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Tous les articles - juin 2008
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DE CRISES EN APPENDICES

UN HOMME DE LETTRES
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Le fond d’un fromage est parfois plus savoureux que sa partie centrale, j’y songe en lisant Mauriac, non que François soit une tomme de Savoie mais ses croûtes ont peut-être, elles aussi, du caractère. Les reliquats mauriaciens me sont offerts sous la forme de Nouvelles et Appendices que le présentateur de ses Oeuvres romanesques et théâtrales complètes dans la Pléiade, un nommé Jacques Petit, a cru bon d’intégrer à la fin du premier tome, de peur sans doute de ne point arriver, notes et variantes incluses, aux 1400 pages habituelles et roboratives de cette collection.
Ne reculant devant aucun sacrifice et désireux de complaire un éditeur si prolixe en fonds de tiroir, je décide de lire ce supplément.
Aurais-je dû ?
Il y a un peu de bon et surtout beaucoup d’inutile pour l’agrément du lecteur et la réputation de l’auteur.

Un homme de lettres et Coups de couteau forment le côté positif de l’affaire, deux nouvelles bien à la manière de Mauriac, privées toutefois du décor de ses grands romans, cette oppressante et brûlante nature girondine, et exemptes de la morale catho-bourgeoise qui les imprègne, tandis que sont là et bien là les crises et les grands tourments de la sensualité, et une réflexion sur l’acte de création, son influence sur le créateur et ses relations amoureuses et sociales remplace les traditionnelles interrogations métaphysiques sur la foi. Une quinzaine de pages pour chacune de ces nouvelles où on retrouve le Mauriac chafouin, travaillé par le sexe sans l’avouer, le jésuite à l’abord doucereux que l’on imagine en redoutable pointeur, étouffé de désirs troubles, gêné par d’intempestives érections, lorsqu'un quelconque jupon passe dans son confessionnal.
C’est la meilleure part de Mauriac, le lecteur est très fier de déceler la lubricité de l’auteur derrière les ressacs moraux de son attitude de juge, or il ne découvre que ce qu’on veut lui faire constater, c’est le projet premier de l’écrivain qui, au travers de chacun de ses romans, s’ingénie à dresser le portrait d’un Tartuffe : lui-même et s’instaure par transparence, acteur principal de ses propres œuvres. Ce que l’on prend pour une faiblesse humaine que l’auteur ne parviendrait pas à dissimuler est en réalité un redoutable savoir-faire artistique.

Dans les deux nouvelles, sous deux formes différentes, il joue un confident à qui les malheurs amoureux complaisamment rapportés d’un conjoint trompé, donnent des sueurs de désirs, comme on peut en éprouver parfois pour des proches en souffrance et en situation de faiblesse. Comme lui, je dois être salement pervers pour comprendre et fantasmer sur ce genre de situation. Tant pis, je ne me referai pas et remercie même François d’avoir su créer et illustrer à merveille cet érotisme qu’on pourrait appeler " le sexe miséricordieux " qui, consommé ou rêvé, se révèle si épicé. La compassion de Mauriac est éjaculatoire et son humanisme est jouissif.
Les Appendices en revanche sont un panier hétéroclite de machins de jeunesse qu’il faudrait déchiffrer avec une loupe tant est minuscule la typographie choisie par l’éditeur. Ne veut-il donc pas qu’on les lise ? En a–t-il honte ?
Ils commencent par un roman d’aventures de quelques pages Va-t-en, salons mondains, duels, navigations, mariage, dans le genre Alexandre Dumas puéril, je ne suis pas allé jusqu’au bout de Va-t-en, je n’écoute pas les premières œuvres de Mozart, ce n’est pas pour me taper du Mauriac de 13 ans, à la pureté de premier communiant, que les tentations et le vice n’ont pas encore affûtés. Comme le titre m’y autorisait, je suis parti. J’ai ensuite survolé à très grande vitesse Les nuits de Paris songeant que celles de François gamin n’étaient sans doute pas de pure ivresse. Je sais, j’aurais dû lire ces nuits, simplement pour le plaisir de me dire que j’appartiens à un groupe de quelques-uns, très peu nombreux, à l’esprit suffisamment biscornu pour lire ce genre de truc, et que je mérite pour cela une médaille de lecteur héroïque. Mais je n’aime pas les médailles, même pas pour mes vins.

