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MORT D’UN PINSON

LE CALVAIRE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Octave Mirbeau, c’est une pointure. Et Le calvaire, un bon roman. Un de ses premiers, écrit en 1886.
Un type assez pâle, nous raconte sa vie, d’abord son enfance et sa jeunesse entre son notaire de père, homme assez rude, pas un mauvais bougre mais un borné qui adore tuer, nous dit son fils, des pinsons, des insectes, des rats, des chats, n’importe quoi, il rêve de tirer sur tout ce qui bouge et ne se promène dans son parc qu’avec un fusil, et sa malade de mère, issue d’une noblesse rurale en capilotade, ayant servi de monnaie d’échange pour assurer une fin à peu près digne à ses parents en même temps qu’elle plaçait son mari et son étude au sein de fréquentations intéressantes.
Ce fils Mintié, (c’est le nom de cette famille) qui n’est pourtant pas étincelant porte des jugements assez peu notariaux sur la vie : " je voulais connaître la raison humaine des religions qui abêtissent, des gouvernements qui oppriment, des sociétés qui tuent".
Comme de juste la mère meurt, c’est toujours une scène de plus à faire, et le jeune homme, de peur de rester seul avec un père qui s’acharnait à l’aimer stupidement et que lui n’aime guère, s’engage pour la guerre de 1870, la deuxième partie de la guerre, celle livrée de bric et de broc à Bismarck, après la déculottée de Sedan.

Cela nous vaut une séquence très forte avec cette scène où le fils Mintié bousille un uhlan presque sans le vouloir, juste au moment où il s’attendrissait sur la jeunesse de cet adversaire, sur ses yeux bleus, sa barbe blonde, sa famille en Allemagne, sa probable fiancée, paf ! le coup part et le type, qui ne se doutait de rien, tombe de son cheval comme une bouse, mort au Valhalla. Mintié se rend compte qu’il n’a pas agi par peur, ni par patriotisme, il a tiré simplement parce c’était la guerre. Lui qui ne supportait pas que son père flingue un pinson, il se paie un bonhomme, ça le secoue un peu.
Cette ambiance plombée met un terme à la première partie.
Le père, qui a perdu quant à lui le goût de tuer, profite de son absence pour mourir, le souci de savoir son fils à la guerre et la crainte d’apprendre un jour la nouvelle de sa disparition, l’ayant prématurément usé.
Jean Mintié ne verse pas une larme, il coupe les ponts, bazarde l’étude, il n’a aucune intention de mourir tabellion, il confie le Prieuré, la maison paternelle, à ses domestiques et s’installe à Paris.
Il ne s’y montre guère plus brillant que chez ses parents ou à la guerre, un peu mou le type.
Mais là au moins il rencontre la passion.
A vrai dire il la pourchasse, c’est un type à qui il n’arrive rien, qui n’a guère de désirs, il est en quête d’occupations épicées, d’où la guerre, et maintenant une poule.
Il va en prendre pour son grade, il en oublie de travailler, il était devenu écrivain, son premier livre avait obtenu un succès correct mais il ne touche plus une plume et un papier, il délaisse ses amis et notamment un peintre novateur, et s’enferme dans un appartement avec l’objet de ses désirs.
Au début c’est le pied, on est tous passé par là, et puis ça se gâte, forcément.
C’est la passion.
Et la longue et inexorable descente aux enfers de Jean Mintié.
Son calvaire.
Bon Dieu, quel beau livre, il coule comme un torrent de montagne.
16/20, Octave et bravo !

