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( Tous les articles - avril 2009 )
 UN AIR PLUS CANAILLE  

 

TA GUEULE

 

 

 

 

MOTUS

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Je me demande si la Série noire, cette vénérable collection de romans policiers à la couverture jaune et noire, n’a pas pris un terrible coup de vieux (ou alors, c’est moi).

Je viens d’ouvrir, tout à fait par hasard, Motus, de John Amila, paru en 1953, je l’ai refermé 184 pages après, en m’interrogeant sur ce que j’avais lu. Une sorte d’agitation et de fébrilité dues au genre, qui exige aussi du fracas et de la violence, au mépris parfois de toute vraisemblance, imprègnent une histoire assez artificielle où des cadavres s’accumulent, morts sans raison et à cause d’assassins qui sont aussi crédibles en criminels que moi en danseur étoile. J’en reste encore bouche cousue, mais le stylo en mouvement, puisque j’éprouve le besoin d’écrire et, après tout, tant que l’écrit fait surgir de l’écrit, rien n’est perdu.

Motus commence comme un Simenon avec un macchabée qu’on sort d’une écluse, dégoulinant et effiloché comme une serpillière, et finit en ragoût de veau, petits morceaux, pommes de terre et olives dénoyautées.

En fait, je crois n’avoir compris que le premier chapitre, ce qui me vexe beaucoup car si j’accepte de ne rien piger à Finnegans Wake (mais ce qui s’appelle rien), je me fais un souci d’âne (oui) lorsque je ne comprends pas La semaine de Suzette ou un roman policier. Si je regarde la liste des parutions en fin de livre, qui est, à cause des titres, le meilleur morceau de Motus : La Corrida chez le prophète, Le Requiem des blondes, Les Spaghettis par la racine, Couche-là dans le muguet, Un Os dans le fromage, À tous les râteliers,…etc. je me dis que ce n’est vraiment pas de chance pour moi d’être tombé sur le plus tarte, puis découvrant les noms d’auteurs, je m’avise qu’ils sont peu nombreux ceux d’entre eux qui ont surnagé dans la littérature. Pour un Peter Cheney, un James Hadley Chase, un Raymond Chandler, un Dashiell Hammett, combien d’illustres inconnus dans cette liste. Et d’ailleurs ces quelques-uns célèbres, n’étaient-ils pas là comme appeaux, pour attirer le chaland que l’on goinfrait ensuite de banalités à atmosphère nord-américaine écrites par des auteurs à pseudonyme yankee.

Car mon John n’est John que pour la galerie et Amila pour la forme.

John Amila s’appelle en fait Jean Meckert, c’est un bon Français qui a publié pas mal de policiers chez Marcel Duhamel, le directeur de la série, dont certains ont acquis une petite notoriété, enfin d’aucuns le disent.

J’ai dû tomber sur une exception dans sa production. Et le titre, Motus, comment l’ont-ils choisi, sans doute Marcel Duhamel, lançant son stylo sur le bureau puis se reculant dans son bureau et observant une portion de ciel : Bof, celui-là, Jean, on n’a qu’à l’appeler Motus.

Je dois dire que je n’aime plus guère les romans policiers (c’est peut-être la raison), sauf les San Antonio que j’ai beaucoup lus mais qui ont fini par m’épuiser ou les Simenon que je lis encore (mais j’avoue préférer ses romans noirs à ses Maigret) avec beaucoup de plaisir ceux-là.

À l’époque héroïque où ces romans avaient le vent en poupe, on affichait des goûts et des passions plutôt fidèles, on s’attachait aux genres, aux publications, aux fabrications, on était bon client, par exemple, automobilement parlant, on était Citroën ou Peugeot et rares étaient ceux qui franchissaient la ligne de séparation, on ne sautait pas d’une 203 dans une traction avant ou vice versa sans avoir le sentiment de déchoir et c’était pareil pour le baston, le sexe, l’ambiance noire, etc. Ainsi ai-je le souvenir que j’étais Fleuve noir plutôt que Série Noire. Je trouvais aux Fleuve noir, surtout les Spécial police, un air plus canaille (et mon père aussi qui était mon pourvoyeur principal dans ce genre de littérature qui a sans doute laissé quelque chose en moi) que l’illustre concurrent de chez Gallimard, réputé, en tout cas dans mon esprit, plus aristo.

La couverture, sûrement !

Celle des Fleuve noir dont un dénommé Michel Gourdon était le spécialiste, représentait, dans un style photo dessinée, un montage souvent assez halluciné (comme les couvertures de Radar ou de Détective) d’un visage de femme, en pleurs, ou salope, d’un lit défait, d’une voiture écrasée sur un platane, d’une maison en feu, au point qu’il m’arrive parfois de revoir, dans mon souvenir, une de ces couvertures, qui fascinait ou érotisait mon regard d’adolescent. Des récits, en revanche, pas un mot ne revient aujourd’hui à la surface, seules surnagent quelques bribes de morale qui, je crois me souvenir, était toujours sauvegardée à la fin (pour le coupable : prison, suicide, accident de chasse, assassinat en légitime défense, etc.), après de délicieuses descentes des rapides de l’immoralité, dans des tohu-bohu de sexe, de jarretelles, d’alcool, de coucheries, de meurtres. Quand je pense que mes amoureuses d’antan, responsables de si frissonnants désirs, sont aujourd’hui de tendres grands-mères. Que c’est drôle la vie ! La Série noire, en revanche, s’en tenait, pour sa couverture, à un jaune et à un noir moins favorables à mes émois d’adolescent.

Alors ne serait-ce pas mon identité Fleuve noir qui, bien des années après, continue de m’empêcher de passer le pont pour apprécier la Série noire ?

Dans la sombre histoire de Motus surnagent la critique sociale et l’antimilitarisme d’Amila mais cette tonalité hélas n’a pas plus d’épaisseur que du papier à cigarette.

Peut-être est-ce l’exigence de modernité de ce type de littérature qui l’a rendue aussi démodée que la mode ? Revient à ma mémoire le mot indémodable que j’ai souvent entendu dans la bouche de ma mère lorsqu’elle achetait un manteau ou une robe, et qui était souvent une garantie qu’elle et beaucoup de femmes de l’époque se faisaient sur la durée de vie d’une acquisition, en quelque sorte un réconfort eu égard à l’argent dépensé. Or même l’indémodable se démode, aphorisme qui a peu de choses à voir avec ce que j’écris ici, mais lorsqu’on déclenche la mémoire, sait-on où elle vous conduit.

