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( Tous les articles - juillet 2007 )
 ADULTERE FAMILIALEMENT CORRECT  

" QUAND JE VOIS VOS SEINS, JE VOUS AIME "

 

LA NEIGE SUR LES PAS

ou

THÉRÈSE SUR LES BRAS

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Henri Bordeaux possède la technique du roman comme un mécanicien maîtrise le fonctionnement d’un moteur.

Il n’a pas inventé un style. Il répare mais ne découvre rien. Avec lui la conduite est sans risque.

Thérèse trompe son mari Marc, un riche architecte parisien, avec André Norans l’ami de celui-ci. Scénario classique : le mari s’en aperçoit et se sépare de sa femme.

Henri Bordeaux est un suiveur de Paul Bourget, comme lui il réconforte les nantis. Dans La neige sur les pas on n’habite pas Belleville mais un petit hôtel particulier dans une rue longeant le parc de la Muette. Quand les fenêtres s’ouvrent on est plus gêné par le bruit du vent dans les frondaisons et le chant des oiseaux que par les cris des enfants dans la rue ou les hurlements des ivrognes qui giclent des bistros. L’auteur manifeste un tel attachement aux familles bourgeoises et une si grande envie de les moraliser contre vents et marées qu’il invente " l’adultère familialement correct ".

Dans cette histoire, personne n’est vraiment fautif. On couche sans que l’infidélité soit flagrante, sans même que la chair exulte, ce qui pourtant en matière d’adultère constitue l’argument essentiel. Bordeaux est un adepte de l’art moral : chez lui, le péché est une sanctification.

Une accident en montagne va ressouder la famille initiale, outre Marc et Thérèse, elle comporte une petite Juliette, fillette du couple et une belle-mère très compassionnelle. Les moines du Grand Saint Bernard ont récupéré Thérèse, vivante, et André Norans, mort, après 3 jours de perdition suite à une chute en montagne. Les chiens Saint Bernard, ces chiens qui ont des yeux d’écrivain fatigué, qui portent un tonnelet au cou, qui n’ont l’air vivants que sur des assiettes peintes ou des cendriers, ont bien fait leur boulot.

Un télégramme avise Marc : Thérèse a été recueillie à l’Hospice du Grand Saint Bernard. Elle est mourante et voudrait revoir une dernière fois son mari et Juliette. Sur place, Marc apprend qu’elle ne meurt plus. Sale blague. Sa disparition réglait le contentieux familial. Thérèse lui reste maintenant sur les bras.

Henri Bordeaux est savoyard, il met toute la sauce dans le décor. Une sauce trop épicée. Il y a plein de pics, de neige, de nuages, de ciel bleu, de prés, de cascades, de vaches, de veaux. Qu’arrive-t-il donc à cet écrivain pour qu’il soit témoin de ce coucher de soleil : " Le combat se livrait là-haut entre le jour et la nuit mais les bataillons dorés du soleil maintenaient momentanément leur gloire tandis que du fond des vallées lointaines montent sans cesse du renfort pour l’obscurité sûre du triomphe "

Allons, allons, Bordeaux.

A vous dégoûter de la montagne. Bordeaux est un écrivain militariste, avec lui, le soleil porte un uniforme. Voir dans un coucher de soleil un combat, des bataillons, une gloire, un renfort et un triomphe indiquent suffisamment l’imprégnation patriotique et militaire du bonhomme. Après la guerre de 14/18, (au cours de laquelle il a dû se conduire, on l’imagine, en cocardier féroce) il a pondu des ouvrages pseudo-historiques (très mauvais) sur toutes les vieilles badernes galonnées que la France a comptées.

Il sait faire aussi de la psychologie océane. Lorsque Marc s’endort, préoccupé (Marc a du mal, malgré tout, à oublier l’incartade de Thérèse, alors il dort mal, mais ça s’arrangera, Henri Bordeaux est là pour ça, et puis les bourgeois ont du cœur, le pardon, la contrition et la rédemption ont été conçus pour eux, pas pour les prolos), l’auteur a ces mots : " il s’était laissé choir dans le sommeil comme dans une mer sans fond qui ne rend pas les naufragés ", on pense au sommeil d’une éponge au fond de l’eau. C’est une littérature spongio-abyssale.

