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( Tous les articles - avril 2007 )
 LA POSSIBILITE D'UN CHEF D'OEUVRE  

DESPERATE HOUSEWIVES

 

LA POSSIBILITE D’UNE ILE

OÙ SONT LES SINGES ?

Hé bien oui, je l’ai enfin lu, loin du tumulte, il le fallait bien.

Je l’ai lu et ne sais trop qu’en penser ou plutôt j’ai peur d’en penser ce que j’en pense…

Pourquoi ?

Parce que La possibilité d’une île a parfois l’allure d’un chef d’œuvre mais plus souvent hélas celle d’un grosse bouse.

Et ça m’ennuie car je préfère les chefs d’œuvre.

Et La possibilité d’une île aurait pu en être un.

Et j’en veux à Michel Houellebecq d’avoir manqué ce qui était à portée de sa main.

Par forfanterie, je crois.

N’a-t-il pas voulu que son livre, avant d’être un roman, porte témoignage de ses capacités d’écrivain ?

Un roman ne porte jamais témoignage, il raconte. La posture, c’est bon pour la télé.

Un thème futuriste : demain les hommes se reproduiront par clonage. L’ouvrage donne en alternance les deux voix, celle du " vivant " qui nous ressemble, et celle du " vivant " cloné qui nous ressemble moins, un proto-humain ? un post-humain ?

Dès le départ la voix de l’humain nous intéresse et celle du post-humain présente autant d’attrait pour nous qu’une locomotive ou une poêle à frire. Houellebecq le comprend si bien qu’il donne seulement une petite place à celle-ci, à la voix du post-humain, je veux dire, pas à la poêle à frire.

La voix de l’humain nous intéresse d’autant plus qu’elle exprime un désenchantement, une désillusion et Houellebecq possède ce talent de se montrer méchant et ignoble avec un art accompli et cette méchanceté et cette ignominie nous touchent parce que nous en avons des parcelles en nous, qui ne nous lâchent jamais et nous lui savons gré de les exprimer à notre place. On se comprend sans se complaire. On est alors pleinement dans la littérature, la grande.

Hélas, Michel ne veut pas nous jouer que cette musique, il veut plus. Il veut nous prouver qu’il sait faire autre chose et notamment de la science fiction.

Et ça le tue à petit feu, le roman tout au moins, car au fur et à mesure Houellebecq y perd son ton et son originalité.

Il n’est pas très bon en science-fiction, même si c’est un genre qui l’intéresse, moi je ne le trouve pas très bon, mais c’est normal, ça s’apprend et sans doute lui croit savoir. D’autant que le réalisme de l’histoire humaine s’allie difficilement au futurisme de l’histoire post-humaine.

Et puis j’ai un peu l’impression qu’il a jeté toutes ses forces dans la bataille dans les 200 premières pages. Après il se décalcifie…

Comme si Camus avait fait 400 pages de l’Etranger.

Dès que la science fiction devient plus présente, il se dilue et s’il veut faire du policier ( séquence du maquillage des crimes), il se désintègre.

Mon Dieu ce grand rassemblement de la secte à Lanzarote, j’ai cru mourir d’ennui.

Pour le sexe et l’amour, il cale aussi. Dans ce domaine je l’ai connu plus inspiré, le Michel. Dans Plateforme par exemple.

A la fin du livre, il se rend compte qu’il rase tout le monde, il en perd même son écriture pourtant si classique et si ferme.

A un moment, il dit d’un personnage : il écrit comme Gérard de Villiers. Lui aussi, aux alentours des pages 300, et il va même jusqu’à s’immerger dans le cliché et le poncif, oui, lui, Houellebecq. Bon, je n’ai pas relevé les pages et maintenant j’ai la flemme de le faire, je ne vais quand même pas me les retaper.

Alors le lecteur finit par s’aigrir, a tendance à flasher sur les défauts, à ne voir qu’eux, mais, se dit-il, en fait ce gros roman c’est ni plus ni moins qu’un drame de la vieillesse, combien d’autres en ont écrit avec le sens de l’ellipse et surtout l’art de n’ennuyer jamais.