Il n’y a pas de connaissance du monde dans ces romans, on chercherait en vain, dans celui-ci, en tout cas, une référence à la politique, aux sciences, aux découvertes, aux évènements sportifs, à l’histoire qui sont l’essentiel de la toile de fond d’un roman et le sine qua non, pour que le lecteur se laisse embarquer, qu’il ait le sentiment d’un minimum de réalité, et comment vibrer à la rencontre de caractères en fonte brute et de ces situations où la psychologie est découpée au couteau de boucher. Restent la forme et les codes !

Peut-être avait-on alors l’impression de pénétrer à l’intérieur d’une penderie où, dans des odeurs d’antimite, étaient suspendus des vêtements de toute nature, d’été ou d’hiver, ballants ou emballés alors qu’aujourd’hui seul nous reste le sentiment d’avoir un portemanteau dans les mains ou une arête de poisson dans notre assiette. Les métaphores de la penderie, et celle de la déception gastronomique ne veulent peut-être rien dire, mais je me comprends, comme dit l’autre, et finalement écrire c’est tenter de se comprendre, ou parfois essayer de savoir ce que l’on pense. Arrivé à ce point, il serait extraordinaire de me souvenir encore du sujet que je traite, de ce que j’ai lu et de ce que je voulais dire.

Mais pour dire du mal d’un livre, j’en ai déjà trop fait.

 

DECOR: Jean Hélion

Jean Gourdon pour les couvertures. de polars.

Posté le 25/4/2009 - ( 4 )
 LES ARISTOS CHUS  

 

PIPI DANS LES FLEURS BLANCHES

 

SOLEIL COUCHANT

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

Mère poussa un faible cri. Elle prenait sa soupe dans la salle à manger.

Je pensai que quelque chose de désagréable était tombé dans son assiette.

- Un cheveu ? demandai-je.

- Non.

D’où vient que lisant cet incipit, j’ai eu la révélation immédiate que j’étais en train d’ouvrir un formidable livre ? Le style ? La modestie du propos ? La dérision ? D’où provient cette différence, tenant parfois à l’épaisseur d’un simple cheveu, justement, qui fait passer un texte de l’inconsistance au chef d’œuvre ? C’est la question que pose la littérature et que l’on ne résoudra jamais, en tout cas moi, sous mon chapeau de paille, je ne veux pas y répondre, me tenant comme un pécheur à la ligne, assis à l’ombre, les yeux fixés sur son bouchon, dans l’expectative d’une rencontre. Le plaisir de lire c’est d’attendre au bord de l’eau.

Un peu plus loin :

Nichée dans les fleurs blanches, elle m’appela en lançant un petit rire :

- Kazuko ! Devine ce que Mère est en train de faire.

- Elle cueille des fleurs.

Elle dit à mi-voix en riant :

- Pipi !

Ici, en revanche, plus de doute, je suis sûr, à titre personnel, que je vais lire une grande chose. Pour la raison principale que je suis très aguiché dès qu’une femme s’accroupit et fait pipi dans la nature (tant dans un livre que dans la vie (écrire c’est avouer)), c’est une vision intime qui me comble de désir, satisfait mes pulsions, me soulage, bref me remplit d’allégresse et fait flotter au vent mon uroflamme (d’accord, c’est un peu limite !) et pour la raison annexe, que le titre, Soleil couchant, et le sous-titre, Crépuscule de l’aristocratie, tous deux d’une insolente nostalgie, me plongent dans une attente vespérale pleine de mystère, au sein d’une pré-obscurité agissante qui stimulent cette passion qui m’habite de préférer ce qui finit à ce qui commence.

À la fin de ma lecture, découvrant sur la quatrième de couverture (qu’il faut lire, comme les préfaces, c’est-à-dire, au tout dernier moment, avant de reposer le livre sur le rayonnage de sa bibliothèque) de cet ouvrage paru chez Gallimard en 1961, que l’expression Gens du Soleil couchant, après la parution du livre d’Osamu Dazaï, fit fortune au Japon où elle désigna les membres déchus de l’aristocratie, j’ai compris que je n’étais pas le seul à avoir aimé ce livre, le Japon entier était derrière moi.

Quand Dazaï écrit Soleil couchant, (Shayo) en 1947, le Japon découvre le doute, il est confronté au déclin de l’astre impérial et à quelque chose d’inconnu pour lui jusqu’alors : le sentiment de la défaite. Nous, nations européennes, sommes rompus à la notion de défaite, elle nous a façonné au long des siècles, elle a tanné notre cuir historique, nous a appris que les civilisations sont des pacotilles que bottes et bombes rendent, à échéances répétées, friables et ridicules, qu’elles peuvent nous claquer dans les doigts pour un oui ou pour un non, nous laissant, la gueule ouverte dans la poussière des démolitions et le sang des innocents, abasourdis, mais prêts à recommencer. Le Japon lui, devant le gouffre qui s’ouvre sous ses pieds, a le sentiment de vaciller, d’éparpiller ses îles, ses presqu’îles, ses archipels, de les noyer sous la vague et de perdre son âme.

Kazuko et sa mère appartiennent à une famille de la haute aristocratie ruinée par la guerre, elles ont quitté leur hôtel particulier de Tokyo pour aller vivre dans un modeste chalet de montagne, au-dessus de la ville. Le frère de Kazuko, Naoji, que toutes les deux croient mort au combat, dans une île lointaine du Pacifique, débarque un jour chez elles, lessivé, drogué, inapte définitif à la vie civile. On croit toujours que la réussite est exemplaire, il me semble que la force d’entraînement de l’échec est souvent plus puissante encore. Kazuko éprouve de la curiosité pour la dépravation qui fait traîner son frère dans tous les bouges de Tokyo et qui le cloître ensuite des journées entières, dans sa chambre, désespéré, vide d’un quelconque projet.

Les forces de ces aristocrates les abandonnent peu à peu, elles leur permettent tout juste de mépriser et de se mépriser eux-mêmes, de vivre isolés mais ensemble comme pour mieux se faire souffrir. Les repères sociaux abolis, ce sont, après eux, les repères moraux qui craquent. Kazuko dans un vertige de déchéance se force presque à devenir amoureuse d’un ami de son frère, un romancier débauché de qui elle veut avoir un enfant.