Dans un monde assoiffé de classements, je songe subitement que l’on devrait procéder à celui-ci par exemple, le top cinquante planétaire de ceux qui en 2008 ont lu Les beaux esprits de ce temps de François Mauriac, morceau présenté en troisième place des Appendices, et moi qui ne suis bon en rien, je prétends figurer à une bonne place dans ce classement. Sur quelques milliards d’individus, c’est un titre de gloire.
Bon tout le monde se moque de ça.
Je me suis posté avec une certaine allégresse devant ces beaux esprits de ce temps, sous titré Quelques chapitres d’un ouvrage écrit avant 1914 et qui ne fut jamais publié, en fait un roman, organisé comme la conversation, dans une bibliothèque, de deux férus de littérature donnant l’occasion à Mauriac de faire des commentaires sur les auteurs célèbres de son temps, qu’il aime ou déteste, en l’occurrence ceux-là il les aime plutôt, à l’époque où il ne jouait pas encore dans la cour des grands. Défilent sous mes yeux Paul Bourget, Abel Hermant, Maurice Barrès, Henri Bordeaux et cette ménagerie m’enchante car j’aime cette image d’un auteur en tenue de Tarzan fouettant des confrères. Hélas, la dent de Mauriac est encore pleine de sagesse, le redoutable polémiste n’a pas encore percé sous le jeune écrivain.
Ces Appendices se poursuivent par Le retour en Gascogne, ne jamais oublier que Mauriac est un auteur géographique, un des rares auteurs à ma connaissance à décrire à la perfection un terroir (comment oublier qu’il est un homme de Sauternes, ce divin vin, d’ailleurs la somptuosité odorante et confite de ce moelleux à reflets dorés, aux parfums rancis de placard aux confitures n’imprègne-t-elle pas toute son œuvre ?) et à pulvériser, dans le même temps, la notion de roman de terroir, puis par La paroisse morte, ne jamais oublier qu’il donne fortement dans le clérical.

Il y a encore Dialogue d’un soir d’hiver qui est un dialogue, comme on pouvait s’y attendre, entre un nommé Octave et un nommé Lucien, dans un café des Boulevards, c’est d’ailleurs le sous titre de cette saynète. Croire ou ne pas croire (en Dieu) autour d’un guéridon de marbre et de quelques bières pression.
Comme un qui, repu, repousse, à la fin d’un repas, son assiette encore à moitié pleine de canard confit, de saucisses de Toulouse et de haricots roux sur laquelle il s’est jeté affamé, il y a quelques instants et qu’il regarde désormais avec dégoût, je laisse de côté quelques préfaces de Mauriac à ses propres œuvres, notamment Le désert de l’amour, Thérèse Desqueyroux, Génitrix, préfaces écrites en 1952 et qui finissent ces Appendices, je referme le tome 1 et tente de repérer pour mes futures lectures le tome 2 qui en principe voisine avec le 1 mais rien n’est moins sûr car, assis devant ma bibliothèque et l’examinant avec soin, je constate qu’elle perd, jour après jour, le sens de l’ordre alphanumérique, et que farcie de livres lus ou non lus, rangés au hasard d’un geste, d’une lecture momentanément (toujours momentanément) abandonnée (et jamais reprise), d’une recherche, d’un feuilletage sensuel, elle se met de plus en plus à ressembler à un reste de cassoulet dans le fond d’un plat.
Décidément je devrais me mettre au régime !

Décor: trois tableaux de Munch, l'illustration de tête est une toile de je ne sais plus qui (je n'ai pas noté ou plutôt j'ai perdu la référence), que l'auteur et ses descendants m'en excusent, et les photos, hélas, sont de moi.
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LA CERTITUDE D’UNE ILE

UN HOMME ET UN AUTRE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Deux types arrivent en même temps, sur un rivage, à la nage :
- Bonjour, ça va ?
- Oui, à peu près, et vous ?
- Moi ? Pareil, couci-couça.
Ils s’ébrouent, sont en lambeaux, derrière eux l’océan immense, infini, dont ils viennent de s’extraire, côte à côte, ruisselants, ils ont fait naufrage, ils ont failli se noyer, ils sont seuls, ils ne se connaissent pas, il n’existe pas d’autres rescapés, où se trouvent-ils, une île, c’est une possibilité, ils en font le tour, c’est une île, la certitude d’une île, elle est déserte, ils aperçoivent un bélier.
Dans la langue d’aujourd’hui on dit : j’y crois pas, qu’est-ce qu’il nous fait Deberly ? Un Robinson Crusoé bicéphale ! On se dit que tout va finir par un gros éclat de rire, ce n’est pas possible autrement, l’auteur va exécuter une pirouette, il va ôter son postiche en tête de bélier, et d’un seul coup, surgissant derrière le tronc d’un arbre, il va s’écrier :
Formidable, se dit-on, cet Ubu naufragé, épatant, réjouissant !
Eh bien non ! Il n’ôte pas le masque, le burlesque eut été la seule façon de sauver ce texte du ridicule.
C’est hélas un roman, pour de vrai, publié, qui plus est, chez Gallimard. Deberly a obtenu le prix Goncourt, en 1926, pour Le supplice de Phèdre, un roman déjà très bizarroïde.
En 1928, avec ce Un homme et un autre que j’ai sous les yeux, il nous sert quelque chose d’encore plus bizarroïde.