Car c’est long, trop long.

Et le cataplasme qui constitue la seconde moitié du livre pollue la première moitié si exceptionnelle au point qu’en arrivant à la fin, on se dit, hé, mais ce machin qui se veut décalé, anticonformiste, finalement, ce n’est pas mieux que " desperate housewives ". Oh, l’interminable partie finale d’un être marchant sur notre monde disparu, une planète des singes, sans singes.

Dommage ! Ce Zarathoustra des classes moyennes comme il se nomme dans une fulgurance, une des rares des dernières pages, a largué toutes les amarres.

Il s’est vu trop beau.

Et la fin, c’est un vrai char à bancs, il y a une symphonie de Mahler qui produit le même effet, la 3ème il me semble, sur laquelle Gustav a greffé un adagio final boursouflé.

Mais bon, je crois en Houellebecq et lorsqu’il croira moins en lui, qu’il s’attachera à faire un roman, un vrai et pas un témoignage, il nous livrera enfin le chef d’œuvre qu’on attend de lui. Allez Michel, j’ai confiance en toi, ce n’est pas pour rien que je cite Mahler.

Et puis Michel, La possibilité d’une île, quel beau titre !

 

 

 

Décor: Bruno Schmeltz, Fischl, Bacon

 

 

 

 

 

 

 

Posté le 27/4/2007 - ( 5 )
 FRANCE PRESIDENTE  

DEMAIN JE MONTRE LE HAUT

 

BIPARTISME

(OU COMMENT RECUPERER LE CENTRE ?)

Une fois de plus la France est coupée en deux.

Ça va être sa fête.

Je tombe justement sur une lettre de Paul Léautaud à sa maîtresse Anne Cayssac.

Une lettre du 28 juillet 1931. La sainte Anne se souhaite le 26 juillet.

Ma chère amie,

…J’ai oublié de souhaiter une fête. Je ne la souhaite pas à la partie d’en haut qui ne vaut rien. Je la souhaite à la partie d’en bas qui est délicieuse – qui l’a été du moins.

Amitiés.

Nous sommes tous les mêmes, incapables d’aimer deux parties en même temps. Lorsque nous aimons le haut, le bas se dérobe et vice-versa.

Avec nous ce n’est guère amusant.

Avec Léautaud, c’est drôle et ignominieux.

Aussi je ne me lasserai jamais de la littérature.

En revanche je me fatigue vite de la politique.

 

Illustration : Courbet en état d’ivresse érotique

 

Posté le 24/4/2007 - ( 7 )
 UNE SENSUELLE ODEUR DE VERVEINE  

SOUS UNE MONTAGNE DE JUPONS

UNE PAGE D’AMOUR

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Les jeunes veuves sont très appétissantes. Je ne suis pas le seul à le dire. Emile Zola le dit aussi dans Une page d’amour où il nous en sort une de derrière les fagots. C’est bien connu, pleurs et douleurs cachent souvent un supplément d’érotisme ou peut-être la tristesse donne-t-elle à la séduction un ornement irrésistible.

Hélène vient de perdre son mari, elle a quitté Marseille et vit modestement dans un beau quartier de Paris, dans le 16ème arrondissement (je ne sais pas si le système d’arrondissements existait à l’époque, nous sommes en tout cas à Passy, en 1854, sous Napoléon III), sa fillette est souffreteuse et une crise oblige la jolie veuve à courir dans le voisinage, en pleine nuit, affolée, en quête de secours. Elle trouve Henri Deberle, un jeune médecin cossu, beau, sympathique qui accepte de la suivre.

L’histoire est lancée.

