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( Tous les articles - mars 2010 )
 ENTRER DANS UN ROMAN  

 

L’AMOUR À PLEINES MAINS

 

MALEMPIN

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Au début, on ne sait pas qui couche avec qui, il y a une tante Elise bien roulée, une trentaine d’années, qui est mariée à un vieux à pognon, on se dit, celle-là, elle doit y aller sec.

Comme amant possible, on pense d’abord au père du narrateur.

Malempin fils, médecin à Paris, se remémore sa jeunesse en Charente, et se souvient notamment de son Malempin de père qui était en fort bon appétit pour les aventures extra conjugales, donc il aurait pu, mais bon on n’en est pas très sûr. Cette Elise quand même, il ne faudrait pas laisser passer l’occasion, alors on pense au narrateur lui-même, Malempin fils, mais dans le temps qu’il évoque, il était un peu jeune tout de même, quoique les tantes à grosse poitrine sont utiles pour déniaiser.

Et puis le lecteur à force de voir passer cette Elise, si tendue, se dit, après tout pourquoi pas moi (le lecteur mâle, je veux dire, oh et puis le non mâle aussi), pourquoi ne pas l’attraper dans un couloir, ou dans sa cuisine, quand elle nettoie ses légumes devant l’évier. C’est impossible, il n’est que lecteur, il faudrait qu’il entre dans le roman.

En général il est impossible d’entrer dans un roman sauf dans un roman de Simenon.

Chez lui, il y a des mots simples, des phrases simples, des idées simples, simples dans le sens d’efficaces et fortes, c’est de la littérature qui ne ressemble pas à de la littérature mais à la vie, alors on ressent qu’on pourrait s’y glisser, dîner le soir avec les personnages, lapant avec eux une soupe grasse, médisant sur les uns, signalant les dernières coucheries au chef lieu ou dans les fermes alentour, remplissant les verres épais d’un gros vin rouge qui fait des ronds sur la nappe, et regardant par le trou de la serrure, un tel en train d’enfiler une telle.

On a d’autant plus envie d’entrer dans un roman de Simenon que le sexe y est naturel chez lui, l’exercice de sa fusion de la chair avec une autre chair est une fonction physiologique, il n’y a pas de morale derrière, seulement l’envie ou le besoin, c’est comme pisser, on ne peut pas s’en passer, ça soulage mais il faut remettre ça, sans cesse, c’est lancinant. Une morale ! Peut-être y en a-t-il une, mais seulement lorsqu’on a besoin d’aiguiser le désir.

L’amour chez Simenon ce sont des plats faits maison, il ne s’agit pas de nouvelle cuisine, sophistiquée et prétentieuse, c’est une gastronomie à l’ancienne, comme chez grand-mère, viande, patates, sauce et mijotage, pas de ces accords ridicules autour d’épices exotiques ou de légumes à l’eau seulement utiles à faire perdre leurs fesses et leurs nichons aux mannequins de défilé de mode. Un coq au vin chez Simenon (c’est une exemple que je donne ici, je n’ai pas une passion spéciale pour le coq, j’ai une passion pour le vin, ça oui !) ça s’attrape à pleine main, ça embaume la cuisine, on sauce à grands coups de pain et on se lèche les doigts. Et ça peut se réchauffer. C’est ça l’amour.

Malempin est un de ces petits romans sombres et aigres, où les familles se fréquentent en se détestant, dépositaires de toutes les faiblesses, et de toutes les saletés, elles les font fermenter ensemble, elles en souffrent, mais ne laissent rien apparaître à l’extérieur. Il n’y a pas de contrition ou de rédemption chez Simenon, tout se joue au comptant et l’hérédité nuit à bien des projets.

À la moitié du roman, le soleil se cache, le ciel se voile, la pluie tombe, le vieux à pognon disparaît, l’a-t-on tué ? qui ? Malempin se souvient de cette épisode de sa vie, en veillant son fils de huit ou neuf ans, gravement malade, en péril même, comme s’il voulait, en cas de catastrophe, qu’il parte avec le paquetage familial, nul n’y échappe. Elise, veuve, devient moins désirable, elle perd ses rondeurs, s’étiole, certes on la baise quand même, un retraité, un comptable, un proviseur de lycée, mais ce n’est plus ça, le lecteur, lui-même, n’en a plus envie. Le sexe devient rageur, mal fait, contre un mur, dans un bureau.