Soleil couchant c’est la mésaventure d’une classe sociale qui sombre et s’éteint dans de farouches splendeurs résiduelles, le dédain de la mort, la fréquentation maladive du malheur, la distance avec les autres, en se faisant hara-kiri sans aucune intention héroïque, par pur désespoir d’exister. Oui, je sais, ce n’est pas drôle !

Kazuko ne cesse d’être visitée par ce leitmotiv : " L’homme est fait pour l’amour et la révolution ". Pure imagination ! Quel ressort lui reste-t-il pour aimer ou se révolter ? Quelle énergie pourrait encore posséder cette famille, sauf celle de se torturer soi-même ?

Il existe sans doute dans l’aristocratie, c’est peut-être le propos de Dazaï (mais il ne veut rien prouver, il note simplement, il se regarde vivre, ou plutôt, il écrit sa mort, Soleil couchant est écrit par un mort à l’intention des morts, oui c’est le premier livre pour lequel j’ai le sentiment qu’il devrait être lu par des morts, c’est stupide mais c’est ainsi), une forme de rejet social qui pousse à être différent, toujours différent de la majorité.

 

Kazuko lit l’Introduction à l’Economie politique de Rosa Luxembourg, sa mère venère Hugo, Dumas, Musset, etc, ces aristocrates nippons sont imprégnés de culture occidentale et, à de nombreux moments, cette imbrication d’une culture ancestrale japonaise et d’une influence occidentale m’a fait penser à Tanizaki, autre écrivain nippon époustouflant, comme si la tradition permettait, au fond, dans cette course déchaînée au progrès, de sauvegarder des valeurs pérennes mais ce qui est désillusion chez Tanizaki est désespoir chez Dazaï. Ce choix de Rosa Luxembourg, c’est-à-dire l’espoir d’un monde autre, la constitution d’un nouvel horizon, la perspective d’une possibilité de futur, pourrait empêcher le dévalement vital de Kazuko, il semble que ça le favorise. Je ne saurais en dire plus car je ne veux pas sous estimer Rosa Luxembourg, je ne l’ai jamais lue, mais je crois pouvoir affirmer que c’est sans doute le dernier auteur que je lirai, tant qu’il en existera d’autres, comme Dazaï par exemple.

Pourquoi éprouvé-je cette fascination à la lecture de Soleil couchant ? Serais-je sensible à l’orgueil blessé des vaincus (eux au moins portent la douleur et la punition du sang versé) plus qu’à la stupide vanité ou au bon droit des vainqueurs ?

Naoji, qui ne se résigne pas à vivre, se décide à mourir, refaire le Japon, oui, peut-être, mais sans lui, ça ne l’intéresse pas, il préfère la compagnie des fantômes, et le refuge des temps anciens, même si sa famille, son histoire ne le concernent guère, il laisse une lettre à sa sœur, comme un adieu, elle finit par ces mots :

Je n’ai aucun motif d’espérance. Au revoir.

…..

La nuit s’achève, le ciel s’éclaire. je t’ai fait souffrir longtemps.

Au revoir. Mon ébriété d’hier soir est entièrement finie. Je mourrai sobre.

Ici, le précèdent propriétaire du livre, sans doute spécialiste comme moi de l’ivresse, a barré le mot " sobre " et l’a remplacé par le mot " à jeun ", il a raison, la sobriété est un état plutôt permanent qui s’applique mal au cas d’un arrêt d’alcoolisation d’un jour (je sais ce que je dis !), le traducteur a eu une faiblesse passagère, tiens, je me rends compte qu’il y a deux traducteurs, Hélène de Sarbois et G. Renondeau, à qui il faut rendre hommage, ils n’ont hoqueté que sur l’ivresse.

Une fois encore, au revoir.

Kazuko.

Je suis un aristocrate.

Osamu Dazaï, dans son puissant constat de l’impossibilité d’une vie acceptable, est mort comme ses héros, d’une manière folle, avec l’élégance, dans la déchéance, d’un prince à la tour abolie.

Bon ! Comme moraliste on fait mieux, mais comme écrivain, peu sont de sa race.

Peu de temps après ce livre on trouva son cadavre dans un barrage. C’était en 1948. Il avait trente-neuf ans. Lui aussi était un aristocrate.

Il a suffi des quelques pages de Soleil Couchant pour connaître l’intensité de son désespoir et la splendeur de sa littérature.

DECOR:

HOKUSAÏ KATSUSHIKA (1760-1849)

Posté le 19/4/2009 - ( 3 )
 LE ROUÉ PAS ROUÉ  

 

VIVE L’ARMAGNAC ET LE BOURGOGNE

 

LA REINE YSABEAU

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

 

Isabelle de Bavière, dite la reine Ysabeau, est une sacrée garce. Elle se venge de son amant, le vidame de Maulle, qui a simplement émis l’intention de la tromper, sous forme de boutade en quelque sorte et le fait condamner à être roué en place de Grève. Vidame n’a pas l’acception que certains, se laissant aller à la plus grande grossièreté, voudraient lui donner. Comment ? Qui oserait dire qu’un vidame est celui qui se vide dans les dames ? Enfin voyons ! Non, non, c’est un marchepied, vidame, une sous-appellation collée à un comte ou à un duc eu égard à certaines fonctions qu’il remplit en lieu et place d’un évêque.

Bon, ça c’est réglé et cette rustique observation me met en conformité avec mon image. Je suis tel qu’en moi-même, hélas !

Ce qui n’est pas réglé et que l’on va apprendre grâce à Villiers de l’Isle-Adam, c’est la façon dont il va se faire avoir, ce vidame. Les vengeances de femme et d’amante peuvent être dramatiques, c’est ce qu’on dit, et c’est pire encore en littérature, Villiers le prouve ici, dans cette nouvelle des Contes cruels, parue en 1883. Pauvres femmes ! Que ne vous fait-on pas endurer au nom de l’art ?

On a donc glissé dans l’oreille de la reine Ysabeau que son vidame d’amant avait fait le pari, en public, qu’il se taperait un jour une Bérénice Escabala, dont le sourire virginal attirait l’essaim fort étincelant des gentilshommes et dont il était de notoriété que la grâce de son accueil était indistincte pour tous.

 

Ah, ce, la grâce de son accueil refusé à tous, quelle classe ! Aujourd’hui un type comme Houellebecq (je ne sais pas pourquoi je pense à lui) ou même comme moi (je sais pourquoi je pense à moi) se contenterait de dire prosaïquement : avec elle, il n’y a rien à faire, elle ne veut pas baiser.

