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UN FAULKNER BREF

LES EVADES
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE, PAS SI VIEILLE QUE ÇA, 1997)
Tout est blanc, on ne sait pas dans quel pays on se trouve, ni à quelle époque du XXème siècle. On éprouve le sentiment que se joue devant nous un drame antique, une malédiction familiale qui interloque, dans le décor blanc et cubique d’une île grecque et sous un ciel bleu uniforme. C’est un roman blanc comme la couverture des Editions de minuit mais sans le liseré.
Blanc pur.
Les Evadés.
Blanc. C’est du Gailly. Christian. Des fragments d’écriture, des mots, des sons, des idées se détachent à la manière des notes d’une sonate pour piano.
Un piano, il y en a un.
Christian Gailly. Il est musicien. Pianiste. Je crois. Si pas piano, saxo. Les deux ? Écrivain musical ? Arrangeur de mots ? Dit-il, K.622, L’air, Dring, Be-Bop, ce sont les titres de quelques-uns de ses romans. Alors la musique, on voit bien. Ils ont précédé Les Evadés.

Les Evadés, c’est une musique noire jouée par un blanc. C’est ça, c’est exactement ça. Les prénoms sont anglo-saxons ou européens, les voitures idem, les cafés et les restaurants sont blancs, les juke-box avalent des dollars et rejettent de la variété, le flic Shannon ressemble à un Américain, il mange des sandwichs à la viande et aux oignons, Arthur, lui, boit comme un Français, les filles ont du charme, on ne les saute pas comme ça (ce n’est pas un roman écrit par un rebelle du quartier Saint-Germain se tapant toutes les filles qui passent à sa portée). Elles sont plus malines que les hommes, dix fois plus. Il y a un monde un peu fou dans ce roman. Un monde fauklnérien, même si une seule phrase de Faulkner peut contenir deux cent cinquante phrases de Christian Gailly. Je n’aimerais pas que Gailly écrive comme Faulkner. Je ne voudrais pas non plus que Faulkner écrive comme Gailly. Gailly écrit comme Gailly. Comme seul Gailly peut écrire. Nous essayons tous d’écrire comme un tel ou un tel lorsque nous le lisons. On n’y arrive jamais. Au bout d’un moment, on se met à écrire comme soi, c’est à dire comme on peut. Le style, c’est ce qu’on peut. Ni plus, ni moins. Le style de Gailly est inimitable. Même si. Je. C’est un essai, quoi ! Ça ne marchera pas, je finirai par écrire comme moi. Tiens, ça y est, c’est fait. En lisant Gailly on continue de rêver qu’un jour on écrira comme lui. Il solfège plus qu’il n’écrit. C’est par la mise en scène qu’il ressemble à Faulkner, il déplace ses personnages sur un décor inventé auquel on finit par croire, il les anime, les laisse, les reprend, les fait boire, les assomme, les tue et, comme chez Faulkner, on ne sait plus si ses personnages sont dangereux ou faibles, criminels ou victimes, lâches ou courageux, on ne sait rien, on regarde, ahuri.

Un nommé Scot Amundsen fait régner la terreur dans une ville, un blanc type banquise, puissant, lourd comme le pôle Nord, d’où son nom, les Evadés pourraient être Suédois ou Norvégiens, c’est pareil. Pour moi. On ne sait pas son nom, le nom de la ville. Les meubles sont blancs, style Ikéa, meubles modern’chic mais chers ceux-là, on en trouve partout dans les villas cossus des protagonistes, le piano est blanc, c’est Maurizio qui en joue, un peu d’Italien aussi donc, Maurizio c’est le prénom, son nom c’est Brendel, pour jouer du piano c’est mieux.
Amundsen, qui est riche comme jamais aucun Suédois ne le sera, sauf peut-être M. Ikéa, lui-même, s’il l’est, Suédois je veux dire – c’est un roman Ikéa à lignes géométriques, avec des angles -, en veut à mort à la famille de Charles Tod, qui est mort avec sa femme, pas la sienne, la femme d’Amundsen, sinon, il n’y aurait pas de roman, il s’est balancé avec elle de la falaise, après une dernière nuit d’amour, en voiture. La nuit d’amour c’était dans une chambre d’hôtel, la voiture c’était pour la falaise. Depuis Amundsen est très vexé, il n’avait rien vu venir, il aimait sa femme, elle s’appelait Liv, un prénom coupé en deux, et il avait découvert, lancé et protégé, Charles Tod un architecte qui avait remodelé la ville entière grâce à lui. Paf ! Voilà-t-il pas ? La banquise lui est tombée dessus. Alors il a jeté sa malédiction sur toute la famille Tod et, comme il est riche, qu’il possède toute la ville, que tout le monde travaille plus ou moins pour lui, il n’a qu’à commander, on lui obéit. Il fait donner une leçon au fils Tod, Jérémy, qui tourne autour de sa propre fille Alix, c’est Shannon, le flic, qui est chargé de donner la leçon et un nommé Théo, qui assiste à l’intimidation, intervient. Lui, il donne la leçon au flic mais ça tourne mal.
Ça tourne mal sauf pour le lecteur.
Qui se régale.

