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( Tous les articles - mai 2009 )
 MILLE ANS D'AMOUR  

 

 

UNE ÂME ENDORMIE

 

LA MORT DE L’AMOUR

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

L’amour c’est la grande affaire de Paul Morand. Ce type est toujours en train de flairer des traces, il n’a pas le museau collé au sol, il ne lève pas la patte, mais il frétille du stylo et écrit comme un phallus. Ce n’est pas lui qui aurait pondu La littérature à l’estomac, il s’en fout un peu, il digère bien, et de l’estomac, il n’en manque pas, il aurait plutôt parlé de littérature en érection, Morand, car chez lui on se touche avant de se dire bonjour.

La mort de l’amour, un texte de deux pages, écrit au Lac de Côme en août 1906 (toujours de bonnes adresses, Paul, on ne l’aurait pas vu dans un camping du Languedoc-Roussillon, dans les trains de luxe, oui et les hauts lieux et les palaces, nous demeurions quelques semaines à Tremezzo où le lac se sagitte en feuilles de nénuphar. Dans ces jardins d’été nous suivions les traces des cardinaux milanais depuis le XVIème siècle in Venises), fut publié en plaquette chez Emile-Paul Frères en 1926, et repris, paraît-il, dans Papiers d’identité en 1931. Ici, dans la Pléiade, le tome I, c’est un texte en l’air, situé entre L’Europe galante et East India and company. Quel beau titre ! East India company, j’ai hâte de le lire. Je suis un adepte de la chronolo-littérature, je lis dans le temporel et le rythme vital de l’auteur, ce qui me vaut parfois de me taper, avant les plats de résistance, des hors d’œuvres de jeunesse qui ne valent pas chipette, mais tant pis, je suis maniaque, je continuerai dans cet ordre, boit-on du rosé en pichet après Pétrus ? D’ailleurs, chez Paul Morand, c’est toujours bon, depuis la montée de l’escalier jusqu’à l’orgasme.

Dans ce court texte (chez lui tout est rapide, vif, drôle, intelligent au point que l’on en vient à regretter devant certains fâcheux passages de son Journal inutile, son œuvre posthume, qu’il ait tant de talent), Paul Morand imagine qu’il a été endormi au XXème siècle, qu’on a légué son corps à la science et qu’il se réveille, dix siècles après, sur une table d’examen, dans un amphithéâtre d’étudiants. Il avait ça dans la tête puisqu’il a fait un coup semblable avec le Journal inutile qui, sur ses instructions, ne devait être publié et ne le fut qu’après sa mort, en l’an 2000.

Disséquons-en les fibres les plus intimes, dit un savant du futur qui commence à poser les mains sur son cobaye.

Mais je suis vivant, s’écrie Morand dressé, raide (son buste je veux dire), sur sa table, croyant sans doute, au mot intime, qu’on va lui sectionner les parties auxquelles il tient le plus. Mon corps m’appartient. Je suis maître de l’univers comme de mes glandes.

Mais non, le corps on s’en fout, répond le savant (j’utilise le langage d’aujourd’hui, dans dix siècles, Dieu sait quelle langue on emploiera), depuis longtemps, le corps n’a plus de mystère pour nous, et son étude, sans intérêt est abandonnée maintenant. Nous ne disséquons plus que les âmes.

Hep, hep, hep, fait Paul encore plus horrifié (seules les onomatopées seront identiques dans mille ans), mon âme ? Faut pas déconner (ça c’est moi, ce n’est pas du Morand, tout ce qui n’est pas en italique, est hélas de ma propre main, écrire consiste à se mesurer, à se jauger, c’est jouer au ping-pong en rencontrant un champion, afin de comprendre son inénarrable nullité, pour enfin décider qu’il n’y a aucune raison d’insister, qu’il faut, séance tenante, ranger ses papiers et ses stylos, qu’il est inutile de se faire souffrir plus longtemps à aligner des mots, mais il n’y a rien à faire, on continue, encore et encore, chantonné-je), lui c’est ça : C’est l’essence la plus intime de moi-même, et ses passions, ses haines, ses amours me sont chères.

À ces mots, l’amphithéâtre, en son entier, devient comme un point d’interrogation géant : l’amour ? Yeux ronds, bouches ouvertes, sourcils levés (à condition que tout ceci existe encore), on s’interroge, on s’interloque, on s’interpose, on s’interdit, on s’insurge.

L’amour, en l’an 3000, ne sera même plus un souvenir !

Le savant fait un effort de savant avant de dire qu’en effet l’amour ne rime pas toujours avec toujours, qu’est-ce que je raconte ? que l’amour fut, à sa connaissance, mais c’était il y a si longtemps, un rouage essentiel de l’humanité. Pour corser l’affaire, Morand lui fait rajouter, autant se moquer des confrères contemporains, cela ne mange pas de pain : dans huit cent quatre vingt quatre romans parus en 1906, j’ai relevé l’expression un million de fois ; quant au mot amour-propre il n’est employé que six fois.

Et le savant conclue, en savantisant devant l’assistance : Par bonheur depuis longtemps, tout cela a disparu.

Puis il signale à ses étudiants que sur le plan de l’amour, l’âme de Morand est rudement atteinte, mais qu’on va le guérir bien vite. Paul a le temps d’apercevoir la tronche de ce savant et de ces étudiants : toute beauté, tout éclat avait disparu chez ces insexués en qui, par une hérédité déjà longue, la passion et le désir étaient morts. L’amour ne se sépare pas de l’esthétique, on aime plus vite que la beauté. On prend des coups dans l’amour, c’est douloureux parfois mais dans les interstices, quand ça roule bien, Dieu que c’est bon !, pense le cobaye Morand, allongé, rêvant à ses amours passées, aux gestes, aux palpations, aux touchers, aux exultations, aux pénétrations.

Soudain il se met à agiter les pieds et les mains et, par bonheur, se réveille d’un horrible cauchemar.

Eric Chevillard, écrivait il y a peu de temps dans son blog, qu’il souhaitait léguer son âme à la science, Morand l’avait fait, il y a longtemps et en homme pressé, il en était déjà revenu.

