succès, réglissés, contournés et sentimentaux que le XIXème siècle a aimés, le XXème aussi et le XXIème pas moins.

Cette dame a du souffle, maintenir la pression tout au long de ces 680 pages, au fil d’une histoire non outrancière, en évitant soigneusement les événements extraordinaires ou spectaculaires, en se calant sur la vie, sans utiliser les ressources de la tragédie ou de la comédie ou du mélodrame pour accentuer ses ressorts, en contant seulement le quotidien d’une communauté villageoise, bourgeois cossus, pasteurs, commerçants, petits fermiers, en parlant des naissances, des mariages, des morts, dans la toile de fond d’une Angleterre du XIXème siècle, de ses problèmes politiques, des débuts de son industrialisation, d’une Angleterre où les hauts fourneaux commencent à cracher leur suie et où l’on pose des rails au travers des pâturages, est un exploit, il y faut un art considérable, je suis admiratif.

Cette admiration c’est autant à la construction, à l’ampleur du projet, à sa finition qu’à l’histoire elle-même que je la dois, je me tiens devant Middlemarch comme cet amateur de voiture, insoucieux de savoir où elle le conduira, devant quels paysages il passera, se tient devant son bolide en s’extasiant de la ligne de ses tuyaux, de la longueur du capot, de la grosseur des cylindres, des qualités de son freinage, de sa vitesse et de son confort.

J’ai les cheveux dans le vent (c’est une image) et je suis bien.

 

Thomas Gainsborough et moi (bien oui, quoi!).

Posté le 12/3/2009 - ( 3 )
 LES RETROUSSIS CRAMOISIS  

 

DES MERDAILLÉS MILITAIRES

 

AXELLE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

En voilà un de bon, d’excellent même !

Je ne suis pourtant pas militariste or Axelle est un roman pour militaires nostalgiques.

Malgré ça, cet animal de Pierre Benoit a été capable de m’émouvoir avec son histoire. Qui plus est de m’émouvoir pour un vieux junker, un représentant de cette caste militaro-prussienne qui nous a fait tant de mal, comme les mensonges de l’autre, il faut dire que tout au long de l’histoire, notamment napoléonienne, les Français se sont pas mal acharnés à blesser l’orgueil de ces reîtres bottés et casqués. La première qualité des militaires est cette capacité qu’ils ont de susciter, face à eux, des vocations aussi belliqueuses que les leurs, pour assouvir ce plaisir imbécile qu’ils éprouvent à faire couler du sang pour je ne sais quel fantasme de patrie, d’honneur, de gloire, de dignité, de sécurité, de justice, d’espace vital, ou de pommes de terre frites.

Sur les austères rivages de la mer Baltique, en Prusse orientale, dans le Samland très exactement, proche de Memel, vit, dans un château délabré, un général de Reichendorf, héros de la guerre de 1870. Désormais rayé des cadres et trop vieux pour participer au combat, il ronge son frein, en cette année 1918, loin des champs de batailles.

Il ronge son frein mais a laissé sur le tapis, en France, trois de ses quatre fils, officiers brillants et raides comme des passe-lacets, encore plus raides maintenant qu’ils sont morts et enterrés sous une croix anonyme quelque part dans la Somme, ou pas loin du chemin des dames, après quelque héroïque tuerie. Un seul des fils Reichendorf est en vie, le commandant Dietrich qui vient voir, au cours d’une permission, son père et sa fiancée Axelle de Mirbbach, fille de junker elle aussi, d’un général donc, et qui vit le temps de la guerre, au château, auprès de son futur beau-père.

