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Tous les articles - avril 2008
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PRENDRE LA GÉNÉRALE

LE VICE ERRANT
PROPOS D’OPIUM
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Se précipiter dans un vide grenier sur un livre de Jean Lorrain, ne pas en négocier le prix (flatterie inutile, le vendeur ne me demandait que 2 euros pour 5 volumes), l’enlever au seul prétexte du jaune canari de la couverture Albin Michel et du titre, Le vice errant, le vice, surtout errant, étant en littérature, mille fois supérieur à la vertu et parce qu’un sous titre indique aussi Coins de Byzance, mon actuelle curiosité, puis tomber en arrêt devant la qualité du texte que l’on a sous les yeux, alors qu’on n’a jamais rien lu de cet auteur, qu’on avait à peine entendu parler de lui, sont une accumulation d’occurrences assimilables à un hasard miraculeux.
Quatre parties:
Propos d’opium
Maschere
Salade russe
Coins de Byzance- Les Noronsoff
qui forment chacune, je suppose, une nouvelle différente.
Pour l’instant je n’ai lu que la première.

Si tout le livre est de la trempe de Propos d’opium, qui suscite chez moi un enthousiasme considérable, il me reste à faire une chasse effrénée au Jean Lorrain dont l’œuvre est abondante malgré une mort précoce, à 51 ans, en 1906 (l’âge de Balzac et de Mahler, je ne sais pas pourquoi je pense à eux maintenant). Pour ce qui me reste à lire du Vice errant, j’ai les mêmes gourmandises qu’Harpagon pour sa cassette. J’ouvre mais ne consomme pas.
J’attends.
Je garde.
Il y a de la décadence et du Barbey d’Aurevilly chez cet homme, un Barbey scandaleux et païen de la plus belle eau croupissante. Jean Lorrain nous réconcilie dangereusement, dans quels désordres luxurieux et émois sensuels, avec notre versant abrupt et nos couloirs d’avalanche. Ses diaboliques sont mus par d’ardentes perversités qui dégoulinent le long des pages.
L’essentiel de Propos d’opium est constitué par un récit classique dans la littérature policière : comment se débarrasser d’un cadavre indésirable ?
Ce qui n’est pas classique, c’est le traitement.
La générale V., prénom Thalasie, veuve joyeuse, au train de vie dispendieux, comble les trous de son budget par des concessions sur sa réputation. Elle couche sec, quoi ! C’est la Belle époque. Un gros contributeur de Thalasie, M.B…tapissier de son état, et bien entendu riche, claque un jour dans son lit et dans l’exercice de ses fonctions ou plutôt de son affectation budgétaire.
Désemparée, ayant peur du scandale, la générale fait appeler son ami Laclos-Larive, un galant homme que la société s’arrache qui, dans le milieu bourgeois parisien, joue l’arbitre des affaires d’honneur, le témoin des duels, le juge des litiges mondains, un type à la consistance morale d’une mouche tsé-tsé, bref l’homme idéal pour la sortir du pétrin.

C’est lui qui parle : Rhabiller ce mort ne fut pas chose facile. Ce furent d’abord les chaussettes de soie qu’il fallut faire épouser à ces pieds inertes, nous n’avions aucune prise sur ces chairs flasques. L’auteur s’étend avec plaisir sur les délicates manœuvres d’habillement d’un cadavre et la répulsion éprouvée lorsqu’on redonne une forme vestimentaire à un type venant de lâcher prise au combat dans l’ancien lit d’un officier supérieur, ouvert, après sa mort, à toutes les invasions. La générale énervée malmenait et brutalisait manifestement cette poupée macabre ; je devinais que tout bas elle insultait ce mort.
Outre la disparition d’une ligne de crédit, Thalasie rageait que ce type la plaçât dans des circonstances aussi ridicules.
Une fois habillé, il faut descendre l’ex tapissier du troisième étage, avancer difficilement après avoir glissé chacun une épaule sous ses aisselles, pour lui donner l’air d’un vivant, passer devant la concierge, sortir enfin et le déposer sur un banc public des Champs-Élysées à cent mètres de l’arc de Triomphe. Sous la neige et dans la nuit.