49 éditions quand même de ce livre paru chez Plon en 1912. Cela prouve au moins une chose : à cette époque-là, les lecteurs n’étaient pas de mon avis.

Des lecteurs nombreux pour des bouquins mièvres ce n’est pas non plus ce qui manque aujourd’hui.

La neige sur les pas est aussi un roman épistolaire. André Norans, l’amant, a écrit des lettres à Thérèse, l’épouse adultère (lettres qui ont fait découvrir à Marc le pot aux roses), il aurait bien pu s’en passer. Faire 3 pages avec ces mots !

"  quand, je vois vos yeux……je vous aime…

"  quand je vois vos cheveux…je vous aime…

"  quand je vois votre bouche…je vous aime…

Un désastre, une sorte de litanie aux accents d’une chanson à la Mireille Mathieu. Le rouge à lèvres dégouline aux coins de la bouche et la voix prend des tremolos de bouquetin des Alpes.

Moi, très cochon, j’attendais :

" quand je vois vos seins…je vous aime…

"  quand je vois votre sexe…je vous aime…

"  quand je vois votre cul…je vous aime…

Mieux, j’ai pensé à Georges Brassens :

" quand je pense à Fernande, je bande, je bande "

Là, rien, ce n’est pas le genre de la maison, pourtant c’est une lettre d’amour, si on ne parle pas d’ébullition de la chair dans l’amour, qui plus est dans l’amour adultérin, c’est que je n’ai rien compris à la vie, oui c’est ça, je suis un imbécile, la preuve ? qui lit aujourd’hui La neige sur les pas, un roman où on ne boit même pas une goutte de vin.

Bon assez ri.

J’ai beau me moquer, peu d’auteurs possèdent le professionnalisme d’Henri Bordeaux, je joue à l’intelligent, au cultivé, à l’élitiste, je me donne l’air d’avoir lu des choses beaucoup plus importantes, pourtant ce roman, je l’ai bel et bien avalé.

Cela veut peut-être dire quelque chose.

 

Modigliani

Franz Marc

Friedrich

Rebeyrolle

Posté le 27/7/2007 - ( 10 )
 JUBILATIONS D'ADULTE  

LAISSE UNE MARGE

 

 

WOLFGANG DICKENS

 

GREAT EXPECTATIONS

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Je me revois en classe, confronté à un problème de robinet (je veux parler d’arithmétique), le laissant couler et remplir à ras bord une baignoire tandis que je feuillète sous le pupitre et sur mes genoux De grandes Espérances ou David Copperfield.

En lisant Dickens je retrouve les émotions de l’enfant.

Les émotions de l’enfant, je m’en fous un peu, ce qui m’intéresse aujourd’hui ce sont les jubilations de l’adulte.

Et avec Dickens celles-ci l’emportent sur celles-là.

Ce type m’en donne pour mon argent.

Extirpés du royaume de l’enfance les livres qu’on a lus perdent de leur intérêt. L’apprentissage de la lecture, la découverte des affects artistiques sont une façon de grandir. Confrontés aux grandes découvertes littéraires que la vie nous réserve, très souvent ils ne tiennent plus le coup. On fait semblant d’y trouver de l’émotion, une sorte de nostalgie puis au bout de quelques pages, il faut se rendre à l’évidence, c’est notre enfance que l’on regrette et non les livres qui l’ont peuplée.

Les romans de Dickens, eux, ne cessent de grandir.

Magistral écrivain !

Seuls des Anglais peuvent faire côtoyer harmonieusement le drame, le réalisme, l’onirisme et la bouffonnerie. Shakespeare a ouvert la voie, Dickens s’y ballade avec une légèreté à la Mozart, sûr, il y a du Wolfgang chez ce type. Tout paraît si facile.

Existe-t-il un écrivain français contemporain capable de ça ? Je n’en connais qu’un.