Tournier s’est déjà essayé à une robinsonnade avec Les Limbes du Pacifique, bon, c’est spécial, mais ça marche, c’est du Tournier, quoi !
Deberly, lui, defoeïse à outrance et ne fait vraiment pas dans le second degré.
Les deux naufragés se présentent :
Je suis Gilles :
Gilles est un fils à papa, petite noblesse de province, il est craintif, il ne sait rien faire, sa mère est morte jeune, il a été élevé par ses trois sœurs, son père ne fait rien non plus.
Je suis Victor :
Victor est un marin, prolo, plutôt rugueux, habile, actif, volontaire. Il a bourlingué. Il a une femme, des enfants, des amis avec lesquels il picole, le samedi soir, dans les bars du Havre.

On ne sait pas pourquoi ils ont pris le même bateau au même moment, pourquoi celui-ci a sombré et comment ils ont réussi à se sauver. Peu importe, ils se trouvent maintenant sur cette plage, tous deux se lamentent un moment puis il s’installent, se ridiculisant aussitôt en portant des chapeaux en feuilles de palmiers, (c’est une île tropicale) et des habits tressés. Il redécouvrent le travail manuel, l’agriculture, l’architecture, la pêche, la chasse et puis
on n’avait pas fait gaffe, Gilles est assez beau garçon avec un petit côté efféminé, Victor est moustachu, poilu et très laid, au bout de quelques jours les femmes (et le rhum) commencent à manquer.
Ni une, ni deux, un jour, Victor saute sur Gilles. Paf !
Et ma foi, ils sont contents, tous deux y prennent du plaisir et puis ça les soulage rudement, Gilles accentue son côté femme au foyer, se travestit, se maquille, fait la cuisine, le ménage, se fait appeler Gillette, Victor fait le mec, le soir il rentre du boulot fatigué (il construit une petite hutte) et paf, avant le repas, et après, aussi, paf, ils se redonnent le moral.
On avait à faire à deux bonhommes naufragés et subitement c’est un couple naufragé.
Chez Tournier, Robinson, me semble-t-il, faisait l’amour à la terre, mais j’avoue ne plus très bien me souvenir, Defoe, quant à lui, laisse de côté cette question de la sexualité d’un naufragé, Deberly y rentre en plein dedans, si j’ose dire.
Au bout d’un moment cette idylle sentimentale pose un problème de conscience à Victor, son côté masculin se révolte contre cette forme d’amour dont il s’est toujours moqué dans le passé, il se souvient qu’il appelait les types se livrant à cette activité, des pédés, parfois même, avec ses copains, les soirs de beuverie, il leur cognait dessus. Il ne veut pas être un pédé.
Alors il tourne le dos à Gilles, enfin je me comprends, ils ne peuvent plus se voir, ce qui est tout de même compliqué dans une île déserte car, à part eux et les béliers, ils ne peuvent voir personne d’autre. Gilles est désespéré, il fait d’inutiles manœuvres de séduction pour récupérer son amant. J’ai l’impression, je ne sais pas pourquoi, que tout le monde a décroché depuis longtemps, à l’écoute de cette histoire. Tant pis ! Je continue.

Gilles est si désespéré qu’il est sur le point de retrouver la foi, eh bien oui, je l’ai dit, ce roman c’est du n’importe quoi, il repense à la religion parce que, dans la forêt, deux arbres ensemble se sont ajustés selon l’allure d’une croix, cela lui fait penser que.
Deberly est un spécialiste des amours singulières, dans Le supplice de Phèdre, il s’intéressait à l’amour incestueux, Un homme et un autre aborde la question de l’amour entre hommes sur une île déserte, on ne risquait pas de lui piquer le sujet, d’autant que l’image que se fait Deberly de l’homosexualité m’apparaît assez caricaturale.
Lui qui revisite les grands thèmes, a-t-il eu le temps de s’intéresser à la zoophilie ?
S’il y avait un prix Goncourt des romans abracadabrantesques, Un homme et un autre aurait eu sa chance.
Même sur une île déserte, la société ne considère pas d’un bon œil l’homosexualité, alors Deberly choisit de conclure sur une condamnation morale, c’est dommage. Je dois tout de même lui reconnaître un certain courage, il a abordé ce sujet en 1928, il en a fait tout un roman et presque un film au titre prémonitoire : Brokeback island.