Malempin fils, à hauteur de gamin, comprend bien qu’il y a un cadavre dans un placard, que sous les aigreurs de sa mère, les infidélités de son père, les confidences sournoises d’Elise, se cachent des déchirures et des culpabilités. Un jour en revenant de l’école, il comprend même où on a balancé le cadavre de l’oncle à pognon. Un cadavre qui arrangeait pas mal de monde.

Trop tard, il y a plus de vingt ans de ça, il a sa vie (son frère cadet vient encore le taper de temps en temps en se plaignant qu’il a été sacrifié à la réussite de son aîné), sa famille, ses clients, son milieu, toute cette vieille histoire peut rester enfouie, à quoi bon ! D’ailleurs, est-il meilleur qu’eux ? Qui est-il pour condamner ?

Alors le lecteur qui est entré à pas de loup dans Malempin, dans l’espoir de se faire Elise, se retire de l’action, observe l’affaire de plus en plus loin, se dit au fond que cette histoire n’est pas pour lui, on n’entre pas impunément dans un roman de Simenon, il faut y être génétiquement invité, il y a respiré des odeurs de campagne, d’étables, de cafés enfumés, de cadavres enfouis, de chambres mal aérées, maintenant il en a assez et profite d’un moment d’inattention de l’auteur pour foutre le camp en claquant la porte.

Ça tombe bien le roman est fini.

 

 GALERIE: VAN DONGEN

 

 

Posté le 25/3/2010 - ( 1 )
 RELECTURES  

 

L’ÂME DU PHOQUE

 

JE M’EN VAIS

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Parmi les auteurs que je relis sans cesse, figure Jean Echenoz. Pour lui, je suis victime d’un véritable T.O.C, je n’ai pas le temps de m’étendre sur le T.O.C parce qu’au fond je ne comprends pas trop ce que c’est, je sais simplement ceci : chaque fois que je referme un de ses livres, j’ai le sentiment d’avoir oublié plein de choses, alors je l’ouvre à nouveau avant de le refermer comme ce type qui croit toujours n’avoir pas refermé sa porte en partant, qui revient sur ses pas pour vérifier, qui le fait plusieurs fois, qui s’en va à la fin, parce qu’il le faut bien, en se disant qu’à coup sûr il a oublié de fermer sa porte. Il faut être orpailleur et filtrer le sable dans la batée, pour lire Echenoz, car c’est plein de pépites, qu’on risque de laisser passer si on n’y regarde pas au moins à deux fois. Pour lui je retrouve une forme de lecture maternelle (pas de ma mère, de l’école je veux dire), je déchiffre, le doigt sur la ligne, en épelant, en ânonnant même, pour être bien sûr de ne rien oublier, pourtant quelque chose m’échappe toujours, je le sens, alors je reprends ses romans les uns après les autres, Cherokee, Lac, L’équipée malaise, Ravel, Courir etc, puis quand j’ai fini, je recommence Cherokee, Lac, Les grandes blondes, L’équipée malaise, etc. tant que je vivrai je le ferai et même si je perds la vue, la tête ou je ne sais pas quoi, je veux qu’à mon chevet on me lise à haute voix les romans d’Echenoz.

Par exemple, Je m’en vais, je ne sais pas à quelle combientième lecture j’en suis, je tombe sur cette histoire de phoque :

Une autre fois, Napaseekadlak harponna un phoque. Or on sait que tout est bon dans le phoque, c’est un peu l’équivalent polaire du porc : sa chair se grille, se poche, se mijote, son sang au goût de blanc d’œuf donne un boudin correct, sa graisse permet d’éclairer et de se chauffer, on fait de sa peau d’excellentes toiles de tente, ses os donnent des aiguilles et ses tendons du fil, on fabrique même avec ses intestins de jolis voilages transparents pour la maison.