Pourquoi la littérature en France est-elle si cloisonnée ? Et si souvent empreinte de tristesse, de sérieux, de componction, une littérature de chanoine dépressif. C’était fatal, elle devait nous conduire tout droit a l’autofiction. Tant pis pour nous !

L’autofiction est une effroyable mélasse. Les types s’ennuient en faisant l’amour, les femmes pensent à autre chose pendant les fellations bi-quotidiennes, on déteste son père, sa mère, ses enfants, on les viole, je ne sais pas bien dans quel ordre, on ne boit pas de vin, lorsqu’on en boit c’est rarement du bon et en tout cas c’est toujours trop. L’alcool a un goût amer, les cigarettes aussi, le banquier n’est jamais content, on n’arrive pas à écrire un seul mot. Bref le code civil est plus drôle que l’autofiction.

Les éléments autobiographiques de Dickens dans De grandes espérances, quel art à côté de la bouillabaisse frelatée de l’autofiction. Pourtant c’est tout aussi noir, les quais de Londres, les taudis, les geôles, la justice intraitable, les hommes de loi pourris, les forçats…, le génie de Charles c’est de donner de l’allégresse à cette noirceur grâce à son rythme, sa créativité, sa spontanéité et son étonnante aptitude à croquer un personnage ou une scène en quelques traits fulgurants.

Dans De grandes espérances, cet art est porté à son optimum. Comment oublier la pâleur et la neurasthénie de Miss Havishaw, cristallisée dans une maison immense et des bâtiments industriels à l’abandon qu’un drame ancien a définitivement figé, les caprices d’enfant gâté d’Estella, la resplendissante Estella, la façon de Jaggers, le tuteur de Pip (le héros de cette histoire), de se tenir debout le dos à la cheminée, la modestie de Joe le forgeron, la fatuité repue de Pumblechook ?

Et l’humour, l’extraordinaire humour allant jusqu’au non sens :

Herbert, l’ami de Pip : à deux heures du matin, il était à nouveau si désespéré qu’il parlait d’acheter un fusil et de s’en aller en Amérique dans le but général de contraindre les buffles à faire sa fortune.

Et leurs préceptes d’économie domestique : la marge.

si nous supposons que les dettes de Herbert montaient à cent soixante quatre livres, quatre shilling, deux pence, je disais : " laisse une marge et inscris deux cents ". Ou si nous supposons que mes propres dettes étaient quatre fois plus élevées, je laissais une marge et inscrivais sept cents livres. J’avais la plus haute opinion de la sagesse de cette marge, mais je suis forcé de reconnaître qu’en regardant en arrière ce fut un procédé coûteux. Car nous contactions immédiatement de nouvelles dettes pour remplir la marge et parfois entraînés par le sentiment de liberté et de solvabilité qu’elle nous donnait, nous la dépassions si bien que nous nous trouvions en présence d’une autre marge.

Moi, je laisse une marge pour mon admiration à Dickens et je la remplis aussitôt, pour lui je cours de marges en marges.

10 ans après les Illusions perdues de Balzac, avec De grandes espérances, Dickens réinvente à l’anglaise la figure du forçat et de son protégé. Pip, ici, est aimé par Provis, bagnard évadé ayant fait fortune aux antipodes, comme Vautrin, criminel recherché, veillait avec passion sur Lucien de Rubempré. Des romans d’initiation : comment entrer dans le monde en partant de rien ? Les deux forçats rejetés par la société nourrissent des ambitions identiques pour leur poulain : monter le plus haut possible. Comme s’ils pouvaient à travers eux assouvir une forme de vengeance et plus encore retrouver une place dans la société.

Le constat de ces deux puissants romanciers est le même (mon Dieu ! combien ont-ils créé de personnages, combien de scènes ont-ils décrites, à eux deux ils pourraient aisément repeupler une ville moyenne comme Montauban), la société est ignoble, pourtant il importe plus d’y entrer que de la changer.

Il existe une grande proximité dans les titres de ces deux romans, mais Balzac appelle illusions ce que Dickens nomme espérances .