Ce Deberle a bien une femme à la maison (un bel hôtel particulier avec jardin, fontaines, balançoires), mais elle est mondaine sa Juliette, artificielle, pas méchante, un peu m’as-tu vu comme ces bourgeoises d’aujourd’hui qui vont chercher leur enfant à l’école en 4 X 4 ou en Porsche, aussi lorsqu’il rencontre la simplicité de la jeune veuve, sa douceur, son authenticité, son anxiété maternelle, il se liquéfie. D’autant que dans la chambre, il marche sur les sous-vêtements d’Hélène qui ont glissé de la chaise où elle les avait abandonnés. Emile Zola (lui aussi très aguiché sur le coup) raconte : " Une odeur de verveine montait du lit défait et de ces linges épars. C’était toute l’intimité d’une femme violemment étalée. "

Les coquineries bourgeoises de ce style, il faut reconnaître que c’est bouillant. Ces montagnes de jupons, de robes amples, de corsages, ces océans de tissus sous lesquels on pouvait s’ensevelir, ramper, progresser à l’aveugle, le nez en avant, ce devait quand même être assez grandiose. Il n’a plus qu’une chose dans la tête, le Deberle, c’est de s’envoyer Hélène (bon évidemment pas tout de suite, pas devant un enfant malade, on n’est pas chez Christine Angot, tout de même) et nous lecteur, on attend ça aussi. Car ils sont alléchants ces deux futurs amants, on ne leur veut que du bien. Et puis s’il n’y avait pas le cul en littérature, autant s’intéresser au foot.

Zola est excellent dans cette valse hésitation entre désir et morale, entre plaisir et devoir. On se sent soi-même déchiré. La langue pendante nous arriverons quand même à nos fins ou plutôt Henri Deberle y arrivera, sur un coup de théâtre, un peu trop romanesque à mon goût.

Bien entendu l’histoire connaît des rebondissements. Sinon ce ne serait pas un roman et Zola ne serait pas cet illustre écrivain qui, durant l’affaire Dreyfus avec son " J’accuse ", cri de la dignité, de la justice, a pu réveiller les consciences et sauver un innocent. Mais nous n’en sommes pas encore là, Une page d’amour est écrit en 1877, Zola est à l’aube de son immense célébrité.

C’est un roman tendre, rectiligne, sensuel. On en oublie les personnages très noirs de l’Assommoir. Je crois d’ailleurs que c’est ce que désirait l’auteur après l’accueil scandaleux de son précèdent roman, il voulait montrer qu’il était aussi capable d’intimisme petit-bourgeois.

Il est toujours de bon ton de critiquer Emile Zola, ça fait chic et cultivé. Alors, pour montrer que je suis comme tout le monde, je vais le faire aussi, malgré que j’aie bien aimé ce livre et que j’apprécie cet écrivain.

Emile en fait parfois un peu trop, il lyrise à tout va. Il nous balance à plusieurs reprises des descriptions des toits de Paris, belles mais artificielles ou plutôt à contretemps (si je comprends bien, Passy se situe en terrasse au-dessus d’une partie de la ville). Il nous fait une sorte de diaporama des quatre saisons. Paris en hiver, Paris au printemps, etc. On a descendu Balzac en flammes pour moins que ça, alors que chez lui les descriptions sont parfaitement intégrées à l’action. Dans Une page d’amour, roman éminemment sentimental (au bon sens du terme) la ville n’est qu’un acteur secondaire, très secondaire et sa présence intempestive ralentit l’action car dans un adultère, seul le trio compte et la chair plutôt que la tuile et la pierre de taille. D’ailleurs Emile l’a bien compris, il déclare, dans une préface découverte dans les notes du tome II de la Pléiade, toujours très abondantes ces notes, parfois trop, (il ne faut lire les préfaces qu’à la fin) que ces 5 tableaux de Paris avaient une intention symphonique, bon je veux bien, mais pourquoi dans ce roman plutôt que dans un autre.

Au cœur de l’action, la scène principale (celle où l’affaire se conclue) frise le vaudeville. Curieusement Flaubert écrivant à Zola trouve cette scène sublime. Comme quoi, Flaubert et moi : deux choses différentes. (Quel rêve, quelle audace ce " Flaubert et moi " !). La fin, quant à elle, frise le mélo.

Voilà, c’était pour critiquer un peu, mais ce roman est beau, Emile Zola est un auteur puissant et il écrit des livres qui ont de la force et de la densité.