Le décor est de Jules Pascin (1885/1939)

 

Posté le 25/5/2009 - ( 7 )
 LA CHAIR EST CHERE  

 

TROP GOURMAND

 

CORRESPONDANCE AMOUREUSE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Deux cents francs ! Vous trouvez que ce n’est pas cher ! A peine un quart d’heure, debout, en courant, tout habillé, avec une femme engoncée dans ses étoffes, sans soins, " une cuisinière dans sa cuisine ", revêche, qui se fait prier, qui vous couvre d’observations jusque dans ce moment-là,- et en restant dehors.

Je suis quand même assez d’accord avec ce pauvre garçon qui n’en a pas eu pour son argent, à qui on n’a accordé qu’une prestation très négligée, courte (encore qu’un quart d’heure, n’est-ce pas ?), assez extérieure, semble-t-il, qui de plus se fait rabrouer lors de la marche si délicate (on le sait tous) vers l’orgasme, l’amour c’est un événement et pas un potage préparé et chauffé sur le coin d’un gaz, à base de vermicelles spermatozoïdaux (ça existe en magasin) et d’eau un peu grasse.

D’ailleurs, le même individu définit ce qu’il entend être une prestation de qualité, à deux ou trois étoiles :

Mais pour ce prix-là on aurait une merveilleuse créature, gracieuse, coquette, disposée à tout, qui vous offrirait tout à la vue, qui se tournerait comme on voudrait, qui soignerait son travail, et dans un joli cadre, et tout le temps qu’on voudrait.

Voilà, ça c’est du boulot. Cela ferait un bon slogan pour un lupanar, il ne faut pas se moquer du client tout de même, il est roi, on le satisfait, on le comble sinon on le rembourse. La protagoniste nue présente son devant, puis son derrière, tourne se retourne, offre un choix, des itinéraires, met la main à la pâte, on peut examiner, soupeser, musarder, butiner, longtemps, dans des parfums de luxe, des dessous chics qu’on épluche comme des oignons tendres, des draps en satin, c’est un travail d’horloger, plus délicat encore que d’assembler des Rolex, mais le résultat est cent fois plus sensationnel, on ne perd pas une seconde.

L’amour c’est un grand vin dans un verre à pied sur une nappe blanche immaculée et on a servi à ce pauvre garçon une piquette dans un gobelet en carton sur une toile cirée maculée de taches rondes et collantes fossilisées.

Vous êtes comme les commerçants d’aujourd’hui, qui comptent cher et donnent de la camelote.

Je suis bien d’accord, tout fout le camp. Le hard discount a saboté le libertinage.

Mais bon, il y revenait Paul Léautaud (car on a reconnu le grincheux et libidineux Paul, désagréable comme lui, il n’en existe guère) à sa madame Cayssac, même si ceci, si cela…, le fléau, puisque c’est ainsi qu’il la désignait, devait bien avoir certaines qualités que je connais bien, moi, qui ai lu le Journal littéraire avec délectation et retroussis de babines, elle avait ses jours de grâce, madame Cayssac, je le sais, elle était bonne à ceci, bonne à cela, excellente dans ça, géniale pour ça au point que Paul disait, quand ça roulait, que cette femme, lorsqu’elle le voulait, pouvait être un ange, un ange sexué.

Mais lui, Paul, était-il une affaire ? Pour la littérature, oui ! Pour le cul ? Ce vieux misogyne avait-il des attraits tels qu’on put lui faire un prix d’ami ? À voir ses photos, on en doute, car là il ne s’agit pas de plume (oh, ça va, hein !) mais de chair. Madame Cayssac devait avoir le sentiment de forniquer avec un épouvantail évadé d’un jardin de banlieue, en le secouant elle craignait toujours de libérer des mies de pain, des fientes de moineaux et des odeurs de pipi de chat, alors pour de telles manœuvres, inutile de se mettre sur son 31, un placard à balais pouvait aisément faire office de lit coïtal et avec une culotte de coton tricotée et des bas reprisés, l’amant déguenillé était servi à la hauteur de ses propres prestations. Et puis Paul, quand tu te la tapais dans le dos de son mari (on lui faisait une demi-pension, là-bas, chez les Cayssac, pour le repas de midi, quand il quittait le Mercure, rue de Condé et d’ailleurs madame Cayssac qu’il fait passer ici pour une quasi professionnelle n’était que dans son rôle d’hôtesse, elle encaissait son dû, et ce rat de Léautaud voulait encore des suppléments sans lâcher un sou de plus), tu n’étais pas si mécontent, quelle aubaine n’est-ce pas pour le prix d’un menu normal, fromage et dessert. Trop gourmand mon ami !

C’était le 10 octobre 1932, dans une lettre adressée à Madame Cayssac à qui Paul Léautaud, donnait du " ma chère amie ", pour mieux l’aligner ensuite. Il y en a des tonnes des lettres de ce genre, dans mon recueil, de la mesquinerie, de la mauvaise foi, de la méchanceté, de la misanthropie, de la misogynie et beaucoup, beaucoup, beaucoup de littérature.

Furieux, il finit :

Je ne compte pas vous revoir avant le Jour de l’an.

Allons, allons Paul, à mon avis, tu ne tiendras pas le coup.

Tu vas encore y laisser deux cent balles dans pas longtemps.

Editions Flammarion, 1972.

Pour se désintoxiquer des lettres de Madame de Sévigné, il n’y a pas mieux.

 

Décor: Emer Bischoff, peintre américain, 1916/1991

 

 

 

 

 

Posté le 22/5/2009 - ( 0 )
 HYBRIDES AUX NOUVELLES HEBRIDES  

 

COPRAH CABANA

 

ERROMANGO

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

1929 : Bordeaux rouge 20/20

: Bordeaux liquoreux 20/20

: Bourgogne rouge 20/20

: Bourgogne blanc 19/20

: Champagne 19/20

: Erromango 11/20

Source : Guide Hachette.

