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PETITES POULES EN CABRIOLET CITROËN

L’INNOCENTE À PARIS OU LA JOLIE FILLE DE PERTH
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Paul Morand est un as ! Comment résister au démarrage de L’innocente à Paris ou la jolie fille de Perth, cette nouvelle écrite en 1925 ? On goûte aux premières lignes, on hoquète de plaisir et on se dit qu’il faut aussitôt tout avaler, sans barguigner, il y a tant d’art là-dedans ou plutôt tant de désinvolture artistique qui est, comme on le sait, le comble de l’art.
Voici la distribution :
- Une première danseuse à l’opéra, Guita Pascali : son amant Amédée Strauss lui a fait construire un hôtel particulier, boulevard Suchet.
- Les Strauss, père et fils : lorsqu’il fit édifier cette résidence Amédée Strauss était alors l’éditeur des grands romanciers de la fin du XIXème siècle, puis il était devenu idiot, puis il fut tué pendant la guerre, mais attention, pas sur le front, écrasé par des excès de table, alors son fils Henry, être exquis et nul, reprit la firme, puis, comme il avait le sens de l’ordre et de la continuité, il reprit aussi l’amie de son père, Guita Pascali.
- Voici, fringant, le narrateur : il ressemble furieusement à Paul Morand, sorte de coq, la plume en bataille, l’œil clignotant, le nez ouvert à tous les souffles de jupons, il ne pense qu’à coucher.
- Et Marion, jolie fille de Perth, le Perth écossais il s’entend, pas l’australien, car Marion est d’une famille écossaise huppée, du Highlands pure malt, en réalité elle s’appelle Miss Mac Klem. Chez Morand, on ne quitte jamais la haute société même pour coucher et la classe, l’humour, le cynisme élégant, l’intelligence ont peu de chance de se trouver ailleurs que dans les couches sociales parcheminées et gratinées de la vieille Europe à patrimoine, à hôtel particulier, à Trans-Europe Express, à résidences secondaires, à cures thermales dans les palaces.

Le narrateur va rencontrer cette Marion à un raout, boulevard Suchet, chez Guita Pascali, ou plutôt il va y tomber dessus, puisque ce raout ressemble plus à une orgie qu’à une réunion de patronage et que Marion, grise comme une palombe ayant abusé des myrtilles, se trouve allongée à ses pieds, alors pour la ranimer il la palpe outrageusement.
Mais avant d’entrer dans la grande maison toute illuminée de Guita, voyons qui nous allons y rencontrer en examinant les automobiles stationnées devant la grille d’entrée.
Rolls, Hispano laquées : colonies étrangères ou aristocratie avec mésalliance.
Voisin, Panhard : grosse industrie ou aristocratie bien mariée.
Cabriolets Citroën, bébés-Peugeot, 6-CV Renault : jeunes filles, petites poules, célibataires, collages.
Dis-moi dans quoi tu roules, je te dirai qui tu es.
Aujourd’hui, pour une telle tentative de classification de la société par des objets, il faudrait plutôt utiliser la Rolex ou le sac Vuitton, car, me semble-t-il, l’industriel, le fils de famille, le vieux play-boy ou l’escroc roulent dans le même carrosse.

Tout fout le camp, pourrait dire Morand.
Bon, lorsqu’on commence une nouvelle dans une telle allégresse, on n’a qu’une envie, continuer, avec autant de voracité que celle qu’on met à se jeter sur son assiette de fraises gariguettes à la fin du repas, la bouche sucrée et dégoulinante d’un rouge sanglant, on se dit radieux : mais que va encore nous inventer ce type ? Que c’est bon, que c’est bon ! Encore ! Encore !
Bon, puisqu’on en veut encore, il le sent, il invente encore et allez, en avant, et tout ça en quelques pages, une vingtaine, suffisantes pour que toute l’entre-deux guerres nous monte à la tête, l’odeur du cuir, du tabac blond, les bouchons de champagne traînant dans les salons, les talons hauts dans lequel on le boit, les coupes à peine entamée posées sur les cheminées ou renversées sur les parquets cirés, le saumon et le caviar débordant des plateaux, les parfums poivrés, les Boldini et les Tamara de Lempicka au mur, le glissement de la soie, la forme des dessous sous les étoffes légères, tout, quoi ! il invente alors ce musicien, Mercuret, chez qui on se rend, à la fin des fins, dans la vague blancheur des aurores alcoolisées, qui fait des expériences musicales sur les animaux, son appartement est un zoo où l’on apprend que les phoques adoraient tout sauf le jazz, que Wagner faisait hurler les loups, les renards, les chacals, que l’éléphant estimait Gounod, et que lui-même, Mercuret, jouait du Bach au crocodile qui se prélassait dans sa baignoire et, en mélomane vernissé, appréciait l’œil mi-clos, fugues et passacailles, en attendant de fournir protection et décoration à des souliers de prix ou à des sacs à main.
Bon, cette Marion est une découverte et la chasse gardée de Guita Pascali et de certaines de ses copines, malgré tout Morand (j’oublie l’artifice du narrateur, c’est tellement direct et vif, qu’on ne voit que Paul dans cette histoire, sa rapidité, son ironie, son humour un peu distant, son air snob, il a l’air sympathique comme ça dans l’écriture, mais gare si on s’amuse à lui taper dans le dos), avec des ruses de Sioux, arrive à la sauter quand même, tout en sachant qu’elle fréquente assidûment les lits d’hommes ou de femmes du Paris chic, avec la grâce ingénue d’une gamine, elle n’a que seize ans, messieurs les censeurs, et déjà toutes les roublardises d’une adulte. Durant son séjour en France, Morand la raccompagne, au petit matin, à son pensionnat de jeunes filles d’où elle fait le mur tous les soirs. " Allez mettre votre pyjama et revenez " dit, comme un leitmotiv, l’effrontée au galant qui ne sait guère cacher son émoi.

Lorsqu’à la fin de la nouvelle, il veut la revoir à Perth en Ecosse - j’allais oublier La jolie fille de Perth est un roman de Walter Scott que je n’ai pas lu, je ne peux quand même pas tout lire, non ? mais je suis prêt à prendre les paris, la jolie fille de Morand est sans doute plus époussetée que celle de Scott – tout à son rêve de l’épouser ou au moins de se la taper à nouveau et qu’il la rencontre dans son environnement de clan écossais, Miss Mac Klem lui fait comprendre qu’elle n’a pas de temps à perdre avec lui, elle ne lui a rien promis, à Paris, elle s’amusait, elle n’a aucune intention de faire une fin, et il n’est même pas question du " Allez mettre votre pyjama et revenez ".
Il en est un peu ridicule, elle est devenue, une Morand femme. Il ne l’a pas chaperonnée pour rien, elle est amoureuse de l’amour, des partouzes, du butinage sexuel et de la désinvolture sentimentale. L’élève surpasse désormais le maître. Bien fait pour lui !
Voilà, cette Innocente à Paris, pas si innocente que ça, est un délice aussi précieux et explosif qu’un verre d’Yquem.
Un verre par souche.

