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A QUI SERVENT LES AMES ?

LA MESSE DES OMBRES
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Anatole France buvait. J’en ai la preuve. Il donnait dans le haut de gamme. Du Cheval Blanc. Mazette !
Je commence à comprendre pourquoi j’aime cet auteur. Anatole, tu es mon pote.
Dans une de ses nouvelles, La messe des ombres, tirée du recueil, L’étui de nacre, il est attablé, sous une tonnelle de Cheval Blanc, en compagnie d’un autochtone qui lui raconte l’histoire de La messe des ombres tandis qu’ils boivent une bouteille de vin vieux.
La messe on s’en fout un peu, la seule chose que voit le buveur que je suis, c’est la bouteille de Cheval Blanc et les deux verres.
Allez, deux mots quand même de l’histoire : une bigote se lève, en pleine nuit, à l’appel de la cloche de l’église où elle débarque au milieu de fidèles qu’elle reconnaît mais qui sont morts depuis longtemps. Elle rencontre un de ses amoureux qu’elle a enterré il y a quarante ans. Les âmes que tu vois rassemblées ici, lui dit cet ex, sont de bonnes âmes, pas trop dévaluées pour mériter le purgatoire. Elles ont seulement péché par amour ce qui leur vaut d’errer un peu et de se racheter en assistant de temps en temps à des messes de ce genre où elles rencontrent leur ancien amour.
A peine cette confidence délivrée, pfuittt ! le type disparaît, les autres fidèles avec, et la bigote aussi. On la retrouve morte chez elle.
A Saint-Emilion, faut s’étonner de rien.
Voilà ça fait quatre pages, c’est bien écrit mais ce n’est pas La montagne magique. D’autant que j’ai déjà lu un machin de ce style chez Daudet, en plus drôle, Les trois messes basses. Chez Alphonse les âmes rôdent également, c’est une manie. On n’a pas idée d’avoir créé quelque chose d’aussi léger qu’une âme, ça s’éteint dans un souffle, on la perd, on la rend, ça s’envole, ça rôde au point que l’on se demande si ça existe vraiment. C’est si peu de chose. À qui cela peut bien servir ? À part aux écrivains ! Si les humains possédaient une âme de 40 à 50 kg, elle passerait moins inaperçue, ils s’en préoccuperaient ou s’en débarrasseraient au plus vite.

Les âmes des trois messes basses retrouvent à Noël leur défroque moyenâgeuse pour assister à une messe dans une vieille chapelle délabrée, à minuit, tous les ans, depuis des siècles. Elles sont condamnées à cette cérémonie éternelle, parce qu’à l’époque un sagouin de révérend, bien gras et gourmand, avait massacré en leur présence les 3 messes basses que l’on dit à Noël, à la queue leu leu : la première messe, à peu près bien, la deuxième avait été taillée en pièces et la troisième complètement éparpillée. Les odeurs de charcuterie, de volailles en sauce, de viandes rôties, les effluves de Chateauneuf du pape, glissant sous la porte de la sacristie en provenance des cuisines du château où l’on s’affairait à l’après messe, avaient tourné la tête et les sens du chapelain.
Il y a un côté Christmas Carol dans ce conte, même s’il y manque l’immortel Scrooge.
Léon Bloy, jaloux comme un tigre et méchant comme une gale, disait d’Alphonse Daudet qu’il était un vil imitateur de Dickens. Ici, le copieur c’est plutôt l’Anatole, puisque sa Messe des ombres date de 1892, tandis que les Lettres de mon moulin de Daudet ont dû paraître une quinzaine d’années auparavant.
Mais quelle importance.
Ce qui compte c’est le lieu où se pavane Anatole France : Cheval Blanc. Pas fou le type.

Boire un vieux Cheval Blanc en 1890, c’est sans doute se taper un millésime 1840 ou 1860, vendangé sous Louis Philippe ou Napoléon III. Excusez du peu.
Que peut valoir l’écriture face à cet événement si considérable ? Anatole France ne risque plus d’être oublié, il est maintenant inscrit dans la légende de Cheval Blanc. Bonne affaire, France, dans les temps qui viennent l’histoire retiendra plus facilement le luxe tonitruant d’une propriété viticole que l’art d’un écrivain. Être adossé à un premier grand crû classé A en Saint-Emilion est un gage certain de postérité plus certain en tout cas qu’une œuvre littéraire que plus personne, hélas, ne lit.
Un bémol : tout affairé à sa littérature, Anatole oublie de nous donner ses notes de dégustation, une lacune, cher Anatole, une lacune, car Cheval Blanc vaut bien une messe.