Une page d’amour est un bel ouvrage. C’est un beau titre.

On peut le lire, il faut le lire.

Bravo, Emile.

 

Gervex et Modigliani

 

Posté le 21/4/2007 - ( 7 )
 PARLER DU VIN  

EXPRESSION CONCRETE

 

OENO-SEMANTIQUE

Comment des signes convenus, entendus de tous, servant à tout, pourraient-ils représenter des émois intimes, des perceptions, de la brûlure des sens éprouvés par chacun d’entre nous seul.

Ne devrait-on pas inventer une langue spécifique, construite autour de mots inédits auxquels on donnerait des acceptions exclusives adaptées à la nature du vin ?

Aujourd’hui le discours œnologique excelle dans l’anthropomorphisme, il célèbre le corps, la cuisse, les larmes, les jambes, la chair, le nerf. Il brille dans la métaphore, il jongle avec les fruits, les fleurs, les épices, les animaux, on ne compte plus les framboises, les cerises, le foin coupé, l’humus, la violette, le gingembre, la muscade, le tabac, le café, le chocolat, le musc, les champignons, la pluie d’automne dans les sous-bois, c’est gai, c’est poétique, cela peut être brillant mais c’est finalement insuffisant et à vrai dire faux.

Le vin mérite mieux que l’analogie. Il faut lui inventer de toute urgence un espéranto car avant les sens, il y a le sens, l’entendement. Je veux apporter dès aujourd’hui ma contribution à cette œuvre indispensable et prends rang avec quelques verbes purement imaginaires : il flauberte, il mozarte, il mussEtte, il malrauïse, il stendhale, il prouste, il céline, il joyce, il gauguine, il canalette, il voltaire, il beethove, il goye, il velasque, il turne, il d’ormessonne, il cézanne, il dostoïe, il gionose, il bloye, il conrade…auxquels on pourrait appliquer des définitions à prendre par exemple parmi les suivantes…il est très long, il est plus grand qu’il ne paraît, il veut paraître grand mais il est creux, il éructe et prend aux tripes, il est majestueux, il en fait trop, il a trop de matière, il est fin et élégant, il touche au sublime, il vieillira bien, il est divin, il est grand et il le sait, il est soigné dans les moindres détails, il est pervers, anarchiste, complètement fou, exotique, quel esprit, une charmante fantaisie, quelle tristesse, c’est du délire, oh comment ose-t-on encore faire ça….

 

Pollock et Bacon

 

Posté le 19/4/2007 - ( 0 )
 DES LOUPS EDENTES  

LA BAVE AUX LEVRES

 

LES LOUPS

 

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Voilà, je viens de lire les Loups de Mazeline. Cet auteur est plus célèbre pour avoir empêché Céline et son Voyage au bout de la nuit d’obtenir le prix Goncourt en 1932 que pour l’avoir obtenu lui-même.

J’aurais voulu dire du bien de ce type dont l’œuvre est tombée dans un oubli profond à cause de ce crime de lèse-majesté. Après tout, il n’y peut rien, il ne s’est pas décerné le prix lui-même.

Son titre, un beau titre, m’a toujours intrigué : Les loups. Une meute, gueule retroussée, lippes sanglantes, poils galeux, déchiquète le Voyage au bout de la nuit, arrache ses pages, et dans un tourbillon de feuilles blanches, emporte, en hurlant, des morceaux de la couverture. Pour moi, Les loups c’était quelque chose de fort, de violent, de dangereux. Pour battre Céline, il n’en fallait pas moins.

Hélas ces fauves n’ont pas de dents et le seul loup de cette affaire c’est le lecteur, il en bave.

Croyant chevaucher une Porsche Carréra pétaradante, décapotable, cheveux au vent et foulard en bannière, le lecteur se rend compte qu’il a posé ses fesses dans une vieille routière française, type Citroën ou Peugeot. On dirait même un autobus.

