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( Tous les articles - mai 2008 )
 LE GIBRALTAR DE SILESIE  

LE SOVIET DES OUVRIERS DE SILBERBERG

 

PHILI

OU

PAR DELA LE BIEN ET LE MAL

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Phili est un savoureux petit conte satirico-libertin, sorti en 1927, après-guerre, dans l’entre-deux guerres plutôt, nous sommes toujours entre deux guerres. L’auteur, Abel Hermant, donne libre cours à son antigermanisme, sans canon de 75 cette fois, et dans une sorte d’enjouement théâtral fort jubilatoire, on a déjà oublié les morts, on peut commencer à rire. Ce volume, paru dans une collection Flammarion, pas chère, pas belle, pas épaisse, appelée Le Roman d’aujourd’hui ne comporte pas de date d’impression mais je note, sur la dernière page, cette mention : Imprimerie française H. Mathon, Wiesbaden (Allemagne occupée). Quelle joie, après 1918, de se moquer des Allemands et en plus de faire imprimer sa satire chez eux ! Etre vainqueur, il n’y a pas à dire, c’est bon.

D’autant qu’ils sont en pleine capilotade, les Boches, c’est même le sujet du conte.

J’ai acquis huit de ces petits volumes du Roman d’aujourd’hui à un prix intéressant, intéressant à condition que tous soient au niveau de Phili ou par delà le bien et le mal. Dans le même filet garni figurent deux Blasco Ibanez, un Rachilde, un Louis de Robert, un Hirsch, un Charles Géniaux et un second roman d’Abel Hermant, Confession d’un enfant d’hier. Le roman d’Hermant qui m’occupe aujourd’hui est ce Phili paru en 1927, dans une édition d’origine sans doute plus jolie que celle que j’ai entre les mains.

Phili s’appelle Philibert-Egon de Silberberg, il est grand-duc de la ville éponyme. Eponyme n’est pas une ville, (éponyme est un mot qu’on utilise de plus en plus, j’avais envie de le placer), c’est Silberberg, la ville (une principauté d’opérette surnommée le Gibraltar de la Silésie, allez savoir pourquoi), elle ne compte guère plus de mille cinq cent habitants. Lorsque le livre s’ouvre, nous sommes fin 1918, début 1919, une manif (aux bruits montés de la rue, le grand maréchal de la cour vient d’ouvrir la fenêtre du palais, on entend encore les cris hostiles) fait perdre son trône à Phili, mais il a l’air de s’en moquer pas mal. Après tout son cousin, Guillaume II, a été éjecté lui aussi. Autant s’exiler, pense Phili, le monde extérieur sera toujours plus passionnant que son duché où il s’ennuie comme un rat mort. Il faut dire qu’il a dix-huit ans, qu’il n’a pas encore couché avec sa femme Sophie Charlotte (une grande duchesse pourrait-elle s’appeler autrement ?) qui n’en a pas encore quatorze. Il n’est pas puceau, toute la jeunesse consommable et juponnée de Silberberg est déjà passée entre ses draps, mais c’est sa femme, protégée par une garde chiourme impitoyable, la baronne de Krakus, qu’il voudrait maintenant sauter, pas la Krakus, Sophie Charlotte je veux dire. Alors la révolution lui passe vraiment au-dessus. Les dessous de Sophie Charlotte sont plus affriolants que ceux de la politique.

D’autant que toute cette histoire a un caractère bon enfant, le révolutionnaire, fomenteur des troubles est son meilleur ami, la preuve, il couche avec les même filles que lui, il s’appelle Otto Muller, il n’a que dix-huit ans, lui aussi, et il vient d’être élu Président du Conseil du Soviet des ouvriers et des soldats de Silberberg. Cette jeune république possède déjà une constitution, pondue sur un coin de table entre la poire et le fromage par le propre conseiller du grand duc, Fritz Mosenthal, 18 ans également, et se paie aussitôt sa première révolution de palais puisque Otto Muller, en présence du grand duc, une heure après son élection, abandonne ses fonctions au Soviet pour occuper un poste plus modeste de ministre plénipotentiaire de la république grand-ducale à Genève.