Les Evadés de Gailly c’est très agréable. C’est blanc mais c’est un blanc de fête malgré le drame, la fête aux mots, aux phrases. Aux. Il y a des phrases d’un mot. D’un demi-mot parfois. Un jour, il fera une phrase d’une seule lettre. O. S’il faut, c’est déjà fait. Il ne lui reste plus qu’à faire une phrase d’une demi-lettre, il en est capable. Allez, Christian ! C’est une littérature de la trouvaille. J’aime qu’on m’étonne. Et le génie, c’est que le Gailly, tout en s’amusant comme il s’amuse, suscite en nous d’incroyables affects. Avec lui, c’est musique et paroles. On marche. Même le chien nous émeut. On danse autant qu’on lit.

Bravo !
Les personnages de Gailly parlent entre eux mais ne se comprennent pas. Ils se posent trop de questions sur eux-mêmes, essentielles ou dérisoires, pour se préoccuper de ce qui leur arrive ensemble.
Ils m’émeuvent.
Un petit extrait, le moment du drame :
L’espace d’une seconde la Nash plana dans l’axe du rayon solaire. Si elle avait continué dans cette voie elle aurait fondu. Comment ? Je dis qu’elle aurait fondu, elle se serait désintégrée. Il n’y a donc pas à regretter qu’elle se soit bêtement fracassée sur les rochers. Parce qu’évidemment au fond, en bas, il y avait la mer. Scot Amundsen ne la possédait pas.

Un autre extrait, Titi, le chien minuscule d’Arthur :
Titi se tint tranquille pendant, disons, une petite heure. Après quoi, il se leva, se détendit. Là, voilà. Puis pissa sur le lit. A différents endroits du couvre-lit. Il avançait, pissait, ainsi jusqu’à ce que Titi n’ait plus envie. Ensuite, il descendit du lit et s’attaqua au reste. Tout ce qui était à sa portée. Il se dépassa pour atteindre ce qui ne l’était pas. On imagine mal ce qu’un chien même petit, surtout petit, est capable de faire. Quand sa rage. La rage de sa rage. Enragé dans sa propre rage. Exactement comme quand un homme. Plus capable de se contrôler.
Tous les points sont d’origine, je n’en ai ajouté aucun.
Je suis un partisan extrêmement vigilant de Christian Gailly.
Sur le site des Editions de minuit qui annonce les parutions à l’avance, je repère celles faites pour Gailly et pour Echenoz aussi. A l’horizon de 2008, pour l’instant, pas de Christian Gailly en vue, dommage ! En revanche, il y a un Echenoz. Courir sort le 9 octobre 2008. Il faut qu’on soit prêt. Ce sera grand encore !

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LA CÔTELETTE DE MOUTON SUR LE POUCE

RETOUR EN POLOGNE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Joseph Conrad est un phénomène littéraire. De ma vie de lecteur je crois n’avoir jamais rencontré un écrivain doué d’un tel art de la narration. Recopiant l’annuaire du téléphone, ce type donnerait envie d’en réciter par cœur toutes les pages. Disons les pages jaunes. Par quel prodige son " il fait froid " possède un pouvoir réfrigérant supérieur au " il fait froid " de n’importe quel autre auteur. L’efficacité d’une langue choisie par rapport à une langue maternelle ? Mots régénérés dans la première, usés jusqu’à la corde dans la seconde. Constatation d’autant plus frappante, en ce qui me concerne, que je ne lis Conrad qu’en traductions (très bonnes en général, celle de Gide pour Typhon étant un peu trop lyrique à mon goût).
Retour en Pologne est le récit d’un voyage, avec femme et enfants, durant l’été 1914, à travers l’Europe, à destination de Cracovie où Conrad a passé une partie de son enfance. Moment bien choisi : le récit démarre au lendemain de l’assassinat du prince héritier François Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, et s’achève en novembre 1914. Entre temps la guerre a éclaté et Conrad et sa famille retournent en Angleterre, via l’Autriche et l’Italie, au prix de nombreuses difficultés. Tout autre écrivain, exploitant cette coïncidence épatante entre un voyage personnel et un événement historique considérable aurait fait des tonnes et des tonnes de considérations sur la paix, la guerre, la vie, la mort, pas Conrad, son aventure intérieure et son univers romanesques suffisent à nourrir ses récits de voyage même au milieu des tempêtes. Pour l’écrivain dont l’œuvre est hantée par les routes maritimes, son propre déplacement est de l’ordre de l’anecdote. L’espace s’abolit au profit d’un périple mémoriel. Le récit sinue au gré de souvenirs que n’occulte pas le fracas d’une Europe en guerre. Retour en Pologne se situe dans la même lignée que Souvenirs personnels, en plus concentré.