À côté du château se trouve un camp de prisonniers de guerre français que Benoit ne représente pas particulièrement héroïques ou débrouillards contrairement à ce que veut la littérature du genre. Un des leurs, un sous-officier, Dumaine, ingénieur dans le civil, est le héros de cette histoire. Pas pressé de s’évader (n’en ayant même aucune intention) et pas spécialement emballé à l’idée de retourner au front (Pierre Benoit était, je crois, pacifiste dans l’âme), il est chargé, un jour, par le commandant du camp d’entreprendre des travaux de réparations électriques au château, chez les Reichendorf. Les Reichendorf sont des aristocrates en voie de paupérisation (en réalité ils sont dans la purée la plus complète), à qui il ne reste que des trophées de chasse dans les couloirs (des ours tout de même, on n’est pas junker pour rien) ou, sous des vitrines, les croix de fer et les médailles, hochets sanglants octroyées par les badernes berlinoises en récompense de quelque animale action d’éclat. La prodigalité des quatre fils avant la guerre, pour maintenir leur rang d’officier, a fini de ratiboiser les dernières forêts de l’immense domaine entourant le château, faisant fuir en même temps le dernier gros gibier, offrant alors comme prises seulement quelques minables lapins ou canards malingres n’ayant plus que les plumes sur les os. Je ne les ai pas vus ces volatiles, mais je les imagine ainsi. Dans un canard, soit il n’y a rien à bouffer, soit c’est horriblement rempli de chair et de gras. Ceci est une digression gastro-animalière recueillie auprès du naturaliste Buffon. Je m’invite souvent à la table des savants ou des écrivains, ils m’apprennent autour d’une assiette et d’un verre (nombreux parfois) ce qu’ils ne mettent pas dans leurs livres.

Dumaine va éprouver de la fascination pour les personnages qu’il découvre dans ce château croulant et déserté de tout le personnel, excepté un blessé de guerre, dévoué et boiteux. Axelle, belle et mystérieuse, passe comme un fantôme dans les couloirs, elle semble obsédée par une histoire qui parfois la fait marcher des longues heures dans le parc du château jusqu’aux limites des dunes de la mer Baltique. Le général de Reichendorf est aux portes du gâtisme, trois fils morts et le dernier en grand danger c’est plus que ce que tout homme, Prussien y compris, peut supporter, il entreprend avec Dumaine des parties de stratégie, à base de soldats de plomb, où se refont les batailles qu’il a livrées, il y a plus de quarante ans, et dont il finit par croire qu’elles sont des plans d’état-major pour la guerre qui aujourd’hui se livre là-bas en Occident. Il s’étonne qu’un type comme Dumaine ne soit pas officier : " Ah, ces français, quel manque de noblesse guerrière ! " s’exclame le vieux junker tout médaillé et toute moustache à la Guillaume déployée. Au bout de son dérangement mental, il accusera Dumaine d’avoir fait perdre l’Allemagne parce qu’il aurait dévoilé les dérisoires plans de la stratégie qu’exerce Reichendorf sur un tapis de jeu, devant la cheminée, à l’aide de soldats de plomb.

Tout Français moyen qu’il est, avec son nom banal, son métier sans gloire, son grade d’adjudant, sa qualité de prisonnier de guerre, Dumaine s’éprend d’Axelle. Même nous lecteur, on a envie de lui dire : Hé ! Dumaine, qu’est-ce que tu fous là ? Ce n’est pas ton monde. Laisse tomber ! Ces gens sont morts, tu ne le vois pas, les derniers finissent de se vider dans des tranchées en France, allez, file, cette histoire n’est pas la tienne !

Or cette engeance n’est jamais morte, vingt ans après on va retrouver les mêmes.

Si un jour je devais tourner un film (comme réalisateur, je veux dire, pas comme starlette), je me demande si je ne choisirais pas Axelle, cette histoire sous un ciel bas et continûment gris de Prusse orientale, dans l’atmosphère lugubre d’une guerre omniprésente qu’on ne voit pas, mais qui emporte les fils, les pères, les maris, les frères à grands tombereaux, cette histoire qui dépeint le malheur des populations civiles, où l’on entend, lancinants, les flux et les reflux de la mer Baltique, où l’on voit le sable des dunes se lever en nuages que le vent du Nord rabat à l’intérieur des terres, en rafales cinglantes, où les forêts glaciales cachent des secrets, où le vieux général maboule ne comprend plus rien, ni au monde qui l’entoure, ni à cette Allemagne qui meurt, ni à la nouvelle qu’il sent naître, où l’énigmatique Axelle se complait dans une solitude orgueilleuse, bref, plein de scènes à faire.