 

Pour ceux qui s’étonneraient de l’âge des protagonistes, il faut rappeler que la guerre de 14/18 avait fait de sévères coupes dans les tranches d’âge supérieures et qu’Abel Hermant ne crachait pas sur les jeunes hommes, enfin je m’exprime mal, il avait de l’intérêt pour eux. Otto va donc accompagner dans son exil le souverain déchu (qui, ô coïncidence, veut élire domicile à Genève) et sa femme, non encore déflorée, mais qui ne va pas tarder à l’être, c’est un des sujets du conte à mon avis.

J’essaie de commenter avant d’avoir tout lu, c’est plus amusant, le conte a 63 pages, et j’en suis à la page 35. Si je me trompe, ce n’est pas grave, je plierai le roman à mes raisons. C’est le b a ba de la critique littéraire : recréer l’œuvre, sinon à quoi bon !

Il y a, ça et là, quelques petites fantaisies amusantes et notamment une référence au Deutschland uber alles, assez inédite : L’amour est au-dessus de tout, comme l’Allemagne. On croise une comtesse Tatania Schmück, qui paie ses factures d’hôtel en y mettant du sien et un milliardaire allemand exilé en Suisse qui a établi sa colossale fortune en découvrant un alliage nouveau pour les croix de fer militaires.

Page 63, je viens de finir. Trois constatations s’imposent :

1)- Comme prévu la grande duchesse Sophie Charlotte est passée à la casserole, une bonne chose de faite.

2)- Phili ou par delà le bien et le mal avec simplement quelques arrangements pourrait être un livret d’opérette très correct : trois actes, trois tableaux Silbelberg, Genève et Venise, il me semble voir les costumes, les froufrous et les uniformes et j’entends d’ici la musique et les flonflons.

3)- Avec la morale d’aujourd’hui Abel Hermant croupirait en prison car il en pince vraiment pour les jeunes garçons, antépénultième phrase du roman : il n’en put croire ses yeux, dans la rivière, à l’endroit même ou naguère il avait coutume de se baigner, une quinzaine de jeunes garçons tout nus prenaient leurs ébats. Il n’en peut plus Abel, il est temps qu’il s’arrête, tous les cadets de la garde montée du grand duc vont y passer.

L’auteur de ce très divertissant roman est célèbre pour son beau langage, Phili se lit bien, presque trop bien, son style est un brin coquet, pour ma part je l’aurais préféré un brin canaille, et les parties sont trop voilées (honni soit qui mal y pense), comme si un censeur avait passé une couche de peinture sur les instruments du jouir, c’est ma seule critique, l’ensemble est très plaisant, pour un conte. Car les contes en général….

La renommée d’Abel Hermant est assombrie, comme celle de beaucoup d’autres, par ses positions (je précise : son comportement) pendant l’occupation, je me demande s’il n’a pas été ministre, dommage, certains de ces auteurs maudits subissent jusqu’à nos jours une opprobre littéraire qu’ils ne méritent pas tandis que d’autres, ayant maudit les maudits, bénéficient d’une réputation qu’ils ne méritent pas plus. Je ne refais pas l’histoire, je suis en train de parler de littérature.

Voilà qui me donne envie de me plonger dans Confession d’un enfant d’hier.

 

 

Posté le 25/5/2008 - ( 33 )
 LA BELLE DE KABARDINO-BALKARIE  

ADHÉSION À LA TURQUIE

 

AZIYADÉ

 

Extrait de notes et lettres d’un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Ce lieutenant de marine anglaise s’appelle Julien Viaud, il est né à Rochefort, d’un père receveur municipal, Théodore Viaud et de Nadine Texier.