La fin de l’histoire ?
Quant à la générale ma complice, je l’emmenai se réchauffer et se ranimer chez moi ; je lui allumai un grand feu, lui servis du punch brûlant et, comme elle était énervée, transfigurée et hors d’elle-même, mise en beauté par les émotions de cette nuit tragique et que rien ne porte plus à l’amour que la pensée et la présence de la mort, je la repris cette nuit même et j’ajoutai deux heures d’ivresse inappréciables à toutes les heures heureuses que je lui devais déjà.
Trente pages noires ravissantes. Cette scène dont je devrais me scandaliser m’échauffe et la générale, prise dans l’état d’abandon lubrique et de fièvre morbide où elle devait se trouver, ajoute une image définitive à ma libido.
Suis-je normal ?
Mon antimilitarisme primaire me joue-t-il des tours ?
Bon, Jean Lorrain est un écrivain pas piqué des vers, ce seul petit texte suffit à m’en persuader.
Je ne cesserai jamais de m’émerveiller devant la littérature.

Au pinceau: DEGAS
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DOUCEUR DE L’ANE
 
LES MEMORABLES
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Henri IV n’est pas le seul homme célèbre du Béarn, il y eut après lui, à cheval sur le XIXème siècle et le XXème , Francis Jammes, homme à barbe de prophète ou de général assyrien gravé dans la pierre des bas-reliefs, considéré comme un auteur champêtre, mais un écrivain dès qu’il dépasse la banlieue parisienne, ne devient-il pas rural ?
Une des œuvres les plus connues de Francis Jammes est J’aime l’âne. Dans ce poème, il dit, s’adressant à une jeune fille :
Il réfléchit toujours
Ses yeux sont en velours
(Ça c’est pour l’âne)
Jeune fille au doux cœur
Tu n’as pas sa douceur
(Ça c’est pour la jeune fille)
Le monde a changé. Aujourd’hui on ne séduirait pas une jeune fille en lui reprochant d’être moins douce qu’un âne. Sait-on jamais ? J’ai perdu l’habitude des ânes et des jeunes filles. Au fond, Jammes était peut-être un visionnaire.
Francis publiait au Mercure de France, cela valait à cet excellent homme lorsqu’il montait à Paris, le sourire narquois d’un Paul Léautaud, toujours en embuscade dans son entresol de la rue de Condé, antre para-littéraire d’où il ne manquait pas de se moquer également de Gide, Valery, Bourget, Duhamel, etc. peu échappant au couperet de son Journal littéraire, pas même son patron Valette et son épouse Rachilde. Pour Paul Léautaud la pire tare d’un écrivain résidait dans sa religion, ce pauvre Jammes avait eu l’idée malencontreuse de retrouver la foi au tournant du siècle.

Fin août 1923 : Maurice Martin du Gard rend visite à l’écrivain en pays basque. Francis Jammes, après ses succès d’édition, avait lâché son métier de clerc de notaire et abandonné sa ville d’Orthez et le Béarn pour Hasparren. Maurice Martin du Gard (cousin du romancier Roger Martin du Gard), lui, est parisien, il a surtout beaucoup de chance, grâce à sa position à la revue Les Nouvelles littéraires qu’il dirige, il a rencontré, de 1918 à 1945, tout ce que la littérature de son temps peut comporter de grandes figures. Il narre ses visites dans un bouquin mémorable, justement appelé Les Mémorables, publié chez Gallimard sous la forme d’un pavé de 1060 pages pouvant assommer un bœuf. Je le feuillette comme un album de famille qui ne m’appartient pas mais dont tous les visages me sont familiers.
Une mine d’or, Drieu, Gide, Barrès, Montherlant, Proust et tant d’autres, un rêve donnant le sentiment de parcourir un couloir de grand hôtel dont les portes de chambre s’ouvrent les unes après les autres, sur mon passage, laissant apparaître à chaque fois la silhouette d’un écrivain connu.