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MAIGRET PICOLE TROP

L’HOMME QUI REGARDAIT PASSER LES TRAINS
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
En lisant Simenon on est tenté de juger le mécanicien avant l’artiste.
Comment fait-il pour que cet engrenage entraîne celui-là, dans quelle huile fait-il baigner ce mécanisme, quelle graisse met-il ? L’allumage ? La carburation ? L’échappement ?
Je ne peux pas me résoudre à me préoccuper du moteur.
Je veux écouter son bruit.
Un roman de Simenon est un bruit de moteur et on juge un artiste à sa capacité de faire du bruit, qu’est-ce que je raconte, on juge un artiste sur son aptitude à donner une forme simple à la complexité.
L’homme qui regardait passer les trains est un roman sans Maigret. Je préfère. Les Maigret me flanquent le cafard. Jules fume trop, il picole parfois des petits blancs à la limite de l’oxydation et il n’a pas un seul regard concupiscent sur une jolie fille. C’est louche. Un refoulé, Maigret, d’ailleurs Mme Maigret manque trop de sex-appeal, un mariage blanc, une couverture ? Dieu sait quelles manies sexuelles cache ce vieux cochon ? Et puis le cinéma et la télévision l’ont assassiné. Avec eux, l’art subtil de Simenon de planter un décor, de décrire un personnage, par un détail, un mot, un silence s’est transformé en une démonstration expressionniste et lourdingue. La filmographie des Maigret est un catalogue d’atmosphères de quatre sous.
Kees Popinga, (il y a un génie des patronymes chez Simenon) le héros, si j’ose dire, de L’homme qui regardait passer les trains, un Hollandais, abandonne un beau matin femme, enfants, et une vie bourgeoise très rangée, quitte le pays des canaux et des fromages rouges pour se lancer dans une dérive assassine. On le suit à travers Paris et la banlieue dans une cavale pédestre faite de rencontres, de cafés, de nuits d’hôtel.
On se dit, tiens, cette histoire, je connais. On cherche, on cherche. On se gratte la tête. Mais c’est bien sûr, fait-on soudain, comme disait un autre obsédé sexuel, le commissaire Bourrel, c’est bien sûr, c’est Crime et châtiment.
Simenon donne à Kees Popinga, avec 500 pages de moins, une allure de Raskolnikov, tous deux ont ce même sentiment d’une renaissance après un crime et d’une vie antérieure gâchée jusqu’alors par les petitesses, tous deux ont cette même espérance d’une existence future enfin intéressante, tous deux ont cette même facilité à comprendre et à justifier leur crime, tous deux ont cette même envie de jouer au chat et à la souris avec un commissaire, de courir des risques supplémentaires en narguant la police et tous deux vivent des événements similaires.
Kees Popinga : …il frappa sur la tête avec la crosse du revolver, une fois, deux fois, trois fois, peut-être beaucoup plus, il ne pouvait le savoir car il était préoccupé que de guetter le moment où elle resterait enfin immobile.
Raskolnikov : …il retira la hache de dessous son pardessus, l’éleva à deux mains et d’un geste mou, presque machinal la laissa retomber sur la tête de la vieille…elle poussa un faible cri et soudain s’affaissa par terre après avoir cependant eu le temps de porter les mains à sa tête. L’une tenait encore le gage. Alors Raskolnikov la frappa de toutes ses forces, deux fois, l’une après l’autre, à la tempe.
Puis le forfait accompli, le hasard :
Kees Popinga : Il vit entrer un couple qui se retourna avec un certain étonnement sur cette ombre qui fuyait. Encore des gens, qui le lendemain, parleraient de lui à la police.
Raskolnikov : Mais au moment où il s’apprêtait à descendre, son oreille perçut un nouveau bruit de pas. Ils étaient fort éloignés et semblaient résonner sur les marches de l’escalier. Raskolnikov se souvint parfaitement, plus tard, avoir pressenti dès qu’il les entendit, qu’ils se dirigeaient vers le quatrième.
Bien entendu Simenon ne veut pas égaler ce monument qu’est Crime et châtiment, c’est un modeste et l’Homme qui regardait passer les trains (où on ne voit guère de trains, il y a des canaux, des bateaux, du fromages, des prostituées, des marlous, des gangsters et très peu de trains ou alors j’ai sauté des pages) n’est pas à la mesure du roman de Dostoïevski. C’est seulement un exercice où il prouve ses capacités de grand écrivain.
Bon, à part ça, toujours ce même plaisir éprouvé à la lecture d’un Simenon et à cet art de conter (en apparence anodin) à l’aide d’une écriture minimaliste.
Lu dans la collection Omnibus : " Tout Simenon ". 25 volumes, 10 romans chacun, 250 romans environ, Simenon est sans doute un des meilleurs historiens du XXème siècle.

Décor:
UTRILLO
VLAMINCK |
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TÉTON D’AMOUR

MON PAYS EST UNE FEMME ALLONGÉE
Oserais-je un de ces jours dévoiler le bas ?
La tour de Tautavel, au-dessus de la plaine du Roussillon, saisie au saut du lit, par Philippe Jaminet, toujours dans les bons coups :
Belle, sans ornements, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Et toujours dans ce simple appareil une peinture de Michel Fourquet qui connaît bien ces lieux qu’il va retrouver bientôt après son escapade océanienne.