Un millésime de feu. Et il a fallu que parmi toutes ces splendeurs Pierre Benoit nous sorte un petit millésime de rien du tout. Son Erromango manque de fruit, de bouquet, de structure, il est assez plat et n’a guère de potentiel de garde (j’exagère, je l’ai lu quatre vingt ans après, si ce n’est pas une bonne garde ça ? quid d’un 1929, même d’un cru classé, bu aujourd’hui ?). Un roman de crise de 1929 (carabinée celle-là, les banquiers se jetaient par les fenêtres, aujourd’hui ils suppriment seulement le parachute), mais Pierre Benoit n’a pas profité des circonstances pour produire un millésime exceptionnel.

Je crois savoir pourquoi.

 

(Je n’ai peur de rien, je n’ai lu qu’une petite dizaine de romans de Pierre Benoit, et j’en suis déjà à définir des tendances de fond).

Comme les vins du nouveau monde, Pierre Benoit compose des romans du nouveau monde. Ils ont une intrigue, des idées mais pas de terroir ou plutôt rien ne rattache certains de ses romans aux lieux exotiques choisis par hasard, par caprice ou pour satisfaire une maîtresse, qui auraient pu tout aussi bien se dérouler au fond de son jardin. Ils ne sont pas assez puissants pour équilibrer la force supposée d’un cadre exotique, bref le parti pris planétaire de Benoit lui joue des tours. Il n’est qu’un visiteur du monde et lorsqu’il se rend aux nouvelles Hébrides (y est-il allé ?), il ne peut en ramener qu’une carte postale, comment représenterait-il avec véracité ces lieux, comment dépeindrait-il une ambiance, un art de vivre, l’air, les hommes, l’histoire, le milieu, les couleurs, les odeurs, à la manière par exemple d’un Conrad qui y a travaillé ou d’un Gauguin qui y a vécu ? Tout artiste imprudent a tendance à outrepasser ses capacités.

Paradoxalement Benoit perd de son pouvoir de dépaysement lorsqu’il emmène ses romans au bout du monde.

Erromango se lit facilement, c’est technique, il y a du savoir faire, une progression dramatique, du talent, de l’industrie mais ça s’adresse à tout le monde, c’est fignolé pour un public de plus en plus nombreux devenant de moins en moins exigeant, plus le spectacle s’accroît plus l’âme diminue. (L’âme est l’ingrédient le plus commode pour exprimer quelque chose qui ne veut rien dire).

Un scientifique ayant acquis une belle réputation en Océanie grâce à ses recherches sur le mouton et notamment sur une race qu’il est allé dénicher en Anjou (quelle idée !) installe un élevage dans un îlot perdu des Nouvelles Hébrides, pas loin de l’île Pentecost, Erromango, à quelques pas de l’Australie (des pas qui doivent faire sept cents ou huit cents kilomètres chacun), et se propose d’étudier l’adaptation de ces bêtes hybrides aux conditions océaniennes avant de les commercialiser en Australie. Bon, l’Australie et les moutons, ça colle, mais pour le reste, Benoit aurait choisi l’île de Ré que c’eut été pareil.

Erromango est une histoire de voisinage et de perdition de tête à cause de la solitude et du whisky, il est vrai qu’à l’île de Ré, il y a moins de solitude et que les moutons y sont de Panurge, en revanche le whisky doit aussi y couler à flot, d’ailleurs que faire d’autre que boire sur un île, qu’elle soit sur la côte française ou au fin fond de l’Océanie.

L’héroïne du monde des A, c’est Alice, elle n’est pas au pays des merveilles, elle est morte, c'est l’héroïne benoitesque la plus morte que j’ai vue jusqu’ici, l’éleveur de moutons qui s’appelle Fabre est Australien - oui, je sais, ça fait un choc, il a une ascendance française mais je ne me souviens plus par quel mystère, peu importe, c’est pour appâter le lecteur français - il a eu, dix ans auparavant, à Sydney, une amante qu’il voyait en cachette, Alice donc, qui était la femme d’un homme marié, maintenant, sur son île, Fabre n’a plus que des moutons, ça monte à la tête, il se met à imaginer, le whisky sans doute - deux dangers guettent l’expatrié sous les vérandas coloniales, le whisky et les moustiques, ah, pardon ! il existe un troisième danger, les Canaques qui servent à apporter la bouteille et les verres sur un plateau, en remerciement de quoi ils reçoivent en général un coup de pied dans le cul – que son Alice et la femme de son voisin Jeffries, producteur de coprah acariâtre et dangereux, ne font qu’une ou plutôt ne font plus rien puisque cette Alice (d’après Fabre) se trouve sous une pierre tombale à l’entrée de la propriété de Jeffries, je fais ce que je veux, ici par exemple je compose une phrase interminable et je me teste pour savoir quand me déciderai-je à y mettre un point, je ne sais même pas si je suis en train de raconter fidèlement l’histoire d’Erromango, il se met alors en tête que Jeffries, le veuf (donc) qui a toujours le doigt sur la gâchette (de son fusil) va deviner que son voisin Fabre (donc) –je trouve le " donc " très commode, c’est pour ça, et puis il y a cette façon orale de prononcer le " c " de donc sans l’accentuer mais en faisant sentir tout de même qu’il existe, tout un art – a été l’amant de sa femme et va le dégommer aussi sec, donc, whisky, whisky, et encore whisky et coups de pieds au cul des Canaques, donc ratiboisage des moutons abandonnés à leur sort, donc décadence de l’exploitation, donc fuite des Canaques employés à l’élevage, donc enfoncement de Fabre, donc fin. Mettre un point final sur le mot fin, c’est une réussite, j’ai bien fait d’attendre.

La couleur locale ? Style agence de voyage. En vrac : un cyclone qui secoue les cocotiers et les pète comme des allumettes, un vieux pasteur complètement déglingué et veuf, lui aussi, (il y a un déficit de femmes, dans cette île, il n’y a plus que des brebis) qui s’ennuie tellement qu’il s’invente une nouvelle religion dont il se fait le chef mondial, des canaques qui eux en restent au vaudou, des casques coloniaux, un paquebot-cargo qui fait escale de temps en temps sur lequel Fabre et Jeffries vont boire (du whisky bien entendu), chargement du coprah, soleil du matin, obscurité de la nuit, cris des oiseaux, nuages, bêlements, coassements, croassements, croisements, crissements, glissements, grincements, etc. etc..