Aziyadé est un des premiers livres de Pierre Loti. Il utilise ici, en Turquie, un pseudonyme gagné lors d’un voyage à Tahiti. C’est un journal construit sous forme de collage dans lequel figurent les notes de cet officier mêlées aux lettres qu’il reçoit de sa sœur, à celles d’un confrère, un nommé Plumkett, et des copies des lettres que lui-même leur adresse. Ce Plumkett est censé avoir retrouvé le manuscrit et Loti lui fait dire dans une préface, du reste  assez sibylline (il ne faut lire les préfaces qu’à la fin) : Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur. Mais ce livre n’est point un roman, ou, du moins, c’en est un qui n’a pas été plus conduit que la vie de son héros. Un personnage de fiction écrivant la préface d’un livre dans lequel il figure, c’est l’habileté de ce livre en même temps que son ambiguïté, c’en est un, ce n’en est point un, le lecteur hésitant sans cesse entre deux formes, roman ou récit de voyage.

Cinq parties :

Salonique,

Solitude,

Eyoub à deux,

Mané, Thecel, Pharès,

Azraël,

Chacune des parties est divisée en notes souvent très courtes, parfois deux ou trois lignes, qui sont numérotées en chiffres romains, ainsi Eyoub à deux, la partie la plus longue (Eyoub est un quartier de Constantinople), compte LXVII notes, ce qui excède mes compétences en numérotation latine et m’oblige à de savantes recherches pour aboutir au numéro 67. Je l’espère tout au moins.

Aziyadé est la narration du séjour à Constantinople de Loti, officier de marine au service de sa majesté, et également au service sensuel d’une beauté orientale la Circassienne Aziyadé. Un dictionnaire qui doit sans doute se moquer de moi m’informe que la Circassie est constituée de parties différentes, de Krai de Krasnodar, de Karatchaïevo-Tcherkessie, de Kabardino-Balkarie, d’Adyguée et, à dose homéopathique, d’Abkhasie. Ce qui confirme le côté oriental de la donzelle, augmente son mystère et mon désarroi géographique. Aziyadé est l’épouse d’un très infortuné mari, complaisant ou peu perspicace, le vieil Abeddin-Effendi aux yeux plus gros que le bas-ventre, ou vice-versa, je ne sais pas au juste, puisqu’il dispose dans son harem de quatre femmes, chacune aussi désirable qu’Aziyadé (la plus âgée a trente ans) et qu’aucune ne semble dotée d’une irrépressible passion pour le vieux barbon. En tout cas elles consomment plus de lieutenants de marine que d’Abeddin-Effendi.

Ces femmes dont les formes se dessinent sous les voiles légers (enfin, ça, c’est moi qui le dis, pas Loti, il n’a peut-être pas fait attention) sont à l’image de la Turquie qui nous est présentée ici, une Turquie sensuelle, délicate, pas autoritaire pour un sou, assez peu cruelle (il y a bien quelques massacres que Loti arrive à rendre supportables, si cela est possible ; Abdul Hamid II, le sultan qui accède sous nos yeux au pouvoir, après une révolution de palais, se montrera plus sanguinaire) avec ce qu’il faut de dépravation pour qu’elle nous apparaisse hospitalière (ni plus, ni moins en tout cas que la vieille Europe de ce temps, nous sommes en 1876) et surtout humaine. Les opposants à son entrée dans l’Europe d’aujourd’hui plutôt que de se faire peur en vêtant d’oripeaux l’épouvantail ottoman, devraient se faire plaisir et lire Aziyadé, ils changeraient peut-être d’avis. Il fait bon vivre à Constantinople.

Ainsi, moi-même ai-je envie d’installer, au sommet de mon cou, une tête de Turc.

Comme celle de Loti qui, au travers du livre, laisse déjà apparaître son goût des travestissements. Une Turquie idéalisée ? Il ne me semble pas. Dans le doute je préfère juger les peuples d’une manière favorable. En tout cas Loti, ne s’abandonne pas outre mesure à un exotisme de pacotille, et je marche dans sa passion pour ce pays.

Il y a un côté décadent au début d’Aziyadé, quelque chose de baudelairien assez sulfureux qui progressivement s’estompe, c’est dommage.