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LE CIMETIÈRE DES ROMANS

UN DRAME DANS LE MONDE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
C’est épatant, on peut lire du Paul Bourget sans perdre l’estime de soi, on n’a pas le sentiment d’ouvrir un roman de gare même si ça se lit aussi vite et aussi facilement, Un drame dans le monde (comme beaucoup d’œuvres de Bourget) fait partie de la catégorie que j’appelle romans d’antichambre : ça sent le lit défait, l’amour l’après-midi, on entend des petits gémissements, des glissements de jupon, des atterrissages de dessous en dentelles sur la descente de lit (il suffit d’avoir l’oreille sélective et fine, textile en un mot), des baisers mouillés, des lustrages, des léchages, on devine des acrobaties charnelles, rien n’est écrit de tout ça, mais on l’imagine, on le dessine mentalement.
C’est mieux.
Ce bon Paul Bourget (est-il si bon que ça ?) dans son prosélytisme catholique et sa stigmatisation du péché est obligé d’évoquer le mauvais côté des choses, car avant d’édifier il faut scandaliser. Bien entendu ce mauvais côté est le bon côté pour moi comme pour tout lecteur normal, la tentation, les désirs troubles, l’adultère consommé, les craintes d’être découverts, les fantasmes des dames du monde, c’est quand même ce qui aiguise le plus nos appétits, de littérature s’entend. Pourquoi diable explore-t-il aussi le bon côté, c’est à dire le mauvais, le côté du remords, de la contrition, du pardon, de la pénitence, de la rédemption, toutes choses qui ont un rapport avec le romanesque aussi précis et aussi net que le rapport qu’entretient un sandwich macdo avec la nourriture.

Je crois que le succès de Bourget vient du dévoilement fantasmé de l’alcôve. En visant un lectorat vertueux, il mord sur le lectorat égrillard. Le bougre s’est ainsi constitué une part de marché impressionnante, cochons et puritains confondus, chiffrable en centaines de mille, il a passé sa vie assis sur une pyramide de livres vendus, fourguant du vice à ceux qui prétendaient acheter de la vertu.
Tout petit (enfin, disons raisonnablement petit) j’ai le souvenir d’avoir lu la bible pendant l’office, comme je lis Paul Bourget, en pistant les passages libidineux, porteurs des rêveries les plus gratinées, panachés de luxure entraperçue et de goûteuse immoralité, style Suzanne et les vieillards. Les messes, censées me montrer la direction du ciel, m’envoyaient rutiler dans les vapeurs brûlantes de l’enfer.

Un drame dans le monde est un roman de l’adultère, épicé d’une histoire criminelle. Odette de je ne sais pas quoi (ça se passe entre nobles, Bourget adore ce milieu) apprend un jour par son mari qu’ils doivent quitter leur hôtel particulier de la rue du Faubourg Saint Honoré. Leur fortune est mise en péril par le train de vie du ménage, de l’épouse en particulier, nous dit Bourget, toujours un brin misogyne. Ils doivent regagner le château familial et leur domaine héréditaire en Auvergne et se comporter comme leurs ancêtres en nobles provinciaux, exemplaires et paternalistes, dans le style Michelin puisqu’on est du côté de Clermont-Ferrand. Odette de Malhyver (je viens de retrouver à l’instant son patronyme, je me souvenais de l’aspect saisonnier de la chose) ne veut quitter ni Paris, ni son amant (lui possède un côté géographique), Xavier de Larzac (un ami de son mari, bien sûr, ça croustille mieux), un type sérieux, fidèle, stable comme un duvet d’oiseau dans la tramontane. Sur ces entrefaites une richissime tante des Malhyver tombe gravement malade, à son chevet Odette découvre que rien de l’hôtel particulier de la rue de l’Université, ni des cinq millions (énorme pactole à l’époque, nous sommes en 1919) ne leur est destiné, que tout est promis à un évêque quelconque. Sans cet argent rétablissant sa fortune, elle sera contrainte de suivre son mari dans l’exil (oui) auvergnat, adieu les Champs-Élysées, les boutiques de mode, le théâtre, les thés mondains, les gâteries charnelles dans la garçonnière du godelureau, elle fait donc disparaître le testament et pour plus de sûreté force la dose médicamenteuse applicable à la malade. Exit donc la tante, bonjour le père La chaise, les fausses larmes, les condoléances éplorées, les clins d’œil prometteurs sous la voilette.
A nous les millions !