Nous sommes donc chez Jammes, dans une atmosphère de moisson, c’est l’été, et de divin, Jammes était résolument plongé dans la religiosité littéraire, nous avons déjeuné d’un bon poulet (nous n’avons rien bu, en tout cas Martin du Gard ne signale rien de liquide, pas le plus petit Madiran ou Irouléguy), par la fenêtre grande ouverte entrent des souffles d’un soleil jauni au blé qui se couche, on entend au loin le bruit d’une batteuse et tout à côté, du poulailler, la plainte de la volaille soudain alarmée de l’absence du poulet que l’on vient d’avaler.
Nous parlons, à bâtons rompus et en digérant, de tout et de rien, le sujet vient, allez savoir pourquoi, sur Pierre Loti (oui, je sais pourquoi, il venait de mourir le 10 juin 1923 à Hendaye, à deux pas d’ici), qui ne mérite pas le discrédit où il est tombé mais qui ne durera pas. Pas trop devin sur le coup, Jammes, le Loti, près d’un siècle plus tard, n’a encore retrouvé nulle faveur.
Nous tenons, sur le lieutenant de marine, une conversation qui nous ferait passer aujourd’hui pour d’odieux homophobes.
Ainsi on prétend que Loti aimait les hommes, c’est une calomnie. S’il faisait coucher le soir un marin dans sa chambre, c’est seulement qu’il avait peur de la mort.
Bon.
Jammes ajoute, dit Martin du Gard, que Loti avait du génie mais qu’il lui manquait Dieu. Cela lui aurait-il donné moins peur de la mort ?

Ces rencontres me ravissent, ces écrivains surpris dans leur vie privée m’enchantent, au fond je suis un voyeur, mais qu’est-ce que la littérature sinon un voyeurisme porté à la dimension de l’art ?
En tout cas, Maurice Martin du Gard et Francis Jammes, viennent de me donner l’envie de lire Loti, écrivain en jachère pour moi et en déshérence pour le monde littéraire. Je vais mettre une fin à une injustice, à titre personnel tout au moins, et dans la foulée peut-être lirai-je Jammes. Mais, c’est moins sûr, cette histoire d’âne me tanne la peau, elle me chagrine .
Ah oui, Jammes, dans sa jeunesse n’était pas loin de se prendre pour Jean-Jacques, ceci me donne une curiosité supplémentaire à son égard, herborisant comme lui, il avait failli être exclu de son collège avec le motif suivant " Regarde les fleurs pendant la classe d’histoire ".
Pas si mal Jammes !

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DE L’IMPORTANCE RELATIVE DES NOMS DE RUE

LETTRES A UN ABSENT
LES DICTATEURS
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
J’aurai vécu une bonne partie de ma vie sous la protection familière et plaquée au mur d’un Gambetta qui n’a jamais embarrassé mon esprit et dont je n’avais pas encore saisi l’importance, tout accolé qu’il fût à une prestigieuse (pour moi) avenue. (Exercice périlleux et sans doute fautif du point de vue de la concordance, cette association dans une même phrase d’un futur antérieur, d’un passé composé, d’un plus que parfait et d’un imparfait du subjonctif, tant pis et à Dieu va, c’est arrivé ainsi)
Mon flanc gauche, la rue Jean-Jacques Rousseau, de moindre importance urbaine et de fréquentation plus rare, m’a toujours paru plus prestigieux et plus fertile pour mon esprit.

Il a suffi que je tombe sur un petit texte de deux pages d’Alphonse Daudet, appelé Les Dictateurs et inséré dans les Lettres à un absent pour que Gambetta quitte la pesante imagerie politique pour accéder à une stature quasi littéraire qui commence à m’intéresser.
Plaisir précieux celui de découvrir, en quelques mots, vivant et vrai, un personnage de mon voisinage dont l’influence est prépondérante dans l’histoire de la France à la fin du XIXème siècle sans être obligé de m’appuyer 600 pages de biographie fouillée, souvent ennuyeuse quand il ne s’agit pas d’une hagiographie déguisée ou d’un cocorico gaulois.
Ah ! ah ! ah !…voilà Gambetta !
Lui s’asseyait bruyamment, s’étalait sur la table, se renversait sur sa chaise, pérorait, frappait du poing, riait à fendre les vitres, tirait la nappe à lui, crachait loin, se grisait sans boire, vous arrachait les plats des mains, les paroles de la bouche et après avoir parlé tout le temps, s’en allait sans avoir rien dit.