Jusque là, ça va, travail de romancier impeccable, réaliste, documenté, encore que cette insistance à proclamer la grande qualité de la viande de phoque, capable de donner un boudin correct, au moment où le monde entier verse des larmes sur sa chasse, c’est de l’Echenoz, plein pot. Sa remarque paraît tout à fait logique, pourtant on sent une sorte de glissement vers le non sens, faudrait-il vérifier cette histoire de toile de tente, de fil fait avec des tendons, de goût de blanc d’œuf, de voilages intestinaux ? oui, en effet, il faudrait, car on n’avait pas tout vu, ce diable d’homme voulait en venir à ceci, il finit par :

Quant à son âme, une fois l’animal mort, elle demeure dans la pointe du harpon.

C’est le genre de truc qui me fait exploser de rire. Ce type nous annonce que les phoques ont une âme, mais comme il sait que le monde entier est très sensible à la phoquerie humanitaire, il nous tranquillise aussitôt, en nous signalant que celle-ci n’est pas comestible, qu’on ne risque pas de l’avaler parce qu’elle a la délicatesse de rester accrochée à la pointe du harpon.

Je prétends que seul Echenoz sait faire ça, et ceci me comble de joie. Cela paraît facile, c’est comme le trait de Picasso, à qui on reprochait de faire payer, bien cher parfois, un seul trait de peinture, qui d’un trait répondait à ce trait par ce trait : ce trait n’est qu’un trait, bien sûr, mais derrière lui, il y a cinquante ans de peinture. Citation absolument recréée par moi, dans sa forme, mais pas dans son fond.

Il y a dans la littérature d’immenses fresques de vie, de batailles, de sentiments, de drames, je suis preneur et puis il y a aussi de temps en temps des histoires de phoques, dont je prétends qu’elles sont aussi époustouflantes de création et aussi porteuses d’universalisme, alors je les prends également.

Mon âme, comme celle du phoque, reste accrochée à la pointe des livres d’Echenoz.

 Galerie: Joan Miro

 

 

 

Posté le 19/3/2010 - ( 2 )
 CAMERA AU POING  

 

LES DIAMANTS NE SONT PAS ÉTERNELS

 

LA PAIX DU MENAGE

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

La paix du ménage, la nouvelle qui succède à Une double famille dans la Comédie humaine est plus une œuvre de cinéaste qu’une œuvre de romancier.

On imagine Balzac, caméra sur l’épaule, dans un grand salon parisien en train de filmer un de ces bals fameux du premier Empire à son apogée. Ici, nous sommes chez le comte de Gondreville, opulent sénateur, sorte de Lucullus faisant sa cour à Napoléon en donnant des fêtes splendides. Ce soir-là, dans cet hôtel particulier du quartier Saint Germain, cela regorge de marquises et de duchesses, de colonels et de généraux comme si la Révolution n’était pas passée par là, après un hiatus tragique on repartait comme avant, avec de la noblesse arrogante, des militaires rutilants, de la fortune surexposée et des pauvres bougres crevant de faim dans la rue.

Dans ces soirées mondaines, les mâles sont en chasse et les femelles les attendent au gîte, le grand jeu pour les premiers est de les débusquer et pour les secondes de sélectionner les prétendants.

On était en 1809, on avait fait Wagram, gagné in extremis, mais gagné, les victoires sont de plus en plus sanglantes, le sommet de la pente menant à la gloire était atteint, ne restait plus, en redescendant, qu’à en comprendre le caractère insensé et l’ignominie, le fou des Tuileries préparait déjà sa marche sur Moscou et convoquait la grande armée au sacrifice ultime.

Le danger de la guerre étant toujours présent il y avait une sorte d’urgence de jouir, d’aimer, de séduire, de tromper. La machine à faire des veuves et des orphelins était dans une forme olympique. Et puis tromper, tricher ce sont les joies noires d’une vie, aussi brûlantes que celles qui consistent à pousser ses derniers sous, ceux qui ruinent définitivement une famille, sur un numéro de table de jeu.

Balzac nous fait tourner dans les salons, alternant les plans d’ensemble, les travellings, les gros plans et les plans braguette, sa caméra se pose sur les visages, les décorations, les défauts, les dents, les rides, les seins, et les fesses.