Allez finalement un Pierre Benoit, ça se lit comme des tapas, il suffit de trouver le verre de fino qui va avec.

Et puis on est toujours embêté par les grands romans, on y pense sans cesse et on s’en veut de ne pas les relire.

Avec les petits millésimes et les petits romans, on boit et on lit sans remord, quand c’est fini, on n’y pense plus.

Décor:

Gauguin, bien sûr, je me demande s'il existe un autre peintre au monde qui possède un tel génie de la couleur dans un certain ordre assemblée, ce type me grise comme un verre de muscat.

Je mets trop d'illustrations, sans doute, sans doute..., mais ici, peut-on s'en plaindre?

 

 

Posté le 18/5/2009 - ( 5 )
 LA CAMIONNETTE DES VENDANGES  

 

LE PROPHÈTE

 

 

UN MAUVAIS RÊVE

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Lorsqu’on ouvre un roman de Bernanos, on se dit qu’on va encore être embarrassé par Dieu. Miracle ! Dans Un mauvais rêve, il n’y est pas, on n’en croit pas ses yeux, Dieu est mort, dit Bernanos qui, pour une fois, fait dans le laïque !

Un mauvais rêve n’est pas un cauchemar, ce n’est pas non plus un roman, c’est plutôt une pièce de théâtre à quatre personnages qui tiennent entre eux des dialogues somptueux à la Bernanos. Je parle ici de la première partie.

Lisant Bernanos, je pense toujours à un prophète, un peu illuminé, le cheveu en bataille, les pans de chemise flottant sur le pantalon, allant par les chemins et déclamant des futurs possibles, des passés entachés, des présents veules, d’une voix forte, rythmée par ses convictions et son talent d’écrivain au point qu’avec ces annonces martelées qu’il assimile à la vérité, adossées qu’elles sont à une intangible révélation, il risque, même à notre corps défendant, de nous envoûter.

Bernanos a eu le tort (je fais ce que je veux, de là où je suis, je peux le juger, quelque grand qu’il soit, d’ailleurs qui me le reprocherait, on a chacun son Bernanos que l’on peut aimer ou critiquer à sa guise, l’art et le monde existeraient-ils sans le jugement ?) de faire suivre cette belle première partie d’une deuxième partie plutôt bizarre. Que lui a-t-il pris de récupérer tant bien que mal, pour cette queue de roman pas si utile à mon sens, les chutes de son roman précèdent Un crime (on se dit, tiens, j’ai lu ça quelque part) ? Un crime était déjà un brin emberlificoté, alors les fonds de verre…

Ainsi Un mauvais rêve ressemble-t-il à un poulailler artisanal où l’on a recyclé des planches et des grillages récupérés à droite et à gauche pour faire un enclos à peu près présentable (seules les poules ne s’en aperçoivent pas). Ou bien (je suis en veine de comparaisons (et de parenthèses) aujourd’hui, les fans de Bernanos vont m’en vouloir, mais je m’en fous, il ne manquerait plus que ça, que je m’empêche moi-même d’écrire ce qui vient spontanément à mon cerveau, un peu embrumé, j’en conviens), cela me fait penser aux camionnettes que l’on bricolait chez moi, pour les vendanges. On coupait en deux une vieille berline qui avait fini son usage mondain d’automobile et on la recyclait dans l’utilitaire en lui collant aux fesses, en lieu et place du siège arrière et de la malle, un plateau à ridelles et une bâche.

De face, ces machins hybrides ressemblaient à une auto, de dos à une charrette, et de coté à un canard boiteux. Un peu honteux de ces modifications mécanico-génétiques, on ne sortait ces mutantes qu’au mois de septembre, au moment où ce genre de véhicule, chargé de quatre ou cinq comportes, fleurissait sans trop se faire remarquer dans tous les chemins de vigne alentour du village, environné des vapeurs enivrantes (hic !) des premières vinifications.

J’allais oublier, la partie ôtée de l’auto finissait quant à elle, à usage de casot, dans quelque vigne où elle tenait le rôle tant bien que mal, durant le temps du déjeuner, d’abri contre la tramontane.

Au fond, je ne me suis guère éloigné de Bernanos, lui qui n’a pas osé non plus sortir son prototype du tiroir, le conservant inédit jusqu’à sa mort en 1948. Quelqu’un, croyant bien faire (je l’espère, mais à mon avis, il s’est trompé), l’exhuma en 1950 et voilà pourquoi aujourd’hui cette camionnette bricolée se tient sous mon nez.

Entendons nous bien, ce que je critique ici n’est pas le moteur, c’est l’esthétique de l’ensemble, ça claudique.

Quand je dis que dans Un mauvais rêve, il n’y a pas Dieu, c’est vrai, mais Dieu, il fallait s’y attendre, chez Bernanos est présent même absent, il agit quand même et se fait un malin plaisir (il y a du Satan dans le Dieu de Bernanos et du Dieu dans son Satan) à perturber le monde plutôt qu’à l’agencer. Tiens, je vais encore jouer aux correspondances : après mes délices de la lecture de Victoire de Conrad, il me vient à l’esprit que chez Conrad l’hypothèse Dieu se trouve au confluent des événements, chez Bernanos elle est intérieure à l’homme, chez le premier elle peut concourir à une explication des situations, chez le second, elle les provoque.

Dans Un mauvais rêve, Dieu n’existe pas, les personnages empêchés de haïr ou d’aimer dans des sphères supérieures, sont contraints de se bouffer entre eux, c’est tout le génie de cette première partie qui met en jeu un auteur célèbre, Ganse, son neveu Philippe, un jeune collaborateur Olivier Mainville et la secrétaire de Ganse, Mme Alfieri. Réflexions somptueuses sur le pourquoi écrire, sur l’affaiblissement de l’inspiration, sur la vieillesse, sur la peur de ne plus être à la hauteur, sur l’admiration supposée, sur les sens contrecarrant l’esprit, sur le sexe, du Bernanos (qui lui, on le sent, n’a pas oublié Dieu) dans toute sa splendeur.