Benoit a dû s’acheter une Encyclopédie de l’armée allemande car le lecteur n’ignore rien des uniformes pussiens que le général, dans une scène douloureuse et exaltée, présente à Dumaine, les uniformes de ses fils : une tunique vert bronze à parements lie-de-vin des chasseurs à cheval d’Angersburg, un dolman bleu à plastron blanc de uhlan, un casque d’argent à aigle d’or, un hausse-col blanc à aigle noir, une tunique blanche à collet et retroussis cramoisis de cuirassier, on dirait un défilé de mode intitulé : Le teuton dans toute sa splendeur, un défilé de mode ridicule et sanglant.

On pense à Bismarck, on pense à la guerre, à la douleur, à la mort, à l’amour, à ces blondes héroïnes, pâles et mystérieuses, des légendes allemandes, aux chevaliers teutoniques, on pense à tout ça et, pour une fois, chez Benoit, rien n’est forcé, tout apparaît voilé dans un fondu romanesque qui bouleverse.

Je ne suis pas le seul à avoir aimé Axelle, paru en 1928, mon exemplaire porte la mention 105ème mille.

En tout cas pour saluer ce beau roman, c’est décidé, j’abandonne provisoirement mon air narquois.

 

DECOR TEUTON : Anselm Kiefer

(Art Cyclopedia)

 

Posté le 9/3/2009 - ( 6 )
 L'ESCALIER DE CHARLES DICKENS  

 

DICKENS OU L’IMPOSSIBLE ADULTERE

 

 

TEMPS DIFFICILES

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

Comparé à l’ampleur des grands romans comme David Copperfield, Oliver Twist, ou Dombey et fils, Temps difficiles est un petit roman, par la taille, à peine trois cent pages, pour un amateur de Dickens, ça s’avale comme des tapas, en accompagnement d’un verre de Xeres, ou mieux encore de Muscat de Rivesaltes.

J’y retrouve le même humour délicieux, la même galerie de portraits –personnages principaux comme secondaires - et la critique sociale que Dickens ne cesse de diffuser au travers de tous ses romans, mais cette fois, pour enfoncer le clou, il quitte Londres et place son récit dans la ville imaginaire de Coketown qui comme son nom l’indique est consacrée à l’industrie et ressemble comme deux gouttes d’eau à n’importe quelle ville anglaise de cette époque. Je n’en connais aucune, je parle d’après des on dit, messieurs les Anglais, veuillez m’excuser.

Deux mondes s’opposent, celui des ouvriers, sous payés, souvent misérables, abrutis par un travail difficile, les poumons hypothéqués par la fumée noire qui environne continûment la ville, et celui des bourgeois prospères et rigoureux, banquiers, industriels, sortes de sépulcres blanchis qui voient d’un mauvais œil leurs employés réclamer des avantages comme si la vie, disent-ils en substance, était un paradis ayant l’aptitude d’offrir toutes les satisfactions. C’est une vallée des larmes, prèchent-ils à l’intention de ceux qui ne sont pas comme eux, et du bois de chauffage, un dessert le dimanche, un logement décent, des vêtements propres constituent à leurs yeux les scandaleuses réclamations et le goût du luxe de la classe ouvrière.

Ces ouvriers hommes et femmes sont quelque chose qu’il fallait faire travailler tant, payer tant et c’était tout ; quelque chose qui devait infailliblement être réglé selon la loi de l’offre et de la demande ; quelque chose qui se heurtait à cette loi et se débattait au milieu des difficultés, quelque chose qui se trouvait un peu dans la gêne quand le blé était cher, et se gavait quand le blé était bon marché ; quelque chose qui croissait en nombre selon tel pourcentage et fournissait tel autre pourcentage de criminels et tel autre pourcentage d’indigents ; quelque chose de brut dont on tirait de très grosses fortunes ; quelque chose qui parfois se soulevait comme la mer, faisait un peu de mal et de dégâts – principalement à soi-même – et retombait de nouveau ; elle savait que les ouvriers de Coketown étaient tout cela. Mais elle n’avait guère plus songé à les diviser en unité qu’à diviser les gouttes d’eau qui composent la mer.

Aujourd’hui encore, pourrait-on trouver meilleure définition du libéralisme ?

L’héroïne, dont toute l’éducation a consisté à être tenue éloignée d’une classe sociale par définition malhonnête et dangereuse, est tout ahurie un jour de découvrir la riche humanité d’un ouvrier qu’elle rencontre par hasard.