Ah mon cochon ! dut se dire Ysabeau à qui on ne la faisait pas, tu ne perds rien pour attendre. Un soir, qu’elle a fourré ce bon de Maulle dans son lit, dans leur nid de la rue Barbette, un nid entre nous soit dit aux dimensions d’une gare de chemin de fer qui, rappelons-le, n’existait pas alors car on est en 1404, l’heure était avancée ; la fatigue du plaisir ensommeillait les deux amants, on entendit le tocsin dans Paris.

Le vidame se dresse (se dresse dans son lit, je veux dire) :

Qu’est-ce cela ? demanda-t-il.

Ysabeau avec son léger sourire de garce, ce sourire qui nous brûle de tant de désir lorsqu’on y est confronté soit au théâtre, soit en littérature, soit au cinéma, soit même dans la vie réelle, lui dit : je rêvais que tu brûlais le logis de messire Escabala, mon argentier, tu sais bien, pour gagner ton pari de l’autre jour. Des flammes apparaissent du côté du Louvre et sans doute aussi, du bûcher celles-là, au fond des yeux du vidame.

Suffoqué de surprise, comment sait-elle, ça ? de Maulle la regarde, belle et dangereuse. Il n’est pas au bout de ses peines. Indolente et rieuse, la garce lui donne un long baiser, puis lui susurre : vous êtes un vilain incendiaire, mon amour.

Moi, incendiaire ! Moi qui n’ai pas bougé de cette chambre ! Mais ça y est, il a compris, il va y laisser des plumes, c’est sûr. Il essaie un : Encore faudrait-il prouver le crime ? Il vient de coucher avec son alibi, il tente de se rassurer, l’alibi est encore dans son lit, tout chaud, il peut le toucher, le caresser, l’embrasser, le lécher, le pénétrer, il n’y a pas à s’affoler. Maintenant encore, au milieu du danger, il se consume, les draps collent à sa peau. Les yeux mi-clos, comme un séducteur de boite de nuit rurale, il observe celle qui vient de lui prodiguer les délices et les abandons des plus merveilleuses voluptés.

L’alibi, toujours avec son sourire de garce, bousille le dernier argument de Maulle, son dernier espoir : voudriez-vous dire par hasard, mon ami, que du vivant du roi Charles VI (Charles VI est le mari d’Ysabeau, le pauvre), vous étiez à cette heure-là, dans les bras de la reine de France, enfant que vous êtes.

Et Villiers de dire :

La mort se dressait, en effet, et horrible, des deux côtés de l’accusation.

Que tu foutes la reine ou le feu, tu es cuit quand même.

On veut toujours croire tant est intense la relation physique amoureuse que le sexe et les ardeurs de la chair sont des suspensions définitives des mauvaises passions entre deux êtres, que cela produit une sorte d’invulnérabilité, dont tous les deux bénéficient, des clous, oui ! On baise et deux secondes après, tout redevient comme avant et même pire, rien n’est plus volatil que l’amour physique, le sexe n’est pas un sanctuaire, c’est un accélérateur de particules néfastes.

Le vidame voit déjà tourner la roue en place de grève, Ysabeau lui prédit la roue plutôt que le bûcher, son enthousiasme érotique est sévèrement douché, il ploie, de Maulle ramollit (au point où j’en suis, peu de chance que je me déconsidère plus encore), il se représente ces délicieux moments où, par une belle matinée de printemps, le bourreau lui pètera les bras et les jambes comme des allumettes qui, elles non plus, n’existaient pas alors, mais le résultat est le même pour les membres, puis démis et roué, attaché sur son manège il regardera le temps passer et la mort venir.

Villiers qui a sans doute imaginé cette anecdote - on ne retrouve, paraît-il, rien de tel dans l’histoire de France - invente aussi in extremis un dénouement autre que celui auquel on s’attend, je ne le donnerai pas ici.

Ce qui est agréable avec Villiers de l’Isle-Adam, c’est qu’en trois pages de Conte cruel, il nous en donne autant que les centaines de pages de l’Isabel de Bavière d’Alexandre Dumas, je ne veux pas démolir ici ce bon Alexandre qui peut faire aussi mes délices, mais je suis pris par le temps n’est-ce pas et si trois pages me donnent autant de plaisir de lecture que plusieurs centaines, je prends, je suis désormais si économe des heures qui s’écoulent, surtout de celles-là.

L’histoire là-dedans ? On est justement en plein dans la vérité historique. Un romancier, Carlos Fuentes, disait ou écrivait (est-ce pareil ?) : celui qui imagine se souvient, celui qui se souvient imagine. Je suis d’accord avec lui : un romancier invente la réalité.

Villiers de l’Isle-Adam avec ses Conte cruels, nous donne à déguster en peu de mots d’une grande perfection stylistique, quelques gouttes d’un élixir, un hors d’âge intemporel qui est, rappelons-le, un pléonasme uval. Ce n’est pas pour rien si la période d’Ysabeau de Bavière marque le début d’une grande affaire de l’histoire de France, la querelle des Armagnacs et des Bourguignons, enfin une guerre, la seule au monde sans doute, qui a un peu de tenue, que l’on peut nommer avec fierté, une histoire non pas pleine de bruit et de fureur mais pleine d’arômes et au bouquet puissant.

À la bonne nôtre, vive l’Armagnac et le Bourgogne !

DECOR:

Peintre anglais pré-raphaélite: John William Waterhouse (1849-1917)

Posté le 14/4/2009 - ( 5 )
 LE PAS DES LIPIZZANS  

 

CANCANS DE CACANIE

 

 

LES BRAISES

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

En voilà un que je ne pouvais pas lire en version originale, je serais même bien incapable de prononcer le titre, A Gyertyák Csonkig Égnek, il faut dire que c’est du magyar, enfin je le suppose, puisque l’auteur Sándor Márai est hongrois et les Hongrois outre qu’ils ont cette manie de poser des accents aigus sur des " a " obligeant à de détestables contorsions de clavier, possèdent une histoire commune avec les Autrichiens, les Tchèques, les Polonais, les Ukrainiens, les Allemands, les Russes, les Bohémiens, les Juifs, enfin bref avec un monde fou et c’est souvent ce qui m’attire dans leur littérature, et en général dans l’histoire austro-hongroise, cette diversité et cette collision des nationalités, des traditions, des folklores, des arts, des regards sur le monde, je ne sais pas si cette phrase est finie, je ne sais même pas si elle a un sens, tant pis je vais y mettre un point quand même, sinon elle risque de durer une page ou deux. Point donc. Ce point sera une concession aux Magyars car c’est un point magyar même s’il se présente d’une manière identique à un point français et à de nombreux points étrangers. Un point c’est tout. (Si l’on devait inventer un jour un nouvel espéranto, il conviendrait de se baser sur le point, il est déjà universel).