N’est-ce point là que réside leur différence. Malgré l’ambiance très noire des Grandes espérances, la liesse narrative de Dickens illumine le roman d’un optimisme fondamental. Chez lui il y a toujours un espace pour la rédemption. En revanche, le monde plus brillant, plus policé et apparemment moins cruel de Balzac conduit irrémédiablement au désastre.

Devant ces deux génies de la littérature, l’un avec sa vivacité de gamin conservée même au travers de sa gloire et de son exceptionnelle réussite, l’autre avec sa colère rentrée pour ses cuisants échecs commerciaux et littéraires, on est saisi d’autant de respect et d’admiration que devant Mozart et Beethoven.

Posté le 22/7/2007 - ( 13 )
 FLEUR AU FUSIL  

ODE DEROULEDO-BARRESIENNE

 

GASPARD

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

 

Le début de Gaspard est très enjoué, normal, c’est un départ pour la guerre.

C’est bien connu, on part toujours la fleur au fusil lorsqu’il s’agit de défendre cette magnifique, maternelle, émouvante, éternelle terre de France. Se faire étriper sur un champ de bataille boueux est le sort le plus doux que la patrie réserve à ses enfants.

C’est en tout cas le sentiment de René Benjamin, l’auteur de Gaspard, ode déroulédo-barrésienne à la guerre et à la France.

Il n’est pas le seul à penser ainsi. Il existe en France une engeance dont on a du mal à se débarrasser, accrochée comme du chiendent à des valeurs de patrie, d’héroïsme et de sang versé.

Qu’elle ne compte pas sur le mien, je le réserve à autre chose, ou à rien plutôt que de le laisser gicler bêtement dans un fossé ou sur un brancard d’hôpital de campagne.

Mais je ne suis pas le sujet.

Je veux vous parler de Gaspard. Parisien assez franchouillard, plutôt sympathique, habitant rue de la Gaieté, plaisantin gouailleur dans le style montparnassien mais plus artisan qu’artiste. Ce mobilisé de frais communique son entrain à une troupe de réservistes qui part se faire trouer la peau. Les blessures et les duretés de la guerre auront raison de son enthousiasme. Voilà la trame est assez ténue mais pour les romans de guerre on n’a pas besoin de grand chose, on a tant d’effets spéciaux à disposition, explosions, fusillades, boue, sang, blessés, morts, impeccable !

Nous sommes en 1914 et le roman Gaspard a eu le prix Goncourt en 1915. Ce livre, sans doute sponsorisé par le ministère de la guerre, a été écrit comme une purge. Il cite des faits qui ont eu lieu en octobre 14. Or pour être lauréat du Goncourt en décembre 15, il a fallu laisser au moins un mois ou deux aux jurés pour le lire (j’espère qu’ils l’ont lu) et entre les délais de l’éditeur et ceux de l’imprimeur, à mon avis il n’a pas dû rester plus de 3 mois à René Benjamin pour écrire cette plaquette publicitaire.

Et c’est visible.

Et même aveuglant si on s’amuse à comparer Gaspard avec le Voyage au bout de la nuit  : "  ça a débuté comme ça. Mois j’avais jamais rien dit. Rien… " mais Céline évidemment est une autre pointure.

En lisant la bibliographie de Benjamin on comprend que cet auteur a frisé la correctionnelle en 1944 à la Libération.

Elle est truffée de livres suspects. Quelques titres :

Le soliloque de Maurice Barrès

Mussolini et son peuple

Charles Maurras, ce fils de la mer

Valentine ou la folie démocratique

Et un tir groupé sur le maréchal

Le maréchal et son peuple (1941)

Les sept étoiles de la France (1942)

Le grand homme seul (1943)

Un collabo, un vrai de vrai.

Au point que l’académie Goncourt qui l’avait coopté comme membre du jury a dû lui demander de démissionner en 46, pour cause de Pétainophilie maladive.

Bon, après tout, on s’en fout, il n’était pas le seul, loin de là.