Ces éléments sont la toile de fond d’une histoire assez classique d’adultère probable dans laquelle va s’empêtrer Mrs. Bounderby, ex Miss Louisa Gradgrind, livrée par son père, dès son plus jeune âge, à un Bounderby, banquier satisfait, au réalisme désolant, au cœur de nain de jardin, à l’estomac de silure adulte, et de plus de vingt ans son aîné. Avec cet archétype de bourgeois, sûr de lui et dominateur, qui s’est imposé à sa table et fourré dans son lit, la petite s’ennuie, souffre, se dégoûte, se désespère et finit par haïr. Ce qui devait arriver arrive.

À ce stade je me rends compte que Dickens, qui sait admirablement faire pleurer ou rire les jeunes héroïnes, a du mal à les faire jouir. L’amour, dès que la chair s’en mêle semble le mettre mal à l’aise, ce n’est pas que d’autres auteurs de son époque soient beaucoup plus charnels, la chape de pruderie du XIXème siècle les recouvre aussi, mais ils paraissent moins gênés par tout ce qui touche au sexe (il y a chez Balzac des adultères, visions, bruits, odeurs, que le lecteur ou la lectrice ont le sentiment de vivre eux-mêmes), la tendresse et la délicatesse de Dickens le paralyseraient-elles au seuil de la sensualité ?

Ce bovidé de Bounderby a placé à son service et à la surveillance de sa femme, une affidée, dragon de la pire espèce, Mrs Sparsit, ce genre de bonne femme, vieille fille ou veuve que Dickens excelle à mettre en scène, elle ne se faisait guère remarquer que par la minceur de son corps, faiblement supporté par deux longs et frêles échalas et surmonté d’un tête dont il ne valait pas la peine de faire mention.

Ici encore, j’entends l’éternelle remarque : les personnages de Dickens, caricatures ?

Je réponds : les expressionnistes et les fauves, caricaturistes ou peintres ?

Temps difficiles est une histoire sombre dans un univers sombre : vu de loin par ce temps, Coketown apparaissait noyé dans une brume inaccessible aux rayons du soleil. On savait seulement que la ville était là, parce qu’on savait que la tâche maussade qui s’étalait ne pouvait être qu’une ville. Même dans ses descriptions Dickens est drôle. Cette tâche maussade qui ne pouvait être qu’une ville est admirable, à titre personnel cette phrase me remplit d’aise. Il continue : Un brouillard de suie et de fumée qui se dirigeait confusément tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tantôt montait vers la voûte du ciel, tantôt s’avançait sombrement au ras du sol, selon que le vent s’élevait ou s’apaisait ou changeait de direction, un enchevêtrement compact, sans forme, traversé par des nappes d’une lumière oblique qui ne laissait voir que de grosses masses noires : Coketown, vue de loin, s’évoquait lui-même bien qu’on ne put distinguer aucune de ses briques.

Dans Coketown la ville fantôme, les cœurs et les âmes s’enduisent aussi de suie.

Chez certains auteurs on est tenté, à la lecture, de sauter les descriptions, chez d’autres les dialogues ou les considérations psychologiques ou les digressions, Dickens est le seul écrivain que je lise le doigt sur chaque mot, de peur de perdre une seule pépite de cette mine d’or.

Mrs Sparsit dont il ne vaut pas la peine de faire mention de la tête, est une sinistre garce qui assiste ravie à la séduction de Louisa par un godelureau de passage et ne fait rien pour l’empêcher. Au contraire, croyant gagner ainsi la confiance absolue et définitive de son maître Bounderby, elle prend plaisir au développement de l’histoire et se délecte par avance de son dénouement inéluctable. Dickens utilise la superbe métaphore de l’escalier, qu’il scande, sur trois ou quatre chapitres, tout au long du déroulement de la tentation de Louisa, celle-ci est en haut, mais marche par marche, sous les yeux féroces de Mrs Sparsit, descend vers son destin.

Le fait de surveiller assidûment Louisa et par conséquent d’observer non moins assidûment son attitude impénétrable, lui avait aiguisé et stimulé l’esprit au point de lui donner cette inspiration. Elle avait donc érigé en pensée un grand escalier aboutissant à un gouffre de honte et de ruine, et cet escalier, jour après jour, heure après heure, elle voyait Louisa le descendre.