C’est l’histoire d’une famille havraise, les Jobourg, anciennement riche et pleine d’enfants ce qui promet des épisodes et aventures diverses surtout avec un grand port de voyageurs à proximité, on voit le genre, départs et arrivées à gogo, disparitions en mer, et tout le saint frusquin.

Ce roman paru chez Gallimard en 1932 comprend 4 tomes dont 3 sont sortis après 1932, Le Capitaine Durban, en 1934, Les îles du matin, en 1936 et Valfort en 1951.

Les Goncourt ont récompensé le premier tome. Le père Gallimard les a sans doute persuadés que les tomes suivants seraient encore mieux.

Je l’entends : " Faites-moi confiance, ce Mazeline, c’est un crack, vous verrez ".

Ils ont signé un chèque en blanc à Gallimard. Voilà un lancement réussi : un prix complet pour le quart d’une œuvre, c’est fort, bravo le marketing.

Les Loups le tome 1, sous-titré Les yeux de la jeunesse, n’est pas suffisant pour obtenir le prix. Les 4 tomes non plus d’ailleurs, mais là je m’avance un peu, car j’ai à peine attaqué le second et je ne sais pas si j’irai plus loin à moins que l’on me refile une subvention carabinée. Les yeux de la jeunesse narrent un événement poussif, même pas maritime, se déroulant en une seule journée entre un bistro sur le port et un hôtel particulier dans le centre ville. Maximilien Jobourg, chef d’une vieille famille industrielle, un mollasson qui a croqué sa fortune par indolence (il n’a même pas l’excuse de s’être poilé), redécouvre, 18 ans après, le fruit devenu jeune fille, d’une liaison ancienne. Certains de la famille s’inquiètent, d’autres s’en foutent, on se jalouse, on s’aime, on se déteste, on se désire, on couche du bout des doigts, on boit du thé, on converse entre mémés, on éprouve des envies de grand large, tout ça est très conventionnel et la toile de fond inexistante (ce port sur l’Atlantique serait une station de ski savoyarde que l’on n’y verrait que du feu) : clichés en veux-tu, en voilà et écriture simple pour ne pas dire rudimentaire.

La modestie de l’écriture est peut-être la seule qualité de ce livre.

Evidemment cela souffre, ô combien, de la comparaison avec Louis Ferdinand Destouches, l’énergumène rugissant qui débarquait en littérature en 1932, avec une langue nouvelle et un ton révolutionnaire. Il allait mettre à mal le ronronnement des écrivains classiques seulement préoccupés de briguer un siège à l’Académie française.

Mazeline ne dérangeait personne. Pauvre de lui, voulait-il dire que l’homme est un loup pour l’homme ? Peut-être mais son loup est un jouet en peluche.

Le loup pour l’homme, c’était Céline.

Quelques années plus tard, durant la guerre, sa personnalité (ses rancœurs accumulées, ses haines confites) allait l’entraîner vers des abîmes politiques.

Mazeline n’y succomba pas, c’est sa seule supériorité.

 

 

Les loups: Munch et Matisse

 

 

 

Posté le 16/4/2007 - ( 6 )
 UNE LAIDEUR MAGNIFIQUE  

COURIR PLUS VITE QUE LA LIBERTE

 

Picasso : Il est l’homme qui court plus vite que la beauté. Un homme qui court moins vite que la beauté fera des œuvres molles. Un homme qui court aussi vite que la beauté fera des œuvres plates. Un homme qui court plus vite que la beauté l'essoufflera, l’obligera à rejoindre son œuvre et son œuvre deviendra belle à la longue. Rien de plus funeste que de courir côte à côte avec la beauté ou de rester en arrière. Il faut la précéder, l’éreinter, la rendre laide et c’est cette fatigue qui donne à la beauté neuve, la laideur magnifique d’un tête de Méduse. (Jean Cocteau)

 

Rendre laide la beauté pour que naisse une beauté nouvelle !

Au fond ce " courir plus vite " est exemplaire.

Nous devons nous attacher à courir plus vite.