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| LA LITTERATURE NE M'ATTRISTE JAMAIS |
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AFFAIRE DE FESSES

BUBU DE MONTPARNASSE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Bubu est un maquereau. Berthe est une gagneuse. Pierre est le client de Berthe. Ce trio officie sous l’enseigne de Bubu de Montparnasse.
Titre déroutant pour ce roman de Charles-Louis Philippe paru en 1901 que je lis dans une édition bon marché et récente, 1947, chez la Bibliothèque Charpentier, Fasquelle éditeurs.
Bubu…on s’attend à une gaudriole de corps de garde, à un machin courtelinesque, c’est un drame de la prostitution et de la vérole.
Trois personnages animent cette histoire. Berthe, qui conserve une passion amoureuse pour son souteneur Maurice, dit Bubu, malgré les mauvais traitements qu’il lui inflige, va chercher de la tendresse et du réconfort chez son client Pierre. Elle le fiche dans la panade en lui collant la vérole.
Les personnages sont plutôt stylisés. Peu de chair, pas beaucoup d’érotisme. Charles-Louis Philippe s’intéresse avant tout aux bruits, aux lumières et au petit peuple des quartiers canailles de Paris.
Pierre, provincial s’installant dans la capitale, a succombé à la séduction de la ville. Il a abandonné les ambitions qu’une famille honorable et ses talents intellectuels pouvaient lui laisser espérer, pour occuper un modeste emploi administratif. De cette limitation des ambitions il fait une doctrine. Je veux vivre comme un homme du peuple, avec une femme du peuple.
Bubu son ambition à lui, naît dans la rue de la Gaîté. Il y fréquente le monde de la nuit et prend goût à l’impunité de l’ombre. Lorsqu’il rencontre Berthe et la lance dans les affaires de fesses, il quitte son métier d’ébéniste et décide que sa dignité nouvelle de maquereau lui interdit de travailler, qu’elle l’oblige plutôt à parader aux terrasses des cafés.
Berthe est une brave fille à la recherche d’un peu de tranquillité, son emploi de modiste aurait pu lui suffire, mais les besoins financiers de Bubu, son goût des costumes croisés et des pompes vernies vont l’amener à batailler sur les boulevards.
Chez Charles-Louis Philippe, on est victime de malchances, on n’est pas le jouet de fatalités tragiques. Philippe n’est pas Zola. Une miséricorde latente imprègne son roman. Même s’il ne le fait pas sous nos yeux, on comprend que chaque personnage est capable de se sauver. Tout n’est pas si noir. Bubu de Montparnasse est une tragédie douce.
Pierre est en quête d’amour : on lui refile la vérole. Bubu voudrait se faire un nom dans le milieu : il tombe pour un misérable casse de 15 frs. Berthe rêve d’une vie simple : elle s’use dans les outrances de la nuit.
La naïveté des personnages est mise en valeur par le style et la langue de Charles Louis Philippe. Un art qui confine à la grâce : écriture dépouillée, métaphores ingénues, trouvailles de style.
Tout au long de la lecture j’avais le sentiment de me trouver devant un tableau du douanier Rousseau. C’est la candeur qui rachète les héros de cette histoire. Un sentiment que j’ai déjà éprouvé à la lecture d’un auteur américain, de la beat génération, puis du mouvement hippie, Richard Brautigan. Chez lui aussi l’expressionnisme de la simplicité édulcore la violence.
Au fond Bubu de Montparnasse est un roman optimiste, les bruits de la ville sont joyeux, les flonflons du 14 juillet entraînants, les conversations enlevées, les rires aux terrasses de café communicatifs, ça sent l’anis et la limonade en été, les marrons chauds en hiver. Le malheur y est comme chez nous, alternatif.
Bubu de Montparnasse, ce titre n’est peut-être pas si erroné
Ne serait-ce pas moi l’optimiste benêt ?
La vérole en 1901, ce n’est pas une rigolade, c’est le sida d’aujourd’hui. Une femme battue, c’est une ignominie, la prostitution un esclavage. Et moi je trouve ça drôle, ça me rend gai, j’éprouve du plaisir, c’est fou.
Je suis atteint, j’ai une maladie : la littérature même tragique ne m’attriste jamais. C’est grave, docteur ?
Bubu de Montparnasse n’est pas un roman parfait mais Charles-Louis Philippe est un écrivain original. On reconnaît sa patte entre mille. Avant de mourir jeune, à 35 ans, en 1909, il avait été remarqué par Mirbeau, Gide, Léautaud. C’est un signe.
Après Bubu, il a écrit Le Père Perdrix, Marie Donadieu, Croquignole.
J’inscris ces livres dans mon programme lectoral.