L’attraction de la soirée se trouve, près d’une cheminée, c’est une dame en bleu que personne n’a l’air de connaître et qui refuse toutes les invitations à danser. De temps en temps Honoré pose sa caméra sur un chaise, prend sa plume et rédige de savoureux dialogues, entre hommes et femmes, ou hommes entre eux, ou femmes entre elles, sur la vie des uns et des autres, l’histoire de leur famille, les propriétés, les rentes, les mariages, les bonnes fortunes, qui couche, qui ne couche pas.

Et la dame en bleu résiste toujours.

L’essentiel de ce petit texte consiste dans cette exposition virevoltante. Il existe pour maintenir l’intérêt une petite intrigue au sujet d’un diamant, qu’hommes et femmes portaient indifféremment en ce temps.

Un homme n’était pas aussi ridicule qu’il le serait aujourd’hui, quand le jabot de sa chemise ou ses doigts offraient aux regards de gros diamants.

Balzac ajoute :

Murat, homme tout oriental, donna l’exemple d’un luxe absurde chez les militaires modernes.

Son beau-frère, Napoléon lui-même, surnomma Murat le " Franconi de l’armée ", Franconi étant un célèbre écuyer qui avait fondé un cirque. Quant à moi, Murat m’a toujours fait penser à un benêt extravagant et magnifique, dont la seule vertu était sa façon de monter à cheval. Allez, je ne vais pas en rester là, il était aussi, paraît-il, héroïque. Et sanguinaire, il suffit d’interroger la mémoire madrilène.

Un des bellâtres, diamant au doigt, s’interrogeant depuis longtemps sur l’identité de la dame en bleu et bavant sur ses charmes, se décide, s’approche de la dame en bleu, l’invite à une danse, est accepté. Il croit son affaire faite et s’en lèche déjà les babines, au cours de la danse, il lui propose son diamant, pensant ainsi se donner un avantage définitif auprès d’elle, elle l’accepte, il exulte.

Le type apprend alors de la bouche de la dame en bleu, l’histoire du diamant qu’il vient de donner, résultat : il fait ceinture et il laisse un diamant sur le carreau.

Je laisse au lecteur le soin d’aller jusqu’au bout de cette histoire.

Dire qu’il y a de gros balourds d’écrivains capables de pondre sept ou huit cents pages d’un roman historique, sans qu’à aucun moment on ait le sentiment d’apprendre quelque chose de vrai, de vivant sur l’Histoire. Quelques feuillets suffisent à Balzac pour nous faire entrer de plain pied dans un salon du début du XIXème siècle, comme si on y avait été invité, de s’y promener un verre à la main, de comprendre ce qui se passe dans les ministères et ce qui se trame dans les salons, de picorer des petits gâteaux, de parader, de regarder les femmes, de tenter de se faire désirer par elles, d’en choisir une, de l’inviter et de rêver.

C’est ça le plaisir de la lecture.

C’est ça la littérature.

Prochain épisode Madame Firmiani.

 

 GALERIE: Jean-Louis David

 

Posté le 15/3/2010 - ( 3 )
 LES COCHONS DE PLUME  

DES MASTURBATEURS ADORÉS

 

LE MENDIANT INGRAT

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

 

Un type comme Léon Bloy c’est de la littérature à l’état pur, on ne peut dissocier son mental de l’écriture pas plus que de son physique d’ailleurs. Il n’existe que pour l’écrit, c’est formidable. Il se fait une vertu de son intolérance absolue et de son catholicisme intégral. Exemple, cette conversation ou plutôt cette agression sur Zévaco, le père célèbre des Pardaillan, anarchiste, révolté qui croyait en imposer à Bloy :

- Apprenez, monsieur Léon Bloy, que je suis athée et matérialiste.

- Fort bien, cher monsieur, vous me voyez charmé de savoir que je suis en présence d’un imbécile.