Décor Egon Schiele |
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| SEUL, INEFFICACE ET STUPIDE |
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MINISTÈRE DES PIZZAS ET DU GRENACHE NOIR RÉUNIS

J’ai rêvé cette nuit que j’étais nommé Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement.
Un cauchemar ! Je ne comprenais pas ce qui m’était tombé dessus. Et ce que voulait dire ce fatras. Devais-je œuvrer en faveur du développement de l’immigration ? Devais-je m’opposer à la notion d’identité nationale ? Une désintégration était-elle en marche ? Quelles qualités personnelles m’avaient donc values d’être nommé à ce poste ? Et que devais-je y faire au juste ? Et pourquoi moi ?
Je me sentais dans la position d’un type qu’on venait de bombarder chef de projet pour l’étude du concept du plan d’immanence et des machines désirantes dans l’œuvre de Deleuze et en même temps contrôleur général de la fraîcheur de la pâte des pizzas emporter.
J’avais le sentiment d’être seul, inefficace, et stupide.
Je courais dans les rues, mon maroquin sous le bras, poursuivi par des Maliens, des Anciens combattants, des Chevenementistes, des Sdf, des altermondialistes, des martyrs de l’impôt sur la fortune, tous avaient des yeux qui me terrorisaient et tous pensaient que j’allais essayer de les enfumer.
Au petit matin, brûlant, tremblant encore, je me souvins que j’étais vigneron, soulagé, je me jetai sur le Rivesaltes 2004 " Grenache noir " que j’étais en train de mettre en bouteilles.
Ouf, me suis-je dit, hoquetant et plongé dans une félicité innocente, tu n’es pas ministre, avec ton vin tu œuvres dans la compassion.

Décor: Munch et Baselitz
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| THEATRE PONTS ET CHAUSSEES |
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S’ENVOYER EN L’AIR AVEC DES PROTOTYPES

LE VOL NUPTIAL
ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE
Le vol nuptial est une sale blague que l’on fait aux males, ils y laissent des plumes et aux amateurs de théâtre, ils y rongent leur frein.
Francis de Croisset, auteur fétiche en son temps, a fait jouer le 1er avril 1933 à La Michodière, Vol nuptial , comédie en 3 actes, plus lourde que l’air, mettant en scène des pionniers de l’aéronautique.
Les avions, ce n’est pas mon fort, je n’apprécie guère cette histoire d’un couple mermozien qui bat des records à tour de rôle et s’aime malgré les trous d’air d’une vie sentimentale acrobatique. Je ne supporte pas les héros, pas plus civils que militaires. En escadrille les aviateurs me font penser à des troupeaux d’oies sauvages. Ceux de l’époque, je veux dire.
Lire Francis de Croisset au 21ème siècle? On ne doit pas être nombreux aujourd’hui à se livrer à cet exercice. Je l’ai fait. Je n’en tire aucune gloire. C’est un malencontreux hasard. Je suis entré en possession d’une dizaine de fascicules, quarante pages environ chacun, intitulés La Petite illustration, sous titrés : Revue hebdomadaire publiant des pièces de théâtre et des romans inédits et adressés aux seuls souscripteurs de l’abonnement n°1 à " L’Illustration ". En somme une gâterie que fait l’Illustration, le Paris Match de l’époque, à ses meilleurs abonnés, à moins que ce ne soit une punition.
Le numéro 649 du 11 novembre 1933 est consacré à Francis de Croisset et à son Vol nuptial.
Croisset n’est pas un foudre de guerre ni un tireur d’élite. Ses bons mots ne font pas mouche. C’est un besogneux. Faire du boulevard chez lui serait plus au sens bitumineux des Ponts et Chaussées, qu’à celui de l’allégresse de bon aloi d’un Feydeau ou d’un Labiche. Rien ne claque dans son théâtre, pas même les portes. Ici on s’intéresse à l’aviation en volant très bas.
Je ne suis pas si mécontent de mes Petites Illustrations, elles ont un intérêt historique. Ce sont des ouvrages complets avec photos sur lesquelles on peut remarquer le décor de l’époque, reconnaître les acteurs et admirer le pli de leur pantalon. 75 ans après, il y faut un regard d’archéologue, les acteurs paraissent aussi éloignés de nous que les comédiens des théâtres grecs de l’antiquité.
Jacqueline, le personnage principal de Vol nuptial, est une aviatrice émérite qui s’envoie en l’air avec des prototypes tandis que Tigrand son mari, entre deux records, le fait avec une demi-mondaine à particule. On apprend pas mal de choses sur les femmes volantes et les records qu’elles battent : Maryse Hilsz est montée à 9791 mètres ; miss Earhart a fait 3938 kilomètres sans escale ; Mme Haizlip, 405 kilomètres à l’heure ; Maryse Bastié a tenu l’air pendant 37 h 55. Le soufflé est retombé : les femmes dont on parle aujourd’hui sont des championnes de tennis ou font des scandales dans les boites de nuit.
A la fin du fascicule on trouve des extraits de presse au sujet de Vol nuptial. Une litanie de louanges. Ça se comprend. Imaginons que l’on ne cite que les éreintements, la gueule des abonnés ! Sont gonflés de nous offrir cette serviette de toilette mal séchée, diraient les lecteurs de l’Illustration. Robert de Beauplan, il a un nom d’avion ce type, s’est chargé de collecter ces léchages culiers auprès de Comoedia, du Journal des Débats, de Gringoire, du Figaro, de l’Oeuvre, de l’Avenir, d’Excelsior. Il relève : Extrêmement habile…, souriante maîtrise…, aimable philosophie…, adresse intelligente…, comédie vive et étincelante…