Ce qui est tout de même plus grave, c’est de faire avaler à des pauvres types, sous prétexte d’amour de la France, un panégyrique de la guerre, lorsqu’on sait qu’elle est due en grande partie à un vieux et indécrottable militarisme français opposé à un vieux et indécrottable militarisme prussien.

Et le pompon est d’utiliser la littérature pour cette trahison.

Les romans qui sortiront tout au long de cette période et après la guerre, vont heureusement se méfier de ces excès d’héroïsme fantasmé et Dorgelès, Barbusse et bien sûr Céline donneront une expression plus vraie ce cette boucherie.

Mais en 1915, les Goncourt avaient dû se réunir chez Drouant bottés et casqués.

Et moi je vais noter ce Benjamin avec un canon de 75 : 8/20

 

Otto Dix

Ernst Ludwig Kirchner

Georges Grosz

 

 

Posté le 17/7/2007 - ( 26 )
 RAVEL  

LE BOLERO D’ECHENOZ

 

On devrait apprendre par cœur le Ravel d’Echenoz..

Ce type est un magicien, Ravel aussi.

Quand Echenoz démarre la vie de Ravel, il reste à celui-ci " pile, dix ans à vivre ".

Quand il s’arrête 120 pages plus loin (c’est court, c’est pour ça qu’on peut l’apprendre par cœur), Ravel est mort et on n’a qu’une hâte, recommencer à lire.

On a le sentiment qu’Echenoz a semé dans ce livre des détails importants, souvent imperceptibles, des pièges, de l’humour, des fausses confidences, on a raté plein de choses, se dit-on, relisons, vite, relisons. Tiens, par exemple cette scène dont je n’ai saisi toute la saveur qu’à la deuxième lecture. Celle de Toscanini sabotant le Boléro en le jouant trop vite. Quand je joue ça dans votre mouvement, c’est Toscanini qui parle à Ravel, ça ne fait aucun effet. Bon, alors ne le jouez pas, c’est Ravel qui engueule Toscanini. Mais vous ne connaissez rien à votre musique, frémissent les moustaches de Toscanini, là c’est Echenoz qui invente. Rentré chez lui, sans en parler à personne, Ravel, furieux écrit à Toscanini. On ne sait pas ce qu’il dit dans cette lettre, écrit Echenoz. Merci le biographe ! On nous appâte et on nous laisse tomber aussitôt

A plusieurs reprises, Echenoz dit : on n’est pas obligé de croire à cette histoire : je le crois.

Au fond ce n’est ni une biographie, ni un ouvrage sur la musique, c’est seulement de la littérature pure.

Et ce Ravel se lit comme on écoute le Boléro, en boucle.

Prodigieux

 

Bacon

Fourquet

Posté le 11/7/2007 - ( 14 )
 UNE BANANE DANS UNE SOUPE  

AMAZONE SADO-MASO

CAVALIER 6

L’OUBLIÉ

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

Voilà ! il fallait bien qu’un jour j’en trouve un à mon goût.

La moitié d’un.

Pas facile, quand même. J’ai dû arriver à la page 99 de mon exemplaire Albin Michel de Cavalier 6 et l’Oublié de Pierre Benoit, paru pour la première fois en 1922 et mis sous presse en 1933.

Jusqu’à maintenant je comparais l’œuvre de Pierre Benoit à ces boites de mauvais bonbons au chocolat offertes à Noël dans un emballage rutilant. En tendant la main pour en saisir un, on fait à chaque fois la même prière : Mon Dieu, faites qu’un jour, j’en aime un. Jamais, cela n’arrive jamais. Sous la matière noirâtre est toujours fourré quelque chose d’innommable qui dégouline ou colle au palais.

Pourtant là, ça y est, je suis tombé sur du mangeable.

De nombreux auteurs de la première partie du 20ème siècle ont disparu dans l’ombre de Proust et Céline. Ne reste souvent d’eux que la peau : le jaune du papier, le toucher soyeux et l’odeur de vieux livre. Pierre Benoit est de ceux-là, il surnage parfois.