Quand je dis que son physique s’accorde à son écriture, je me rends compte que c’est une erreur, sa plume est d’une violence inouïe alors que sa bouille, à regarder de plus près des photos d’époque, est plutôt lumineuse, yeux clairs, belle moustache épaisse à la gauloise, crinière blanche, le tout faisant, ma foi, une allure plutôt sympathique, ce contraste-là devait être assez spectaculaire.

Voici un autre exemple de l’outrance bloyesque :

Dans son journal, Le mendiant ingrat, Léon écrit, en avril 1895, qu’il a accepté le principe d'une conférence à donner en Belgique, invitation faite par une société anonyme " l’Art " de Bruxelles. Il se dédit quelques jours après de la façon suivante :

Messieurs les Anonymes.

J’estime que votre offre de cent cinquante francs ! Voyage compris ! ! ! à un écrivain qu’on suppose vaincu par la misère, est insultante pour cet écrivain et déshonorante pour la Belgique.

Dans le cadre de la préparation de cette conférence, qui eut été une belle tentative de démusellement littéraire, musellement qu’il ne cesse de vilipender mais qui au fond exalte sa créativité littéraire et sa soif inextinguible de cris et de colères, Léon Bloy avait préparé une introduction, il l’appelle un exorde, désormais inutile, mais qu’il donne dans son journal, où je m’amuse à relever ces passages.

Le début, extraordinaire :

Mesdames, messieurs,

Je commence, naturellement, par solliciter votre malveillance. Il est trop évident que le comble de l’injustice et du ridicule serait de couvrir d’applaudissements ou d’étouffer sous les fleurs un écrivain, supposé grand que les journalistes ont vomi.

Vous sentez bien qu’il serait monstrueux de me priver ainsi du salaire de mes efforts et que vous ne pourriez m’infliger l’affront d’une bienvenue, sans violer outrageusement les saintes lois de la plus élémentaire hospitalité.

On imagine un B.H.L. ou un Sollers, chouchous de la presse et des medias, débuter ainsi leur conférence.

Et il continue, voici un florilège :

Que deviendrait ce beau rêve de toute une vie d’être le crachoir des malédictions de l’univers ?

Allez, en avant :

Lancez-moi quelques excréments, quelques valides excréments sortis du cœur. Fortifiez-vous à la pensée que j’ai l’ambition de vous déplaire et laissez-moi l’espérance d’y parvenir.

Et encore :

De croupir glorieusement dans les déjections des plus limoneux pourceaux du journalisme.

Tout est de ce tonneau, admirable, non pas peut-être de vérité mais de littérature :

Voyons, vous n’attendez pas, je suppose, étant donné surtout le sujet de ma conférence que je vous parle d’une manière affectueuse des cochons de plume dont vous faites sans doute vos délices et que les plus gras d’entre vous, – indubitablement – sont accoutumés à regarder comme d’inégalables écrivains : les Daudet, les Bourget, les Zola, les Maupassant et la nauséeuse racaille des imitateurs ou thuriféraires. Il est trop clair qu’une expression quelconque de mes sentiments, à l’égard de ces masturbateurs adorés, ne pourra jamais que désobliger un auditoire d’où n’auront pas été soigneusement extirpés les capitalistes ou les négociants.

Avant de conclure :

D’autre part, je suis malheureusement atteint d’une infirmité, d’une sorte de goitre infame. Je crois en Dieu, comme Marchenoir (Marchenoir est le héros de son roman " Le désespéré ") et je suis catholique jusqu’à la pointe des cheveux, comme lui encore. Vous me voyez installé, non moins que lui, dans l’intolérance absolue.

Et pour bien montrer cette intolérance à un point qui devient pour nous lecteur, irrésistible de drôlerie, à force de mauvaise foi mais aussi par la grâce splendide de l’écriture :

Pour tout dire en un mot, nous estimons, l’un et l’autre, que l’Inquisition fut parcimonieuse de supplices et que la véritable charité apostolique est, avant tout, dans l’abondance et la qualité des massacres.

Et vlan, après ça, passez-moi, l’éponge. La modération n’est pas un slogan pour ce monsieur.