DECOR: Modigliani |
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COMICES PRÉ-NUPTIALES

LE BAL DE SCEAUX
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Un bal est un marché aux bestiaux où on soupèse, on évalue, on réserve, on restitue, on refuse, on prend, on négocie, on emporte. Pour être tout à fait assuré de la conformité de la marchandise il conviendrait de pouvoir soulever les robes.
Je n’aime pas ça.
Les bals je veux dire, car soulever les robes est mon fantasme principal, je ne rencontre pas une dame sans que naisse en moi cette délicieuse idée de m’enfouir dans ses dessous, mais qu’est-ce que je raconte !
Monsieur de Fontaine, chouan de la première heure, n’a pas le choix, en considération de ses services rendus à la monarchie, moribonde sous la Révolution et Napoléon, Louis XVIII a placé dans du fromage (affiné aux fonds publics), trois de ses fils et marié deux de ses filles, il lui en reste une sur les bras, désormais en âge nuptial, Emilie, pas piquée des hannetons, que sa mère a faite monter en chantilly à force de lui inculquer qu’elle sort de la cuisse de Jupiter, s’il veut s’en débarrasser, Fontaine doit la mettre sur le marché et accepter de la livrer à cet examen pointilleux des comices pré-nuptiales.
Cette Emilie, jolie au demeurant, vise plus haut que son cul, elle veut du noble rutilant ou du pair de France, rien de moins, même si son père lui dit que cette engeance est plus en quête de rentes et de fortune que de chair fraîche or la famille Fontaine est financièrement au bout du rouleau, la dot sera minable et les escadres de fils de famille désargentés risquent de passer au large, peut-être un boutiquier cossu, tente-t-il de dire…mais là, rien à faire ! pas de manant chez nous, protestent en chœur, choquées, la fille et sa mère.

Un jour, accompagnée par un de ses oncles, vieil amiral en retraite, dur comme le granit et buriné comme la pointe du Raz, Emilie se rend à un bal, à Sceaux, où elle fera une rencontre qui constitue le nœud du roman.
Je n’en dirai pas plus, premièrement, parce que n’ayant pas encore dépassé l’épisode du bal, je n’en sais pas plus, deuxièmement, parce que je ne me souviens plus de la suite de l’aventure, troisièmement, parce qu’il faut que chacun s’y mette et qu’un livre est fait pour être acheté, quatrièmement, parce qu’en racontant la suite je me rendrais coupable d’un exécrable plagiat de Balzac, or s’il y a un auteur que j’admire par dessus tout, c’est bien Honoré, j’ai oublié le cinquièmement, peut-être cela me reviendra-t-il lorsque je lirai Les mémoires de deux jeunes mariées, qui est au programme de la prochaine compétition et, sixièmement, dans un roman de Balzac, ce qui est essentiel est ce qui environne l’intrigue, l’action elle-même n’étant qu’au service du cadre, c’est ma théorie, je viens juste de la découvrir et je vais essayer de la justifier tout au long de mes lectures balzaciennes.

Plus ça va, plus ce que j’aime chez Balzac, c’est le décor, lorsque je voyage en France, dans le centre surtout, il me semble reconnaître aux sculptures d’une porte, à la forme d’un toit, à l’élégance d’un balcon, à l’étroitesse d’une rue, à la rouille d’une grille, un lieu balzacien. Une fois le décor planté, l’intrigue est déjà inscrite dans la pierre des murs, l’herbe qui pousse entre les pavés de la cour intérieure, l’ombre portée d’une tourelle, les escaliers usés d’un perron et, aujourd’hui encore, risquent subitement d’apparaître, me semble-t-il, dans ces lieux si subtilement décrits, une jeune héritière franchissant le seuil, une vieille aïeule ouvrant un fenêtre ou rangeant des confitures, un gras curé regagnant, bréviaire en main, son presbytère, un apothicaire attendant le chaland sur le seuil de sa boutique.
Chez Balzac, il n’y a pas d’histoire possible et de réalité sans un décor précis. Un romancier insuffle de la vie à ses personnages, Balzac, lui, en plus, donne une existence à la matière.
Tandis que se déroule le récit de cette péripétie familiale, défile en toile de fond l’histoire de la Restauration. C’est comme du Max Gallo vu par un vrai écrivain.
M. de Fontaine côtoie le roi podagre, Dix-huit, qui est semble-t-il nettement plus futé que feu son frère aîné Seize, et que son cadet, Charles dit Dix. Il se veut drôle, réussit à l’être souvent, il a le sens de la dérision, ce qui est un exploit pour un Bourbon, et sait se moquer de son entourage mais aussi des Français puisqu’il va balancer, à poignées, les louis de l’argent public aux nobles de retour d’exil, sans être toutefois dupe sur leur qualité ou leur degré de fidélité.

C’est Anne-Marie Meininger qui commente ce roman (la direction générale de la Comédie humaine est confiée à Pierre-Georges Castex mais chaque roman dispose de son propre spécialiste) Anne-Marie est sans doute responsable aussi des notes de l’appareil critique, redoutables en général dans l’édition de la Pléiade mais que je trouve particulièrement bienvenues ici puisqu’elles éclairent le roman géographiquement, biographiquement, historiquement, romanesquement, (on dit qu’il ne faut jamais abuser des adverbes, eh, bien, vlan ! je m’en fous). Merci Anne-Marie, il me semble la connaître, quelqu’un qui aime Balzac est déjà mon ami. Elle cite quelques bons mots du roi restauré que je ne relèverai pas ici puisqu’il suffira de les retrouver là-bas, je retranscris donc celui-ci, d’abord parce qu’il n’y figure pas, et ensuite parce que je fais ce que je veux :
Talleyrand, mourant dit à Dix-huit qui se tenait alors à son chevet :
- Sire, je souffre comme un damné
- Déjà, répond, tout bas, le roi.
Voilà, évidemment les piques concernant Talleyrand sont nombreuses et c’est un peu facile de rapporter celle-là. Mais on ne prête qu’aux riches, tant pis pour lui !
Le bal de Sceaux est un roman d’une soixantaine de pages, plutôt une nouvelle donc, c’est un témoignage précieux et une façon ludique de connaître les dessous (encore, quelle obsession !) de la Restauration. Allez, 82/100.
J’allais oublier la dédicace du Bal de Sceaux est au frère cadet (aimé et préféré par la mère de Balzac), Henri de Balzac qui est allé mourir en 1858, à Dzaoudzi, aux Comores, très jeune lui aussi, à 51 ans.