J’avoue qu’une partie de mon intérêt a été constituée aussi par la tentation de découvrir la clé du personnage de Ganse : Anatole France, Paul Bourget, Maurras ? Sans doute Bernanos se livre-t-il à un coupage savant entre les trois, leur orgueil, leurs capacités, leur réputation, leur mépris, et surtout la recherche de cette chose un peu noire, indéfinie, qui sommeille au fond de tout homme et rugit chez un créateur, que l’on ne trouvera jamais mais qui pourrait pourtant répondre à toutes les questions que l’on se pose à son sujet.

Anatole France était mort en 1924, Un mauvais rêve a été écrit en 1935. Au sujet d’Anatole qui peut être une des facettes de Ganse, il y a cette notation : Olivier fréquente un libraire qui ressemble à Anatole France dont il a le culte, et qu’il s’efforce d’imiter en tout, au point d’engrosser ses bonnes. On reconnaît dans ce trait un peu méchant, le Bernanos rédacteur de l’Action française. À propos, félicitations Anatole, Les dieux ont soif de stupre. Pour l’A.F. (même si Maurras respectait Anatole), le vieil écrivain athée et républicain représentait un repoussoir, l’exemple même de ce qu’on abhorrait. Agnostique lui aussi, Maurras (à ma connaissance celui-ci n’engrossait pas les bonnes, il aurait peut-être mieux fait) est, à coup sûr, une autre facette de Ganse, Bernanos l’a bien connu celui-là, il a dû le juger dans ses petites affaires privées, ses manies, ses colères, ses petitesses et pas seulement dans son œuvre, alors sans doute pas mal de traits de Ganse lui sont empruntés. Paul Bourget qui est mort en 1935, doit compléter le puzzle, lui, comme France, était un romancier arrivé au faîte des honneurs et de la célébrité, mais Bourget avait le sens de Dieu, ou plus exactement possédait (et vendait) de la morale, pas Ganse.

On peut imaginer (il suffit de me croire et si on ne me croit pas de lire Un mauvais rêve) la richesse des considérations sur l’art et la vie que nous valent les scènes d’affrontement entre l’écrivain et ses trois intimes.

La dernière partie ? Une fin crapuleuse : plus de dialogues, un seul personnage, Mme Alfieri, au cours d’une scène identique à celle de Un crime, se met en tête d’assassiner la vieille tante richissime du collaborateur Olivier Mainville dont elle est devenue la maîtresse. Sur cet itinéraire très détaillé vers une belle demeure des environs de Grenoble et cette montée vers le crime sur le mode d’un roman policier, Mme Alfieri croise un jeune prêtre qui, me semble-t-il, est un des héros de Un crime. Qu’a voulu faire Bernanos ? Mystère ! Ce que je sais simplement, c’est que lui n’avait pas publié Un mauvais rêve.

Bon, voilà, à part cet effet camionnette du roman qui peut faire réveiller en sursaut comme au milieu d’un mauvais rêve, il y a de très belles choses, mais pourquoi s’en étonner, c’est Bernanos, tout de même.

 

Décor: Georges Rouault.

Posté le 14/5/2009 - ( 4 )
 TRAGEDIE GRECO-MALAISE  

 

UN LORD JIM AU CHARBON

 

VICTOIRE (3)

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

La masse de la chaîne centrale de l’île séparait le bungalow des levers de soleil, qu’ils fussent magnifiques ou cachés par les nuages, courroucés ou sereins. Il était refusé aux habitants du lieu de lire de bonne heure le destin du jour qui venait de naître. Celui-ci surgissait devant eux dans sa plénitude quand l’ombre gigantesque battait rapidement en retraite au moment où le soleil franchissant la crête, plongeait sur eux, brûlant et sec, un regard dévorant comme celui d’un ennemi. Mais Heyst, naguère numéro Un de cet endroit au temps où il était relativement bondé d’êtres humains, appréciait que se prolongeât la fraîcheur matinale, que s’attardât le demi-jour tamisé, fantôme indécis de la nuit disparue et que le parfum de son âme obscure humectée de rosée demeurât un instant encore enserré entre le magnifique embrasement du ciel et l’éclat intense de la mer dévoilée.

De telles phrases, Conrad en pond sans cesse, trop, on les lui reproche souvent, certains même les estiment pompeuses, eh bien moi, je les aime, je les trouve somptueuses (et encore est-on ici sur terre, sur les flots, cet animal en arrive à nous flanquer le mal de mer, c’est dire), voilà pourquoi j'ai placé celle-là, parce que j’accepte les débordements de Conrad, c’est le seul écrivain dont l’ivresse descriptive ne me gène pas, peut-être parce qu’il pense en polonais, écrit en anglais et adopte un rythme français et qu’il est toujours bien traduit (même Gide s’y est collé pour Typhon, ce n’est pas le meilleur traducteur d’ailleurs) et puis pour cette raison aussi que l’île qui abrite Heyst et Alma est un Eden, une sorte de paradis, où va se jouer le drame et que tout paradis porte en lui sa fin, et pour cette ultime raison encore que Conrad m’évite de voyager moi qui, de ma ceinture des Corbières, danse, illuminé, de port en port, là-bas au bout du monde, et d’île en île, sur la Tropical belt coal company .

Voilà, je n’ai pas tout à fait fini, il me reste encore deux chapitres de Victoire à lire, la tension est à son comble et c’est bien une tragédie à laquelle j’assiste, malaise celle-là, que l’auteur fait venir de loin, dix chapitres au moins pour mettre en place le dénouement, tout est réglé comme du papier à musique, au geste près, à l’emplacement d’un pistolet ou d’un poignard, au souffle près, au mouvement d’un cheveu, d’une robe blanche, au frémissement d’un rideau du bungalow, à une vague, au vent, à une âme. Pour parler de Conrad, il faudrait que j’invente des mots nouveaux, que je sois capable de faire naître des images singulières, sinon tout ce que je dis me paraît si terne, en comparaison de la force inouïe de sa plume, de sa capacité de transformer en écrit ses images mentales et ses souvenirs, avec la minutie d’un horloger et la liberté d’un gardien de phare (tiens, pourquoi ?), j’ai peur, en parlant, de le décolorer, comme on diluerait par exemple une parcelle de grenache noir à qui on ferait produire, crime épouvantable ! un rendement de cinquante hectos par hectare.