Ah, Bloy, comment tant de talent n’a pu au temps de votre vie sur terre que rencontrer si peu d’hommage. On le comprend bien, remarquez, vous ne vous privez d’aucun plaisir, car vivre l’insulte à la bouche est un luxe que peu peuvent se payer, et pousser jusqu’au bout des idées insupportables quoiqu’il vous en coûte en crachats sur la figure, est un courage que l’on ne peut plus se permettre, qui le ferait aujourd’hui ? pour y parvenir vous avez accepté, en refusant tout compromis avec les journalistes, de passer par les méandres d’une misère certes hautaine mais bien réelle et par les terribles humiliations de la charité quémandée.

Votre intolérance est néanmoins si injuste, si outrancière que parfois on se demande si elle n’est pas qu’un artifice littéraire.

Mais dans l’ahurissement que l’on éprouve à vous lire, cet effacement de soi, au profit de la littérature, fait de vous un géant.

 GALERIE: Georges Rouault

 

 

Posté le 10/3/2010 - ( 2 )
 TROP DE CENDRE ?  

 

CORMAC MACCARTHY NE FAIT-IL PAS FAUSSE ROUTE ?

 

LA ROUTE

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE, PAS SI VIEILLE)

 

Il y a décidément trop de cendre dans La Route, on en a d’abord jusqu’aux chevilles, puis elle monte au niveau des genoux, ensuite à la taille et lorsqu’elle affleure la bouche, on a le sentiment qu’elle va nous étouffer. Je sens qu’il faut que je m’explique puisque La Route est un roman universellement célébré, qui a obtenu le prix Pulitzer en 2007, et que mon édition de poche (Points) l’appelle, sur sa couverture : le chef d’œuvre de McCarthy. Outre que je n’aime guère le terme de chef d’œuvre surtout pour un auteur vivant, considérant et espérant toujours qu’il fera mieux lors de son prochain ouvrage, ce qui est au fond le projet de tout créateur, je ne trouve pas non plus que ce soit l’œuvre la plus aboutie de McCarthy. S’il fallait en trouver une qui surpasse les autres, ce serait à mon sens Sutree, qui est une œuvre plus forte, plus accomplie, plus littéraire.

McCarthy a choisi de situer son roman La Route dans un univers apocalyptique, le monde vient d’être frappé par une immense catastrophe, il est en train de s’éteindre, un père et son jeune fils dans une errance continue tentent d’y survivre dans un milieu naturel brûlé, desséché, fantomatique traversé par des bandes d’humains rescapés, affamés et dangereux.

Mes goûts, c’est vrai, ne me portent pas vers ce genre de littérature qui a tendance à créer des effets spectaculaires à bon marché, ne comprenant d’ailleurs pas pourquoi, si ce n’est pour des facilités littéraires, le futur dans ce genre de roman est toujours catastrophique et désespéré. Pourquoi pas un futur normal, me dis-je à chaque fois, un futur paisible ou bucolique, ni plus tragique, ni plus bouleversé que le monde actuel avec ses alternances de bien et de mal, de bonheurs et de malheurs. La vie quoi ! Il y a deux mille ans on était tout aussi furieux et tout aussi compatissant qu’aujourd’hui et rien n’empêche de croire que dans deux mille ans il en sera encore de même. Mais sans doute me prendra-t-on pour un optimiste invétéré (à ne pas confondre avec un invertébré).

S’il ne s’agissait pas de cet écrivain, Cormac McCarthy, grand parmi les grands, je suspecterai l’auteur de faire des concessions à la mode, et d’ailleurs sans son nom sur la couverture, je n’aurais sans doute pas lu ce livre, comme des milliers d’autres du même genre, je l’aurais laissé sur l’étagère du futurisme expressionniste et formaté.

Dans tous les grands romans, les visions apocalyptiques, la fin du monde, le messianisme, la terre promise, le péché existent sans qu’il soit besoin d’appuyer lourdement la symbolique en leur donnant un cadre mimétique. On peut être prophète en parlant d’amour, d’eau fraîche et même de rosé.