Courir plus vite que la liberté, courir plus vite que la fraternité, courir plus vite que l’égalité, courir plus vite que la justice, courir plus vite que la compassion.

C’est cette transgression qui nous fera avancer.

En ce moment, il est temps d’y penser.

 

 

Décor: Picasso et Michel Fourquet

Posté le 13/4/2007 - ( 4 )
 LA PASSION SELON SAINT JEAN  

LE VIN, PARTITION MUSICALE ?

Il existe une air de la Passion selon saint Jean que je ne puis écouter sans penser aussitôt au Rivesaltes Hors d’âge.

Un vin ne fait pas que se boire, il s’écoute aussi.

Bach, vigneron des notes ?

Posté le 12/4/2007 - ( 0 )
 L'ENFER DE BARBEY D'AUREVILLY  

LE SABBAT DES SORCIERES

UN PRÊTRE MARIÉ

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

C’est un soutier Barbey, il ouvre la trappe d’une chaudière, un souffle incandescent s’en échappe, il balance une pelletée de charbon, referme et nous, figés, les joues brûlées, les yeux rouges, devinons que nous venons d’apercevoir l’enfer.

Ce type est le commis voyageur de Satan, il puise son inspiration dans les profondeurs du magma incandescent dont les convulsions soulèvent la croûte terrestre.

Un prêtre marié est un roman de feu et de sang comme beaucoup d’œuvres de Barbey d’Aurevilly. Dandy illuminé, Jules veut parader dans le milieu littéraire de son époque, il en a les moyens, stylistiques et romanesques, il affectionne les scènes fortes, échevelées. Il y excelle. S’il n’avait pas vécu au 19ème siècle mais au temps du 7ème art, il aurait été cinéaste, un cinéaste à la violence baroque.

On est sous le premier Empire, loin toutefois du fracas des batailles. Sombreval, le héros, est un prêtre défroqué, il revient dans le pays de son enfance et se porte acquéreur, au grand dam de la population alentour, du château du Quesnay, ancienne demeure d’un noble fin de race qui a bouffé la grenouille. Le père de Sombreval était fermier du château du Quesnay, on accepte mal que le gamin qu’on a vu courir dans les communs en devienne propriétaire, surtout après son apostasie. Calixte sa fille l’accompagne. La mère de Calixte est décédée en apprenant qu’elle avait épousé un prêtre.

Sombreval ne place plus sa foi que dans la science, il est devenu un chimiste de grande réputation, cela lui a valu de faire fortune. Calixte, jeune fille à la beauté botticellienne, déchirée par l’amour d’un père définitivement marqué par l’infamie, est devenue l’unique objet de sa passion paternelle.

Un prêtre marié, quel roman ! Le soleil a-t-il disparu ? S’est-il fâché avec cette Normandie crépusculaire, faite de vent, de pluie, de forêts sombres, d’étangs marécageux et de vieilles sibylles rencontrées au détour des chemins ployant sous le poids du bois sec qu’elles traînent jusque dans leur chaumière et qui, telles des sorcières de Macbeth, prédisent à Sombreval, qui a défié le Dieu tout puissant, un avenir tragique.

Chez Barbey d’Aurevilly, les croyants ont plus de proximité avec Satan qu’avec Dieu. Le ciel semble une hypothèse, l’enfer est une certitude. On aspire moins à la vie éternelle qu’on ne redoute la damnation. Barbey n’est pas un mystique, c’est un infernal contemplatif, il n’a pas une grande considération pour l’éternité et les figures célestes, il s’en fout même un peu. Sa religion est plus faite d’images que d’esprit, il est un adepte du catho-expressionnisme.

On respire mal dans cette histoire, on suffoque et on entend à tout moment les flammes ronfler. Seule pousse verte de cet univers tragique, Neel de Nehou, gentilhomme du voisinage - fils unique d’un de ces nobles conservés dans du formol, à perruque à queue poudrée à frimas, déjà obsolètes au 18ème et égaré dans le 19ème siècle - est tombé follement amoureux de Calixte. Neel, graine de héros capable par bravade de mourir pour des causes aussi stupides que le roi, la France, Dieu, l’honneur, finit par consumer son énergie au contact de cette chaudière aux vapeurs maléfiques, emberlificotées de péchés et de sacrifices, que constituent le père et la fille Sombreval.