DECOR:
DELACROIX
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| HOSPITALITE A LA FRANCAISE |
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UN HENRY JAMES TENTÉ PAR LE DÉMON DE LA PERVERSION

MADAME DE MAUVES
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Monsieur Longmore, le héros de Madame de Mauves, est un succédané d’Henry James, ce voyageur américain, esthète et riche, amoureux de l’Europe mais portant au fond de lui, où qu’il aille une forme de nostalgie pour sa patrie d’origine et de l’intérêt pour ses compatriotes.
Contrairement à beaucoup d’œuvres d’Henry James, écrites à la première personne, Madame de Mauves est un roman écrit à la troisième personne. Je dis roman, mais c’est une nouvelle aux dimensions d’un petit roman qui est contenue dans cette édition de la Pléiade dont le tome I, intitulé Nouvelles complètes de 1864 à 1876, constitue un de mes livres fil rouge et dont j’aperçois, de là où j’écris, le tome II, également intitulé Nouvelles complètes, de 1877 à 1888, entre Ionesco et Kafka, et qui n’à qu’à bien se tenir, puisqu’il ne me restera plus après Madame de Mauves que six nouvelles avant de sauter sur lui, à y regarder de plus près, entre James et Kafka est intercalé un Jin Ping Mei Cihua qui a écrit un Fleur en fiole d’or (encore une fiole que je dois avaler) en deux volumes de la Pléiade, que je n’ai pas encore lu et le feuilletant, en ce moment même, je suis en train de me demander, d’abord ce qu’il fait là, ensuite par quelle bizarre manie ai-je pu l’acheter, moi qui ai déjà toute la littérature française sur le dos et enfin, au vu de l’importance des notes, avant, après, des préfaces, des avertissements, des cartes, des lexiques, quand oserai-je tenter cette descente du fleuve jaune. Mais après tout, n’ayons pas peur des mots, je vais le faire bientôt, j’en prends l’engagement, tel un vol de gerfauts à moi tout seul, je vais me lancer hors du charnier natal et, ivre d’un rêve héroïque et brutal, je vais partir à la découverte de ce Cipango mis en bouteille d’or.

Madame de Mauves est donc une nouvelle plus longue que les nouvelles habituelles puisqu’elle fait environ soixante-dix pages, découpées en neuf chapitres.
Ce Longmore, qui n’est pas plus long que ça, rencontre en France, à Saint-Germain exactement, une madame de Mauves, qui est une de ses compatriotes, riche également - tous les Américains sont riches, on le sait, c’est même la doctrine officielle des libéraux – mariée à un homme de couleur et de vieille noblesse française, un Monsieur de Mauves, (la couleur, c’est moi qui déconne onomastiquement, Monsieur de Mauves est aussi blanc qu’une tisane) qu’elle a épousé par passion pour la France et son histoire qu’elle croit uniquement condensée dans l’aristocratie. Aujourd’hui, elle s’en mord les doigts, ceci c’est Longmore qui le pense, à juste titre, semble-t-il, car ce Mauves a l’air de se soucier comme d’une guigne de sa Mauves de femme et sa Mauves de femme porte sur elle une tristesse à faire chavirer n’importe quelle péniche chargée de sable, de moellons, ou d’huile de ricin (pourquoi cette comparaison ? je ne sais pas).
La famille Mauves (en la personne d’une sœur Mauves) fait comprendre à la néo Mauves qu’avec les aristocrates français, ça se passe toujours ainsi : monnayant leur titre, ils épousent du cossu, ils bouffent aussitôt l’argent de leur conjointe, redorent leur blason, changent les tuiles de leur château, paient leurs dettes de jeu, puis finissent de plumer leur femme en se jetant avec ardeur sur du champagne hors de prix et de la poule de luxe. C’est ça, prends-moi pour une conne, pourrait dire Euphémia (c’est Madame de Mauves) à Madame Clairin (c’est sa belle sœur), fais-moi croire que je ne suis pas tombé sur un os, que j’ai épousé un archétype d’aristocrate, mais elle ne le dit pas, elle est même d’une délicatesse et d’une réserve que nous avons de la peine à imaginer chez une Américaine que nous ne concevons avec nos yeux de Français à la con, qu’excentriques, bijoutées, blondes et inconsistantes.

Longmore est donc désespéré parce qu’il voit bien que Madame de Mauves accepte le sort ingrat qui lui est fait.
Monsieur de Mauves est un fort galant homme, il a remarqué le manège de Longmore auprès de madame de Mauves, et il dit à celui-ci que s’il veut se taper sa femme, qu’il n’hésite pas, qu’il peut même glisser un mot en sa faveur, une sorte de pré-introduction si on veut. C’est l’hospitalité française bien connue.
Longmore n’est pas tout de suite en phase avec ce style de cochonnerie, putain de leur race, ces Français, se dit-il ( bon, ça je l’invente un peu, j’en rajoute parce que Henry James est d’une stabilité stylistique étonnante, même quand il y a du cul à proximité, il ne change pas de rythme, il reste intellectuel, je ne sais pas comment il fonctionnait ce type, était-il timide, refoulé, obsédé, impuissant ? et le cul intellectuel ce n’est pas très bandant, oui bon, ça va, j’arrête), sont de gros bourrins qui se traînent dans la fange, mais, se dit-il toujours, un homme est un homme, ce serait trop con de laisser échapper cette occase, testons tout de même la perspective d’une telle possibilité et avec moult circonlocutions, Longmore, dans un langage châtié, il faut toujours châtier les langues, surtout l’anglais, fait comprendre à Euphémia qu’il aimerait bien la baiser. Que nenni ! La Mauves rougit à peine, comme si la pensée de tromper son mari ne lui était jamais venue à l’esprit, quand bien même il donnerait son consentement, elle est aussi éloignée de cette idée que moi du Groenland et elle reprend tout aussitôt, elle aussi, une couleur de tisane et son allure de madone. Pas de baise, mon petit Longmore, pas de baise ! Allez, hop : " U.S go home " !

Bon de toute façon, je ne vais pas raconter le sort qui échoira à Madame de Mauves, et comment tout cela finira (je sais moi ce qui se serait passé si je m’étais appelé Pluslong, je crois que je lis pour me trouver dans ce genre de situation romanesque qui hélas ne m’arrive jamais, imaginons un peu, je rends visite à un couple, on sympathise et paf, poussé dans le dos et avec sa bénédiction, je me tape, sur le canapé, la femme du monsieur, allez-y, allez-y, si le cœur vous en dit, fait-il, affable, face à nous, en se servant un verre de vin blanc sec, et en trempant ses doigts dans une coupelle d’olives vertes (des Lucques), jouissif, non !).
Malgré cet intellectualisme des rencontres, cette chair qu’on ne touche qu’avec des pincettes, par inadvertance presque, je savoure les nouvelles d’Henry James, ce type m’intéresse beaucoup, son inlassable curiosité pour l’Europe, son platonisme libidineux (ça existe, j’en ai rencontré), sa façon de conter, son goût de l’art, tout en lui m’intéresse.
Petite remarque personnelle : cette façon désincarnée (désincarné n’est pas le mot qui convient mais je n’en ai pas d’autre) de s’intéresser au sexe me semble parfaitement adaptée au format et au rythme d’une nouvelle comme ici, d’ailleurs tout lecteur normal (voir au-dessus) redonne des épices au texte qu’il lit, mais aux dimensions d’un roman (j’ai lu il y a longtemps les Bostoniennes), c’est plus compliqué, on patine un peu, on a le sentiment de rôder dans un désert, assoiffé, autour d’un point d’eau qu’on ne découvre jamais.