Cette histoire de soleil qui tarde à passer la crête éclaire le décor du duel final, comme la rue d’un western au moment où tout doit arriver. Ici, pas de peureux derrière des vitres, pas de croque-mort apprêtant ses cercueils, pas de saloon à la porte battante, seules la forêt et la mer en bas, sont les témoins immobiles du dénouement tandis qu’un volcan, tout proche, sur une île voisine, assure par ses grondements l’accompagnement musical.

Avec Victoire, j’ai le sentiment d’avoir lu un de ces ouvrages aux scènes historiques ou bibliques prédécoupées qui se mettent en place et prennent tout leur relief lorsqu’on ouvre le livre, j’ai tourné autour des personnages, je n’ai rien ignoré d’eux mais ils ont une telle liberté que je ne peux les retenir, qu’ils m’échappent, que tout peut arriver et jusqu’à la dernière phrase, je le sais, l’auteur peut m’étonner.

Dans cette dernière partie, comme à son habitude, Conrad va faire jouer le diable, oh, non pas comme un Deus ex machina, mais comme le metteur en scène possible et sous-jacent du drame, nous autres humains sommes responsables, mais pas entièrement, du sort qui nous est fait. Alors il nous envoie à foison, comme s’il jouait, une pluie de références religieuses. Je suis celui qui est, répond à Heyst, le hors-la-loi Jones, me sortant une phrase christique que je n’ai jamais réussi à comprendre, pas plus aujourd’hui qu’hier et ni au regard de la transcendance ni à celui de la grammaire. La force et la faiblesse de Heyst ont quelque chose d’évangélique, son humilité et son acceptation du sacrifice aussi, " tout doit s’accomplir ", " éloignez de moi ce calice " , il y a des moments incomparables comme celui où il fait revêtir à l’héroïne une robe noire à la place de la blanche qu’elle portait (le vêtement de l’immolation ?). Et puis il y a la grâce et d’ailleurs cette nonchalance, ce port, n’est-ce point le rythme de la grâce ? Les allusions au paradis, les citations (approximatives) de Milton et de son Paradis perdu, la tentation de la femme dans cet Eden, la présence de l’enfer avec le volcan qui gronde dans une île voisine, les références littéraires : des effets spéciaux ? Un ragoût spiritualo-conradesque ? Rien du tout ! De l’art tout simplement ! Comme un opéra. Aucune vie qu’elle soit réelle ou romanesque, semble nous dire Conrad, ne peut se passer, même à son corps défendant, de la présence du ciel ou de l’enfer et au bout des forces qui conduisent son histoire, et en général toute son œuvre, se pose toujours cette question essentielle qui est l’indice d’une grande création, quid de Dieu et de Satan.

Je retrouve ici sa manie, que j’avais décelée auparavant sans avoir, à ce jour, réussi à l’élucider et qui a trait aux noms propres. Il change en Léna le nom d’Alma, bon ça d’accord (ce prénom d’Alma est pourtant chargé d’une si incomparable, si savoureuse et si définitive référence viennoise), il peut bien faire ce qu’il veut, même si on n’en voit guère la raison, il doit y en avoir une, il y a toujours une raison avec Conrad, mais c’est surtout le jeu auquel il se livre en nommant certains de ses personnages à qui il ajoute des explications ou des réserves qu’il ressasse sans arrêt. Ainsi chaque fois qu’il désigne Jones, il corrige par un " Jones tout court ", il nous refait le coup de Fortune où il répète systématiquement en parlant de Carléon Anthony, le poète vous savez, ou encore de Freya des sept-îles, où évoquant le personnage de Nelson, il note toujours Nelson (ou Nielsen) et sans doute se livre-t-il à ce même jeu dans des romans précédemment lus, mais cela ne m’avait pas frappé alors. Malgré mes lectures sur Conrad, je n’ai trouvé aucune explication logique à cette particularité, mais je trouverai, je trouverai. J’ai encore un tome et demi de la Pléiade de lectures vierges.

Bon maintenant, ça y est, j’ai fini, j’ai eu ce dernier geste qui consiste parfois, lorsque l’affaire a été splendide, à fermer un livre en se disant qu’il faudra le relire très vite, tout en ayant cette crainte que l’on n’aura pas le temps, tant pis, il reste le souvenir et les images, et aujourd’hui encore, j’en suis sûr, dans cette petite île, au moment où j’écris et à l’instant aussi où on lit ces lignes, dans cette petite île qui doit beaucoup de sa réalité à un romancier, le soleil surgit de la même façon devant la mer qui se dévoile. Je ne relirai peut-être pas Nostromo, ou Lord Jim ou Sous les yeux de l’Occident ou Victoire mais je porte en moi, cette possibilité, elle m’aide à vivre.

Eberlué, je n’ai plus trop envie de parler.

Je peux lâcher simplement ceci : lisez Victoire, nom de Dieu ! Lisez, Conrad, c’est aussi fort que Shakespeare ou Dostoïevski, alors, hein !

Ah, oui, autre chose, des quatre fins que j’avais envisagées, aucune n’est la bonne.

J’oubliais encore, Victoire parut en 1915, après Fortune qui le précéda dans la voie du succès. Un succès qui, jusque là, avait injustement échappé à Conrad.

 

(August Macke)

 

Posté le 11/5/2009 - ( 1 )
 LE BON PASTEUR MALAIS  

 

LA TROPICAL BELT COAL COMPANY

 

 

VICTOIRE (2)

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Axel Heyst, le héros de Victoire, a bouffé la grenouille.

Il a créé, dans une île de l’archipel, une entreprise minière ambitieuse, par l’intitulé en tout cas et le projet qui la porte, la Tropical Belt Coal Company, dont la réputation va croître dans cet univers liquide façonné par quelque géant ayant déchiqueté et jeté du haut du ciel des morceaux de terre qui, en épousant la mer, ont pris des formes allongées de crevettes, ou plus larges, d’éponges, ou échevelées, de pieuvres, ou hérissées, d’escargots de mer, ou plates, de seiches, ou enroulées, de nautiles tandis qu’un poète inspiré les désignait chacun par des noms plus beaux les uns que les autres, Macassar, les Célèbes, Java, Bornéo, les Moluques, Timor, etc. et qu’un romancier de génie à la lisière du XIXème et du XXème siècle leur insufflait la vie.