Renoir
Toulouse-Lautrec
Rousseau
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REVOLUTION

On m’a demandé il y a quelques jours une petite intervention à l’occasion du centenaire des événements de 1907
Je n’ai pas écrit sur les événements de 1907.
De singuliers bourgeois, le livre que je présente ici est l’itinéraire, au 20ème siècle, d’un négociant en vins du Nord du Roussillon, sa grandeur et sa décadence
Les événements de 1907 y figurent en filigrane, leur souvenir et leurs conséquences sont associés d’une manière définitive à la mémoire de ce pays.
Je suis plutôt ici à cause de ma seconde casquette : vigneron.
En général, je ne suis jamais celui que je veux être.
Me proclamé-je vigneron ? on fait de moi un écrivain, écrivain ? on me traite de vigneron, je ne me sens jamais tout à fait dans la peau de l’un ou de l’autre, et n’étant à plein temps nulle part, j’ai le sentiment de faire très mal le travail de chacun.
Grâce à la ville de Baixas et à Robert Triquère, je suis pour une fois à peu près à ma place : vigneron/écrivain.
D’autant que mon âge me permet d’avoir des témoignages de première main sur les événements de 1907.
Ma grand-mère maternelle était originaire de Fitou, elle appartenait à une famille de vignerons. Toute jeune adolescente elle était allée manifester à Narbonne.
C’était un grand événement dans sa vie, 1907. Elle m’en parlait souvent et je me souviens encore du son de sa voix, de la fierté et de l’orgueil que j’y décelais lorsqu’elle me décrivait cette foule en colère, ce cortège hurlant sa misère. Nous avons montré que nous existions, nous avons fait trembler Paris, me disait-elle. La pauvre n’imaginait pas encore qu’elle allait connaître d’autres événements aussi douloureux et formidables, les guerres de 14/18 et 39/45. C’est une génération qui a eu son compte.
La délégation du village de Fitou, chantait ce slogan " sans le thym et le romarin, nous crèverions de faim ". C’est dire le dénuement. C’est dire aussi qu’en ce temps on savait garder, même dans des circonstances dramatiques, l’humour et le sens poétique des choses.

Etat d’exaspération, de révolte, sentiment d’injustice, tous les livres d’histoire et toutes les commémorations en parlent. Et on oublie le vin.
Alors j’aimerais parler du vin. Après tout c’est l’acteur principal de ces événements.
Je commence à avoir une longue expérience du vin, comme vigneron et comme consommateur, ça se voit peut-être, des recherches ininterrompues, menées au péril de ma vie, m’autorisent à annoncer ceci avec une absolue certitude :
Le vin est subversif.
Ce n’est pas pour rien que la société et les politiques nous prêchent la modération, nous adjurent de nous méfier du vin, rêvent de l’interdire, croit-on qu’ils se préoccupent de notre santé, de notre sécurité ? Non, ils s’en moquent. Seule leur propre sécurité les intéresse et ils savent bien que le vin contient des germes d’émeute, de rébellion, d’insoumission, de résistance. Voilà de quoi ils ont peur. Le vin les menace et menace leur monde à la morale constipée.
En goûtant un vin on s’interroge sur sa couleur, son fruit, sa matière, ses tanins, sa longueur, son acidité, on ne songe jamais à évaluer les particules de subversion qu’il contient. Il faudrait ajouter un ratio à nos analyses œnologiques, le ratio de subversion. En allant plus loin, au plus près de l’âme du vin, on pourra aussi y déceler des molécules de solidarité et de compassion. D’où viennent ces particules ? De quelles forces sont-elles issues ? Sans doute d’une combinaison entre le feu intestin du centre de la terre et les éruptions solaires que la vigne capte par ses racines et par ses bras, qu’elle assimile et restitue dans le vin.
Quelquefois le verre déborde. Les évènements de 1907 sont dus à une saturation des particules de subversion. Le vin est porteur d’un matériel génétique qui condense le monde qui l’entoure. Il est le réceptacle sensoriel d’une géographie, d’une histoire, d’une culture et d’une structure sociale. Il est un territoire à lui tout seul. Il suffit d’en boire pour s’en rendre compte.
En 1907, les particules de subversion ont eu un effet redoutable et miraculeux, au travers des revendications économiques et vigneronnes, elles ont déclenché par capillarité une révolte du midi, dans son entier. 600 000 manifestants à Montpellier, ce n’est plus une émeute, c’est une révolution. Au-delà des vignerons, une population entière se soulevait avec ces mots d’ordres : justice, affirmation d’une singularité du midi, volonté d’un changement, respect de notre travail, de notre art de vivre, sentiments suffisamment forts, suffisamment majoritaires, suffisamment exaspérés pour que la revendication tourne à l’insurrection, que la troupe fasse sécession et que l’on soit proche du point de rupture. Nous avons failli réussir.
Aujourd’hui il faut reprendre le flambeau. Nous devons nous approprier ces événements historiques, ils sont faits pour ça. Ils n’existent plus dès qu’ils ont eu lieu, les vivants leur donnent la durée, les insèrent dans leur propre temps, les digèrent et les réutilisent.