Cela suffit à mon bonheur. Voilà, si j’en éprouvais le besoin, qui nourrit suffisamment mon appétit de héros. Je n’irai guère plus loin, mon Gambetta est fait. Les yeux de Daudet et sa plume ont suffi. Léon, désormais, existe, même si je dois trier avec précaution les mots d’Alphonse.
Dans le courant de l’année 1857, Daudet, jeune sudiste monté à Paris, croise du côté de la rue de Tournon, dans l’hôtel du Sénat, Gambetta, jeune sudiste monté lui aussi à la capitale, il assiste à ces scènes désordonnés de jeunes Gascons insupportables. Je rappelle que Gambetta est né à Cahors, d’un père italien, ce qui n’en fait pas un Gascon irréfutable, mais avec Daudet on n’en est pas là, son Sud est imaginaire, c’est pour ça qu’il est si romanesque et puis maman Gambetta avait, dit-on, de réelles accointances avec la gasconnerie.
Tous les deux ont fait leur chemin au travers d’affinités différentes, Daudet plutôt près du manche et du palais impérial, Gambetta à proximité de la cognée et des cercles républicains.

Même quand il veut être méchant Daudet conserve de l’humanité, il est ainsi. Une sorte de bonhomie enduit sa plume dès qu’elle se pose sur le papier. Sa mauvaise foi est bellement littéraire. Il faut tout de même avoir un estomac d’autruche pour appeler Gambetta un dictateur (le titre de ce court récit) alors qu’on vient de passer soi-même le plus clair de sa vie publique sous l’aile d’un duc de Morny, peu suspect de passion démocratique et de son demi-frère Napoléon III, despote aux yeux et aux pensées mi-clos.
En 1871, aux lendemains de la guerre, Alphonse est tout ébaubi du parcours de Gambetta. On se trompe sur les hommes. C’est une observation que nous faisons tous, surtout lorsque le hasard, dans la jeunesse, nous met en face de gens qui deviendront des célébrités. La pousse que l’on avait sous les yeux, n’était pas la promesse des hommes qu’ils sont devenus.
Nous éprouvons tous cette jalousie, enfin moi je. La réussite des autres me semble moins légitime que la mienne, si mienne il y a, et surtout s’il n’y a pas.
Comme Daudet ne veut pas croire au talent de Gambetta, à son authenticité et à la force de ses convictions, il essaie d’imaginer ce qui a fait de cet homme un grand homme, j’ai mon idée là-dessus, écrit-il à l’absent, c’est une idée de poète, et tu riras si je te la dis. Et pourtant rien n’est plus réel.
Rien de plus vrai et de plus réel qu’une idée de poète, Alphonse, tu le sais bien.
L’œil de verre.

Gambetta a été victime à 16 ans d’un accident au cours duquel il a perdu un œil. Lorsque sa carrière s’est ouverte, on lui a collé un œil bleu d’un iris inaltérable. Apportant la lumière dans cette face de cyclope, l’œil de verre y a en même temps déposé la grandeur. Je nomme virtuosité, cette façon de noyer jalousie et conservatisme (les affrontements idéologiques des débuts de la IIIème république étaient violents) dans un bain de légèreté littéraire. L’œil de verre de Gambetta comme facteur décisif de l’histoire de France, en voilà encore une de Daudet qui restera dans les annales.
On pardonne tout à Alphonse, même cette façon de se fabriquer de la gloire avec la pensée d’autrui (gentillesse que l’on doit au peu pacifique Léon Bloy qui voyait d’un mauvais œil la réussite financière d’un concurrent).
Comme s’il voulait donner un caractère plus aérien encore à son récit, Daudet finit par l’image classique du délégué à la défense s’envolant de la place St Pierre à Montmartre par une après-midi de grand vent et de grand soleil, dans un énorme ballon jaune. A-t-il assisté à cette scène ?
Daudet a pour le Sud l’affection un peu louche d’un amant dont tous les sens exultent mais celui du commerce avant tout, allez, je ne vais pas faire la fine bouche, me contentant de savourer ce " …Citoyeïns… ", avec accent, que lançait Gambetta du balcon des préfectures.
Je dois une trilogie à Daudet.
Désormais Jean-Jacques n’est plus seul, un peu d’Alphonse m’accompagne, et Léon le Gascon continue de veiller sur moi. Je suis bien.
J’habite mieux et dans un urbanisme plus douillet.