Et les remords.
Paul Bourget est un romancier fécond et très professionnel, à cent coudées au-dessus de nos romanciers marketing d’aujourd’hui, hélas, à un moment de sa carrière, il a retrouvé la foi et a gaspillé son talent dans le roman d’édification, coiffant désormais tous ses récits de cataplasmes moraux et religieux, dommage car dans Un drame dans le monde la toile de fond est intéressante, il y dépeint avec véracité le monde en déclin du faubourg St Germain, l’immédiate après-guerre, les familles frappées par le deuil, les héros de retour, les mutilés qui traînent dans les salons, les vies brisées, les patriotes, les désenchantés, ceux qui n’ont plus en tête que servir leur pays et les autres qui ont compris qu’il valait mieux ne faire que jouir.
La seconde partie d’Un drame dans le monde sombre dans le sulpicien, elle n’est pas mal faite, mais on a l’impression de la lire dans la pénombre d’un confessionnal. Eut-il fini son roman dans le triomphe de l’amoralité, l’exultation du sexe, la gabegie d’argent, le jeu, les mondanités coûteuses, que Paul Bourget m’aurait donné un réel plaisir. D’où me vient cette envie d’une littérature subversive ? C’est peut-être que nous vivons sous un quinquennat Louis-Philippard et que l’art corrige la vie.
Mon esprit s’empare soudain de cette idée-là : Pourquoi ne pas laisser à Bourget le début de son roman et confier la fin à des types comme Jean Lorrain ou Octave Mirbeau.
Un roman puzzle en somme que l’on pourrait assembler à partir des meilleurs morceaux des romans existant. Du coup on pourrait recycler dans un casse-romans des milliers d’œuvres irrécupérables dans leur intégrité mais utiles pour les pièces détachées.

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| LES ANCIENS BAINS DOUCHES |
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POINCARE DORT AVEC MUSSET

FANTOME D’ORIENT
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Et ce n’est pas par simple fantaisie d’art non plus, qu’ici mon appartement est pareil à celui de quelque émir d’autrefois, ressemble à une demeure orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d’ors archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me dépendrai jamais m’a été jeté par l’Islam, au temps où j’habitais la rive du Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes murs.
Fantôme d’Orient est la suite, plus de dix ans après, d’Azyadé. Cette fois Loti tombe le masque, il n’est plus un marin anglais, il est Pierre Loti, écrivain français qui revient à Constantinople sur les traces de son grand amour Azyadé.
Constantinople a déjà fait pas mal de dégâts sur lui, à commencer par ce décor kitsch, de plâtre et de festons meringués, dans lequel il vit en France. Pierre Loti se souvient-il seulement que dans Azyadé, il a fait massacrer le Pierre Loti anglais par des Russes sous les murs de Kars et qu’Azyadé est morte par désespoir d’amour.

Nous lecteur, on s’en moque un peu, la littérature peut tout, on le sait depuis longtemps, on est même intéressé par ce va et vient entre romanesque et voyage, l’écrivain, bien réel, part-il à la recherche d’une héroïne virtuelle, ou un personnage de roman essaie-t-il de retrouver l’amante en chair et en os de l’auteur Pierre Loti. Amante qui est peut-être, on l’a vu, un amant. On nage, on spécule, on n’en croit pas nos yeux, on ne sait plus qui est qui, et ce croisement entre fiction et réalité devient fort plaisant. Fantôme d’Orient est comme Azyadé un récit de voyage, mais la configuration des deux personnages, mi-chair, mi-lettres, mi-homme, mi-femme, lui donne un voile d’irréalité particulièrement bienvenu, un voile oriental je veux dire.
Et puis la passion de Loti pour la Turquie et Constantinople est communicative. La traversée de l’Europe dans le luxueux Orient-Express (on sent le cuir, on voit l’acajou luisant et on entend les voix un peu snob des Morand, il m’a bien semblé que c’était eux) jusqu’en Roumanie, le passage du Danube par bac, le petit train sans confort qui traverse la Bulgarie, l’embarquement sur un vapeur à Varna, la navigation sur la mer Noire, l’apparition de Constantinople, quel voyage ! Dire que de nos jours on accomplit cet itinéraire bêtement assis dans un siège d’avion, entre un type qui ronfle et un gamin qui vous piétine, on atterrit, on décolle, entre-temps on a jeté un œil sur quelques coupoles et minarets, acheté de l’alcool et des parfums de luxe au duty free et on revient embêter ses voisins, en leur faisant avaler une sangria oxydée et en leur contant avec force photos, au cours d’une interminable soirée, le voyage stupide que l’on vient de faire. Ces voyageurs robotisés ont-ils seulement tenté de se rendre à l’adresse que donne Loti: Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une maison basse, sur la place d’Hadji-Ali ; à côté il y a un marchand de fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.