Dans ces histoires de fin du monde la tentation est simple de remonter à la création, de fonctionner sur un mode parabolique, McCarthy n’y échappe pas. Une errance, un Dieu mort ou absent ou faisant la sourde oreille, ce qui pourrait être sa définition la moins vexatoire pour lui, une terre promise, du péché, tout est là, trop là. Jusqu’au style, sa traduction, tout au moins, qui n’a pas l’air si mauvaise par François Hirsch (est-il de la famille du romancier Charles-Henry Hirsch ?), où l’on retrouve le coté incantatoire, le passé simple, les redondances, les anecdotes signifiantes de certains livres de la bible.

Dans ce monde en train de disparaître où on rencontre un innocent pour mille méchants, le ciel n’est jamais bleu, il n’y a pas de soleil, il pleut, il neige, il y a de la cendre partout. Les péripéties sont forcément répétitives, on bivouaque, on se lave dans une rivière, on tente de trouver quelque aliment dans une maison abandonnée, puis on bivouaque, puis on a froid, puis on a faim et on recommence.

C’est un catalogue de survie un peu conventionnel, et tant pis si je fais hurler, ça se lit comme on regarde Koh Lanta, avec une curiosité malsaine. Sur La Route, on cherche des boites de thon comme les aventuriers stupides de l’émission télévisée cherchent des noix de coco.

Voilà mon sentiment immédiat après avoir refermé le livre.

Bien entendu, il y a de belles choses, des moments impressionnants, du souffle, McCarthy n’est pas n’importe qui. Et c’est justement parce qu’il n’est pas n’importe qui, que je le crois capable de parler de la fin du monde, de la création, de Dieu, des hommes sans s’encombrer d’un univers qui finit parfois par ressembler à celui de Mad Max,.

Alors, je lui en veux un peu, en littérature tout ce qui m’apparaît apprêté m’indispose.

J’ai eu la désagréable impression de lire un scénario. Ce n’est peut-être pas pour rien qu’un film a déjà été tiré de La Route dont le livre de McCarthy risque de n’être que le produit dérivé.

Parfois je rêve que l’extrême limite de la littérature serait un roman qu’on ne pourrait pas reprendre en film, un roman qui ne pourrait être que lu.

 

Galerie: Fussli 1741/1825

 

 

 

Posté le 5/3/2010 - ( 2 )
 EMMA BOVARY ET LES COMICES AGRICOLES  

 

LES BALEINES SONT MENAÇÉES

 

MON AMI UPSILON

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Martin Brand était un ami du narrateur et publiait des poèmes dans des journaux de Salzbourg ou de Graz sous le pseudo d’Upsilon. Il ne publie plus rien maintenant puisqu’il a élu résidence sous une croix d’un cimetière viennois. C’est la première scène et le premier endroit où on rencontre Mon ami Upsilon.

Il était assez mauvais poète, nous dit le narrateur et n’avait guère de succès, mais il s’en foutait, il était seulement intéressé par la présence à ses côtés de la muse invisible de la poésie. Si des écrivains aujourd’hui pouvaient se satisfaire de cette seule présence, ce serait un gain important pour le monde littéraire.

Un soir qu’il est en train de jouer du piano (c’est un narrateur pianiste) il reçoit la visite d’une jeune fille en pleurs, maîtresse de Martin Brand, le poète ne m’aime plus, dit-elle, pourquoi, dit-il, parce que parlant tout seul et tout haut, dit-elle, il fait sans cesse référence à une rivale. Il est fou, ne crains rien, dit-il, vous croyez dit-elle, je t’assure, dit-il, espérons-le, dit-elle, ce n’est pas la première fois, dit-il, qu’il tombe amoureux des produits de son imagination.

Laisse-le en finir avec son poème, le jeter dans son tiroir et ce fantôme n’existera plus, dit Schnitzler.

Problème n°1, réglé, dis-je.

Cela s’aggrave quand le narrateur va voir son ami. Il veut en avoir le cœur net et se rendre compte du stade où il en est. À peine le rencontre-t-il qu’il comprend que son état est désespéré, Martin Brand est en train de perdre les pédales, parce qu’il entrevoit que son héroïne, celle dont il est en train d’écrire l’histoire et qu’il aime virtuellement, va devoir mourir.