Existe-t-il dans les fastes de la dynastie ottomane, des réminiscences de l’empire d’Orient, du temps des Comnème ou des Paléologue ? A mon avis, oui. Mais Loti n’en dit rien, je ferai des recherches ailleurs, c’est une question qui m’intéresse.

Autre chose, cette fameuse Circassienne serait, d’après Edmond de Goncourt, un Circassien. Une Aziyadé à moustache, après tout pourquoi pas ! Ne dit-on pas qu’ Albertine aussi avait du poil au menton ?

Bon, le reste est dans le sous titre ou presque. Après son épisode amoureux, Loti doit quitter la Turquie, Azyadé lui dit qu’elle en mourra, un muezzin balance une proclamation du haut de son minaret, Loti s’en va, il revient, il galope dans le bazar à la recherche d’Azyadé, elle est en effet morte, il ne reste lui plus, après s’être engagé aux côtés des Turcs, qu’à casser sa pipe à Kars, dans un affrontement contre les Russes.

Muezzin.

Fin de l’histoire.

 

Posté le 18/5/2008 - ( 42 )
 ETERNITE DE L'ART  

ULM OU BOEING

LA MORT D’IVAN ILITCH

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

C’est peut-être parce que Tolstoï nous le sert mort dès la première page de sa nouvelle qu’on s’attache à cet Ivan Ilitch, pas très sympathique, moyen en tout, sauf au jeu de whist.

Ce n’est pas la vie qui rapproche les humains, c’est la mort. Un mort nous est familier par cette chose qui nous réunit et pour laquelle nous éprouvons une vive curiosité, surtout lorsqu’elle concerne les autres, la fin.

Tout ça n’est pas gai, j’en conviens. Mais il y a Tolstoï.

Lorsqu’on pense à lui, on est tenté d’évoquer ces gros porteurs, au ventre garni de personnages, qui roulent lourdement sur la piste, on pense qu’elle ne sera jamais assez longue, que tout ce bastringue ne parviendra jamais à décoller, soudain les roues quittent le sol, l’oblongue boite de conserve tangue, lève le nez et c'est un enchantement. Ne restent que le bleu, les nuages, l’air qui nous entoure, nous porte, nous pousse, glisse sur nos ailes, on est lourd mais on vole et défile sous nous yeux l’immense spectacle de la terre, les flammes de Moscou dans Guerre et Paix, les bataillons de Koutouzov, les étendues neigeuses et les trains d’Anna Karénine, l’été russe pulvérulent de Lévine.

Tolstoï sait aussi faire voler des ULM. J’avais apprécié, ô combien, Maître et serviteur , je suis fasciné par La mort d’Ivan Ilitch, une agonie d’une soixantaine de pages où pas une ligne ne nous échappe. Donner du plaisir (littéraire, d’accord, mais) en contant une maladie mortelle est un exploit artistique que seul un type comme lui peut réussir.

Immenses et foisonnants ou linéaires et simples, les récits de Tolstoï nous collent à la chaise. Comment se fait-il que certains auteurs nous enthousiasment rien qu’à l’évocation d’un type qui met son chapeau ou qui ouvre une porte tandis que d’autres nous rasent souverainement pour la même action. D’où vient leur art, quel savoir-faire, quelle innéité ?

Léon sait susciter un intérêt durant soixante pages sur un bonhomme peu intéressant alors qu’il suffit d’une page, épique ou dramatique, à Max pour nous faire détester la littérature. C’est la vie. (Max… c’est Gallo, … entre nous, n’est-ce pas !).

Je me demande d’où me vient cette histoire de chapeau. Je n’en porte jamais. Je devrais.

Le premier sujet qu’abordent les collègues d’Ivan Ilitch Golovine, lorsqu’ils apprennent son décès le 4 février 1882, consiste à examiner les perspectives d’avancement ouvertes par sa disparition. Ne nous faisons guère d’illusions sur nos départs respectifs, l’absence est un sujet passionnant non pour le vide qu’elle crée mais pour le plein qu’il faut refaire.