Cette édition (41ème mille) comporte deux petits romans d’égale importance (100 pages chacun) Cavalier 6 et l’Oublié et deux nouvelles La surprenante aventure du baron de Pradeyles et Une commission rogatoire.

Je déteste Cavalier 6, archétype du roman de Benoit écrit pour les gogos. Sans doute le résultat d’un pari : Pierre Benoit a un coup dans le nez, il dîne dans une brasserie parisienne en compagnie de quelques amis. Dans la salle on l’a reconnu. Il est devenu célèbre et Koenigsmark et l’Atlantide, succès immenses, lui sont montés à la tête. Il parle haut et fort. Je peux écrire sur tout, fait-il à la cantonade, proposez-moi n’importe quel sujet. Un escadron de cosaques, dit, hilare, un de ses voisins de table, qui lève en même temps une coupe de champagne, l’avale cul sec et jette le verre dans son dos, pourquoi pas un escadron de cosaques dans le Loir et Cher ? Banco ! répond Benoit.

Ainsi est né le regrettable Cavalier 6. D’une forfanterie. Le Pierrot cuisina ce brouet à l’aide d’ingrédients romanesques lyophilisés : une troupe de cirque, une fille (amazone indomptable, style partenaire pour soirée sado-maso) abandonnée par son père, 18 ans auparavant, une mère morte en couches, un duc plein de morgue et pelé comme un rat, un nouveau riche dur en affaires fondant devant sa fille adoptive, bref l’outillage classique d’un romancier professionnel, l’escadron de cosaques évoluant dans ce salmigondis avec autant de naturel qu’une banane dans une soupe de légumes. Insupportable !

Un livre, même mauvais, reste plein de ressources. Il suffit de tourner une page et parfois on ressuscite. LOublié, le second texte du volume me réconcilie avec Benoit. En 1919, un escadron de cavaliers, français cette fois, (c’est un ouvrage hippique) est détaché de l’armée d’Orient, basée à Salonique, pour patrouiller aux confins de la Turquie et de l’Arménie car on a eu vent de massacres d’Arméniens par des Turcs.

Petite incidente : Pierre Benoit a inventé le révisionnisme avant la lettre. Il situe l’Oublié dans le cadre du génocide arménien (qu’on n’appelait pas encore ainsi à cette époque) pourtant il ne rencontre que des cadavres turcs. Je ne doute pas qu’il y ait eu aussi des massacres de Turcs, toutefois à cette époque-là et dans ces parages, il était plus périlleux d’être Arménien que Turc. D’accord, je ne suis pas historien. Pierre Benoit non plus. La droite extrême en France est affligée d’une grave maladie : les grands crimes de l’histoire ne sont pour elle que des détails, quand elle ne met pas en doute leur réalité même. Les massacres collatéraux lui apparaissent toujours plus douloureux. Bon, je vais passer là-dessus mais il fallait que le dise.

L’escadron se paume dans la montagne, le sens de l’orientation n’est pas la première qualité des militaires, le héros, brigadier narrateur, part en reconnaissance en solitaire. Il découvre, au débouché d’une gorge vertigineuse, un paradis insoupçonné, sorte de royaume à la Tintin. La première rencontre avec les autorités de ce pays est désopilante : il tombe nez à nez avec des pique-niqueurs aristos. Ce qu’il avait pris pour des coups de fusil, n’est en fait que l’ouverture de nombreuses bouteilles de champagne et les convives de ce pique-nique, nappes blanches sur un pré au bord d’un lac, tenues d’été et canotiers, représentent le gratin de l’oligarchie locale. Du coup le héros se prétend colonel, on lui apprend qu’il vient de pénétrer en république d’Ossiplourie, que les hostilités entre la France et ce pays sont ouvertes, qu’il est donc prisonnier de guerre. Il va être utilisé comme un plénipotentiaire. Pierre Benoit s’en donne à cœur joie dans la déconnante, lâche-toi, Pierrot, lâche-toi c’est comme ça que je t’aime. Je ne supporte pas l’exotisme caricatural de la plupart des romans d’aventure mais lorsqu’il se colore de distance, de dérision, de pastiche, je suis preneur, je bats la mesure comme si j’assistais à une opérette d’Offenbach. Je me prends même pour Agamemnon, le roi barbu qui s’avance,…bu qui s’avance,…bu qui s’avance. Moi, que voulez-vous, un pays perdu du Caucase où l’on joue du Paul Claudel au théâtre, où le meilleur restaurant de la capitale s’appelle Le saumon régénéré, où le bistro à la mode a pour enseigne Aux principes de 89 et où le commissaire aux marchés de guerre et à l’Instruction publique se nomme Azyme Electropoulos, ça m’enchante.