Les chapitres se succèdent titrés ainsi : chapitre X, L’escalier de Mrs Sparsit, chapitre XI, Toujours plus bas, chapitre XII, Tout en bas.

J’en suis arrivé au chapitre XII, je suis désormais trop pris par cette histoire pour continuer mes commentaires.

Donc j’arrête.

Avec Dickens, je suis moi aussi dans un escalier mais je ne cesse de le monter, toujours plus haut, pour aller tout en haut.

Prochain Dickens programmé : Bleak House, traduit en français par La maison d’Âpre-vent.

 

CRUIKSHANK qui a été l'illustrateur de Dickens est un redoutable caricaturiste surtout à l'encontre de Napoléon (Boney) et des Français. Son Louis XVIII (goutteux bien connu) enfilant les bottes du Corse vaut son pesant d'or.

Posté le 5/3/2009 - ( 6 )
 LES BAS DE BOURGET  

 

SOIE MOLLE ET TAIS-TOI

LA DUCHESSE BLEUE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

La Duchesse bleue m’a flanqué une peur bleue à l’idée que j’allais mourir d’ennui si j’arrivais au bout de cette histoire fomentée par Paul Bourget, en 1898, à des fins littéraires.

Ce type, qui a sans doute étiré une nouvelle aux dimensions d’un roman, a agi en pâtissier, sa pâte s’est étendue mais son poids est resté le même, un poids de canari. Quatre personnages, une jeune comédienne sympathique, une baronne assez garce, un écrivain à succès peu recommandable et son ami un peintre inconnu, plutôt timide et tirant le diable par la queue font l’essentiel de la distribution de La Duchesse bleue. L’écrivain tonitruant se tape les deux héroïnes en même temps et pour donner plus de piment à ses liaisons les rend jalouses l’une de l’autre en utilisant pour cela les services de son ami qui est chargé de lui constituer des alibis. Comme il n’est pas de marbre, le peintre aimerait bien lui aussi s’en taper une, la comédienne par exemple, mais il est trop sentimental.

Trop sentimental, mon ami, on a envie de lui dire, l’amour c’est d’abord la chair, tu mêles trop d’esprit à tes désirs, tu y mets trop de formes, trop courtois, petit, regarde agir les séducteurs, l’œil, l’assurance, le culot, le geste, le tempo, il n’y a que ça qui compte et puis, fais attention, Bourget se sert de toi, tu sais, méfie-toi, sous ses dehors de bien pensant, il ne vaut pas lourd ce Bourget.

Il ne vaut pas lourd certes, mais si on projetait ses fantasmes sur un écran blanc, il y aurait du spectacle, croyez-moi, et les dames patronnesses du faubourg St Germain qui le connaissent bien, en auraient des frémissements du haut en bas de l’échine dorsale (bon, avec mes fantasmes aussi, je pense qu’on ferait salle comble, mais moi, ici, n’est pas le sujet). Voici par exemple Camille Favier (Camille Favier, c’est la comédienne, la duchesse bleue, oui elle joue, elle triomphe même, dans La Duchesse bleue alors tout Paris la surnomme la duchesse bleue, La Duchesse bleue est une pièce écrite par Jacques Molan et Jacques Molan c’est l’écrivain à succès et son amant) faisant rapidement le ménage dans sa loge devant Vincent La Croix (Vincent La Croix, c’est le peintre (je fais tout ici, même l’adjoint de Bourget) c’est lui qui est le narrateur de cette aventure parisienne) : elle poussa un petit cri, elle venait d’apercevoir une paire de bas d’un vert pâle à baguettes d’argent, elle les saisit avec une brusquerie effarouchée où je me plus à discerner un petit frisson de pudeur. C’était un peu de sa nudité, ces bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son pied menu. Un fétichiste ce Paul Bourget, tu lui donnes une chaussette et il s’accroche aux rideaux, mon Dieu, s’il était entré dans la loge de Madonna, on le ramassait à la petite cuillère. En confidence, cet extrait avec cette histoire de bas est donné pour expliciter le jeu de mots du titre que je trouve si épatant et puisque j’y suis, je ne suis pas mécontent non plus du " soie molle et tais-toi " dont on va voir à l’instant même l’origine.