Les Braises est un roman que je dois à une amie qui elle-même le tient de Linda Lé (voilà un nom commode) qui donne, dans un de ses livres, Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, une liste d’auteurs peu connus ou inconnus dont elle dit le plus grand bien, d’où j’ai extirpé ce Sándor Márai. Linda (le prénom aussi est seyant) dit de lui, je cite de mémoire, qu’il est un évadé perpétuel, fouilleur d’abysses, dissident, tracassé par l’inassouvissement dans son commerce avec l’autre sexe (je me demande si on n’est pas un peu tous comme ça, si on n’a pas des désirs érotiques sans rapports (eh, bien oui !) avec nos faibles moyens, bon je parle ici au nom de moi, je ne veux vexer personne). Je n’ai pas vu tout ce qu’a vu Linda car je n’ai lu qu’un seul livre de lui, tout de même cette expression fouilleur d’abysses fait un peu plongeur sous-marin ce qui est une exploit pour un pays qui ne voit la mer que sur des cartes postales de vacanciers.

Sur cette liste, je note encore les noms de Walser, des Forêts, Perros, Osamu Dazai, Ladislav Klima et d’autres encore que je me promets de lire ou de relire avec un autre regard.

En tout cas, je suis d’ores et déjà heureux d’avoir découvert cet auteur hongrois (je ne prononcerai plus son nom, j’ai ma dignité, et je veux me lancer dans une entreprise de protection du " a ", je ne vais pas, comme ça, continuer, à me livrer à sa dénaturation par un accent aigu, mais je ne suis pas le seul à entamer ce combat, quelqu’un n’a-t-il pas écrit Le monde des A ?) et ce roman qui est, d’après la quatrième de couverture (dont il faut pourtant toujours se méfier), une de ses œuvres la plus représentative.

Les Braises est un livre écrit en 1940, juste avant la période historique sans doute la plus noire de la Hongrie envahie d’abord par les nazis et ensuite livrée, encore toute sanglante, aux staliniens, époque que l’auteur a passé, réfugié aux Etats-Unis, où il mourra en 1989, à l’aube de la libération de son pays d’origine.

Pour l’heure c’est plus la nostalgie de l’Empire austro-hongrois qui inspire la toile de fond de ce livre que cette période tragique du milieu du XXème siècle. J’ai éprouvé avec Les Braises cet enchantement, dit plus haut, de me plonger dans l’incroyable méli-mélo que fut, jusqu’en 1918, cet immense pays de cinquante millions d’habitants. La Cacanie dirigée par un K et K., Kaiser und Koenig, où François-Joseph, passant la frontière entre l’Autriche et la Hongrie, posait sur le siège de sa voiture sa casquette d’empereur d’Autriche pour se mettre sur le crâne la couronne de roi de Hongrie, ce pays, un mécano fait de bric et de broc, dont on pouvait se moquer du fait de son caractère de tour de Babel mais que je trouve moi si attachant justement à cause de cette diversité créative, de ce mélange d’apparat solennel et de simplicité, mis au service d’un empereur plus fonctionnaire qu’impérial et de cette proximité populaire aux accents paternalistes qui font penser à un royaume d’opérette où, en uniformes bigarrés, boutons dorés et plumets, on chantait et on dansait. Pour cinquante millions d’êtres, le sentiment de sécurité provenait du fait qu’ils savaient que leur empereur se couchait avant minuit, se levait à cinq heures et qu’à la lueur d’une bougie, il s’asseyait à son bureau dans son fauteuil de paille tressée et que tous ceux qui lui avaient prêté serment obéissaient également aux lois et aux coutumes.

Bien sûr l’auteur n’est ni Roth, ni Schnitzler, ni Musil mais avec Les Braises il réussit à créer cette atmosphère de fin d’empire et se montre aussi un romancier d’importance qui, sans avoir l’air d’y toucher, aborde dans une langue et une forme élégantes, avec une mise en scène simple mais originale, des thèmes classiques qu’il observe de son regard singulier: l’amitié, l’amour, la trahison, la maladie, la mort. Les Braises c’est l’histoire d’une amitié entre deux hommes, l’un, richissime, général à la retraite au moment du roman, vivant dans un château entouré d’immenses forêts, possédant un hôtel particulier à Paris, on pense à la famille Esterhazy, et l’autre, son ami d’enfance, pauvre, originaire de Galicie, ayant abandonné la carrière militaire. Il s’est passé quelque chose de violent et définitif entre eux dont ils doivent s’expliquer dans un ultime rendez-vous. Ils ont fait ensemble leur jeunesse et leur apprentissage militaire à Vienne, sous le règne de François-Joseph, ils se rencontrent, pour la première fois, depuis plus de quarante ans, après que le Galicien ait subitement quitté l’armée, son ami et la Hongrie au soir d’une journée de chasse, sans explication, pour s’installer en Orient. Les douleurs de la guerre de 14/18 sont passées par là et l’essentiel de leur vie aussi, alors au seuil de leur mort, durant cent quatre vingt dix pages, au cours d’une seule soirée que les flammes de la cheminée rend clignotante, il dévoilent leur part de vérité du secret qui persistait en eux et que le lecteur reçoit dans un crescendo de curiosité.

Bref, ça se lit délicieusement, un verre de Tokay, cinq ou six puttonyos, à la main, tandis que dehors, le vent d’Est ou d’Ouest (peu importe d’où il vient, le vent fait toujours bon effet dans un roman) souffle sur la grande plaine hongroise.