L’écrivain coincé dans des histoires sérieuses à couleur locale d’Office du tourisme, qui oublie son fond de commerce pour faire tout à coup dans le burlesque, me ravit. L’Oublié est une suite rocambolesque d’enlèvements, de poursuites, de fuites, d’amourettes dans des décors de bandes dessinées et des costumes chamarrés sentant la naphtaline. A chaque porte qui s’ouvre on a l’impression que vont surgir Marlène Dietrich ou Eric Von Stroheim.

Tout ici est aussi invraisemblable que dans les autres romans de Pierre Benoit, mais l’auteur ne cesse de nous faire des clins d’œil, on est complice, on marche.

En tout cas, moi j’ai marché. D’autant que le talent de conteur de Pierre Benoit et son art de soutenir l’intérêt sont toujours là. En lisant l’Oublié je me suis senti un enfant que l’on prend pour un adulte. Merci Pierrot.

Il me reste un doute : et si j’étais le seul à y déceler le pastiche ? Et si ce n’était pas du second degré. Tant pis après tout. Chaque roman appartient à son lecteur, mon Oublié était ainsi, je ne l’échangerai pas contre un autre.

La fin ? Assez conventionnelle, mais bon on sait bien que dans ce style de roman on n’aura pas droit au dénouement du Père Goriot ou d’Anna Karénine..

Reste que le Benoit est indécrottable. Faut qu’il en rajoute une couche et qu’il plombe ses dernières lignes avec son négationnisme militant.

En selle tout le monde, commanda notre chef sans faire plus attention à mon air navré. Et j’espère qu’à la fin de la journée, nous aurons bien fini par découvrir quelque Arménien massacré. Cela commence à devenir parfaitement ridicule.

Il ne voit jamais ce qu’il faut voir Pierre Benoit. A la libération, il a été inquiété pour cette myopie-là. Pendant l’occupation, il n’avait pas vu de victimes.

 

 

 

 

Décor Lichtenstein

          Van Dongen

          Vlaminck

          Leger

 

Posté le 4/7/2007 - ( 53 )
 TROIS CENTS  

LE MEDEF EST UNE MORGUE

 

CONTES CRUELS

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Les Contes cruels de Villiers de l’Isle Adam sont surtout cruels pour les écrivains. Ces bijoux d’esthétique littéraire les rendent d’une jalousie mortelle, on les devine hurlant, jetant papiers et stylos au loin, furieux de ne pouvoir jamais s’approcher de cette perfection technique.

Pas si vite, faut garder le moral, les gars. Ils sont parfaits comme le sont des poèmes parnassiens, parfois trop, je veux dire. Une beauté formelle outrancière finit toujours par menacer le fond. Le maniérisme et l’art de conter sont deux choses différentes.

Combien de petites nouvelles mal foutues, d’auteurs pressés par leur histoire, peu soucieux du style donnent plus d’émotion que de parfaites machineries. Une chapelle romane aux pierres branlantes, cachée au fond d’un vallon peut faire plus d’effet à un pèlerin que la voûte élevée d’une cathédrale gothique.

Bref, on comprend ce que je veux dire.

Sauf moi qui me demande ce que je raconte puisque cela ne s’applique pas du tout à Villiers de l’Isle Adam. Je vais l’appeler l’Isle Adam tout court, je ne sais pas pourquoi mais je préfère.