Ivan Ilitch est conseiller à la cour d’appel. Pour atteindre ce poste, il a supporté une femme qu’il n’aime pas et qui le lui rend bien, des enfants peu agréables, une vie modeste. Seul le whist où il excelle lui apporte quelques satisfactions. 45 ans de vie moyenne, tomber malade, souffrir et mourir, triste itinéraire humain : C’était comme si je descendais une pente, tandis que j’imaginais monter. Et en effet pour l’opinion publique je montais, mais en réalité je glissais en bas, la vie m’échappait…Et voilà ! Tout est fini. Meurs maintenant.

C’est notre sort à tous, nous descendons en croyant monter sauf Ivan Ilitch qui monte en croyant descendre (le syndrome des montagnes russes…je crois que je ne sais plus ce que dis). Sa fin lui fait aborder les rivages de l’œuvre d’art, tout le monde n’en aura pas autant. Il meurt sans savoir que Tolstoï l’immortalise.

Et la mort ? où est-elle ? Quelle mort ? Voici les dernières interrogations d’Ivan Ilitch. A deux doigts de la mort, voyant clore son temps, l’horizon de l’éternité de l’art s’ouvre pour lui. Désormais il ne cessera plus de mourir.

Au lieu de la mort, il voyait la lumière, dit Tolstoï. Puis il l’achève d’un il se raidit et mourut.

Cette nouvelle de Tolstoï sur la mort d’un juge, parue en 1886, écrite à partir d’un fait réel, est restée en gestation 5 ou 6 ans. Elle lui tenait à cœur. Elle lui permettait une réflexion sur la mort, c’est la raison pour laquelle il la porta longtemps en lui. L’intérêt de ce texte est qu’il est purement descriptif, il n’y a justement pas de réflexion sur la mort (Dieu sait, lorsqu’il tartine combien Tolstoï peut être barbant, il y a des pages de Guerre et Paix que je n’ai jamais pu avaler, vers la fin notamment, même si je continue à considérer ce roman comme une des plus belles choses que j’aie jamais lue), il va droit au but, comme la mort.

Il voyait la lumière.

Cette lumière n’est ni une espérance, ni un au-delà. Je crois savoir que c’est l’éclairage de l’art, elle signifie la victoire de l’art sur la mort.

Bon, il faut que je lise vite un truc drôle ou cochon parce que Ivan Ilitch m’a foutu le bourdon. Tolstoï est excellent d’accord, mais dans cette veine, je ne dois pas en abuser.

Lu dans La pléiade, extrait d’un volume intitulé Souvenirs et récits, dans lequel on trouve, Enfance, Adolescence, Jeunesse, Les récits de Sébastopol, Les Cosaques, etc. Et La sonate à Kreutzer.

Tiens il faut que je relise La sonate à Kreutzer.

D’urgence.

 

 

Décor russe:

Les 4 premières: Kramskoy

La dernière: Repin

 

 

 

 

Posté le 13/5/2008 - ( 23 )
 LES DESIRS EQUINS DE PASIPHAE  

D’UN CŒUR LEGER

 

LES VINGT ET UN JOURS D’UN NEURASTHENIQUE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Octave Mirbeau est un lascar de la littérature, il ne fait pas de chichis, il pousse des canons devant lui, les bourre jusqu’à la gueule, tire, ça fait un gros pet et de la fumée, de la chair part dans tous les sens, des lambeaux pendent aux arbres, il reçoit sur la figure des éclats d’oreilles et de testicules, il rigole, se passe un chiffon sur le visage, crache des morceaux d’ongles et des bouts d’os puis recommence, pousse des canons devant lui, les bourre jusqu’à la gueule…

Il fait son travail d’artilleur avec d’autant plus de plaisir qu’il tire sur les siens. Il est fils et petit-fils de notable et bombarde l’état major. Rien du monde qui l’entoure, du monde installé je veux dire, n’échappe à sa mitraille.

Les vingt et un jours d’un neurasthénique, sorti en 1901, est un roman dépecé, des morceaux d’un tout sont réunis dans un nouveau tout. Mirbeau est un moderne, il n’hésite pas à bousculer l’ordre établi dans la société comme dans la littérature.