Décor: John William Goodward (1861-1922)
Art Cyclopedia
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DÉGÉNÉRESCENCE DÉMOCRATIQUE

MONIQUE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Paul Bourget possède un petit zizi et n’a aucune considération pour la démocratie, ça marche souvent ensemble.
Le petit zizi je l’apprends grâce à l’abbé Mugnier qui cite cette anecdote dans son journal: Un jour Maupassant, Bourget et Huysmans ayant dîné ensemble, Bourget dit : " Je veux faire la fête ". Maupassant et Bourget entrèrent dans la même pièce à femmes. Maupassant ayant déculotté Bourget lui dit : " C’est tout ce que vous avez à montrer à ces dames ". Rapporté par Huysmans à l’abbé Mugnier, son confident. Cela a des accents de vérité, aussi je le crois, même si de la bouche de l’abbé Mugnier ne sortaient pas que des paroles d’évangile. Maupassant avait un tempérament de feu, sa littérature a de la cuisse, Huysmans, très refoulé et la tête pleine d’idées cochonnes frisait la perversion et Bourget était donc très desservi par la nature.

Son peu de goût pour la démocratie, je le connais depuis longtemps, ce n’est ni une question de liberté ou de justice auxquelles à la rigueur il n’est pas hostile, c’est la canaille qui le dérange et la canaille c’est tout ce qui se tient au-dessous de lui et qui a droit à la parole, le peuple quoi ! En France tout allait bien jusqu’à la Révolution, dit-il. Prenons l’art, par exemple, ou plutôt l’artisanat d’art puisque l’histoire de Monique a pour cadre le milieu des ébénistes parisiens. Aujourd’hui - on est en 1900 - ils perpétuent tant bien que mal la renommée de ce qui fut, avant la triste dégénérescence démocratique, l’exquis goût français. La démocratie ne respecte rien pas même le mobilier. Avant, on faisait de magnifiques fauteuils pour pouvoir accueillir le cul exquis des marquises, aujourd’hui ils sont moches et le cul des marquises n’a sans doute plus le même moelleux (enfin, je ne sais pas trop, je ne fréquente pas de marquises). Le monde court à sa perte, n’est-ce pas Paul ? Pour rétablir un organigramme sain de la société, un confort de qualité pour les nobles postérieurs, et une esthétique exquise (aujourd’hui encore de rétrogrades intellectuels, sortes de Bourget au cul serré, se désespèrent de la dégénérescence des arts, de la déliquescence des mentalités, du déclin de notre civilisation et pondent livres sur livres pour nous dire que c’était mieux avant), il nous faudrait retrouver les vertus de la lettre de cachet, de la livrée de valet, de la morgue d’aristocrate et du fouet.
Franquetot, le parrain de Monique, est un ébéniste qui semble rescapé du paradis perdu de la monarchie, il exerce son talent rue Oudinot à Paris, Bourget concède qu’il possède encore l’amour du travail bien fait et le sens du dur labeur, ce qui est proprement ahurissant sous la République. Passe de bien faire mais s’éreinter au travail en plus, ce n’est pas très dégénérescent ! Il réussit encore de belles choses dans son atelier, cela s’explique en partie par son talent mais avant tout par sa soumission aux puissants qui le fait ressembler à une des ces bonnes de curé qui sont au service de leur ensoutané comme s’il était le bon Dieu. Ce Franquetot est un modèle d’honnêteté et d’humilité, c’est à cette seule condition que le peuple est digne d’un peu de respect.

Franquetot a recueilli un jour un bébé abandonné, il l’a adopté, l’a appelé Monique, du nom de la mère de saint Augustin (la mère de saint Augustin buvait, mais Bourget ne nous le dit pas, les vices des grands sont quelque chose qui ne regarde pas les petits que nous sommes) et l’a élevé en même temps que sa propre fille, Marguerite. Très vite, Paul Bourget décèle chez cette Monique l’indestructible prestige de la race, car Monique est l’enfant caché de quelque noble du voisinage (c’est une des principales qualités de la noblesse, elle balance ses bâtards dans la rue ; d’Alembert dont on connaît la mère, Madame de Tencin, s’appelait Jean le Rond car celle-ci l’avait fait déposer sur une marche de l’église de Saint Jean le Rond, aujourd’hui on l’aurait trouvé dans les escaliers du métro, et d’Alembert s’appellerait Châtelet ou Glacière), tandis que Marguerite, comme moi, portait répandue sur tout son être cette espèce de fatigue précoce et sans affinement où se manifeste l’hérédité de parents qui ont trop peiné. Paul Bourget a le flair d’un chasseur, il est capable de repérer la race des nobles à la seule vue du prestige inné qui s’inscrit sur leur figure et d’identifier sur les places et dans les rues, comme d’autres le feront après lui, d’un simple coup d’œil, à leur gueule, les êtres sans affinement et la racaille.
Désossant un jour un fauteuil à lui confié pour restauration (réparation, je veux dire) par M. de Lingendes, un noble du coin, Franquetot découvre dans le crin du siège, une enveloppe contenant trente sept titres, bien planqués, des obligations du Crédit Foncier de la ville de Paris, représentant une petite fortune, dont M. de Lingendes ne soupçonne pas l’existence, eh bien ! il est si con cet ébéniste qu’il n’a qu’une idée en tête, les lui restituer, et comme de plus, lorsqu’il les lui rend, il se rend compte qu’il en manque cinq et qu’ils ne peuvent avoir disparus qu’au sein de sa propre famille, il est prêt à les rembourser de sa poche, ah, c’est bien peuple ça ! qu’on me cite un seul aristo capable d’un tel geste.