Décor :
Moi, Rivesaltes et Matisse
Non !
Matisse, Rivesaltes et moi.
Plutôt
Rivesaltes et Matisse
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INVENTAIRE ECHENOZIEN

LAC
(ECHOS D’UNE VIEILLE, PAS SI VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Il ne faut jamais abandonner certaines manies, elles nous font vivre, celle-ci par exemple, lire et relire Jean Echenoz, jusqu’à connaître ses livres par cœur.
Plus simple et plus court de relire sans cesse l’œuvre complète d’Echenoz que la Comédie humaine ou la Recherche du temps perdu.
Echenoz, c’est à peine une dizaine de romans parus en une trentaine d’années aux Editions de Minuit, à la taille de la ligne haricot vert de cette maison : 150 à 200 pages écrites en gros caractères, dans un format original presque carré, 13,50x18,50, un carré assez rectangle somme toute, échenozien donc. Menuisier de l’édition, mon mètre rétractable ne me quitte plus. Je me demande s’il existe un format standard des Editions de Minuit, s’ils ne font pas comme leur auteur favori : prendre plaisir à surprendre, même géométriquement. Sur leur étagère, mes Editions de Minuit ressemblent à un horizon vallonné, type Vosges blanches.
Attention, il y a une forme d’accoutumance à l’Echenoz qui frise l’alcoolisme. Alcoolisme littéraire dont on ne se relève pas, qui colle un hoquet définitif et une gueule de bois des îles.
Fausse nonchalance, modestie travaillée jusque dans les capacités de production, technique désopilante, distance, glissements continus de sens, invention, art de se faire désirer, on attend Echenoz à chaque livre, chaque page, chaque ligne, chaque mot et chaque mot, chaque ligne, chaque page, chaque livre nous servent un Echenoz dans ses nouveaux habits et le sourire usuel qu’il arbore dans sa glace le matin, en se rasant.

Lac, je viens de me refaire Lac, paru en 1989.
Je ne peux pas le lâcher.
Cette fois, je l’ai lu comme un pêcheur, le fil tendu, attentif au frémissement de la laine placée au sommet de la ligne, mettant dans ma musette toutes les prises rencontrées au fil des phrases. Quelques-unes parmi des centaines :
Sur les bancs des suivants, quelques brochettes d’intérimaires ingèrent de silencieux yaourts.
Ces silencieux yaourts, dont on ne saisit pas l’importance et dont on rit au premier abord, ne sont pas des fantaisies faciles, ils sont tout l’art d’Echenoz, l’originalité de son regard et la force de sa langue, il y a en effet, en eux, quelque chose d’un laitage acidulé et stupéfait. Qui grumelle.
Nous sommes au bas des Champs-Élysées. Lac est un itinéraire parisien dans les pas et les roues d’agents secrets complètement bidons.
On remonte un peu l’avenue : Depuis le trottoir, des voyageurs venus du Wisconsin ou du Schleswig-Holstein s’étaient risqués jusqu’au milieu de l’avenue.
Ces agents s’appellent Vito Piranese ou Frank Chopin ou par exemple Vital Veber, auteur d’un mémorable Perspectives du colloque d’Arkhangelsk qu’il compléta, quelques années plus tard, par un non moins inoubliable Les leçons du congrès d’Anchorage.
L’histoire on s’en fout un peu, elle est le pain du sandwich, c’est le pâté qu’on y trouve, odorant, persillé, lardé, salé, qui est infiniment digestible.
Je continue à garnir ma musette.