Conrad possède cet art de donner à ses fictions une allure autobiographique et à ses fragments autobiographiques le ton d’une fiction.
La Pologne existe-t-elle géographiquement ? En subsiste-t-il quelque chose dans l’esprit de Conrad ? Ainsi, la Pologne, bien qu’effacée de la carte, existait pourtant en réalité ; ce n’était pas un simple pays du rêve. D’accord, Joseph (je t’appelle Joseph, tu permets, n’est-ce pas), pourtant sur les vingt-cinq pages de ce court récit, tu n’en accordes que deux ou trois à ton pays natal. Le titre original est : The Shock of War. Trough Germany to Cracow. Pas plus que sa lointaine traduction, il ne révèle l’exact contenu de ce texte qui est avant tout une action de grâces et une reconnaissance de Conrad envers son pays d’adoption, l’Angleterre. La guerre, les sites traversés, l’itinéraire du voyage, la navigation sur la mer du Nord, la destination y tiennent peu de place, tout au plus y figure-t-il une réminiscence de son séjour d'enfance à Cracovie.

Quelques lignes à peine et on comprend que l’intérêt du voyage de Conrad réside dans la topographie du lieu qu’il quitte et les souvenirs qu’il suscite. Ce grand écrivain dont l’immensité du monde constitue le décor usuel, fouille la terre qu’il a sous les pieds au moment de s’en éloigner. Le début de Retour en Pologne pourrait s’intituler :
Mon Angleterre

Ce pays m’était cher, non comme héritage, mais comme acquisition : comme conquête, au sens où l’on conquiert une femme par amour. Conrad est si préoccupé de cette conquête qu’il en éprouve la crainte d’en être indigne. On peut dilapider un héritage, pas une acquisition, elle impose des devoirs. Un simple passage par la gare de Liverpool street et adieu la Pologne, voici Londres. Qui peut décrire Londres sans parler de Dickens (peut-on marcher dans Paris sans penser à Balzac ?), cette ville prodigieuse dont le développement ne porte aucune marque de dessein intelligent mais de nombreuses traces d’une fantaisie sombrement capricieuse que le grand maître savait si bien mettre en évidence par la magie de son affection compréhensive, (magistrale définition de Londres dont le charme provient en effet de son non-apprêt, une ville qui s’est faite d’elle-même, un tiroir de commode renversé du haut du ciel lâchant au sol pêle-mêle des rues, des immeubles, des monuments, des parcs, des ponts plus ou moins agencés selon la forme d’une ville ; dans la même phrase Conrad témoigne de son amour pour Londres et de son admiration pour Dickens), il se souvient d’avoir rencontré à son arrivée à Londres, il y a une trentaine d’années, un agent maritime dans un bureau sombre et encombré de papiers, il trace une de ces silhouettes que Dickens excellait à rendre, un homme d’age mûr, en longue redingote de drap noir (il pousse l’hommage jusqu’à faire servir sur le pouce à ce personnage un des plats favoris des héros de Dickens), il mangeait une côtelette de mouton qu’on venait de lui apporter de quelque gargote dickensienne située au coin de la rue.