Paul Bourget va donc se livrer à une enquête sur la disparition de ces titres, assez bien tournée, car le bougre a du savoir-faire et pilote une histoire comme un vieux chauffeur de taxi parisien. Monique se lit facilement, ce n’est d’ailleurs qu’une nouvelle d’une centaine de pages, parue chez Plon-Nourrit. Dans cet ouvrage figurent encore Les gestes, dédicacé à Madame la comtesse de La Tour et Reconnaissance, dédicacé au comte Louis de Turenne (celui-là, je croyais qu’on avait trouvé sa carcasse sur un champ de bataille, ce ne doit pas être le même), la littérature de Bourget fleure bon cette noblesse qui pose ses fesses exquises seulement dans des fauteuils estampillés.
Le récit est bien mené, sauf que moi, j’identifie le coupable tout de suite, car avoir des parents besogneux est tout de même assez louche et c’est un bien mauvais départ dans la vie, alors cette Marguerite, n’est-ce pas …mais bon je ne vais pas en dire plus.
Ah, oui, simplement ceci, la dégénérescence démocratique, je le sais et le ressens tous les jours, nous a rendus maladroits et fainéants, et j’accepte aussi le sort ingrat que ma pauvre naissance me vaut, mais à Bourget, la nature a collé un tout petit zizi, et c’est bien fait, je n’échangerais pas ma place avec lui. (Bon, ne rêvons pas trop quand même !)
DECOR:
Juan Gris.
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LA MADONE SOUS LES DRAPS

LA MAISON DU CHAT QUI PELOTE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Si je devais créer et donner un nom à une entreprise de construction de maisons individuelles (hypothèse délibérément farfelue), je crois que je l’appellerais La Maison du chat qui pelote, bon, ce chat qui pelote n’est pas une cochonnerie, dans le roman que j’ai sous le nez, c’est bel et bien un chat qui joue avec une balle sur un mur et il s’agit de l’enseigne d’une maison de commerce parisienne sur laquelle on peut lire, de part et d’autre de la figure du chat, à droite le nom de Guillaume et à gauche Successeur du Sieur Crevel. On apprend que ce type d’enseigne est un reste fossilisé de très anciennes techniques de marketing qui consistaient jadis à placer en devanture des magasins parisiens, des tableaux vivants d’animaux tenus en cage et dressés pour faire des tours devant le chaland aux fins de l’appâter comme aujourd’hui, par exemple, on enfume les téléspectateurs à l’aide d’émissions débiles, pour rendre leur cerveau disponible à l’absorption de sodas pétillants et de couches culottes elles-mêmes absorbantes. Mais au moment où ces lignes de description de la façade de La maison du chat qui pelote ont été écrites, la télévision n’existait pas, on était en 1829 et le récit relatait un événement débutant en 1810. L’auteur continue et nous dit qu’on trouvait encore dans ce temps-là, à Paris, des magasins s’appelant La truie qui file, le Singe vert et quelques autres de cet acabit où des bêtes savantes se livraient au nez des clients à d’inhabituelles facéties (je me demande bien comment cette truie arrivait à faire tourner son rouet et de quelle manière ce singe pouvait arborer un cul vert), d’ailleurs il me semble avoir connu moi-même des magasins (je ne sais d’où me vient aujourd’hui cette manie boutiquière et entreprenante, sans doute l’effet Balzac et sa continuelle sécrétion créatrice matérielle autant qu’intellectuelle) portant d’aussi curieuses enseignes telles que La puce non sauteuse, Le chien qui parle, La mouette qui fume, La souris qui rit ou L’Afflelou qui rend flou. L’observateur qui se trouve, au début du roman, devant cet établissement ne se pose pour l’instant pas d’autre question que celle-ci: quelle est donc cette jeune fille que j’aperçois derrière la fenêtre de la boutique de La maison du chat qui pelote, aussi appétissante qu’une madone de Raphaël ? Les madones de Raphaël ont ceci de particulier que de leur tendresse et de leur sollicitude naît un érotisme de pot-au-feu familial qui monte à la tête. Après six pages denses où l’on enregistre tout de cette maison avec force détails, le lecteur apprend que chez ce M. Guillaume, rue Saint Denis, à Paris, on vend du drap, qu’on a l’air de s’y faire pas mal d’argent grâce à une saine gestion des finances commerciales et familiales et que ce type qui regarde est un peintre, plutôt prodigue, en train de devenir célèbre.

Si on me posait la question de savoir quels livres j’emporterais sur une île déserte, je répondrais que, grands dieux ! je n’ai nulle intention d’aller sur un île déserte, que je suis d’ailleurs à peu près sûr qu’il n’existe plus aucune île déserte sur cette pauvre planète sillonnée par des explorateurs en short, casquette américaine sur le crâne et i phone à la main et qu’en tout cas, si par hasard il s’en trouvait une et qu’on me force à y séjourner, je n’y emporterais sûrement pas ma collection entière, patinée par le temps et les lectures, de la Comédie humaine, dirigée par Castex, dans la Pléiade, pour laquelle j’ai un respect tel que je me refuse à la risquer dans un endroit qui n’est sans doute resté désert qu’à cause des néfastes conditions d’habitation qui y règnent et parce que Balzac, loin d’être un écrivain dans le désert, étant le plus époustouflant écrivain dans le monde que je connaisse, je me jugerais hautement criminel de lui donner une fonction de passe-temps insulaire. Voilà, ça, c’est dit.
La maison du chat qui pelote est le premier roman placé en tête de l’immense entreprise de la Comédie humaine, ouvrant les Scènes de la vie privée et sa vingtaine de romans, qui sont suivies par les Scènes de la vie de province, les Scènes de la vie parisienne, les Scènes de la vie politique, les Scènes de la vie militaire et les Scènes de la vie de campagne, un monde d’une bonne centaine de romans sans doute.
Honoré, on le sait, n’a ordonné qu’après coup ce gigantesque travail, contrairement à Zola qui avait pensé, dès le début, l’architecture des Rougon-Maquard.

Aussi nombre de romans de Balzac ont trouvé place dans le grand tableau de la Comédie humaine, à la manière de pièces d’un puzzle que l’on raboterait un peu pour les faire entrer dans les cases, une tricherie de romancier qui n’en est pas une puisqu’elle reproduit au fond ce flou des filiations, cette chronologie vague, ces hésitations de noms, de géographie, qui nous sont habituelles lorsque nous tentons de nous souvenir d’événements antérieurs, familiaux ou historiques.
Bon, en deux mots, les filles de Guillaume, sont à marier, il y a de la belle dot dessous, mais l’une est moche, Virginie et l’autre est une madone, Augustine, on l’a rencontrée plus haut. Les arrangements trouvés vont bouleverser la famille Guillaume en son entier : le premier commis de La maison du chat qui pelote, Lebas, puis le peintre pré célèbre qui passait par là et quelques personnages secondaires que la plume de Balzac dépeint avec autant d’acuité que les principaux.