Je viens subito de faire mon changement d’adresse, j’habite, que le facteur note bien ceci : au bord de l’Agly, rive droite, face aux anciens bains douches municipaux, une maison avec quatre grands platanes, au débouché du pont suspendu, à deux pas de la forge du charron Berneau, pas loin de la balance publique qui a beaucoup servi mais n’est plus guère utilisée vu qu’elle a été remplacée par des bancs. Désormais (avis aux banquiers et aux huissiers) tout courrier dont l’adresse sera autrement libellée que ci-dessus, sera impérieusement retourné.
J’existe mieux.
Du pli formé entre la page 122 et 123 de mon exemplaire relié Calman-Lévy, 3, rue Auber, ( le relieur a fait sauter la date d’impression), surgit soudain Raymond Poincaré à qui je n’avais pourtant rien demandé, avec lequel je suis plutôt en froid, je ne me souviens plus pourquoi (Raymond Poincaré savait tout mais ne comprenait rien, Aristide Briand ne savait rien mais comprenait tout, dixit Philippe Berthelot au Quai d’Orsay), il est le recto, moustachu, barbichu, bleu (les yeux), blanc (les cheveux), lorrain (les racines) d’une carte postale dont le verso, à l’adresse de la librairie Plon, 8, rue Garancière, promet à tout lecteur qui en fera la demande d’envoyer des ouvrages divers, littéraires, historiques, politiques etc. et notamment Le lendemain d’Agadir, Les Balkans en feu, l’Europe sous les armes du dénommé Raymond, dont les titres sonnent comme du Max Gallo et dont le texte doit être équivalent. Je n’écrirai pas à Plon, pas pour lire ça en tout cas, d’ailleurs 70 ans après, Plon resterait de marbre si j’ose alchimiser.

J’ai légèrement digressé (légèrement ?), c’est la faute à Plon et à Poincaré et je n’ai plus guère envie de continuer à commenter mon Fantôme d’Orient. D’autant que maintenant c’est une double feuille manuscrite qui glisse de la fente comprise entre la page 184 et la page 185, une biographie inachevée mais très détaillée de Musset par laquelle j’apprends que les Musset auraient une filiation avec Jeanne d’Arc, ce qui de la part d’une pucelle est un exploit considérable. Il ne m’étonne pas que nanti de cette louche hérédité Alfred se soit mis à boire.

Je reprends mon Fantôme d’Orient en espérant que plus rien ne tombera, d’entre les feuilles, car j’en suis arrivé à digresser sur des digressions au sujet de choses qui sont dans le livre mais sans y être, ou plutôt qui en sortent, si bien que je ne sais plus où j’en suis.
Loti, Poincaré, Musset, Briand, Morand et Jeanne d’Arc, dans un même panier, c’est trop pour un seul homme.
Cela m’apprendra à acheter des livres d’occasion.

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MAURICE BARRES OU LE SCHISME DE L’EMOTION

LA COLLINE INSPIREE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
On a tous à l’esprit et on peut citer les titres des romans de Barrès, ses trilogies, Le culte du moi, par exemple, avec le célèbre Jardin de Bérénice ou le Roman de l’énergie nationale avec le non moins célèbre Les déracinés, mais on se contente de passer devant, en colère ou dégoûté ou narquois et d’aller, sans se retourner, vers des auteurs moins étalonnés à droite ou moins célèbres ou plus universels.
Et puis un jour il faut se décider, au nom de quoi se dit-on, je resterais l’arme au pied ou l’ironie pendante devant cette œuvre qui existe, qui perdure. Pour n’en rien penser ou en mal penser ne convient-il pas qu’au moins je la lise ?
C’est une reliure simple mais rassurante, lourde, coins et dos de cuir, barrèsienne en quelque sorte qui me pousse à franchir le pas. Parfois c’est un détail, un simple détail de confort qui fait ouvrir un livre, comme ici ce papier épais et soyeux au toucher, craquant et rigide sous le doigt, qui porte le doux nom de vergé impondérable, allez savoir pourquoi.
Un éditeur de Genève, Les Editions du cheval ailé, un nommé Constant Bourquin, a sans doute obtenu de Plon, lui-même détenteur des droits d’Emile Paul chez qui cette œuvre avait paru à l’origine en 1913, l’autorisation de publier en 1944, cette Colline inspirée. Ce Pégase fut lui-même bien inspiré.

Nanti de mes a priori j’ai commencé à gravir avec la plus extrême circonspection cette Colline, le nationalisme de Barrès étant la chose la plus éloignée de ce que je pense et de ce que je crois. Mais être mondialiste au XXIème siècle est une facilité, un assez grand confort, c’est l’être en 1913 qu’il eut fallu. Il convenait donc que je lise ce livre en oubliant mes certitudes, en occultant l’histoire qui lui a succédé, et en me mettant dans le peau d’un lecteur d’il y a cent ans, vivant au sein de nationalismes exacerbés, de querelles religieuses et des rancœurs que les guerres font naître.
J’ai essayé. J’ai pu. J’ai aimé.
L’œuvre est suffisamment forte pour qu’elle passe au premier plan, qu’elle occupe tout l’espace et rende floue la figure tutélaire de Barrès, au point qu’on en oublie presque l’antidreyfusard et le cocardier. De nationalisme ici, point, ni de vibrants appels patriotiques.
Rien. Nib. Zéro.
Tant mieux. A la place, j’ai rencontré des lieux, des hommes, de l’histoire et un romanesque non enfoui sous l’idée, ni asservi par la thèse, ni travesti pour les besoins de je ne sais quelle cause nationale. Barrès est un écrivain au sens où il tient bien son récit, l’énonce parfaitement et, entretenant l’intérêt, propose un divertissement. Si peu sont capables de le faire aujourd’hui. Dans La Colline inspirée, la littérature est le seul projet.
Le Maurice, mèche en avant et regard lugubre, oiseau de proie aux intentions en général funestes, campe ici son action sur une colline, la colline de Sion et fait marcher son histoire autour de l’hérésie de trois frères, les frères Baillard, natifs de Sion, ayant pris soutane et tellement intéressés au sort matériel, moral et spirituel de leur colline qu’ils se transforment en sectateurs d’une nouvelle église, se confrontant dès lors aux pouvoirs civils et religieux, aux incompréhensions ou aux haines de leurs concitoyens. Tout paraît vrai. D’ailleurs tout est vrai. La colline de Sion existe, elle est un lieu de Lorraine, elle forme les horizons de Charmes, la ville d’origine de l’écrivain. Vintras, l’ouvrier illuminé de Tilly sur Seine qui, au milieu du XIXème siècle, se prenait pour le prophète Elie, ensanglantait des hosties et qui a tellement influencé Léopold, l’aîné des frères Baillard, a bel et bien vécu, et les frères Baillard, quant à eux, ont laissé un souvenir vivace sur la colline de Sion.