Oui, il y a de la subversion dans le vin et plus encore dans les vins du sud, leur concentration et leur puissance ne sont pas innocentes ( avez-vous remarqué que ce Nord Roussillon, le Rivesaltais, le Baixanenc, la vallée de l’Agly est un sud ? Il est sec, aride, caillouteux, austère, il ressemble à un sud, nous sommes le nord d’un sud qui se comporte en réalité comme le sud du Nord de la Catalogne), et cette subversion n’est pas une calamité, loin de là, c’est une chance, une force que nous devons cultiver, mettre en avant, porter à maturité, élever.
Nous devons être des subverso-vignerons et mettre de la colère en bouteille.
Ainsi le vin nous permettra d’être respectés. Ils sont armés, diront les bonimenteurs de la bonne conscience, ceux qui prétendent nous protéger, nous modérer, ils sont armés, ils ont le vin. Qu’a–t-on à faire de ces sécuritaires apeurés ? De ces pusillanimes veilleurs du conformisme et de la moralité ? Avec le vin, nous sommes plus forts qu’eux.
Voilà la leçon des événements de 1907.
Ce n’est pas la version officielle, c’est pourtant la bonne.
Aujourd’hui ceux qui portent atteinte à ce pays, qui ne respectent pas sa langue, sa culture, son art de vivre, doivent savoir à quoi s’attendre.
Cent après, nous les enfants des révoltés de 1907, revendiquons toujours notre dignité. Et pour cela nous réclamons du pouvoir pour ce Sud, un vrai pouvoir, pour nous préserver de la THT, des carrières, des multiples agressions que ce pays endure, pour nous débarrasser enfin du sous-emploi, de la précarité sans cesse croissante, de notre soumission à des intérêts financiers, nous y avons droit, c’est notre diversité que nous défendons.
Nous sommes armés, nous avons le vin.
Non nous ne sommes pas égoïstes, nous œuvrons pour le bien commun. En exaltant notre diversité, nous participons à la richesse de ce pays.
Et la diversité, par l’entremise des terroirs, est l’essence même du vin.
Aimer ce pays, c’est simple et réjouissant, il suffit de boire.

Décor: GOYA
RICCI |
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| AURIONS-NOUS DESAPPRIS LA HAINE ? |
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LES OPPERMANN SONT DES ARYENS

LES OPPERMANN
( ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Qu’est-ce qui m’a pris de décrocher Les Oppermann de Lion Feuchtwanger, écrivain allemand que je ne connaissais pas ?
L’idée que cela pouvait être quelque chose dans la lignée des Buddenbrooks, ce livre admirable de Thomas Mann ?
Est-ce le hasard qui me l’a fait ouvrir à la page 2 où figure un avertissement de l’auteur ? En général, je ne lis jamais les avertissements, ni les préfaces ou alors à la fin.
Feuchtwanger dit :
L’auteur a choisi le nom d’Oppermann… parce qu’il est aussi allemand que juif. Le livre était déjà imprimé quand des Oppermann avertirent l’éditeur qu’il n’existait que des Aryens de ce nom. Des membres de cette famille menacèrent les parents de l’auteur, qui habitent encore l’Allemagne, des représailles les plus violentes pour le cas où des personnages seraient " stigmatisés comme Juifs " sous le nom d’Oppermann.
L’auteur se fait donc un plaisir d’informer ses lecteurs qu’il existe des Oppermann de pure race aryenne.
Cet avertissement est signé de novembre 1933. Feuchtwanger était en exil en France depuis l’avènement d’Hitler.
Les Oppermann est un roman de 1933, aussitôt traduit en français, imprimé en France en septembre 1934 et paru aux éditions Albin Michel dans la Collection des maîtres de la Littérature étrangère.
J’avais donc entre les mains un roman en prise directe (expression consacrée) avec la réalité.

Les Oppermann n’est pas une relecture de l’année 1933, à la lumière des événements, une fois accomplie l’histoire catastrophique de l’Allemagne de 1933 à 1945, ce n’est pas non plus un livre d’histoire, c’est un témoignage vivant (qu’est-ce qui est plus vivant qu’un roman ?) et contemporain de l’année 1933. Et à mon avis il ne doit pas y avoir beaucoup de romans si proches et si précisément inscrits (action et rédaction) dans l’histoire de l’Allemagne de cette année-là.
Hindenburg le vieux maréchal gâteux (décidément les maréchaux sont les fossoyeurs des sociétés), cliquetant et branlant, est encore dans ses bottes, son chancelier est le général Von Schleicher, dernière barrière fragile avant le lâcher des bestiaux, nous sommes fin 1932, la république de Weimar n’en a plus que pour quelques jours, en janvier 33, elle sera morte.
La famille Oppermann sent que tout va basculer. Les ultranationalistes ont le verbe haut, et les Juifs, déjà menacés dans leurs biens, sont désormais malmenés physiquement dans la rue, sous l’œil atone de la police et l’indifférence apeurée des passants. Tout est déjà accepté.
Les Oppermann à Berlin, une famille qui a travaillé d’arrache pied pour réussir, sont un peu les Ikéa de leur temps. Ils vendent des meubles. L’entreprise est florissante, 3 frères et une sœur se la partagent, Martin la dirige, Gustave est écrivain, il est en train de finir une Biographie de Lessing, un dramaturge allemand du 18ème siècle, Edgar est professeur de médecine et Clara Lavendel, née Oppermann est mariée à Jacques Lavendel, homme d’affaires qui vient d’obtenir la nationalité américaine. Tous sont pacifiques et cultivés.
Janvier 33, Hindenburg se dégonfle. Il nomme Hitler chancelier, celui-là même qu’il n’aurait pas voulu, avait-il déclaré un jour, comme ministre des Postes. Les bandes nazies, ivres de puissance, ont pris possession de la rue. Les Oppermann ne peuvent plus sous-estimer le danger. Il faudra pourtant que le Reichstag brûle sous leurs yeux pour qu’ils comprennent que rien n’arrêtera plus la rage bestiale des nazis.
En quelques jours le monde des Oppermann s’écroule. Le fils de Martin, brillant élève dans un lycée de Berlin, en butte à un professeur nazi, se suicide. Martin tente de sauver l’entreprise (l’aryaniser) en cédant des parts à un concurrent protégé par les nationalistes, les médecins travaillant sous les ordres d’Edgar sont poursuivis, on fait courir de sordides rumeurs sur leur compte et l’entourage de Gustave commence à prendre ses distances avec lui.