Dans La maison du chat qui pelote de nombreux thèmes vont voir le jour, ceux qui traversent la Comédie humaine : le commerce, les affaires, les faillites, les mariages d’amour toujours risqués, les mariages de raison stables mais décharnés, l’art opposé à la morale bourgeoise, une morale chrétienne plutôt complaisante pour les puissants, la morgue de la noblesse, les hôtels particuliers du Faubourg St. Germain, etc. et ce n’est sans doute pas un hasard si Balzac a choisi ce roman pour débuter son grand œuvre, il est un semis de son œuvre qui va suivre.
La grande innovation littéraire de la Comédie humaine, c’est la peinture de la bourgeoisie, Balzac est le premier, à mon sens (comme je ne suis pas universitaire je puis énoncer de magistrales pseudos découvertes avec l’aplomb d’un éléphant placide), à faire de ses romans, l’équivalent des grandes œuvres à fond historique, mythologique, ou tragique, en puisant dans la pâte molle de la société nouvelle et bourgeoise qui naît après la Révolution, prend ses aises sous la Restauration et prospère sous Louis-Philippe, il est le premier à donner une existence littéraire aux boutiquiers. Avec lui la bourgeoisie triomphante sait gagner de l’argent, ose en parler, instaure les prémices d’une morale sociale du mérite et se dresse en contrepartie, parfois en secours financier, d’une aristocratie qui commence à utiliser des expédients pour continuer à briller.
Balzac a certes de l’admiration pour la réussite des besogneux, mais tout de même sa préférence intime, si on lit entre les lignes, et même ligne à ligne, va à l’hérédité et à la prodigalité des puissants (il a goûté et n’a cessé de se mouvoir dans les vertiges de l’argent dépensé avant d’être gagné) il préfère, et de loin, même si la tragédie est au bout, le panache, la désinvolture financière, et cette sorte de folie aristocratique qu’il enviera jusqu’à sa mort et peindra avec munificence.

À Augustine, la fille de la maison (la madone), qui lui pose cette question :
- Que dites-vous de la peinture ? C’est là un bel état.
Lebas, le premier commis de Guillaume, répond :
- Oui, je connais un peintre en bâtiment, M. Lourdois, qui a des écus.
Cette opposition est une constante de la Comédie humaine.
Et à Théodore, le peintre, qui lui dit ceci :
- Nous serions très heureux, nous autres artistes modernes, d’atteindre à la perfection de la draperie antique.
Papa Guillaume, son futur beau-père, tout à ses étoffes, répond :
- Vous aimez donc la draperie. Eh bien, sarpejeu ! touchez là, mon jeune ami. Puisque vous estimez le commerce, nous nous entendrons.
On conte par ci par là, que Balzac n’a pas de style, je me suis moi-même laissé aller à dire qu’il n’a guère d’humour, sarpejeu ! il en a, mais le style n’occulte jamais le récit et l’humour est tout en finesse.

Voici les fameuses leçons de morale de Balzac sur le mariage, il y excelle, c’est un illustrateur fécond et mordant :
Augustine se prêtait à l’allure onduleuse de son bonheur (Théodore est ce genre d’artiste libellule que le vent de la notoriété et les effluves du monde projettent sur toute fleur en vue, à peine éclose ou même en passe de se faner) mais hélas ne connaissait ni la coquetterie des refus, ni l’empire qu’une jeune demoiselle du grand monde se crée sur un mari par d'adroits caprices, la pauvre aime sans calcul, alors patatras ! un peu plus loin, elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu’il avait la tête dans les cieux, dès qu’on semble occupé à des taches matérielles et simples, dans la société balzacienne, on passe pour une conne, elle résolut de rester courageusement dans le cercle de ses devoirs, or une femme restant dans le cercle de ses devoirs est une perdante probable, pour lutter contre les coucheries intempestives d’un conjoint, quoi de mieux que les coucheries ! les grands romans qui vont suivre vont nous l’apprendre, chez Balzac mieux vaut perdre son âme que sa position dans la société. Le couple formé par sa sœur Virginie et le premier commis Lebas avait accepté la vie comme une entreprise commerciale, il n’y a guère de grandeur mais pas de drame au bout, à la fin, les boutiquiers scrupuleux l’emportent, certes sans gloire, mais toujours, sur les artistes et les flamboyants. C’est une morale du résultat.
Bon voilà, j’arrête les citations, La maison du chat qui pelote, ce n’est pas encore les grands et somptueux romans qui vont suivre au fil des vingt années à venir, mais c’est judicieusement placé au début de cette somme romanesque et c’est amplement supérieur à tout ce qui s’était fait jusqu’alors et à tout ce qui se fera jusqu’à aujourd’hui.
Et c’est suffisant pour me donner cette envie brûlante de me retaper une verticale balzacienne, allez c’est parti !
Noté sur 100, à la manière de Parker, La maison du chat qui pelote vaut bien 81. J’allais oublier, je suis comme Balzac (oui !), qui cite dans ce roman son tableau préféré, la Transfiguration de Raphaël, c’est le mien aussi.
Prochain arrêt : Le bal de Sceaux.

Décor:
COURBET + RAPHAEL |
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EXAMEN ANATOMIQUE (ET SURTOUT GÉNITAL) D’UN POLAR

METS TON DOIGT OÙ J’AI MON DOIGT
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
C’est curieux tous ces gens, hein ? ne se décourage-t-elle pas.
Dans une petite note, en bas de la page 153, l’auteur explique que les romanciers (les mauvais plutôt, encore que les bons parfois…) ont la marotte de ponctuer leurs dialogues, de cette façon : se contenta-t-il d’avouer, ou bien, crut-elle bon d’intervenir, il s’y livre donc lui aussi, manière de nous faire comprendre le ridicule de cette manie d’écrivain, qui n’a guère cessé, qui aujourd’hui prospère même, décidé-je d’insister .
Page 156, il nous sort :
Non, pour moi, c’est terminé, n’hésite-t-elle pas à le décevoir.
Et il demande au lecteur, toujours dans une petite note en bas de page : T’aimes : N’hésite-t-elle pas à le décevoir ?
À la page 170, il clôture cet exercice stylistique de détestation, par un :
Le hasard, je t’en fais cadeau, Doc, regarde-son-verre-vide-t-il.
Sans commentaire cette fois, mais l’auteur a amené son lecteur où il voulait. Cette critique appliquée et progressive est une belle invention d’écrivain.
Je suis très bon client de ce genre d’exercice, mieux, si je trouvais des drôleries de ce style dans les Pensées de Pascal ou dans les Méditations poétiques de Lamartine, cela me comblerait de joie et jouer à ça à l’intérieur d’un polar dénote une fière liberté d’auteur. Faire de la littérature en ayant l’air de s’en moquer tout en brocardant la mauvaise, c’est du grand art !