La Colline inspirée n’a pas vieilli sur le plan de la littérature même si nous ne sommes plus tellement habitués à cette parole d’écrivain tant le dérisoire, le pastiche, la distance et le scandale suffisent, de nos jours (on affecte de le croire), à faire une œuvre. Passent au fil du livre des références nombreuses, Péguy par exemple, que cette même combinaison d’un sol, d’une histoire, d’un Dieu, conduit à un mysticisme social et humaniste, ou Bernanos et ses pages puissantes sur Dieu et sur Satan, un Bernanos qui se mettrait à chérir le sol et l’histoire autant que le ciel, ou Claudel, son univers baroque et ses envolées lyriques.
Chez Barrès, la raison et la science ne constituent pas un mode et des explications de vie, c’est l’émotion qui joue ce rôle. L’émotion de terroir donne en général une littérature du plus mauvais effet surtout lorsqu’elle est engagée, dans La Colline inspirée, elle provoque d’intenses jouissances. La Colline inspirée ne fait pas partie de la national-littérature que l’on reproche souvent à Barrès, c’est le roman du doute plus que des certitudes, c’est une œuvre éminemment artistique.
Barrès est un maître en émotion, sa terre qui fume sous les pas du laboureur, ses lignes de peupliers, ses horizons mouillés forment une esthétique de la Lorraine, les cloches, les morts, tout nous parle de nous, il fait naître un envoûtement dont le récit ne souffre pas, il l’exalte au contraire. En refermant le livre, il est difficile d’oublier les trois frères Baillard, leur orgueil, leur vertige sacrificiel, leur amour du sol natal, leur compassion, leur entêtement rustique.

La Colline inspirée ressemble à un vitrail, avec ses zones d’ombre, ses flamboyantes lumières et ses allégories.
Voilà, j’étais là pour donner mon sentiment, je l’ai fait. Maurice Barrès m’a-t-il mis dans son sac ? Il n’a pas essayé, il n’a même pas tenté de transformer la défaite de 1870 en punition nationale ou en divine surprise.
La divine surprise c’est moi qui l’ai ressentie à la lecture du roman et je jure de mettre désormais mes préjugés dans ma poche.
Il y a tout de même cette fin barrèsienne, ce dialogue entre le sol et le ciel :
Je suis, dit la prairie, l’esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l’inspiration.
Et la chapelle répond :
Je suis la règle, l’autorité, le lien ; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes.
Trop de violons, se dit-on, pourtant on reste collé à la dernière page, à son cœur défendant mais battant comme on demeure parfois, cloué sur son siège, à la fin d’un film, en écoutant la musique du générique.