Nous sommes à X. dans les Pyrénées. Avec son casino et ses hôtels, je prétends qu’il s’agit de Luchon, ça pourrait être ailleurs mais après tout si Mirbeau ne veut pas nous le dire (craint-il d’y être persona non grata après ce roman ?), il nous suffit de savoir que c’est une ville d’eau, cadre idéal pour reconstituer, l’espace d’une cure, une société entière, acharnée à traîner son ennui, dans un décor au luxe suranné, tout au long de journées pluvieuses, de soporifiques parties de bridge ou d’échecs, de promenades sans but, de poussives amours de passage, un lieu alibi où peuvent circuler au gré de l’auteur des personnages réels ou fictionnels, des anecdotes inventées ou des tranches d’histoire.

Ces Vingt et un jours d’un neurasthénique sont donc une suite de tableaux, d’histoires enchâssées, et de confidences recueillies par un curiste.

La réputation de Mirbeau  et l’incipit permettent de comprendre qu’il va y avoir de l’inattendu, du singulier : L’été, la mode, ou le soin de sa santé, qui est aussi une mode, veut que l’on voyage. Quand on est un bourgeois cossu, bien obéissant, respectueux des usages mondains, il faut à une certaine époque de l’année, quitter ses affaires, ses plaisirs, ses bonnes paresses, ses chères intimités, pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans le grand tout.

Ce bourgeois cossu, bien obéissant va passer de mauvais moments, on le sent.

Lorsque plusieurs lignes après, on trouve ces deux phrases : Donc, je voyage, ce qui m’ennuie prodigieusement, et je voyage dans les Pyrénées, ce qui change en torture particulière l’ennui général que j’ai de voyager. Ce que je leur reproche le plus aux Pyrénées , c’est d’être des montagnes, on se dit qu’on va vraiment rigoler. Et ça se passe ainsi.

En vrac quelques scènes, parce qu’il faut bien choisir, mais il faudrait tout citer, tout est si bon, désopilant ou horrible, les Vingt et un jours d’un neurasthénique sont une procession, une sorte de défilé des cyniques.

Ouverture du feu d’artifice : Clara Fistule (eh oui !), un ami, confident du narrateur : bien qu’il prêche l’insexuat et qu’il aille partout clamant l’horreur d’être un mâle et l’ordure d’être une femme, il engrosse clandestinement toutes les fruitières de son quartier.

On continue.  

L’auteur rencontre dans le train qui le mène à Luchon Emile Ollivier, dernier président du Conseil de Napoléon III, il l’appelle Monsieur de Coeurléger. Emile Ollivier s’est en effet rendu célèbre par une parole ineffable, prononcée devant la chambre, en juillet 1870, où il acceptait, disait-il, l’affrontement avec la Prusse à qui il venait de déclarer la guerre, " d’un cœur léger ". Le général en chef de cette époque s’était illustré de son côté, en déclarant à propos de l’état de préparation de l’armée française, " il ne manque pas un bouton de guêtre ", il devait en manquer au moins un, qui avait coûté à la France outre de nombreux morts, la perte de l’Alsace et la Lorraine. Durant le voyage, Emile Ollivier fait des critiques au narrateur sur le gouvernement actuel et lui glisse que si on continuait ainsi, la France perdrait l’Alsace et la Lorraine. Le pauvre avait perdu toute mémoire. Après la guerre de 1870, Emile Ollivier traîna 43 ans (il est mort en 1913) sa bourde du cœur léger, c’est long.

Le colonel baron de Présalé n’est pas piqué des vers non plus, antidreyfusard, tacticien incapable, colonialiste, antisémite, raciste, il est à la limite de la caricature, et son supérieur le général Archinard, le vaut bien, qui se vante d’avoir un canapé en peau de nègre. Combien faut-il de nègres pour une telle pièce ? Cent neuf à peu près, la population d’un petit hameau. Le général boursouflé de vanité continue : D’un côté, suppression des révoltes, de l’autre côté, création d’un commerce épatant. Tel est mon système. Tout bénéfice.