Une foire aux clichés et aux mensonges. Un programme politique est plus honnête, il ajoute aux bienfaits promis quelques grosses conneries, exprès, pour faire plus vrai.
A la Petite Illustration, ils n’en ont cure. Je les comprends. Le Figaro dirait-il dans ses colonnes que Le Figaro magazine est nul ? Et pourtant.
Moi-même pour mon vin, je fais sous-traiter les critiques, je ne m’en charge pas, impossible. Comment en dire du mal ? Je laisse ça aux autres. Mes confrères doivent s’en charger. Je suis sûr qu’ils le font très bien.
Le plus grand intérêt de ce fascicule finalement, c’est la réclame placée sur la quatrième de couverture. La Neige des Cévennes, crème de beauté idéale et incontestablement la crème des jolies femmes. Pour le prouver celles-ci, des actrices de renom, ont inscrit leur enthousiasme d’une manière manuscrite (en fac-similé) et signé: Suzy Vernon, Marie Bell, Dolly Davis, Annabella.
C’est une bonne idée et un très bon produit. La Neige des Cévennes est à double effet : crème de beauté et crème à reluire.
Prochaines représentations : des œuvres d’André Birabeau (pour Chaleur du sein, j’aurais dû commencer par cette pièce), d’Andrée Mery, d’Henriette Charasson, de Louis Verneuil, de François Porché, etc.
Je dois retrouver quelques forces avant d’entreprendre ces lectures. Une application de Neige des Cévennes me ferait sans doute du bien.
Mais où sont les neiges d’antan ?

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MOURIR D’ENNUI

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles
La première qualité que l’on attribue à Paul Valery est l’intelligence. La seconde est l’élégance.
Et moi j’ai toujours l’impression qu’il dit plus que ce que je peux entendre, que son intelligence prenant souvent le pas sur son art, il me laisse au bord du chemin.
Parfois tout de même le plaisir d’une belle expression l’emporte sur l’idée. Ce " nous savons maintenant que nous sommes mortelles ", possède une esthétique irréprochable. Définir aux lendemains de 14/18, cette guerre comme un vacillement de la civilisation ne manquait pas de gueule.
Pourtant on allait en voir d’autres, des guerres. Plus sales encore.
Hélas, Paul, les civilisations ne meurent pas des guerres, elles en vivent.
Notre civilisation, si elle doit mourir, mourra d’ennui ou de rire.
décor: Rockwell en quête de sens. |
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SE TAPER DES SCOUTS