Ben moi, dit Chopin, c’est les mouches. Comme elle souriait il lui parla de quelques mouches qu’il étudiait, les brunes, rousses, rouges, orangées et violettes, les vitreuses et les ferrugineuses aux genoux jaunes, à l’œil vert ou bleu vif, et de ce qui est risible dans leurs mœurs.
Les mœurs risibles des mouches, ce n’est pas gratuit, Chopin est en effet un spécialiste des mouches d’espionnage, il les sélectionne, les élève dans des cages, les entraîne, leur colle un micro sur le poitrail et les envoie voleter autour de ses cibles, immanquablement, écouteurs sur les oreilles, au bout de quelques secondes, il n’ouit plus que le chant des oiseaux et le bruit de l’air, parce que sa cible a ouvert la fenêtre et que les mouches ont volé au-dessus des arbres à des kilomètres du type qu’elles étaient censées espionner ou bien il n’entend plus rien parce qu’un coup de journal plié (un journal économique de la veille) les a aplaties contre une vitre.
La mouche, ce n’est plus ça, dit-il.
Mortalité séculaire des mouches, leur fragilité de papier, pourtant depuis l’invention de l’imprimerie, cette race aurait dû assimiler les dangers du journal massue.
Le monde d’Echenoz est moderne et suranné à la fois et génétiquement inhabile.
Lorsqu’on prend une voiture cela peut-être une Fiat élémentaire ou alors une Karmann-Ghia, allez savoir pourquoi.
Voici le premier passage à Rungis, le pavillon des abats, lieu de rendez-vous avec le patron du service, le colonel Seck : On imagine bien que c’est pour faire des effets, qu’on se rend là-bas pour se poiler. Nous on ne demande que ça. Des hommes vêtus de blanc sanglant se passent un demi-bœuf, quinze poissons morts pour rien mordent la poussière à l’entrée du pavillon de la marée, un cariste charme seul un serpent de cent mètres de chariots.
Trente pages plus loin, on y retourne, on en veut encore, on est saisi par le tumulte infernal de la tripe puis par ces dizaines d’hommes…sculptant le viscère en proférant des chiffres autour de leurs étals bourrés de bacs de foies, de sacs de cœur à prendre, séminaires de cervelles et foules de pieds, lignes de langue tirées de l’invisible, poumons à la pelle et rognons à gogo, quintaux de ris, tonnes de mou, masses de rates et milliasses de joues rouges estampillées d’un tampon vert.

Un ventre de Paris comme la hotte d’un père Noël ordurier, un Zola de la triperie revu par un dessinateur humoristique.
Je vais m’arrêter avant que l’éditeur ne me secoue le paletot pour citations excessives et illicites.
Ah, oui, ça encore, ce couple embarrassé de son chien : pour se toucher et s’embrasser il leur fallait sans cesse éviter ce chien, repousser ce chien, se frayer un chemin dans le non-chien, prodige d’une écriture née d’une observation banale.
Echenoz c’est la transformation du monde en littérature, c’est un univers où il faut se frayer un chemin dans le non-chien et où on n’est pas assommé par des milliasses de pages.
Allez une dernière, cette fois pour le style et la construction. C’est une femme de ménage dans le couloir d’un hôtel (Echenoz l’appelle l’aspiratrice) : Vero fit la moue et puis rugir son engin.
Bon, je m’arrête, c’est trop bon.