Je suis toujours aux anges lorsque j’entends parler de Vienne, de la crypte des capucins, ce grand garage souterrain des Habsbourg, des cafés, de la cathédrale Saint-Étienne, de Grinzing, du Danube, des lipizzans de l’Ecole Espagnole, je sens monter en moi de grandes bouffées de nostalgie historico-géographique, il me semble suivre des yeux le glissement des feuilles mortes en automne sur le Ring et j’observe les petits tas qu’elles forment au pied des grands marronniers (et tant pis si ce ne sont pas des marronniers) alors que parviennent jusqu’à moi les sonorités clinquantes d’une musique militaire échappées d’un kiosque du Prater. Et puisque je parle de musique comment ne pas penser aussi à Gustav Mahler et à son égérie Alma, si représentatifs tous les deux du génie de ce pays, de ses grandeurs et de ses failles, alors, des notes tragiques m’enveloppent et m’obsèdent et je comprends que Gustav a entrevu quelque chose, à l’aube du XXème siècle, du cataclysme barbare qui va fondre sur ce pays.

De ces souvenirs je rends grâce au Hongrois et à Lé.

 

DECOR: Gustav Klimt

(Art Cyclopedia)

Posté le 9/4/2009 - ( 6 )
 POZ ET TROU  

 

UN SWANN RUSSE

LA SONATE A KREUTZER

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Un qui n’a pas manqué son coup c’est Pozdnychev, avec son poignard, il a égorgé sa femme comme un poulet, ce qui lui fait une histoire intéressante à raconter lorsqu’il prend le train.

Et justement on est dans un train, on ne sait pas trop où on va, Moscou ? Saint-Pétersbourg ? Nijni Novgorod ? Peu importe, c’est un long parcours, paraît-il, et dans le compartiment se trouvent des voyageurs qui vont loin et qui ont du temps devant eux, comme ce Pozdnychev donc, et d’autres qui ne font que passer, qui à peine montés descendent à la gare prochaine, pour retrouver des enfants, une propriété, le marché, le pope, une allée de bouleaux ou je ne sais quoi encore. Pozdnychev (l’a-t-il choisi exprès, Tolstoï, ce nom imprononçable ?) n’arrive pas à fixer des auditeurs, il veut raconter à tout prix ses malheurs mais un train c’est pire qu’une salle de spectacle où on projette un navet, c’est un va et vient continu, on entre, on sort, on se dégourdit les jambes dans le couloir, les voyageurs sont un public volatil. Il y a bien, aux côtés de Pozdnychev, un avocat avec des bagages neufs et élégants, une dame laide et sans jeunesse, un marchand, etc. mais tous se débinent, ils ont compris que ce type qui portait un vieux paletot à col d’agneau qui venait de chez un bon tailleur et un haut bonnet de même fourrure était un raseur littéraire. Ils sautent du train, s’y jettent dessous, changent de compartiment, ne quittent plus le buffet de la gare ou les toilettes, disparaissent corps et âme, bref, font des pieds et des mains pour s’éloigner de ce type car ils ont admis le fait qu’un tel personnage est dangereux pour quiconque veut voyager et aller d’un point à un autre sans se farcir la vie navrante d’un passager. C’est l’horrible et inévitable perspective des voyages en commun ou des vacances en groupe.

Le narrateur, lui, s’est fait attraper, c’est son boulot après tout, il est bien obligé d’écouter Pozdnychev (ce n’est vraiment pas possible, je vais essayer de lui trouver un surnom) s’il veut narrer quelque chose et du coup nous restons, nous aussi, collés à Pozdnychev, nous qui avons ouvert le livre et devons donc le lire, c’est notre fonction de lecteur, il n’y a pas d’autre solution. C’est ça l’ossature littéraire minimale : un narrateur et un lecteur.

À la vérité le lecteur devrait de temps en temps fermer le livre et de temps en temps l’ouvrir, comme lorsqu’on passe dans un tunnel, car La Sonate à Kreutzer est plus une histoire ferroviaire qu’une histoire musicale, au sens où il n’y a guère de notes mais où il y de la lumière et de l’obscurité.

C’est aussi une histoire alimentaire car elle se présente comme un pâté d’alouette : un cheval de considérations morales, sociales et religieuses (mises dans la bouche de Pozdnychev ou infusés directement par Tolstoï dans une postface) et une alouette du récit passionnant d’une jalousie qui conduit à un drame.

La partie sombre ce sont les grandes considérations dont on se fout, enfin moi en tout cas, c’est le sens du mariage, les enfants, Moïse, la virginité, l’abstinence, l’acte charnel (est-il prioritaire ou secondaire ou même néfaste, oui, Tolstoï en arrive là, il s’interroge sur cette question, faire l’amour est-ce bien convenable, incroyable, non ?) c’est souvent que la morale, on le sait, est dictée par des vieux prostatiques qui brûlent ce qu’ils ont adoré, et débattent sur la fidélité, l’adultère, l’amour physique, les enfants et tout le saint-frusquin, toutes choses qu’ils ne risquent plus de revoir, alors autant les déprécier. C’est la partie tunnel, c’est long, long. On aurait dû s’y attendre, à chaque fois il fait le coup, Tolstoï, dans Guerre et Paix, il tartine d’interminables considérations sur la guerre et sur la paix, alors qu’on a tout compris grâce à la forme romanesque étincelante qu’il a développée sous nos yeux.

La partie lumineuse est justement cet art de Tolstoï de conduire un récit - ici, par l’entremise d’un de ces longs monologues, il y excelle - qu’il est capable de rendre prodigieusement vivant et qu’il scande, dans cette histoire d’une jalousie, avec des arrêts du train en gare, des paysages qui défilent, à peine esquissés, donnant à son déroulement un caractère haletant, phases de silence et brouhahas, agitation et calme, variations dans le bruit des trains qu’on entend parfois, éloigné, mourant, disparaissant dans les distances ou à d’autres moments, violent, trépidant, expressif, déchirant, jusqu’à nous agresser. Dans La sonate à Kreutzer, on finit par faire corps avec cette rythmique mécanique au diapason de l’hallucination de Poz (bon, je n’ai pas trouvé mieux que cette abréviation) et de sa jalousie.

Il est assez fortuné, semble-t-il, ce Poz, il s’est marié sans trop de conviction parce qu’il faut bien faire une fin, il a quatre ou cinq enfants, une femme dont je ne retrouve plus le prénom, ce n’est pas grave puisqu’à la fin, il la supprime, il est d’un tempérament plutôt coléreux, et le couple se laisse aller parfois à de folles disputes. Voilà qu’un jour madame Poz (on perd du sérieux avec cette abréviation, non ?) rentre à la maison en compagnie d’un virtuose, en fait on ne sait pas trop s’il est virtuose, ce que l’on sait c’est qu’il est musicien et ce que l’on devine et Poz aussi (pour lui, c’est plus grave), c’est qu’il est chaud lapin.