Cette référence n’est évidemment pas innocente. Dickens, c’est l’Angleterre en majesté. Un écrivain d’origine polonaise dont l’ambition est d’être considéré comme un romancier anglais se mesure ici à un romancier viscéralement anglais. Ils sont très différents l’un de l’autre - Conrad ne possède pas ce don de légèreté et d’allégresse et il est loin d’avoir rencontré le succès qui a toujours accompagné Dickens – mais avec ce rapprochement Conrad poursuit son rêve d’une régularisation de sa condition d’écrivain en Angleterre, il postule en quelque sorte à une naturalisation littéraire.
Même démarche à l’évocation de l’année 1878. Cette année-là un personnage de l’histoire de l’Angleterre, lui aussi à la recherche d’anglitude, s’est triomphalement révélé à son pays : Disraéli. Au Congrès de Berlin, l’Angleterre sans avoir sorti l’épée du fourreau obtiendra grâce à lui, après la guerre russo-turque, de vastes concessions, pour les Anglais ce fut " l’année de la paix dans l’honneur ". Disraeli lui aussi a dû conquérir l’Angleterre, elle ne lui a pas été donnée en héritage et s’est longtemps refusée à lui. Il a dû la séduire ainsi que la reine Victoria (d’une manière platonique, elle, rassurons-nous) foncièrement opposée au début (envoûtée à la fin) à l’ascension de cet ambitieux à l’appartenance contestée. Arrivé au sommet Disraeli s’est installé avec les Pitt, Gladstone et Churchill dans le Panthéon des grands premiers ministres anglais. Coïncidence, Disraéli fut aussi un romancier, ma foi, tout à fait acceptable, double raison pour être l’objet de l’admiration de Conrad.

Le deuxième et ultime mouvement de Retour en Pologne pourrait s’appeler :
Cortège funèbre à Cracovie
Je l’ai dit, la Pologne n’occupe qu’une place restreinte dans ce récit, elle a été avalée par ses voisins, c’est son sort tout au long de son histoire, Conrad lui-même n’en garde qu’un morceau. L’écrivain est en quête d’une explication de sa formation non par ses racines polonaises, ces racines-là pourraient l’éloigner de l’Angleterre, mais par des événements fondateurs. Les héros conradiens sont des nomades qui se posent partout dans le monde sans se chercher d’origine géographique, ils ne sont pas le résultat d’une biologie façonnée par un milieu, ils sont habités par une faute. L’œuvre de Conrad est hantée par un péché originel qui ne serait pas la dette que Dieu colle aux humains, mais une aptitude à l’erreur que chaque humain va commettre un jour ou l’autre.

Konrad Korzeniowski est âgé de 12 ans, lorsqu’il suit le cortège funèbre d’Apollo Korzeniowski, son père. Depuis que sa famille a quitté la partie de la Pologne alors sous occupation russe, elle s’est installée à Cracovie du côté de la porte Florian, pas loin de la si belle Place du marché. C’est avec une terreur incrédule que j’envisageais ce qui allait arriver. Le père est gravement malade. Conrad s’étonne pourtant de n’avoir pas eu une seule larme à verser le jour de sa mort au risque d’être considéré comme le petit misérable le plus insensible de la terre.
Passe de perdre son père, il faut encore que cette stupide et accidentelle absence de larmes lui lègue, comme à bon nombre de héros conradiens une culpabilité d’autant plus difficile à oublier qu’elle est souvent fondée sur un malentendu. Le cortège qui suit la dépouille de son père est lourd aussi d’échecs passés et futurs. Ces gens n’étaient pas venus honorer une grande œuvre, ni même un échec éclatant. Le défunt et eux étaient pareillement victimes d’une impitoyable destinée qui leur avait barré tous les chemins du mérite et de la gloire.
Perpétuelle errance du héros conradien louvoyant entre l’échec, la grande œuvre, le mérite, la gloire, l’anonymat et compassion sans fin de l’écrivain devant les faiblesses humaines.
Au fond l’ADN de Conrad est présent dans ses personnages romanesques comme dans sa mémoire.

Le voyage se prolonge à cause de la guerre, la famille va rester en Pologne jusqu’au 7 octobre, mais le souvenir de l’enterrement met presque fin au récit. La Pologne se résume à un enterrement. Ce voyage n’est pas un commencement, c’est un rideau tiré définitivement sur Conrad le Polonais. On est frappé par le contraste entre la vision optimiste de Londres et celle, tragique, de Cracovie.
Conrad est un visuel, il fonctionne par éblouissements, chacune de ses phrases porte en elle la possibilité de l’apparition d’une île, de l’irruption d’un ciel bleu après une tempête ou de la remontée majestueuse d’un navire vers Londres.
Les Downs ! (Première apparition de l’Angleterre lorsqu’on s’approche de ses côtes en bateau, deux chaînes de collines parallèles, North Downs et South Downs) Ils étaient là, riches en souvenirs de ma vie de marin. Mais que m’importaient à présent les faits insignifiants d’un passé personnel. Quand notre avant changea de cap pour s’engager dans l’estuaire de la Tamise, un ébranlement profond mais en même temps faible, passa dans l’air, un choc plutôt qu’un bruit, qui faute d’atteindre mon oreille trouva directement le chemin de mon cœur.