Pascal : Non, je vous en supplie, ne désespérez pas, coassé-je, car pour croasser il me faudrait un " r ", et je n’ai même pas la force de m’en rouler un.
Je me demande si c’est bien le même Pascal.
En revanche on a sans doute reconnu Frédéric Dard dans son exercice policier de San Antonio qui a beaucoup égayé ma jeunesse, éveillé mes sens, qui m’a appris que la littérature n’était pas cette vieille dame un peu rêche que les enseignants, malgré leur bonne volonté, ne parvenaient pas à dépouiller de son poil au menton, chez qui ils n’arrivaient pas à déceler cet érotisme toujours latent qu’à coup sûr elle contient, qui ne nous montraient pas les dessous affriolants que pourtant elle ne cesse d’agiter sous nos nez et à qui un léger glissement de compréhension et d’explication aurait suffi pour nous la livrer toute chaude et épicée, la littérature, je veux dire.
Pourquoi pas quelques San Antonio dans les programmes, saupoudrant les grandes œuvres qui, du coup, auraient paru ludiques, elles aussi, car un écrivain, un grand, que fait-il d’autre que jouer avec les mots ?
L’éveil des sens, oui, ô combien, ici, par exemple dans ce mets ton doigt où j’ai mon doigt paru en 1979, sous Giscard, ineffable écrivain de l’Académie française à qui nous devons l’inoubliable roman Le passage, voici San Antonio en action. Alerté par un gémissement, le commissaire pénètre dans le cabinet médical du docteur Adhémar Rapière, là, dans un capharnaüm de revues médicales amoncelées comme après un tremblement de terre en Chine, il aperçoit sur une table d’examen aux repose-jambes largement déployés, une dame à qui le médecin, installé entre ses cuisses, sur un prie-dieu, est en train de faire une magistrale tyrolienne à crinière. Je crois savoir de quoi il s’agit. Le commissaire laisse se poursuivre la consultation et la dame, très satisfaite, après un ahhhaahhh illimité, se lève, se reculotte, se rechausse, se remet, se recoiffe, se repoudre puis paie son médecin, tandis que celui-ci remplit l’ordonnance.

C’est aussi une forme de soin, dit-il à San Antonio, en se léchant encore les babines, en tout cas personne ne se plaint (elles auraient mauvaise grâce à se plaindre, c’est remboursé par la sécurité sociale, dites) car je traite ainsi la moitié des femmes du canton et pour vous, qu’est-ce que ce sera ?
Le commissaire : Euh, non, je ne viens pas pour la même chose, s’empresse-t-il de se défendre.
Je commence à avoir des réflexes d’écrivain à succès, une aube de gloire se lève, me hâté-je de m’admirer.
Ce Rapière qui s’est instauré président de la S.M.T.C, Société des Minettes Toutes Catégories dont le blason représente une langue pendante stylisée, conte sur trois pages les nobles buts humanitaires de cette O.N.G, ses techniques d’intervention et ses résultats époustouflants.
Voilà, j’avale un San Antonio comme un petit blanc frais sur des huîtres, d’ailleurs, et c’est bon signe, le vin tient une grande importance chez cet auteur, toutes les appellations y passent, un homme de goût, Frédéric Dard, il fournit tout, les coquillages, le citron, le seau à glace, la serviette blanche autour de la bouteille de Muscadet, le rince-doigts et les pensées lubriques, la vie quoi !

Il fait refuser à un de ses personnages un sandwich, comme une sœur de charité repousse la zézette d’un manœuvre étranger et un autre écoute de la musique ultra douce, si douce qu’un diabétique ne pourrait l’écouter sans danger.
Si je devais me livrer à un inventaire exhaustif des citations et trouvailles de Frédéric Dard, il me faudrait des pages et des pages et quand je pense à l’indigence vaniteuse de bon nombre de romans modernes, je me dis que cette richesse-là et cette joie d’écrire que certains regardent de haut sont le plus beau présent qu’un auteur puisse faire à son lecteur.
L’histoire de mets ton doigt où j’ai mon doigt ? Je ne sais pas, je n’ai pas tout compris, il y a pas mal de morts qu’on n’a pas le temps de ramasser, des partouzes, des draps en satin, des tringlées rabelaisiennes par l’adjoint Bérurier, le mégot baveux au coin de la gueule de l’autre adjoint, Pinaud, des cunnilingus donc comme s’il en pleuvait, des culottes, des attentats, des ventrées de choucroute, des incendies, des plaies, du Beaujolais, des bosses, du n’importe quoi que Dard a du mal à réunir à la fin, pour que cela s’explique un peu, pour qu’il y ait à tout cela une tête et une queue, mais le lecteur s’en moque, échauffé, les glandes frissonnantes comme de l’ail qui rissole, il est déjà passé au plat suivant : Remets ton slip, gondolier ou bien Mon culte sur la commode.

DECOR: Michel Gourdon
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| UN CHEF D'ORCHESTRE UN PEU NAZE |
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ASSEZ BON NAGEUR

LES GRANDES BLONDES
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Gloria Stella, ça fait un peu barque de pêche, comme nom, vous ne trouvez pas ? dit un, dans Les grandes blondes.
Gloria Stella, c’est la barque de pêche, non pardon, c’est la grande blonde que l’on va suivre, tout au long du roman d’Echenoz, jusqu’au bout du monde. On ne sait pas trop pourquoi elle fuit et on ne comprend pas non plus pour quelle raison on la poursuit, sinon qu’un réalisateur de télévision envisageant de faire une émission sur les blondes, veut la retrouver. Celle-là l’intéresse d’autant plus que Gloria a connu un succès médiatique, il y a peu de temps, et qu’un beau jour, en pleine gloire, elle a largué les amarres et abandonné la société.
Celui qui comprend le moins cette histoire, c’est encore le narrateur, mais comme il est là pour narrer, il narre, avec des bouts de ficelle qui traînent par là, avec aussi des routes, des avions, des pays, un peu n’importe quoi, il se débrouille pour qu’au total ce qu’il écrit ressemble à un roman, il est comme un voilier qui tire des bords, à contresens, à contrevent, à contretemps, à contre rimes, sans rimes, ni raison, il doute de ce qu’il voit, d’ailleurs il voit des choses que personne ne voit, qui sont en dehors du roman ou qui n’existent même pas ou qui appartiennent à des mondes simultanés seulement connus de lui, mais qu’il est capable de nous faire avaler car un roman cela consiste à nous faire avaler du réel en faisant croire que c’est faux ou du mensonge en faisant croire que c’est vrai, bref des choses qu’on n’avalerait pas si on était normal.

Un lecteur de roman est un être anormal, et le lecteur d’un roman d’Echenoz est un zèbre, oreilles dressées, égaré dans une savane de mots, toujours saisi d’étonnement, qui détale parfois au galop ou parfois s’immobilise dans ses rayures. Echenoz, lui, est un chef d’orchestre un peu naze, on dirait qu’il a toujours un petit coup dans le nez, en tout cas il a le sourire aux lèvres quand il écrit, ça c’est sûr, il corrige, corrige, revient sans cesse sur sa phrase jusqu’à ce que quelque chose d’inattendu ou de l’incongru plaisant surgisse et qu’un sourire lui monte au-dessus du menton, alors il continue satisfait jusqu’au prochain sourire, c’est un écrivain qui va de sourire en mot et de mot en sourire, je me demande même s’il ne fait pas sourire les mots, le vocabulaire subit avec lui un imperceptible glissement donnant aux mots un sens nouveau, une sorte de jeunesse ou d’innocence ou de renaissance plutôt, oui, c’est ça, une renaissance, Echenoz est un écrivain de la renaissance. Il est chargé de chauffer une salle difficile et il le fait avec tout ce qui lui passe par la tête, un coup de cymbale, un bon mot, un pastiche, une chanson populaire, rien, jusqu’au moment où, éberlués, les auditeurs finissent par comprendre qu’il est en train de se passer quelque chose, qu’on est là pour s’amuser et que cette manière de nous convoquer au divertissement sans avoir l’air d’y toucher est un art somptueux et tout à fait inédit dans la littérature.