DINGLEY, L’ILLUSTRE ECRIVAIN
(ECHOS D’UNE VIEILLLE BIBLIOTHEQUE)
Dingley, l’illustre écrivain, je ne sais pas si j’aime ce livre, les frères Tharaud se sont mis à deux pour l’écrire, Jérôme et Jean, et je n’arrive pas à deviner qui a écrit quoi, Jérôme les verbes ? Jean les mots ? ou bien une phrase chacun ou encore le recto d’une page pour l’un, le verso pour l’autre ? c’est d’autant plus énervant que c’est bien écrit et on ne sait donc pas qui on doit créditer, sans doute Jérôme puisqu’il est entré le premier à l’Académie française, en 1938, non sans mal, vous rendez-vous compte, nous ne recevons que la moitié d’un écrivain, grommelèrent alors les vieux barbons verts et assoupis, d’ailleurs l’histoire ne nous dit pas si Jérôme fut reçu avec un demi habit et une moitié d’épée, elle nous apprend simplement qu’il fallut attendre 8 ans pour reconstituer l’écrivain complet puisque Jean débarqua sous la coupole en 1946, mais c’était bien des complications et un vrai casse-tête car on eut alors un immortel pour deux écrivains et l’immortalité c’est assez difficile à partager, ensuite je ne sais pas si je l’aime parce que le livre n’a que 200 et quelques pages écrites en très gros caractères, ils ne se sont donc pas foulés les Tharaud et pourtant ils ont eu le prix Goncourt, en 1906, le méritaient-ils ? et enfin je ne sais pas si je l’aime pour bien d’autres raisons que je laisserai de côté, ma phrase étant déjà trop longue, beaucoup trop longue.
D’autres ont eu le prix Goncourt qui le méritaient moins.
Dingley, l’illustre écrivain, à réputation internationale, se rend en Afrique du sud pendant la guerre des Boers avec femme et enfant, il y perd un des deux, de maladie, Archie son fils. Chantre de l’Empire britannique, amoureux de sa flotte, de ses soldats, de la reine, du pudding, du bacon, bref de tout ce qui est anglais, Dingley veut prouver à travers un roman que l’expansionnisme anglais a du bon et qu’il peut donner ses chances à la jeunesse déshéritée de l’île. Il a le projet d’un ouvrage dans lequel un de ces gamins perdus des rues de Londres, sorte de hooligan violent, devient quelqu’un de respectable grâce à la guerre en Afrique du sud. Comme si une guerre pouvait avoir des vertus !

Il part faire des repérages. Il a logé sa femme et son fils dans une villa près du Cap et il se promène, accompagne des militaires, assiste des blessés, voyage.
La mort de son fils, le sang, les violences, le font douter un moment. A son retour, il s’apprête à donner un article très critique à un quotidien londonien, lorsque le directeur de ce journal lui dit : pas vous, Dingley, pas vous, l’Angleterre vous aime trop, vous ne pouvez pas la décevoir, et d’ailleurs avez-vous envie de faire du mal à votre pays ? Alors Dingley récuse son article et pond son roman.
Un petit passage m’émeut, aiguise mes sens, merci les Tharaud, un épisode qui se passe en Irlande, un jour de pluie. Dingley cherchait un abri : " …soudain il se trouvait transporté dans la maison d’un paysan qui ne possédait que deux lits le sien et celui de ses filles. Le fermier les faisait lever. Dingley se couchait dans leurs draps chauds. La pluie battait toujours la maison. A travers la cloison de planches on entendait le rire étouffé des jeunes filles. Il s’endormait dans le bruit de leur voix et la tiédeur de leur corps "
Bien entendu tout le monde a reconnu dans cet illustre écrivain, Kipling, auteur archi célèbre à cette époque, même s’il n’avait pas encore eu le prix Nobel, tout le monde sauf moi à qui il a fallu parcourir deux cents pages pour saisir cette clef.
Les guerres, c’est toujours bon pour les gens célèbres, ça n’ennuie et ne ratiboise que les pauvres types. Les vieilles gloires de l’Empire britannique redorèrent leur blason patriotique dans cette sale guerre, et devinrent créatifs, notamment Baden Powell, sinistre individu néfaste pour les enfants, des uns il faisait des scouts, les autres il se les tapait, et parfois il se tapait les uns et les autres.
C’est du propre Baden.
Ah, si Kipling l’avait su.
Bon, le débat sur les méfaits du colonialisme, ça ne l’a pas, semble-t-il, trop tracassé au Kipling, ce n’est pas lui qui aurait craché dans la soupe, d’autant qu’il a fallu attendre cent ans pour commencer à avoir une discussion ouverte et un peu sérieuse sur cette période..
Dans les romans on assiste à des intrusions de la réalité, des sortes de fenêtres s’ouvrent parfois sur l’avenir. Archie Dingley le fils virtuel de Kipling meurt au Cap, quelques années plus tard en 1915, John Kipling mourra en France, sur le front, à Loos en Gohelle. L’écrivain en a été profondément attristé.
Bon voilà, je ne sais toujours pas si j’aime ce livre.
J’hésite.
Mais au dernier moment la balance penche vers le " oui " grâce au papier pur fil des papeteries Lafuma à Voiron, un régal ce papier, charnel et érotique, je m’y frotte ; doux et tendre et parfumé comme la peau d’une starlette, chez Plon, numéroté, pas la starlette, le livre.
Voilà, les Tharaud et Dingley l’illustre écrivain, devront beaucoup aux papeteries Lafuma. Sauvés par du papier, ce n’est que justice pour des écrivains.