Chez Barbey l’amour est une punition avant d’être une exultation sensuelle. Pour expier la faute de son père, Calixte a prononcé en secret des vœux religieux définitifs. Neel enrage de son abstinence, il apaise ses désirs en faisant de Calixte une inaccessible porcelaine de Saxe, une icône, ça calme, mais ça l’exténue et finira par le perdre. Quelle force au monde obligerait cette future sainte à renier ses épousailles célestes ? Pourrait-elle reproduire le malheur arrivé à son père, elle qui se sacrifie pour lui ?

Un prêtre marié est un roman du châtiment. Pas un seul interstice où pourrait se glisser une portion de bonheur. Dès les premières lignes on comprend qu’il n’y aura pas de rédemption, le péché est trop grand. L’histoire prend la forme de la Passion, d’une montée christique au Golgotha. Le Calice ne s’éloigne jamais de Sombreval, de Néel et de Calixte.

C’est un saint, le prêtre du coin, qui va précipiter la fin. La sainteté, elle-même, possède chez Barbey des côtés ténébreux, c’est la cinquième colonne, elle œuvre pour Satan.

Il y a de grandes scènes, de beaux mouvements, des figures époustouflantes, des couleurs, noires et rouges : les combles du château, que la nuit les voyageurs aperçoivent de loin, rougissant des expériences chimiques de Sombreval, le lac en triangle, vaseux et noir, la folle chevauchée de Neel voulant mourir à cheval sous les yeux de Calixte pour qu’elle ait au moins la certitude qu’il l’aimait, la force impressionnante de Sombreval qui défie Dieu et parfois l’emporte sur lui, sa tendresse pour sa fille qu’il quitte pour tenter de la sauver, un dénouement, aux allures d’hécatombe, lugubre et désespéré qui souffle en tempête sur la fin du roman.

Le baroque d’Un prêtre marié est parfois surexposé et les manifestations de la sainteté de Calixte un peu outrées, outrée aussi cette fâcheuse tendance qu’elle a de tomber en catalepsie dès qu’elle est contrariée. Trois ou quatre fois dans le roman, paf ! raide, ça finit par être ridicule, c’est une schizophrène, Calixte, un côté sainte, un côté bout de bois.

La puissance du roman emporte ces défauts comme des feuilles mortes dans un torrent. On sort de la lecture d’Un prêtre marié, ébouriffé, assourdi, et profondément remué par l’âpreté de cette spiritualité. On a changé.

 

Décor: Goya et Kline

Posté le 10/4/2007 - ( 1 )
 ELLE CHOISIT DE FAIRE MIEUX  

 

L’ESCOUADE PRODIGIEUSE

 

Ici, on œuvre ensemble, chaque souche est de force comparable. Ce que fait l’une, l’autre peut le faire. Ce qui manque dessus est investi dessous. A chacun d’entre elles, le temps a appris les infinis mystères de la quête de l’eau au plus loin, au plus profond. Dans chaque feuille qui naît sont inscrites la mémoire des absentes, la course du soleil, la direction du vent et les incertitudes du ciel.

Cette troupe dépenaillée n’a pas appris à vivre dans l’opulence. Elle prend son parti des conditions qui lui sont faites. Elle organise sa tâche avec les forces dont elle dispose et ne pouvant faire beaucoup, elle choisit de faire mieux.

Ses fruits portent la marque de cet art de produire, de ce mécanisme subtil de solidarité et de compensations.

Notre travail dès lors est tout tracé : préserver et mettre en valeur dans le vin toute la singularité de ses origines.

 

Je décide d'appeler unilatéralement ce sensationnel Rohtko: "Vin et schistes à Montpins"

Posté le 7/4/2007 - ( 2 )
 ROMAN LIEU  

CONRADISSIME

 

UN SOURIRE DE LA FORTUNE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

 

Un recueil de Conrad publié en 1920, " Entre terre et mer ".