Après d’autres horreurs, le narrateur conclue sa visite aux militaires : Cela me fait tout de même plaisir, et me remplit d’orgueil de revoir, de temps en temps, de pareils héros…en qui s’incarne l’âme de la patrie.

On est en 1901, Mirbeau qui s’est farouchement rangé du côté de Dreyfus a des comptes à régler avec la hiérarchie militaire.

Toujours en vrac : un individu a recueilli un hérisson, il lui fait boire quotidiennement une dose d’absinthe, la bête s’en trouve bien, dit-il. La découvrant un matin, morte sur son tapis, il la fait autopsier par un ami médecin, qui lui adresse le mot suivant : Intoxication alcoolique complète. Est mort de la pneumonie des buveurs. Cas rare surtout chez les hérissons. A toi.

Une petite dernière avec la princesse Karaguine, richissime noble russe, ardente et souple, avec des yeux sauvages très beaux, et singulièrement passionnée pour les animaux.

La princesse Karaguine passe une grande partie de son temps dans ses écuries et le rapporteur du récit affirme l’avoir vue, descendre un jour de son cheval et embrasser les museaux fumants de l’étalon. Et comme un peu d’écume de la bête lui était resté, dans ce baiser près des lèvres, elle l’a avalé, d’un coup de langue, avec une sorte de gourmandise voluptueuse. Et j’ai cru voir passer, dans son œil clair, les farouches désirs de Pasiphaé.

Mazette ! Minos, Pasiphaé, et le Minotaure réunis lors d’une cure à Luchon, Dieu que j’aime ces anecdotes : la mythologie au cœur de mes montagnes.

Encore une, allez, puisqu’on vient de parler d’amour, voilà du grand amour ou je ne m’y connais pas : on entend au travers de la cloison de la chambre d’hôtel ce couple se disputer : ah bien merci ! Il y a au moins huit jours que tu ne t’es lavé les pieds, dit l’épouse, un peu plus tard…non, laisse-moi, pas ce soir, tu ne le mérites pas…un peu plus tard encore… mon chéri, oh ! oui, comme ça. Ah ! Dieu ! … à la fin… mon petit homme, mon petit homme.

Vive l’amour !

Vive Mirbeau !

 

Décor:

de la Fresnaye

Franz Marc

Klimt

 

 

Posté le 7/5/2008 - ( 42 )
 ROUTIERS ET CAPITAINES  

LA BEAUTÉ EST UN EXCÈS

 

PROMENADES LITTERAIRES

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

La beauté est un excès. Il ne faut pas la confondre avec la perfection qui est une moyenne.

Dans ses Promenades littéraires, Rémy de Gourmont se confronte à la littérature de son temps et de tous les temps. On croise Mallarmé, Villiers de l’Isle Adam, Baudelaire, Racine, Shakespeare, etc.

Il exprime cette définition de la beauté dans une note extraite de la deuxième série de ces Promenades, intitulée M. de Heredia et les poètes parnassiens. Perfection et beauté, deux concepts que spontanément on a envie d’associer. Mais on n’est pas Rémy de Gourmont, écrivain aux visions singulières, un des fondateurs du Mercure de France, le seul qui soutirait de l’admiration à Paul Léautaud, en raison aussi, il faut bien le dire, de son pacifisme et de son opposition aux nationalistes si actifs à cette époque. Nous sommes en 1906.

Dans la deuxième partie du XIXème siècle, la poésie parnassienne vient occuper le devant de la scène poétique. C’est une réaction naturelle au romantisme dégoulinant, un mouvement de pudeur. La littérature gorgée de colifichets sentimentaux : sanglots, larmes, amours éperdues, mouvements de rame avait besoin de se ressaisir. Enfin, Gautier, Banville, Leconte de Lisle, Heredia vinrent, et la désensibilisèrent.

Ce n’est pas mieux. D’après Gourmont, le Parnasse est un romantisme froid, impersonnel et hautain.