Un peu plus loin c’est au tour de la baronne un peu garce de donner du sien, coincée dans un étroit coupé, en allant au Bois, c’est Jacques Molan qui raconte à son ami : Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé rempli d’un parfum de femme, d’un de ces vagues et pénétrants arômes où se mélangent vingt senteurs : celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie molle de sa toilette intime, etc. Paul Bourget est un analyste, en effet on le surprend ici en flagrant délit d’analyse du contenu d’un tiroir de commode.

Bon, je ne sais pas comment tout cela finira car je ne suis pas encore au bout de mes peines et je ne puis même pas promettre d’y arriver. Le peintre gentil va t-il triompher ? Le méchant écrivain va-t-il l’emporter ? Je m’en fous complètement ! Y a-t-il une morale ? Oui, il y en a une, éviter autant que faire se peut de lire du Bourget, même si quelques-uns de ses romans ne sont pas si mauvais, en tout cas ne jamais lire La Duchesse bleue,

D’ailleurs Paul sait qu’il a écrit un navet, il consacre la préface de son roman à une certaine Matilde Serao, inconnue au bataillon, une romancière italienne je crois (ma connaissance des romans italiens n’a pas dépassé, hélas, Les Fiancés de Manzoni), géniale, dit-il, (a-t-il des vues sur elle, a-t-il l’intention de mettre sa main dans sa soie molle ?) qui a écrit le Pays de Cocagne. Il est désolé de lui dédier La Duchesse bleue car à côté de sa colossale fresque (sic), ce fameux Pays de Cocagne donc, son étude du genre La Duchesse bleue, paraît bien mince et bien grêle. Quel maquignon ! Il fait comme un vigneron qui dirait à son client : " mon vin, cette année, il est sec, décharné, et acide, mais en le buvant vous n’avez qu’à fermer les yeux et penser à Château Margaux, vous verrez, ça passera. "

Bourget place cette Matilde Serao carrément au niveau de Zola et Maupassant qu’il appelle peintres de foules, par rapport à eux, lui, se prétend plutôt besogneux, spécialiste du roman d’analyse étriqué, ajoute-t-il, sans croire un mot de ce qu’il dit. Il signale que concevant La Duchesse bleue il avait pour but de faire un travail identique à celui de Diderot et son Paradoxe sur le comédien. Le caractère et le comportement d’un individu se fondent-ils dans sa qualité d’artiste, traite-t-il différemment d’un autre les contingences de la vie ? Voilà ce qu’il avait l’intention d’illustrer. Bourget cite ensuite Illusions perdues et Modeste Mignon, mazette, il se fait un bel entourage, au passage il évoque Shakespeare, on ne sait jamais, puis Goethe, après tout pourquoi pas, il n’a peur de rien, et enfin Henry James au cas où il se sentirait un peu seul.

Il dit à Matilde (elle en prend pour son grade, si elle ne connaissait pas la vanité et l’emphase française, elle est servie) que son étude dans le style du Paradoxe du comédien devait s’appeler Trois âmes d’artistes (bon, je le rappelle une dernière fois, les trois âmes sont celle de l’écrivain, celle du peintre et celle de la comédienne, la baronne un peu garce, quant à elle, n’a pas d’âme), puis ça s’est escagassé et au cours du récit, l’anecdote sentimentale a pris le dessus sur une étude de la vie intellectuelle. Voilà pourquoi La Duchesse bleue est un si mauvais roman, c’est une mayonnaise qui n’est pas montée.

Bref, à l’inverse de Christophe Colomb qui cherchait les Indes, se trompa et découvrit l’Amérique, Bourget, qui ne cherchait pas grand chose, s’est trompé et n’est arrivé à rien.

À la vérité je dois dire qu’en vieux briscard du roman, Bourget a compris que son truc était pâteux, alors à une cinquantaine de pages de la fin, il parvient à redresser son histoire avec un peu d’inattendu et de spectaculaire, mais c’est au prix de quelques scènes de vaudeville. Tant pis, il y avait urgence et il fallait bien ça pour sauver son roman.

Bien lui en a pris, finalement La Duchesse bleue ne m’a pas tué.

 

Décor : Jean Béraud 1849-1935

(Art Cyclopedia)

 

Posté le 1/3/2009 - ( 11 )
 
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