Le narrateur très réaliste, lui dit, à juste titre : débrouille-toi pour la sauver, c’est toi qui tient les fils de ton histoire. Cela ne doit pas être bien difficile pour un romancier d’empêcher son héroïne de mourir, c’est en tout cas plus facile que pour un médecin (le narrateur est aussi médecin) d’empêcher un mourant de décéder. Mais Upsilon est déjà touché à mort, je ne peux rien faire, lui dit-il : les choses suivent leur cours, je n’y puis rien changer.

On sait comment cela va finir, puisque le début s’ouvre sur un pierre tombale.

Mon ami Upsilon est une réflexion sur la création littéraire,

Ce texte est l’œuvre d’un des plus grands écrivains de nouvelles que je connaisse, l’Autrichien Arthur Schnitzler. Il a été écrit en 1887. Il avait vingt cinq ans. C’est une de ses premières œuvres parues. Schnitzler avait étudié la médecine parce que son père, célèbre médecin de Vienne l’y avait presque obligé, mais la réussite de son père et son aisance financière l’avaient fait vivre dans un milieu viennois ou l’art était essentiel, Arthur fut toujours plus tenté par l’art et notamment la littérature que par le larynx de ses clients, à la mort de son père, dont il subissait l’ascendant, il claqua les portes de son cabinet et se lança délibérément dans la littérature.

 

Cette nouvelle n’atteint pas le niveau de qualité des œuvres qui allaient lui succéder comme Mourir, Le Sous-lieutenant Gustel, Vienne au crépuscule, Traumnovelle, on connaît aussi cette dernière pour l’adaptation qu’en a fait Kubrick au cinéma avec Eyes wide shut et combien d’autres encore au délicieux parfum viennois parfois tragique mais aussi, ce qui ne gâche rien, délicieusement érotique.

La littérature crée des figures qui ont quelque chose à voir avec la vie. Ces figures émeuvent, leur force peut être telle qu’elles s’inscrivent dans la réalité, on peut les aimer, elle peuvent tuer, un seul souffle de Gepetto fait de Pinocchio sa création, un homme.

Mais l’auteur n’est pas le seul menacé, le lecteur aussi, j’en suis la preuve vivante :

Je suis tombé amoureux d’héroïnes littéraires. Je ne narre pas ceci comme un exploit que je tenterais de m’attribuer, je me situe seulement comme sujet d’étude, comme cobaye d’une affection maladive redoutable : la littéraro-identification. Chaque fois que je prends le train, il me semble que je vais y rencontrer Anna Karénine, dès que je vois une dame en manteau et chapeau de fourrure, il me vient à l’idée que je pourrais lui sauter dessus dans un compartiment, et soulevant ses robes, ses jupons, m’enfouir dans ses dessous et lui faire connaître des voluptés qu’elle est loin de pouvoir soupçonner (c’est un rêve, j’ai dit). Je me suis souvent tapé Emma Bovary, dans un fiacre, lors de comices agricoles ou dans la chapelle adjacente d’une église normande, j’ai couché je ne sais combien de fois avec Madame de Rénal, j’ai rencontré Lord Jim et David Copperfield dans un back room et je n’ai pas assisté à une seule pièce de théâtre ou à une séance de music-hall, sans emmener une Nana quelconque dans le salon privé d’un grand restaurant parisien, je me suis tapé aussi La Religieuse de Diderot, et excuse-moi, Denis, ta maîtresse Sophie Volland y est également passée.

La littérature rend fou.

Seule, pour l’instant, Moby Dick a résisté, mais elle n’a qu’à bien se tenir, même les baleines sont menacées

Schnitzler finit sa nouvelle par une pirouette :

J’ai lu le dernier conte de mon ami Upsilon (celui qui l’a tué) il est tout à fait manqué et c’est à peine si l’on peut y déceler quelque talent.

À la fin du XIXème siècle, à Vienne on s’intéresse beaucoup à la folie, ici c’est donc plus sûrement la folie qui touche Martin Brand que la littéraro-identification, car sans talent, aucun romancier ne peut être dépassé par sa création.

Bon je m’arrête, j’ai La Princesse de Clèves en train.

GALERIE/ KLIMT

Posté le 1/3/2010 - ( 4 )
 
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