Chez les Parnassiens la notion de perfection précède la beauté. Le savoir-faire, la technique, l’inspiration tropicale ou héroïque emplissent complètement le creuset de la beauté. Or sans laideur, dissimulée ou fragilement apparente, sans détail inattendu, sans défaut, il n’y a pas de beauté. Si on analyse nos émotions devant la contemplation d’une œuvre picturale, musicale ou littéraire, on constate que souvent la perfection nous glace et le défaut nous bouleverse.

La beauté n’est jamais bordée, elle exècre les frontières, en deçà elle s’étiole, au-delà elle peut prospèrer. C’est lorsqu’on risque de ne plus la comprendre que la beauté nous envahit.

Les romantiques ont ridiculisé la nature en cherchant la beauté plus que la forme, les Parnassiens la vitrifient en cultivant la perfection au détriment de la beauté. Il faudrait qu’on fiche la paix à la nature. C’est mieux.

Le vol du gerfaut hors du charnier natal, des Conquérants dont mon grand-père, un fan d’Heredia, a bercé ma jeunesse possède en effet ce je ne sais quoi de hautain et de presque trop parfait. Qu’importe ! Ces mines lointaines de Cipango, ce ciel ignoré, ces étoiles nouvelles, ces blanches caravelles sont restés définitivement dans mon bric-à-brac mémoriel, mêlés au figuier de mon enfance qui lâchait ses fruits comme des bouses dans la cour des poules ou à ce bassin d’arrosage derrière des bambous dans lequel je tentais de rendre à la vie et d’élever les poissons que je pêchais dans l’Agly. Gourmont ne pourra rien y faire. On ne met pas ce qu’on veut dans sa mémoire, n’y entre que ce qui veut y rester. Les choses, certaines choses, commandent à nos neurones.

Je ne veux pas m’en laisser compter par Gourmont, Les Conquérants est un beau et parfait sonnet et je l’aime pour ça et de multiples autres raisons que je ne donnerai pas, lorsqu’on explicite les causes de notre amour de la poésie, on court le risque de l’aimer moins.

Parlons mécanique, revenons sur cette idée de beauté et cette définition heureuse d’un excès par rapport à une moyenne. Rémy cite un vers de Heredia (encore très marqué de romantisme et de pleurnicherie), extrait de la Conque, qu’il trouve affaibli par ultra-correctionnisme (un mouvement poétique).

Le vers d’origine :

En toi pleure à jamais la voix sombre des mers,

Le vers corrigé :

En toi gémit toujours la grande voix des mers,

Je suis d’accord avec ce bon Rémy, en art il n’est pas toujours bon de se repentir, et lorsqu’il dit qu’il n’est pas recommandé non plus de trop corriger, qu’il est préférable de passer à autre chose, je suis encore d’accord.

D’où provient l’affaiblissement constaté par Gourmont, entre ces deux vers : les mots.

L’essence de la poésie ce sont les mots, puis leur usage et leur rythme. Le reste est affaire intime entre un lecteur et son auteur. Dans cet exemple trois mots (ce ne peut être qu’eux, c’est le seul changement de ces vers) suffisent à diminuer l’expression et à affadir la musique. Gémir est plus faible que pleurer, c’est une attitude moins digne, le gémissement par rapport aux pleurs est indécent, et même obscène, le gémissement des grands romantiques nous trempe encore d’humidité ; toujours est bien moins chic que à jamais, qui est plus puissant, plus définitif, plus radical, et dans la voix sombre, tout le monde en conviendra, il y a une expressivité supérieure à la grande voix, la voix des mers étant par nature grande (comment ne le serait-elle pas), sombre lui ajoute un attribut et agit sur l’atmosphère du poème.

Heredia a manqué son coup, il enlève de la beauté à son vers et lui colle une sensibilité de mauvais aloi.

Rien de tel que la poésie pour juger de la force des mots et du sens.

La poésie est une radiographie du vocabulaire.

 

 

 

Michel Fourquet

 

 

 

 

 

 

Posté le 1/5/2008 - ( 12 )
 
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