Echenoz, lorsqu’il s’ennuie, invente quelque chose qui n’a rien à voir avec son roman, il fourre cette chose dedans, et comme il a du génie, le sens du rythme et de la mélodie, ça marche, le plat, la sauce et le vin se fondent ensemble et tout le monde se gave.
Là, par exemple page 35, il devait être en train de lire un article sur les anges gardiens ou sur Saint Thomas d’Aquin, on ne sait pas et il se dit tout à coup, tiens, je vais placer un de ces anges dans Les grandes blondes, pourquoi pas ? et il invente Béliard, sorte d’homme en réduction qui se juche comme un perroquet sur l’épaule de Gloria ou qu’elle découvre, en rentrant le soir ou en sortant de sa douche au petit matin, minuscule et perdu dans les draps, telle une poupée qu’un enfant aurait oublié dans son lit, une conscience à figure humaine qui est censée l’éclairer pour les décisions importantes de sa vie mais qui est con comme une valise. Béliard est un homuncule, est-ce que ça existe ? une sorte de jockey de l’Arc de triomphe, en plus petit, et plus corrompu encore. Il va et vient, suit Gloria autour du monde, il n’est pas l’adjoint du narrateur, il fait même que l’embêter. Ce Béliard, si incongru, devrait suffire à nous faire fermer le livre, on n’est pas dans Le Seigneur des anneaux, qu’est-ce que c’est ce bordel ? eh bien ! on continue, on se demande même parfois où est Béliard, ce qu’il va penser de ceci ou de cela, on croit en lui. Echenoz ne fait plus guère attention à Beliard tandis que nous nous préoccupons toujours de lui, cet écrivain nous fait tourner en bourrique.

Il ne faut jamais oublier qu’Echenoz est un assez bon nageur. En fait l’aptitude à la natation est la première qualité d’un écrivain, le monde moderne et la littérature souffrent d’un manque évident de bons nageurs, c’est terrible, il n’y a plus que lui, un écrivain ne doit pas être excellent à la nage car ça risque de lui bouffer la vie, il ne doit pas y être médiocre, ça risque de le noyer. Il doit être assez bon. La plus belle vertu que l’on puisse souhaiter à chacun, c’est d’être assez bon. Aucun écrivain, sauf Echenoz, ne consent à être assez bon.
Or, seul l’assez bon peut mener à la perfection.
Mauvais, on part de trop loin et bon, on n’a aucune raison de faire mieux.
Dès le premier chapitre, Echenoz nous conduit dans une piscine à Paris et un personnage lit dans les chiottes, à côté des invites traditionnelles à se sucer, à s’enfiler, à s’enculer, ce slogan : ni Dieu, ni maître nageur ! C’est l’élément majeur du roman. C’est même le slogan incontournable de tout romancier. Je dis n’importe quoi, c’est bon signe, à mon avis, je commence à comprendre Les grandes blondes.
Les enquêteurs Personettaz, Boccara, Kastner, on voit bien que ce sont des éclopés, incapables de trouver quoique ce soit, même pas du café dans la cuisine le matin ou du sucre ou la douche ou le sens de la vie, rien que le nom déjà, ils sont maladroits, il leur arrive des catastrophes, ils risquent de lui saborder son roman à Echenoz, il faut qu’il fasse gaffe, qu’il les surveille, ils sont tellement stupides, ils disent toujours : " on ne sait pas ", " peut-être " ou " faut voir " mais ils ne voient rien, strictement rien, pourtant ils ne cessent d’agir à la manière d’agents secrets des grands romans d’espionnage.

Et cette Gloria Stella, on l’appelle Gloire maintenant, elle file entre les doigts du narrateur comme un savon dans une baignoire (dès qu’on met la main sur lui, il se barre dans notre dos, lorsqu’on le chope sous l’omoplate, zippp, il se taille sous un pied, puis sous le cul et ainsi de suite, et au fur et à mesure, il fond, au point qu’on se dit, quand je l’attraperai ce putain de savon, il n’en restera rien, il sera insaisissable, un savon, dans une baignoire, c’est l’image de la vie et c’est de la même nature qu’un roman d’Echenoz). Gloire est donc comme un savon, mais comme un savon qui aurait un beau cul, tout le monde le dit et nous on le voit bien, et finalement elle est comme nous aussi, elle boit dans les bars des palaces, parfois elle va même jusqu’au verre de trop, alors elle titube, moi quand je titube on me fout des coups de pied, je veux dire personne n’a envie de me sauter, tandis qu’elle ; une femme en général, la première chose à laquelle nous pensons quand nous voyons une femme enivrée, c’est de la sauter, tiens, on se dit, on pourrait en profiter ! enfin moi je suis comme ça, je désire toutes les femme saoules mais Gloire, elle, baise quand ça lui chante, elle a du caractère, elle n’a pas besoin de Béliard, même avec un coup dans le nez, pour savoir s’il faut baisser culotte ou non, d’ailleurs pendant l’amour elle ne se poile pas tant que ça, elle est parfois enthousiaste, parfois abattue, elle est gaie, triste, elle est quand même curieuse cette fille, très curieuse. À mon avis, elle a passé un accord avec le romancier et elle lui fait une prestation comme elle l’entend, d’ailleurs elle le lui a dit : " tu sais, je suis normale mais si tu veux, pour ton roman, je peux déconner à plein tube ", " d’accord, a dit Echenoz " (on assiste à leur dialogue dans le roman, il a dû oublier de l’enlever), mais souvent il le regrette car il doit rattraper les coups qu’elle fait, elle joue à " l’héroïne ", elle voyage, elle balance des types dans la mer du haut des falaises, elle transporte des chevaux, de la drogue, elle baise dans les toilettes de l’avion, elle fait ce qu’elle veut, comme si elle n’était pas dans un roman, et Echenoz en a assez, mais assez… à un point. Dans quoi s’est-il embarqué ? Quelle merde, dit-il, mais pourquoi a-t-elle fait ça, cette conne ?
On lui avait pourtant bien dit, dans les chiottes, dès le début du roman : ni Dieu, ni maître nageur.
Mais voilà, il ne s’est pas méfié.
En revanche, nous, qu’est-ce qu’on jouit !
Et en plus on a fait l’Australie, l’Inde et même la Bretagne. Quel voyage !

DECOR:
LICHTENSTEIN
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