Ce pianiste s’appelle Troukhatchevski, (bon, on m’a compris, je vais aussi en enlever un gros morceau), je le nomme Trou. Le Trou de madame (tant pis ! si on ne peut pas s’amuser un peu en lisant Tolstoï dont l’humour, est-il utile de le dire, n’est jamais envahissant dans son œuvre) se trouve bien chez elle et lui apprend soi-disant la musique. Ils jouent au piano et au violon La sonate à Kreutzer (voilà, on y est arrivé).

Poz comprend que Trou l’enfume, que la musique est un cri qui ne vient pas de nulle part, qui cache quelque chose et qui finit souvent par où on sait. Phrase incompréhensible mais je la laisse.

Il y a des hauts, il y a des bas, Poz croit qu’on le trompe, puis est euphorique lorsqu’il se rassure, abattu lorsqu’il se rend à l’évidence, torturé lorsqu’il doute, on assiste à d’incessantes variations dans une ligne générale en crescendo (est-ce le tempo de La sonate à Kreutzer ? L’ai-je dit, il n’y a pas que des mélomanes, ici, la sonate à Kreutzer est une œuvre de Beethoven), Poz est un Swann russe avec ses alarmes, ses doutes, ses certitudes, mais Swann, lui, n’est pas fou, ou tout au moins il ne l’est que temporairement, il sait bien qu’il n’y a aucune leçon à tirer là-dedans, ni morale, ni immorale, ni religieuse, ni psychologique, l’infidélité c’est une expérience personnelle et intime dont il faut prendre son parti parce qu’il n’y a pas autre chose à faire.

Poz, un jour, en entrant chez lui, à Moscou, à l’improviste, trouve Trou, pas dans son lit mais presque, puisqu’il est attablé et dîne dans la salle à manger avec sa femme, comme le ferait un vieux couple. La force emmagasinée en lui, comme dans une chaudière à vapeur (toujours cette histoire de train), par son obsession de l’infidélité, se déchaîne en quelques minutes. Bien entendu, Tolstoï laisse planer un doute sur la réalité de l’adultère et maintenant encore, à la seconde précise, je ne sais pas si madame Poz a trompé son mari, de toute façon, pour elle, c’est trop tard.

Trou file sous le piano, et madame y laisse la peau.

Un an de prison pour Poz, c’était encore une époque où il valait mieux assassiner sa femme que voler un cheval. Et puis pour la littérature il convenait de ne pas le laisser moisir trop longtemps dans une cellule.

Je raconte ça avec un peu de désinvolture mais il ne faut pas s’y tromper le récit est prenant et La sonate à Kreutzer est une belle œuvre.

Tolstoï ne peut pas s’empêcher de tartiner, pourtant son histoire n’a pas besoin de ça, elle est formidable de tension dramatique, d’intérêt soutenu, d’émotion ressentie, et il se risque à la diluer avec d’insupportables considérations morales peut-être lisibles à l’époque mais qui, aujourd’hui, ne pourraient même pas être utilisées par la Semaine de Suzette ou la préparation à la communion solennelle.

C’est tout Léon ça, il est devenu une sorte de divinité, chez qui on se rend presque en pèlerinage de l’Europe entière, dans son domaine d’Iasnaia Poliana en cette fin du XIXème , alors il ne peut s’empêcher de rendre des oracles.

Mais il est si grand qu’on lui pardonne. Il va jusqu’au bout de son idéalisme. Pouvait-il s’imaginer que la partie enseignement, qu’il trouvait sans doute la plus nécessaire chez lui, nous raserait au possible et deviendrait obsolète et que ce qu’il laisserait de mieux à l’humanité, qui lui en rendra grâce éternellement, ce ne sont pas ses idées, c’est son art de conter.

 

DECOR:

http://www.ericfischl.com/

 

Posté le 5/4/2009 - ( 8 )
 PREMIERE COMMUNION  

 

CHARGEMENT DE MORUES RETROUVÉ

 

LA MAISON TELLIER

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

Si je devais un jour habiter une autre maison, je ne cracherais pas sur la maison Tellier, elle est confortable, gaie, divertissante, bien fréquentée et située au bord de l’eau, à Fécamp, un des ports de la morue et j’adore la morue et comme j’aime aussi Maupassant, qu’il y a habité et qu’il a écrit, prise sans doute sur le vif, cette pétaradante nouvelle, La maison Tellier, d’un bond je m’y fourrerais bien volontiers.

Mais dès la deuxième page, les dames qui vivent et travaillent dans la maison Tellier disparaissent au grand dam des habitués, amis de Madame, la patronne. Désespérés, ils tournent en rond, avant de découvrir une affichette sur la porte : " Fermé pour cause de première communion ", alors, cette fine fleur de la bourgeoise locale, Poulin, le marchand de bois, Duvert, l’armateur, Tourneveau, le saleur de poisson, Pimpesse, le percepteur, révoltée par les rites de la sainte Eglise catholique, s’en retourne, la queue basse, vers ses contingences familiales.

Le lecteur, lui, n’a pas perdu les pensionnaires de la maison Tellier, il les retrouve animant le compartiment d’un train en partance pour Virville, dans une tempête gaie de jupons, de rires, de petits cris et de parfums sensuels, sous le regard sévère de Madame, qui sort ses cinq filles mais surveille leur conduite, c’est jour de première communion tout de même ! On se rend dans l’Eure, chez son frère, le bonhomme Rivet, menuisier cossu qui se fait une fête de recevoir tout ce joli monde à l’occasion de la première communion de sa fille.