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SALE TYPE, CE NICOLAS !

(NE PAS AIMER LE VIN,EST-CE POSSIBLE ?)
Un laquais effronté m’apporte un rouge bord
D’un auvergnat fumeux, qui mêlé de lignage
Se vendait chez Crenet, pour vin de l’Hermitage
Et qui rouge et vermeil, mais fade et doucereux
N’avait rien qu’un goût plat et un déboire affreux.
………………………………………………………………………………………
Toutefois avec l’eau que j’y mets à foison,
J’espérais adoucir la force du poison.
(Nicolas Boileau : Satire n°3 .1667. Un repas ridicule.)
Nicolas Boileau, l’insupportable, vient encore de frapper.
Le parisien snob est là aussi, gonflé par ses intimités avec le pouvoir, hautain avec le personnel, dédaigneux de la province, suspectant les marchands, vitupérant contre ses hôtes et affichant son mauvais goût en mettant de l’eau dans son vin.
Mais le bougre à la langue acide avait du talent pour dénicher les manquements et de la lucidité pour la critique. Deux siècles et demi avant leur création, il faisait apparaître, au détour d’un vers, la nécessité des appellations contrôlées.
On n’avait quand même pas besoin de lui.
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EROTOSPIRITUALITÉ

CRUELLE ENIGME
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Je viens de finir un roman de Paul Bourget, au titre un peu tarte, même très tarte : Cruelle énigme.
Cruelle énigme, mon Dieu ! La collection Harlequin elle-même n’en voudrait pas.
Oui, mais voilà, c’est plutôt un bon livre. Cet individu, idole des bien-pensants à l’intersection du 19ème et du 20ème siècle, écrit parfois de bons romans, et c’est heureux car je dois encore m’en taper une quarantaine, c’est dire si je pourrais craindre une fatale indigestion. D’autant que le bonhomme est précédé d’une réputation d’auteur suranné. Sa photo, sur Internet, représente un personnage peu sympathique à tête d’iguane, on rêve de le détester.
Eh, bien ! Cruelle énigme est un bon roman. Trame classique : une femme adultère, un jeune homme un peu naïf qui tombe entre ses pattes, la maman du jeune homme transi, elle-même éperdue d’amour maternel et mourant d’angoisse, bref c’est un peu du Gala ou du Voici, mais ça roule.
C’est le Bourget des débuts, 1885, archi-catho mais pas encore devenu l’académicien réac, bigot et moraliste, il peut encore être atteint d’érection et on comprend que ses fantasmes sont impubliables. Il fait montre d’une pruderie croustillante quasi perverse pour dépeindre l’adultère, c’est alléchant, une sorte d’érotospiritualité. Il n’y a pas à dire, la faute, le péché pour Bourget, c’est le Tabasco de la sensualité.