Toutefois les Oppermann continuent d’espérer. Quelle est émouvante cette volonté qu’ils ont de vouloir placer l’Allemagne tellement au-dessus de ce qui se passe dans la rue ! Leurs arguments sont culturels. N’avait-on pas récemment calculé d’autre part que les seuls ouvrages de Goethe étaient répandus dans tous les pays de langue allemande à plus de cent millions d’exemplaires ? Un peuple comme celui-là n’écoute pas longtemps la clameur des barbares.
Hélas ! Suffisamment longtemps pour que l’irrémédiable s’accomplisse.
Que peut l’esprit contre l’animalité ?
Les Oppermann se sentent un devoir et ils acceptent de courir un danger pour le remplir, ils veulent prouver que l’Allemagne n’est pas ce troupeau de bestiaux qui rugit et défile, torches en main sous les yeux ébahis des Allemands, l’Allemagne c’est Goethe, c’est Heine, c’est Beethoven. Si eux ne se chargent pas de le dire, qui le dira à leur place ?
Aucune lecture ne m’avait jamais fait toucher du doigt avec autant d’émotion ce moment précis où l’Allemagne tremble puis tombe. Avec une infinie justesse, ce roman narre les engrenages de la violence, la tentation de l’indifférence, les complaisances et les lâchetés. Devant l’enchaînement des compromissions que chacun tente de justifier, avec mauvaise conscience au fond de soi, un personnage déclare : Nous devenons tous dégoûtants, tout le monde à notre époque devient ignoble.
Ce roman m’a fait aussi comprendre que tout était en place dès 1933. Alors que je croyais l’Allemagne entraînée, presque malgré elle, dans un glissement continu et progressif, accéléré par la guerre, vers le désastre final, je me rends compte qu’il ne manquait déjà rien à la monstrueuse machine, rien dans l’esprit, rien dans la volonté, rien dans les projets, rien dans l’acceptation, rien dans la soumission, qu’il suffisait simplement de mettre en place les moyens matériels pour atteindre les buts finaux.
Se pose toujours cette question. En 1933 aurait-on pu éviter ce drame ? Etait-ce déjà trop tard ? Une seule chose est sûre, il ne faut jamais laisser une chance à la barbarie, pas un coin, pas le moindre interstice où elle puisse se glisser, car dans son sillage, elle draine la peur, la veulerie, l’envie, la haine et ce flot boueux est capable de submerger n’importe quelle société civilisée.
Feuchtwanger ne rapporte que les événements de 1933, pourtant rien ne manque. L’avocat Wolf a disparu dans un camp de concentration. Avez-vous entendu parler de ces camps, Weinberg ? Car il n’y en a à présent, en Allemagne, pas moins de quarante-trois jusqu’ici. Vous devriez en voir un. Combien de kilomètres d’ici Oranienburg ? Une trentaine, je crois. Si vous allez en excursion au bord de la mer dans votre auto, arrêtez-vous donc à Oranienburg, vous y verrez des choses curieuses, sans vous donner grand mal. L’avocat Wolf a donc été envoyé au camp de concentration de Dachau : c’est un des pires. " Dieu tout puissant, ôte-moi la parole, pour que je n’aille jamais à Dachau " prient les Bavarois. Mais Wolf qui n’était pas muet, y a été lui.
Des camps que tout le monde connaît, dont on sait le nombre, que l’on peut voir sans se donner grand mal, dont les Bavarois se méfient déjà, en 1933, cela existait, on savait donc. Combien de fois pourtant avons-nous entendu ce " nous ne savions pas " ?
Feuchtwanger rapporte que l’on faisait signer aux familles à qui on rapportait le corps d’un de leurs proches, assassiné après un interrogatoire par les nazis, des engagements formels, sous peine de lourdes sanctions, de ne pas ouvrir les cercueils.
Mon Dieu, dans quel état devaient ils être ?
Les Oppermann possèdent deux petites amulettes. Pendant un temps, ils croient ou feignent de croire que ces objets peuvent les protéger : un certificat du maréchal Von Molkte (autre surgalonné prussien) attestant que la Maison Oppermann est un fournisseur exemplaire de l’armée allemande, et la photo d’un grand-père mort pour l’Allemagne sur le front en 1917.
Témoignages si dérisoires face à la veulerie des Hitlériens qu’un jour Martin Opperman les jette dans une valise, à quoi bon ! Il a tellement honte de l’Allemagne.
Feuchtwanger veut croire qu’une résistance peut quand même s’organiser. Ses personnages ont des velléités de rébellion, comment accepter en effet qu’un pays civilisé comme l’Allemagne puisse durablement s’abandonner à ces forces primitives ? En 1933, il peut s’agir d’un simple accès de fièvre, d’une pulsion qu’une résistance peut réduire.
Pourtant il fait dire à un de ses personnages qui constate son impuissance : N’avons-nous pas désappris la haine ?
Le mal était si profond qu’il faudra douze ans et des millions de morts pour l’éradiquer.
Devant nos utopies se dresse définitivement un mur sur lequel est écrit :
Il ne faut pas désapprendre la haine.
Bon, Les Oppermann ne tient pas toujours la distance littéraire (c’est un livre écrit urgemment) face aux Buddenbrooks mais face à l’histoire quel témoignage !
Ce livre on ferait une belle action en le rééditant.
Allez, messieurs de chez Albin Michel, c’est votre devoir.