Voici qu’entre dans le compartiment un commis voyageur, l’œil égrillard. Il est tout de suite au son. On en connaît tous de ces représentants dont on admire l’aplomb, le contact facile, les compliments débitées d’une manière fort naturelle et sexuellement explicite, dont la séduction nous paraît toutefois trop grasse pour aboutir, or, jaloux, nous devons nous rendre à l’évidence, la plupart du temps, ça marche. Nous nous trouvons infiniment mieux élevé, infiniment plus délicat, mais résultat : rien, les occasions nous passent sous le nez et c’est le grossier personnage, en aval, qui à grands coups d’épuisette, ramasse tout le poisson. Ainsi le Gaudissart de chemin de fer, très à l’aise, salue et demande, petit sourire coquin au coin des lèvres et regard panoramique : " Ces dames changent de garnison ? ", Madame, comme un coq ou une poule plutôt, tant elle jabote de la poitrine, lui balance pour venger l’honneur du corps : " Vous pourriez bien être poli ", l’autre, imperturbable et toujours aussi positif : " Pardon, je voulais dire de monastère ", et c’est parti, tout le monde rit, l’affaire est lancée, le commis ambulant (il est dans la mercerie et les fanfreluches affriolantes) ouvre ses valises pleines de jarretières et propose d’en offrir à qui les essaiera, grosse ambiance, cuisses dénudées, morceaux de chair exposés, cotillons soulevés, corsages pincés, poitrines tripotées, rires, baisers, tapes sur les fesses à gogo, même les canards qui sortent la tête du panier d’un paysan qui se trouve là, ahuri de l’aubaine, retrouvent voix humaine et font des coin, coin salaces.

Cet épisode des canards en voyage me fait penser à une " histoire d’avant ", comme on dit, qu’un de mes amis racontait souvent, se taillant un succès auquel la nostalgie n’était pas étrangère, des Rivesaltais migrant au début de l’été, vers la mer et Le Barcarès distant d’une quinzaine de kilomètres, comme des Parisiens le faisaient vers Deauville (la même histoire de planches ?). Ils s’y rendaient en charrette avec tout un barda de menuiserie et de tôle ondulée amoncelé dans le dos, destiné à installer les baraques, cabanons faits de bric et broc, montés et posés sur la plage où on passait l’été, recréant sur un mode estival et balnéaire, l’ambiance du village mais cette fois dans les riantes proximités des baignades et du pastis. Les charrettes contenaient également les subsistances représentées pour l’essentiel par des cages remplies de poules et de canards. J’entends encore mon ami (c’était le clou de son histoire) imiter le langage des poules qui, passant à Saint Laurent de la Salanque, lançaient, ébouriffées et lâchant des plumes, des enthousiastes et caquetant " nous allons à la mer, nous allons à la mer ", tandis que dans la rangée du dessous, les canards, à qui on ne la fait pas, l’air sombre, l’œil noir, haussant les ailes, maugréaient, dans une tonalité plus grave : " idiotes, pas un d’entre nous n’en reviendra ". Voilà ça n’a rien à voir avec la Maison Tellier, j’avais simplement envie de me souvenir, c’est fait, j’en suis encore tout ému.

Après le train, le deuxième morceau de bravoure se déroule durant la cérémonie où un bon curé, devant des gamines parées de la blancheur du sacrement juvénile, épaté par les tenues de ces dames qu’il aperçoit derrière les rangées de communiantes, croyant avoir affaire à de la haute société et voulant se mettre au diapason, se fend d’un sermon où il vante la foi et les œuvres de charité (ô combien) de ces ouailles inédites dont les parfums voluptueux serpentent dans l’église entremêlés aux odeurs des fleurs et de l’encens.

Trop de parfums de femme car, troisième morceau de bravoure, Rivet, le menuisier, ayant appuyé sur le champignon au cours du repas, a laissé son épouse à la table de la noce, et oublieux du caractère virginal de cette fête, est monté dans les étages. Là, un coup dans le nez, les joues rouges, enivré de calvados et de senteurs érotiques, la langue pendante et le pantalon au rez-de-chaussée, il tente de sauter une de ses invités qui file dans les couloirs en criant et riant. Il faut la venue in extremis de sa sœur pour éviter une affaire de famille. Rivet reprend ses esprits et son caleçon, le repas de communion finit sur des chansons de corps de garde durant lesquelles le personnel de Madame ne se montre pas le moins tonitruant.

Allez, hop, retour au bercail, à Fécamp. Là-bas, en un clin d’œil, la nouvelle se répand : " elles sont là, elles sont là ". Tourneveau, le saleur de poisson, est emprisonné dans sa famille, qu’à cela ne tienne, il reçoit un mot de M. Philippe, le fils du banquier, un habitué aussi : " Chargement de morues retrouvé ; navire entré au port, bonne affaire pour vous. Venez vite ". Je n’aurais jamais osé mais puisque Guy se le permet, après tout je fonce moi aussi, " sus aux morues ". Le Tourneveau que l’ambiance familiale rendait maussade et assoupi, se lève d’un bond, ressuscité, le message à la main, le tend à sa femme, lui signale l’urgence de la situation, met son pardessus, coiffe son chapeau et nous voilà tous deux frétillants, filant vers la maison Tellier, ses velours, ses lumières tamisées, ses odeurs de femme, lui pour saler ses morues et moi pour finir mon reportage.

Le type était chaud comme un lapin, il entre dans le salon, me lâche sans commentaires, se saisit de la plus potelée et sans dire un mot, l’enlevant de terre comme une plume, il traversa le salon, gagna la porte du fond et disparut dans l’escalier des chambres avec son fardeau vivant.

Il était temps.

Ce quatrième morceau de bravoure finit en apothéose. On sert du champagne. Tous sont là, les Paulin, les Pimpesse, les Duvert, dans la chaude ambiance d’une chair disponible, non revêche, franche de collier, n’ayant jamais mal à la tête et en donnant pour son argent. On parle, on sent, on rêve, on palpe, on se grise. J’en ai la tête toute retournée et me sens raide de désir.

M. Tourneveau reparut satisfait, soulagé, radieux.

Ce fut vraiment un jour de fête, nous dit Maupassant, car Madame, royale, satisfaite de sa clientèle et de son personnel, fit un rabais sur la note.

C’est jour de fête aussi pour les lecteurs, tant cette nouvelle les emporte et les émoustille, mais que faisais-je donc à la Maison Tellier, ce chef d’œuvre d’une trentaine de pages qui s’avale comme un verre de grand cru.

Pas de pesanteur dans cette critique pourtant féroce des bourgeois et de l’Eglise, Maupassant la teinte d’une sensualité drôle et aux accents d’innocence. Il y mêle aussi beaucoup de respect, comme dans Boule de suif, et une tendresse non mièvre pour ce bordel et ses pensionnaires.

C’est un humaniste, cet homme !

ILLUSTRATIONS/

TOULOUSE LAUTREC

UNE CARICATURE DE Théophile Alexandre Steinlein

UNE PHOTO DU TELEFILM "LA MAISON TELLIER"

Posté le 1/4/2009 - ( 4 )
 
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