C’est un pro, il sait mener une intrigue et soutenir l’intérêt du lecteur. Il s’inspire de celui qui doit représenter, je l’imagine, son modèle et son maître, Balzac, en investissant le milieu mondain et rigoriste du faubourg Saint Germain à Paris que celui-ci a si bien décrit. On sent d’ailleurs qu’il rêve d’être Balzac. Bien entendu, il ne l’est pas, il ne lui arrive même pas à la cheville. Mais quel écrivain arrive à la cheville d’Honoré, cet ogre de la littérature ?
Il manque à Bourget, l’œil du romancier, le sens du détail (une marche qui grince, une serrure qui brille, le brouhaha du fumoir de l’opéra, etc.) ce genre de détail qui donne la vie : le réalisme de Balzac. Il lui manque aussi sa démesure (la toile de fond historique, la critique sociale, l’histoire générale d’une société humaine au XIXème siècle). Il croit faire mieux en s’exonérant de ce qu’on a reproché à celui-ci : les descriptions. Ces fameuses descriptions qui permettent la cristallisation de la dramaturgie des romans de Balzac.
Peut-être Bourget n’aime-t-il pas assez ses personnages. Son parti pris d’une psychologie fouillée à outrance lui fait parfois oublier le sens du vif et l’entraîne vers le roman expérimental. Chez lui, n’existent pas cette faille, cette instabilité, ces déséquilibres qui font la force et la pérennité de toute grande œuvre.
Mais en tout cas, c’est lisible, extrêmement lisible et pas que dans les chaumières.
13/20, Popaul, inespéré, non ?
Hé ! J’oubliais, il y a une dédicace à Henry James qu’il a rencontré je ne sais où. Il connaissait quand même du beau monde ce Bourget-là.

Retour de Bal: Alfred Roll
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SURVOL ABSOLU

" Le concept se définit par l’inséparabilité d’un nombre fini de composantes hétérogènes parcourues par un point en survol absolu, à vitesse infinie "*
Quoi ? Qu’est que c’est cette bête ?
Gilles Deleuze définissant le concept.
Bon est-il utile de le préciser ? Je ne comprends rien à cette phrase, je ne sais pas par quel bout y entrer, je ne vois pas comment en sortir, une seule chose me saute à l’esprit, elle est magnifique de complexité. Qu’un type un jour ait pu la concevoir me rend fier d’être un humain.
Ce n’est pas une phrase, c’est un grand vin. Qu’y a-t-il à comprendre dans un grand vin ? Hors ce sentiment de sa grandeur?
C’est une phrase à emporter sur une île déserte, à méditer le long des plages durant les journées sans fin. Nulle chance que l’on vous y découvre avant d’avoir compris une once de sens.
Après " l’obscure clarté ", voici avec Deleuze, la lumineuse pénombre.
Des foules d’étudiants, sidérés, se précipitaient dans les années 80 aux cours de Gilles Deleuze à Vincennes, grands moments de l’histoire de la pensée comparables aux entretiens de Platon et de ses disciples à Athènes.
Chance inouïe, beaucoup des cours de Deleuze sont disponibles sur Internet www.webdeleuze.com. Avec lui, Leibniz, Spinoza, Kant, Bergson deviennent des copains.
Bien sûr pas question de les lire comme le compte-rendu Usap-Toulouse. Faut pas sauter les lignes quand Toulouse marque un essai. Faut les déguster et au bout d’un moment tout arrive, comme un grand vin, vous dis-je, arôme, sens en éveil, intellect ouvert, longueur, tout…

* Qu’est-ce que la philosophie ? Gilles Deleuze et Félix Guattari. ( Les Editions de minuit) |
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