Le douanier Rousseau |
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| UNE PRINCESSE DE CLEVES DIPLOMATIQUE |
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LA PUDEUR DES ARTILLEURS

SAINT GERMAIN OU LA NEGOCIATION
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Mon 21ème prix Goncourt est plat comme une limande et l’auteur, officier supérieur d’artillerie (d’après la quatrième de couverture), ne pète pas des flammes.
Saint Germain ou la négociation est le récit d’un traité négocié et signé en 1570 entre huguenots et catholiques pour la possession de deux villes Sancerre et Angoulême. La toile de fond historique est complètement laissée de côté et Francis Walder, l’artilleur donc, ne s’intéresse qu’à la psychologie, plus exactement qu’au seul aspect stratégique de la négociation : comment abandonner une ville, pour être sûr d’en garder une autre. C’est aussi romanesque qu’une partie d’échec à ceci près qu’au moins, sur un damier, les pions nous surprennent par leur façon d’avancer, un pas de côté, à saute mouton ou en diagonale.
Seuls les jurés Goncourt de 1958 ont cru voir de la littérature dans ces 202 pages écrites très gros, d’un petit format Gallimard 11,80/18,80 (mesuré par mes propres moyens, c’est à dire à l’aide d’un mètre pliable d’usage généraliste et non exclusivement éditorial). Un pas de plus vers le minimalisme littéraire et ils auraient pu attribuer le prix Goncourt à la fiche technique d’une machine à laver.
Lorsqu’on sait qu’au traité de Saint Germain succéda en 1572, à peine deux ans plus tard, le massacre de la Saint Barthélemy, cet exercice de diplomatie vu comme un simple jeu d’échec, fait un peu dérisoire au regard de l’histoire. Il y avait sans doute mieux à tirer d’un tel sujet mais je ne vais pas m’alarmer, en plus, de ce qu’on aurait pu faire et qui n’a pas été fait. Qu’il me suffise de raler contre ce que j’ai sous les yeux.

Malassise et Biron sont les négociateurs côté cathos, et d’Ublé et de Mélynes, côté parpayots. Le narrateur est Malassise. Sur des entrefaites quelconques arrive comme un cheveu sur la soupe, à la page 123, (la quatrième de couverture préfère dire : Une femme y paraît, assez énigmatiquement et disparaît lorsque le traité se conclut, oui bon, c’est ce que je dis) une Eléonore de Mesmes, belle, mais qui ne sert à rien, elle ne couche même pas, alors ! Les artilleurs ont de ces pudeurs. A mon avis on est redevable de sa présence à Monsieur Gallimard qui a sans doute apostrophé l’artilleur ainsi : " Hé ! Walder, il n’y a pas de bonnes femmes dans votre machin ! ", lequel a répondu, au garde à vous, les pieds joints, " à vos ordres, mon éditeur ! ". Et il nous a flanqué Eléonore.
L’auteur reconnaît lui-même la minceur de son propos : Oui, j’ai fait un roman de cette chose en apparence la plus sèche, la plus impersonnelle du monde : le débat d’un traité. N’est-il pas très présomptueux d’appeler son livre un roman ?
Tout cela ne serait pas si grave si, à la lecture de Saint Germain, on n’était pas envahi par le sentiment de la fatuité himalayenne du narrateur négociateur, derrière lequel on devine très vite l’artilleur écrivain Walder, habitué, nous dit toujours la quatrième de couverture, aux grandes négociations internationales. Pour moi, ce qui m’étonne dans cet épisode de ma vie, c’est l’infinie subtilité d’esprit qu’en le retraçant j’y découvre. En le vivant, je ne m’en étais pas avisé. Moi non plus.
C’est du premier degré, vérifié, hélas ! Ils sont comme ça les militaires. Ils possèdent cette exquise capacité de s’admirer eux-mêmes. L’habitude de la parade leur donne toujours un galon d’avance sur les enthousiasmes qu’ils imaginent déchaîner sur leur passage. Chaque ligne permet à l’auteur de nous faire savoir qu’il est intelligent, habile, expérimenté, qu’il n’y en a pas deux comme lui, qu’il est en train d’écrire quelque chose dont ni Spinoza, ni Leibniz ne pourraient s’approcher. C’est insupportable. En ce qui me concerne, dès qu’il est question d’infinie subtilité de l’esprit, je comprends que ce n’est pas pour moi, je rentre dans ma coquille et seul un canon de 75 m’en ferait sortir.
Ce Saint Germain ou la négociation ressemble à une Princesse de Clèves diplomatique, nous dit l’éditeur, il me semble aussi, mais l’auteur pourrait en être Valery Giscard d’Estaing.