La famille de l’Isle Adam remonte aux croisés et finit dans la misère, donc c’est un vrai noble. Il n’est pas comme Barbey qui rajoute à son nom, peu clinquant il est vrai, un tonitruant d’Aurevilly piqué on ne sait où. Certains nobles portent un " de " comme un notaire arbore son panonceau en coquille d’huître.

Les Contes cruels sont de courts textes de deux ou trois pages qui ne se veulent pas lénifiants, le titre le dit bien. Ce sont des bibelots en ivoire, en verre ou en bois précieux, posés sur une cheminée, qu’on est habitué à voir et que l’on ne cesse de regarder.

A s’y méprendre est l’aventure d’un type qui doit rencontrer des hommes d’affaires, qui se trompe, entre dans une morgue (un olfactif sans doute), trouve enfin son lieu de rendez-vous, à quelques mètres de là, et se rend compte qu’il y a pas mal de similitudes entre des macchabées et des hommes d’affaires. Voilà pour les hommes d’affaires. Le Medef peut en faire un slogan.

La morgue est le passage obligé des romans policiers d’aujourd’hui, un polardier moderne, croirait déchoir si son roman n’avait pas pour toile de fond une morgue et comme morceau de bravoure un défilé d’asticots. L’Isle Adam est un précurseur, il s’est servi de ce motif, il y a plus d’un siècle. Sans asticots avec seulement des affairistes.

Impatience de la foule est moins cadavérique (il devrait pourtant l’être plus) et plus drôle. Enfin moi je le trouve drôle. Il y a vingt cinq siècles environ, une sale affaire a opposé Sparte aux Perses. Un litige quasiment réglé aujourd’hui. L’Isle Adam met en scène un type qui galope et revient des Thermopyles, il galope, il galope, sous le regard des Spartiates, il escalade des collines, traverse des plaines, tête baissée, il galope, il galope, les troupeaux s’écartent devant lui, il franchit des rivières, il n’en peut plus, d’autant que sur son passage les Spartiates haineux, l’insultent : un lâche qui a fui le combat, la défaite est certaine, Léonidas n’avait que trois cents types à opposer à Xerxès et à ses innombrables et ignobles (plus ignobles encore qu’aujourd’hui) Iraniens, la défaite est certaine mais un Spartiate meurt au combat et ne fuit pas, le type continue de galoper, il s’épuise à galoper, les chiens le suivent en aboyant, on ne lui donne ni à boire ni à manger, on ferme la porte des remparts de Sparte sous son nez, on lui crache dessus, on lui balance des cailloux, dont un le plombe, il meurt sous les murs de Sparte, les vautours le finissent. Au petit matin, il ne reste que des os et les souliers.

Ce type apportait à Sparte la nouvelle de la victoire de Léonidas et des Trois cents.

C’est mieux que le film, non ?

D’autant que je n’ai pas vu le film. Ici pas d’effets spéciaux et un seul mort, une rigolade.

C’est ainsi que j’aime l’Histoire.

L’Isle Adam confond la victoire de Marathon et celle des Thermopyles, on s’en fout un peu, personne n’y était. Et puis deux batailles pour le prix d’une, qui s’en plaindrait ?

Je suis tout essoufflé. On n’a pas idée de courir avec un tel barda militaire sur le dos. Je vais dire une bêtise (je n’en suis pas ému, j’ai l’habitude), Adidas n’est-ce point une conséquence de la victoire de Léonidas, fini les cnémides, vive la légèreté  ? Chez les Spartiates tout finit par des chaussures.

Les Contes cruels, c’est frais, comme on dit aujourd’hui.

Et puis quel style ! Pour Impatience de la foule, ni Leconte de Lisle (tiens un Lisle de plus) ni Heredia, ni Hugo dans la Légende des siècles, ni même Flaubert dans son Salammbô, n’auraient pu faire mieux.

Et surtout aussi court.

Lu dans La Pléiade : Les Œuvres complètes en deux volumes, sous coffret, un bijou !

 

 

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Posté le 1/7/2007 - ( 13 )
 
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