Félix Nussbaum
Zoran Music
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UN HOMME SE PENCHE SUR LE SUCCÈS

UN HOMME SE PENCHE SUR SON PASSÉ
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Avec Un homme se penche sur son passé, je croyais entrer dans la littérature d’aujourd’hui, l’autofiction introspective et paf ! je tombe sur le Canada avec une histoire de cow-boy faisant commerce de chevaux sauvages.
La littérature exotique me rase, sauf Conrad, mais chez lui l’exotisme n’est qu’un accident, il est un écrivain de l’aventure intérieure, de l’errance, du doute.
L’exotisme ? Insupportable ! Surtout en Amérique du nord, je suis victime d’une overdose d’Amérique du nord, j’ai l’impression, en ouvrant un de ces livres qui parle d’Amérique du Nord, d’assister à la vie d’un poisson rouge dans son bocal, je ne peux plus voir l’Amérique du nord ni en peinture, ni en musique, ni en littérature.
Entendons nous bien, ce que je hais, ce n’est pas l’Amérique mais ceux qui la singent, qui l’utilisent pour donner à leur œuvre un label de modernité.
Les grands artistes américains m’enchantent : les Faulkner, les Steinbeck, les Brautigan, les Harrison, les Bernstein, les Rothko, les Pollock, et tant d’autres mais les nains européens qui veulent faire " américain " m’horrifient et les comédiens hollywoodiens faussement scandaleux, à lunettes noires qui viennent faire les Zazous sur la Croisette, tout autant.
Avec Un homme se penche sur son passé et son auteur Constantin-Weyer, l’affaire démarrait donc assez mal même si le livre a obtenu le prix Goncourt en 1928.
Mais Constantin-Weyer est un petit malin. Ayant constaté l’immense succès, quelques années auparavant, de Maria Chapdeleine, il se dit pourquoi pas moi.
Il se dit encore : je peux faire mieux que Maria Chapdeleine.
Il nous balance donc une resucée des colons au Canada, dans le genre fermiers défricheurs de terre possédant des filles à marier mais, innovation, il y plonge un zeste d’Irlandais et d’Ecossais et parfume le tout d’un côté trappeur qu’il va piquer à Jack London. C’est fortiche.

Alors je me suis insurgé au sujet de cette mixture marchande : Quoi ! On ne me la fait pas à moi ! Quel toupet ! C’est un yaourt aromatisé son truc, pouah, infect !
Et puis je me suis laissé prendre, il y a l’été indien, les raids glacés dans le Grand Nord, le trafic des fourrures, la chasse, les chiens de traîneaux, une scène étonnante où meurt un compagnon du héros dans le formidable hiver canadien. Cette scène est d’ailleurs imitée de Construire un feu de Jack London. Que ceux qui n’ont pas encore lu ce court texte se précipitent sur les Récits du Klondike. Construire un feu est une des choses les plus expressives et les plus accomplies que j’ai jamais lues.
Constantin-Weyer n’est quand même pas Jack London, mais il s’en sort avec les honneurs.
Et d’ailleurs il brille encore plus lorsqu’il est parfaitement lui-même et invente sa propre histoire d’amour blessé.
On est alors remué jusqu’au tréfonds, car son monde ressemble au monde. L’amour n’y est pas parfait, le sexe souffre des laisser-aller du quotidien, les familles de fermiers ne sont pas toujours exemplaires et dignes, l’amitié comporte des failles, l’aventure n’est pas seulement héroïque.
Constantin-Weyer a été colon au Canada et y a fondé une famille, on comprend pourquoi il nous touche ainsi.
Il m’a fallu atteindre la moitié du livre pour accepter la qualité de cet écrivain mais ça valait le coup, je suis content.
A aucun moment je n’ai eu le sentiment de me trouver devant une carte postale.
Car c’est ce que je redoute le plus au monde. Mon cauchemar ? Etre obligé de lire tous les dépliants publicitaires d’un office du tourisme après qu’on m’y ait enfermé pendant 8 jours. Je préférerais me bourrer de hamburgers dans un Macdo.
Mais je m’éloigne de l’homme qui se penche.
Car je ne veux dire que du bien de Constantin-Weyer. Pourtant à la suite du prix Goncourt, il n’a jamais retrouvé le succès. Certains écrivains restent les auteurs d’un seul livre. Pourquoi ?
Peut-être, un jour, l’occasion se présentera de lire autre chose de lui, je le ferai avec plaisir. Pour l’instant, je n’ai pas le temps, j’ai ma verticale des Goncourt à mener à bien. 104 prix, je n’y arriverai jamais.
Celui-ci, c’est fait : 14/20.
Mais je voudrais quand même qu’on me lâche un peu avec le nouveau monde.