.Gerome
Delaroche
Dubois |
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| UN GRAND PAS VERS LE DIVIN |
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UN JESUS SANS IMPRIMATUR

VIE DE JESUS
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Ernest Renan est désolé d’avoir blessé de vrais chrétiens avec sa Vie de Jésus, il le dit dans sa préface. Il regrette surtout de voir des personnes auxquelles j’aurais infiniment aimé à plaire, détournées de la lecture d’un livre dont quelques pages n’auraient peut-être pas été pour elles sans agrément ni sans fruit.
C’est parfois dommage de ne pas ouvrir un livre au prétexte que son contenu est censé ne pas vous plaire car il a beaucoup d’allure le Christ de Renan et sa vie se lit comme la biographie d’un héros d’une étonnante révolution populaire.
J’ai fait œuvre d’historien, dit-il. Peut-on reprocher à un historien d’écrire en historien ? En 1863, ce pauvre Renan s’est fait traiter de tous les noms, de blasphémateur même par le pape, pour sa Vie de Jésus. Elle est pourtant si parfaitement peinte cette Palestine où il avait fait un long séjour en 1860, et si belle cette vie de Jésus, trop sans doute. Trop d’humain tue le divin a dû penser l’Eglise au XIXème siècle.
Près de cent cinquante ans plus tard, j’ai le sentiment que l’écrivain Renan réussit là un tour de force considérable, sa Vie de Jésus ne nuit en rien aux convictions de chacun. A la lecture le croyant peut trouver de quoi consolider sa foi, et le non-croyant de quoi étayer son refus. Sans l’hypothèque du divin (ce balancement continu entre nature humaine et nature divine, Renan ne l’invente pas, les grandes hérésies des IVème et Vème siècles et notamment l’arianisme se sont construites sur cette dualité propice à toutes les interprétations) la figure de Jésus aurait pris une dimension considérable pour tous les humains sans distinction. Renan voulait témoigner de cette importance-là en laissant libre le champ du surnaturel.
La divinité de Jésus n’est pas l’affaire de Renan, il n’est pas un doctrinaire religieux, son registre est celui de la nature humaine, chacun, entre les lignes, pourra penser ce qu’il veut. Que pourrait-on reprocher à Renan ? Son affection et son admiration pour le Christ ne sont pas feintes. La Vie de Jésus n’est pas un pamphlet, elle évoque très favorablement un des moments essentiels de l’histoire de l’humanité.

Lorsqu’il avance une allusion à la divinité, Renan le fait en des termes qu’évidemment l’Eglise ne pouvait approuver : cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du monde, il est permis de l’appeler divine, non en ce sens que Jésus ait absorbé tout le divin, mais en ce sens que Jésus est l’individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le divin.
Il reste que pour les croyants comme pour les non-croyants cette histoire était belle à raconter et Renan y réussit à la perfection. Espérant se concilier les bonnes grâces de la critique catholique, il va même jusqu’à donner parfois à son récit le caractère lénifiant d’une imagerie sainte. En pure perte. On lui en voudra quand même d’avoir raconté comme une vraie histoire, et non comme une parole d’évangile, cette vie de Jésus, avec ses grandeurs, ses tragédies, ses petitesses, ses joies, les rivalités, les mésententes familiales, la veulerie d’un Hérode, la modernité du message, ses effets subversifs, le dédain de l’occupant romain, les scélératesses des pouvoirs religieux en place, et la naïveté désarmante des apôtres.
Avec sa Vie de Jésus, Ernest Renan sauvegarde les intérêts de la science et de la foi.
Mais il y a sacrifié son intérêt personnel. Pour des générations successives, il est devenu une sorte d’Antéchrist.
On juge parfois de l’importance d’un écrivain au volume des oppositions qu’il suscite.

Sérodine
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