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DE PIRE EMPIRE

HISTOIRE DU DECLIN ET DE LA CHUTE DE L’EMPIRE
ROMAIN
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
L’ordre de succession des empereurs romains est l’ordre de l’égorgement. Pas très subtil, mais efficace pour tout pays qui ne tient pas à offrir un onéreux confort ante mortem, dans un quelconque conseil constitutionnel, à des chefs d’état obsolètes.
Après Marc Aurèle mort en 180, il semble qu’il n’y ait plus un seul bonhomme, monté sur le trône impérial et romain, qui n’en soit descendu les yeux crevés et la tête ou les viscères dans les mains, Septime Sévère excepté qui est allé mourir de sa belle mort, en Angleterre, à York, quelle idée, et peut-être quelques autres décédés, pour leur plus grand bonheur, par accident ou de maladie. Il faut dire qu’avec des Commode, Caracalla, Héliogabale et j’en passe, Rome se paya une collection carabinée d’incapables, d’érotomanes, de folles et d’assassins.
Edouard Gibbon prétend, à juste titre, que la désignation de l’Imperator par le Sénat, qui depuis Auguste n’avait pourtant plus son mot à dire, était devenue une procédure symbolique fort aléatoire, le couteau entre les dents et l’épée à la main étant une technique plus sûre pour monter sur la plus haute marche de l’empire comme pour en descendre.
Les monarchies européennes du XVIIIème siècle (Gibbon écrit sa monumentale Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain entre 1776 et 1788) ont expérimenté, d’après lui, une méthode de succession plus apaisée.
Etait-elle politiquement plus satisfaisante ? La formule de primogéniture permettait de faire monter sur le trône n’importe quel imbécile congénital qui n’avait même pas le mérite d’être candidat ni même l’ambition d’y rester. Bon, je plaisante, le taux de criminalité successoral de la royauté fut en tout état de cause plus favorable que celui de l’empire romain.
Je n’avais pas l’intention de parler de Gibbon ni de son Histoire du etc. qui est actuellement le livre fil rouge (une à deux pages par jour) que je savoure, il me faudra peut-être augmenter le rythme si je veux finir, avant ma mort, les deux tomes de l’édition Quarto qui comportent ensemble plus de 2000 pages, en petits caractères et sur deux colonnes, je voulais simplement évoquer le hasard qui m’a permis de remettre la main sur les deux volumes de la dite Histoire, ensevelis sous un océan de livres, bons et mauvais, surgissant au moment où je les attendais le moins et où ils m’étaient le plus nécessaires. Pris en effet d’une subite passion pour Constantinople et l’empire d’Orient (après avoir lu le Byzance de Bailly qui n’est pourtant qu’une compilation de deuxième main, une sorte de listing de mille ans d’histoire byzantine), j’étais à la recherche d’un ouvrage référent que j’avais donc sous la main depuis longtemps et négligé de lire comme je néglige de lire des monticules de livres qui séjournent dans mes armoires ou de boire quantité de fioles qui vieillissent dans….Non, mauvaise comparaison !
C’est ainsi que Gibbon ressuscita.

Un livre n’est jamais perdu. Il continue d’agir. Ma curiosité pour les temps romains est due aux ondes que ce livre fermé et pourtant toujours actif, m’envoyait a continuo durant son exil dans un placard. Voilà l’idée que je voulais développer mais qui ne m’importe plus désormais, plongé que je suis, avec délectation, dans ma propre histoire.
Je viens d’assassiner, en 235, Alexandre-Sévère, qui n’était pourtant pas un mauvais bougre, je me suis tapé le géant Maximin (géant du point de vue de la taille et de ses capacités d’absorption alimentaire), hier j’ai éliminé les Gordien en deux ou trois pages et quelques mois et j’adresse tous mes vœux de longue vie à Philippe qui lui succède mais je suis assez pessimiste. Dépassera-t-il demain ou après-demain ce pauvre Philippe ? D’autant qu’il est d’origine arabe, ce qui n’est pas très bien vu, en général, en Europe. Au milieu de ce bain de sang, je m’avance guilleret (l’écrit a tôt fait de donner au sang versé une allure plaisante, une sorte d’allégresse de cascade, lire c’est bouleverser des hiérarchies, redonner sa chance au chaos), je m’approche donc le sourire aux lèvres, en toge ou en habit militaire, faisceaux portés haut à mes côtés, de l’an 395, date du partage de l’empire en deux, entre Rome et Constantinople et, après un temps qui me semble démesuré et porteur des plus vives félicités de lecture, de l’an 1453, date de la fin de Constantinople qui entre-temps est devenue Byzance, aujourd’hui Istanbul et demain on ne sait pas.

Je ne suis pas Gibbon, mais il me plait de retarder la chute de l’empire romain de quelque cinq cents ans, au diable l’avarice. Je lis pour ça, pour distendre mon temps à travers celui des autres, pour l’effilocher, le rompre, m’amuser de lui et ne pas vivre sous sa domination.
Je marquerai donc plutôt sa fin en 1918, date à laquelle capote le Kaiser Guillaume II (le César d’Occident) et en 1917, avec le massacre sanglant (comme de juste) du Tsar Nicolas II (César d’Orient) et de sa famille.
Ainsi aurai-je eu le privilège de naître en un siècle où l’empire poussait encore ses deux branches en Europe, l’occidentale et l’orientale.
Je suis un enfant de Rome.
Grâce à Gibbon, je me prends parfois pour César, sans pour autant risquer d’avaler de travers le glaive d’un concurrent.
Ne lui en déplaise, un empire décadent qui chute pendant deux mille ans, n’est pas, à mon échelle en tout cas, une lente agonie mais une exemplaire permanence.
Dernière minute, Philippe est mort sous mes yeux. Egorgé.

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