Décor :
Rothko
Tom Thomson
Pollock
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DESIRS INABOUTIS ET PLUTÔT RANCES

LE DESERT DE L’AMOUR
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
LA GARONNE, DES QUAIS, DES NEGOCIANTS
Il y a toujours des odeurs d’encens et de bénitier dans les romans de François Mauriac et, en bruit de fond, des prières marmonnées dans la chapelle latérale d’une cathédrale sombre. C’est un romancier catholique.
Mais il y a aussi des arômes de grand cru, des horizons gris, la Garonne, des quais, des négociants, des pins, de la chaleur, de grands incendies. C’est un romancier bordelais.
Voilà le décor.
Il n’écrit pas pour autant des romans régionalistes et encore moins des romans moralistes, il est universel, il écrit des romans de la faute.
Chez Mauriac le péché est romanesque et souvent délicieux.
Il ne faut pas lui demander de peindre l’arrivée d’une étape du Tour de France ou des évolutions sexuelles dans une boite à partouze, il s’intéresse seulement aux rancœurs, aux haines, aux remords, aux lâchetés, aux désirs. Chez lui, rien n’est spontané, ni l’amour, quel qu’il soit, charnel, filial ou maternel, ni la haine, ni les jalousies, ni la foi, tout se construit peu à peu sous le signe du péché originel, avec les autres ou malgré les autres ou contre les autres, comme une toile d’araignée qui se tisse, se développe, s’étale, phagocyte les individus, les empêtre et finit par engluer toute la société alentour en l’occurrence ici, la bourgeoisie avariée qui tient le haut du pavé à Bordeaux.

Le désert de l’amour n’échappe pas à ce cadre. Les Courrèges, le père, médecin renommé, indifférent à la famille qu’il a fondée, brûle de désirs inaboutis pour une de ses patientes, Maria Cross que tout Bordeaux connaît et dont la moralité est incertaine. La famille Courrèges sauve les apparences car dans ce milieu les apparences sont au moins aussi importantes que les sentiments. Raymond Courrèges, le fils, est à son tour tenté par le parfum du péché qu’exhale Maria Cross. Le roman est lancé.
Mauriac est un pro, il a connu le succès avec Génitrix, en 1923 et lorsque paraît, en 1925, Le désert de l’amour, il est en plein boum. Vont suivre ses autres grands romans Thérèse Desqueyroux, Le nœud de vipères, Le mystère Frontenac qui lui vaudront l’Académie française en 1933 et le prix Nobel en 1952.
Les personnages de Mauriac nous touchent, comme nous, ils sont plus tentés par l’obscurité que par la lumière et, comme nous, ils rêvent sans cesse à la lumière.
On croise le marquis de Lur-Saluces, le député du coin. La famille Lur-Saluces est propriétaire du Château d’Yquem, un des plus grands vins du monde, et cela m’amuse qu’un type comme Mauriac, qui n’a rien d’un sybarite, évolue dans un milieu où l’on rencontre une prestigieuse propriété viticole à chaque tournant de la route et où sur chaque table se trouvent des bouteilles que nul être raisonnable ne pourrait se payer aujourd’hui. Trop chères pour ma bourse, grâce à François, je peux au moins les lire, merci !
Désir de vin, désir érotique, chez Mauriac, le péché possède des attraits insoupçonnés, Maria Cross, que l’on retrouve à la fin du roman, dans son rôle d’une vertu toujours incertaine et toujours effarouchée, m’excite malgré ou à cause de quelques cheveux blancs aperçus sous sa coiffure.
Après la guerre, Mauriac le romancier, entiché du général de Gaulle, s’effacera derrière l’observateur de la société de son temps. Dans son célèbre bloc-notes du Figaro, la dent dure et le verbe virtuose, il va flinguer pas mal de monde dans le milieu politique qui l’entoure.
Curieusement, à sa mort en 1970, c’est Julien Green, autre écrivain catholique hanté par le péché qui occupera son siège à l’Académie française.

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