Victoire est tout entier marqué du sceau de la création et chaque page tournée nous fait passer des ténèbres à la lumière au rythme d’une genèse. On a envie d’égrener : " il y eut un jour, il y eut une nuit " devant l’eau, les fleuves, les animaux et les hommes que la puissance de Conrad fait apparaître sous nos yeux. En lisant, on effectue de temps en temps de ces gestes vains de la main que l’on fait lorsqu’on veut saisir une mouche ou un papillon, car il est difficile de croire qu’un humain se cache derrière ça, une âme, un esprit, oui, un souffle, un Dieu car eux seuls sont capables de concevoir et de mener à bien un tel récit.

La poésie et les affaires sont deux choses différentes, la Tropical Belt Coal Company a été rapidement mise en liquidation. Morrison, l’associé de Heyst est décédé, au cours d’un voyage à Londres, dans des circonstances assez mal élucidées et ces événements sont en train de faire une sale réputation à Heyst aux quatre coins de l’archipel où il rôde maintenant, désœuvré, failli, et nanti, aux yeux de certains en tout cas, du magot suspect que les liquidations d’entreprise ne manquent pas de fournir aux indélicats.

Par la morgue apparente qu’il promène d’estuaire en estuaire, par ces soupçons de malversations, par son front haut, par sa moustache droite qu’il porte comme une barre de fer au-dessus de ses lèvres, Heyst s’est créé de solides ennemis. Le monde ne supporte pas qu’on se détache de lui ou qu’on ait l’air de le narguer. Il se venge toujours. Aucun humain ne peut être plus fort que le monde. Un Allemand sanguin, un nommé Schomberg (y a-t-il un poids de l’histoire germano-polonaise pour le Polonais Conrad lorsqu’il crée cet individu ; on a déjà rencontré ce Schomberg dans des œuvres précédentes, car certains personnages de Conrad survivent au roman qui les a fait naître, ils expérimentent sur terre une partie de leur histoire et pleins de l’énergie vitale qu’ils ont ainsi engrangée, ils reviennent animer les figurines du roman qui les représentent, repartent, reviennent et ainsi de suite), hôtelier, établi dans une île qui voit passer tous les voyageurs de l’archipel, voue une haine mortelle à Heyst. Il y a un côté bon pasteur chez Heyst, il a avec désinvolture aidé, un jour, financièrement, Morrison, sans le connaître et sans garantie de solvabilité, sans qu’aucun des deux n’en comprenne précisément la raison, c’est de là qu’est née leur entreprise minière et maintenant il vient de souffler à Schomberg, plus par compassion que par véritable sentiment amoureux, une jeune fille du nom d’Alma, logée chez lui, que l’aubergiste pistait, dont il rêvait de faire son supplément luxurieux, une musicienne maltraitée par la directrice de tournée d’un orchestre pouilleux animant les soirées de l’hôtel.

Après cet enlèvement chevaleresque, Heyst a regagné son île, désormais déserte, où il cache la jeune fille et où la nature reprend ses droits effaçant peu à peu les traces de l’exploitation minière et lui redonnant les splendeurs innocentes et les dangers naturels d'une île vierge.

Schomberg, ivre de rage, envoie sur l’île trois hors-la-loi qui squattaient son hôtel, en les branchant sur le magot hypothétique de Heyst. Il fait d’une pierre deux coups, il se débarrasse de clients indésirables et se venge de l’âme damnée qui hante ses nuits et ses jours et qui vient de le priver de dessert.

 

Je vais m’arrêter là, je viens d’atteindre la quatrième partie, le roman est divisé en quatre parties d’une dizaine de chapitres chacune, quatorze pour la dernière. Je pourrais m’amuser à imaginer des fins à la place de Conrad (moi, à la place de Conrad !), car l’auteur a admirablement préparé cette quatrième partie, tout est en place pour que le lecteur puisse prévoir ce qui va arriver, et j’imagine personnellement qu’elle va finir comme une tragédie grecque, tragédie grecque qui est encore un cliché immémorial, qui vient sous ma plume comme de l’encre à mon stylo et de la barbe à mon menton, donc je m’en méfie, car rien de bien n’arrive qui ne soit ardu à mettre au monde, il suffit qu’il y ait du ciel bleu, un coin de mer, des passions humaines à leur paroxysme pour qu’on montre ces pauvres Grecs du doigt. Ils ne sont pas plus tragiques que les Belges ne sont bouffons, les Italiens amoureux ou les Français crasseux. À propos de Grecs, je me mets soudain à penser à Racine : la catastrophe de ma pièce, dit-il en parlant de la Thébaïde, est peut-être un peu trop sanglante ; en effet, il n’y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Bien vu, Jeannot, c’est un massacre ton truc. À tout casser, il doit rester en vie à la fin de ta pièce, le souffleur et le pompier de service, heureusement tu vas corriger le tir pour la suite de ta carrière mais, il faut bien le dire Jean, tu as gardé une statistique non négligeable de disparitions tragiques, ce serait intéressant de comparer ton taux de mortalité à celui de Corneille, bon, une autre fois, d’ailleurs c’est un travail pour universitaire.

Que fera Conrad ?  Fin n°1 : 0 mort, fin n°2 : 2 morts, fin n°3 : 3 morts, fin n°4 : 6 morts (six parce qu’un nommé Wang, un Chinois, est resté au service de Heyst), le titre Victoire peut donner quelques indications. M’étant déjà suffisamment ridiculisé comme ça, je ne me livrerai pas à ce pari, me contentant d’attendre ce que le maître lui-même voudra bien concocter.

À suivre donc.

 

Avec toujours la palette d'August Macke

 

 

 

Posté le 5/5/2009 - ( 3 )
 POUR CELEBRER CONRAD  

 

VAGABOND DU GLOBE

 

VICTOIRE (1)

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Ouvrir un roman encore non lu de Conrad est une sensation infiniment supérieure à celle qu’on éprouve lorsqu’on débouche un millésime rare de son grand cru préféré, et pourtant, n’est-ce pas.