Un grand bonheur littéraire m’a envahi dès le premier des 3 récits intitulé Un sourire de la fortune et sous-titré " Histoire de port ".

Après ses romans terrestres, Sous les yeux de l’Occident et L’Agent secret, (romans d’une puissance inégalable, seul Dostoïevski…) Joseph Conrad revient à ses premières amours, la mer, ou plus précisément ici  l’escale.

La Perle de l’océan où fait relâche l’Otago, le bateau du narrateur capitaine ne sera jamais plus un simple îlot de l’océan Indien ayant appartenu à la France puis aux Anglais (ils ont dû nous le chiper). L’île Maurice, puisqu’il s’agit d’elle, où a vécu et disparu le dodo, cette grosse dinde dont j’ai toujours pensé qu’elle était une plaisanterie aussi invraisemblable que le babau rivesaltais (monstre amphibie avalant des enfants moyenâgeux et les couleuvres de l’Office du tourisme) est devenue un lieu roman ou plutôt Un sourire de la fortune est un roman lieu.

Alfred Jacobus, shipchandler (avitailleur (épicier en gros pour bateaux)) et sa fille, Alice, forment d’étranges figures qui passent silencieuses sous les vérandas d’une maison coloniale et dans les entrelacs de la luxuriante végétation de l’île Maurice.

Conrad possède un art du récit étonnant. Une fluidité sans doute héritée de la mer, son inspiratrice, imprègne son style qui, je ne sais par quel prodige, même traduit de l’anglais, épouse, comme une robe de bal serrée, les contours de son histoire.

Jacobus subvient aux besoins des navires à l’escale, pour leur ordinaire et leur affrètement. Son vague sourire, ses yeux mi-clos, son sans-gêne amical, sa bienveillance, son amabilité cachent-ils un secret ?

C’est un paria, Jacobus (Conrad a beaucoup écrit sur ces personnages rejetés), il a quitté un jour cette petite île où tout se sait pour suivre l’écuyère d’un cirque de passage. Aventure capotant vite au fin fond de l’Australie dans les paillettes ternies, les fauves avachis dans les cages, l’odeur du crottin de cheval et les numéros pouilleux de la piste. Alfred Jacobus revient alors dans son île en compagnie d’une enfant, Alice, dont les yeux reflètent la sciure du cirque.

Les Jacobus désormais n’existent plus pour la société qui les entoure.

De passage sur l’île au moment même où Alice, fleur parmi les fleurs du splendide jardin Jacobus, se met à resplendir, le capitaine narrateur succombe à ses charmes exacerbés par les senteurs aphrodisiaques que délivrent tous les ports de mer.

En quelques mots Conrad nous installe dans une ambiance faite de transats sous une glycine, d’immobilité, de chaleur moite, de silences seulement troublés par des cris d’oiseaux bariolés, de grands arbres, de trouées de lumière, de massifs multicolores et de mystères familiaux. Au sein de ce décor, se déroule sans violence, dans une langueur exotique, le thème majeur de l’œuvre de Conrad, la faute, avatar du péché originel, qu’il faut expier indéfiniment, puis le bateau comme tous les bateaux, quitte la terre, la réalité s’estompe, il nous reste dans l’affaiblissement visuel du rivage, un souvenir définitif qui devient un moment de notre propre vie.

Et moi qui déteste l’eau et les bateaux, je me prends à rêver d’être marin, non pour naviguer mais pour partir et revenir.

Merci, vieux frère des mers.

Ah ! Je voulais te dire Joseph, tu es ma Caisse d’Epargne. J’ai encore 2 tomes complets de ton œuvre (tome IV et V de la Pléiade), lus au compte-gouttes, j’économise, j’économise. Avec ce capital devant moi, je suis l’écureuil le plus riche du monde.

Avec la participation de Turner et de Lord Jim

 

 

 

 

 

 

Posté le 3/4/2007 - ( 5 )
 
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