J’ai le souvenir que toutes les nuits, après avoir posé à regret Victoire sur ma table de nuit, n’éteignant ma lampe de chevet que parce que j’avais la perspective, avant de m’endormir, de repenser aux pages déjà lues, je faisais comme un premier ministre anglais, dans des circonstances plus glorieuses mais tout aussi nocturnes, le "V " de la victoire. Et l’ayant refermé, au moins provisoirement, sur la dernière page, je me suis résolument avisé, abasourdi, que je n’avais sûrement pas vécu jusqu’alors pour rien, puisque finalement vieillir n’avait consisté pour moi qu’à consommer quelques années avant d’en arriver à Victoire.

Victoire est un chef d’œuvre (dès qu’on prononce le mot " chef d’œuvre ", dès qu’on lance une phrase du style, " ceci est un chef d’œuvre ", on a aussitôt le sentiment d’exprimer une banalité, quelque chose de tellement usé, qu’écrivant ceci, on se dit qu’on n’a rien dit ou, pire, qu’à cause de mots aussi galvaudés, on est en train de faire passer, aux yeux des autres, le contraire de ce qu’on pense, tant pis, je persiste et signe), un de ces romans rares, que je peux compter sur les doigts d’une main. Cette fois, c’est vrai, et, s’il le fallait, je le hurlerais sur un bûcher ou bien je renoncerais définitivement à boire le moindre verre de vin, alors hein ! Désormais lorsque j’écrirai, je prononcerai, je penserai au mot " roman ", l’image de Victoire se dressera, gigantesque, sur un horizon immense, au son d’une musique triomphale, un peu, comme sur un écran, lorsqu’il apparaît, le lion rugissant, superbe et généreux, de la Métro Goldwyn Mayer définit le cinéma.

Deux artistes venus d’ailleurs, Haendel et Conrad, sont devenus plus Anglais que des Anglais et ont illuminé l’Angleterre, ils sont l’équivalent du Porto, ils la grisent mais ne la saoulent pas.

Bon, suffit pour l’emphase !

Je suis subitement frappé d’un pressentiment, mon commentaire sur Victoire sera long, très long au point que je me demande même si j’en viendrai à bout. Ou, peut-être, serais-je seulement capable d’exprimer des bêlements d’admiration et de petits cris aigus à la manière d’un fan de chanteur populaire. On va voir.

Autant le dire tout de suite, Victoire est trop grand pour moi. Cette phrase veut-elle signifier quelque chose ? Oui, autant que le chien devant une cathédrale de Gide.

Je sais, j’en rajoute un peu, on ne me croira pas, certains même me traiteront d’optimiste béat, d’autres d’illettré, ou de fanatique, ou d’illuminé, ou d’ensorcelé, ou d’ivre, je m’en fous car ceux qui ont lu Victoire me comprendront.

Ils comprendront, par exemple, car ils l’auront ressenti, eux aussi, que lisant Victoire, on ne tourne pas quelques pages d’une aventure qui se déroule au confluent du Golfe du Bengale et de la mer de Chine et de ses nuits câlines - cet endroit, qu’on appelle Asie du Sud ou Asie du Sud-Est qui compte autant d’îles, de presqu’îles, d’archipels, de récifs, de forêts, de montagnes qu’une cave champenoise possède de bouteilles alignées – mais qu’on élit domicile dans un livre et que, de temps en temps seulement, on ouvre une fenêtre, ou en l’occurrence un hublot, sur notre propre vie l’observant, rapidement, avec distance et dérision avant de le refermer (le hublot), dans le souffle perlé de l’écume de mer, le sourire aux lèvres ou le front soucieux, sachant qu’on a mieux à faire avec Victoire (qui n’est d’ailleurs pas un roman maritime, alors le hublot, hein !), qu’on a enfin vaincu le problème du temps qui passe, qu’on s’y est assis dessus, qu’on l’a démonétisé et rangé tel un accessoire obsolète dans un grenier ou une cave. Il y a deux manières de maîtriser le temps, soit en le rendant dépendant du roman, soit en le couchant, dans une cave, après l’avoir glissé dans une bouteille tout emmêlé à du vin.

Je ne me remettrai jamais de ce roman ! Je ne sais déjà plus ce que je dis.

Allez, je commence : Axel Heyst comme de nombreux héros conradiens, rôde sur cette terre : le plus détaché des mortels dans notre prison terrestre, le plus authentique vagabond de ce globe, promeneur indifférent au milieu de l’animation du monde et, comme Lord Jim ou quelques autres, il a un passé et une tache sur ce passé. Les contours indéfinis de cet événement fondateur du roman ne nous permettent pas décider si la balance penche du côté du bien ou du côté du mal, si Heyst est un gentleman ou un escroc, on sait seulement qu’il est ensorcelé par les îles et on ne le découvre, au départ du roman, que grâce au regard des autres, voyageurs des îles, narrateurs de rencontre qui nous disent qu’ils l’ont vu ici ou là, dans quelque comptoir commercial du littoral, ou dans un hôtel pour occidentaux, qu’il a fait ceci et cela, qu’on dit ceci de lui ou cela, qu’il vit seul dans son île, qu’il professe beaucoup de désintérêt pour le monde qui l’entoure et de scepticisme sur les raisons d’y vivre, avant qu’un narrateur, professionnel celui-là, et omniscient, ne déroule pour nous son histoire. Le passé n’asphyxie pas Heyst, ne lui donne pas non plus d’idées de rédemption, de désirs de vengeance ou d’arrières pensées de contrition ou de mépris, il lui attribue seulement cette nonchalance, cette forme d’indifférence un peu hautaine, qui communique à Victoire un rythme de danse lente au son d’une musique sans cesse crescendo (à suivre).

Intermezzo !

 

Décor: August Macke, (der Blaue Reiter) peintre allemand, né en 1887, mort en 1914 (à 27 ans!), dans cette ignominie de guerre qui nous a privé de splendeurs de ce genre.

 

 

Posté le 1/5/2009 - ( 0 )
 
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