Décor:
2 Monet et 3 Boudin (le peintre)
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ROSSIGNOL DE MES AMOURS

UNE PARTIE A LA CAMPAGNE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
La prochaine fois que je ferai l’amour en plein air, je veillerai à ce que sur une branche au-dessus de moi se trouve un rossignol qui donnera du rythme à mes amours.
Les oiseaux sont faits pour ça.
Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de société, bosquets et balançoires.
Si, auparavant, après avoir quitté Paris et passé les fortifications de la porte Maillot, après m’être avancé en pleine campagne, pour aboutir aux alentours de Bezons, je trouve sur mon chemin un établissement du style de chez Poulin, à coup sûr je m’y arrêterai pour y déguster une friture de Seine et un petit vin blanc. Là, sous la glycine, dans les clignotements du soleil, en compagnie d’un ami, j’attendrai, l’œil en éveil et les sens aux aguets, qu’un heureux hasard me mette en présence d’une famille complète, la famille Dufour, par exemple.
La famille Dufour, ce jour-là, est justement venue célébrer à la campagne, la fête de la maman, Pétronille Dufour.
Je vois descendre celle-ci de la voiture dans les bras de son mari déjà tout émoustillé de la sentir dodue et fraîche entre ses mains, j’aperçois le bas d’une jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent sous un envahissement de graisse tombant des cuisses, malgré ce, trente six ans environ, forte en chair, épanouie et réjouissante à voir. De cette même voiture, qui est en fait une carriole de laitier prêté pour l’occasion, descendront la grand-mère puis un garçon aux cheveux jaunes, l’apprenti quincaillier des Dufour, et enfin la jeune fille de la maison, une fille de dix-huit à vingt ans ; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous fouette d’un désir subit, et vous laisse jusqu’à la nuit une inquiétude vague et un soulèvement des sens : Henriette Dufour. Celle-là, je ne la quitte pas des yeux, surtout lorsqu’elle se perche sur l’escarpolette d’où, à chaque balancement, elle m’envoie quasiment sur le nez l’air de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin, tandis qu’à côté d’elle, sa mère Pétronille, poussée par Cyprien son mari, fait trembler toutes ses formes comme de la gelée sur un plat.

Voilà, c’est malin, Guy, maintenant je suis tout excité.
Une partie à la campagne est une nouvelle érectile. Maupassant n’écrit pas, il caresse, soulève les jupes, hume l’odeur de la chair, ses mots ont des rondeurs de corps de femme. C’est un as, il n’y a que lui pour exprimer un érotisme champêtre et familial avec une telle vérité, une telle grâce, une telle gravité leste dans un espace littéraire aussi restreint qu’une nouvelle de douze pages.
L’aspect extérieur de ce petit récit est plein d’éclats de soleil, de bouts de chairs dévoilés, de dessous dépassant, d’odeurs de femmes et de gémissements voluptueux, mais il s’y cache aussi une sourde inquiétude.
Pulvériser la famille, l’amour sentiment, l’amour sexe, la nature avec une allégresse de libertin déchaîné, jointe à une délicatesse de confident attentionné, c’est tout l’art de Maupassant, cela semble superficiel, c’est plus profond qu’il n’y paraît.
Plutôt qu’aux impressionnistes auxquels on a tendance à le comparer, Guy de Maupassant ressemble à un fauve. Dans un chatoiement de couleurs pures, il parvient à introduire dans son sujet ce que les impressionnistes, tout à leur lumière, ont parfois du mal à faire surgir : l’inquiétude.

En ce chaud et rural après-midi Pétronille Dufour et sa fille appareillent, elles ont un pied dans le canot qui tangue au bord de l’eau, l’autre est déjà en l’air. Elles vont y passer, on le désire, on les touche, on les sent, on les embrasse, on les serre, on imagine tout ce qu’on va leur faire. Les deux grands jeunes hommes désœuvrés de chez Poulin ont des dents de loup et possèdent les yeux de l’amour d’après déjeuner. La grand-mère s’en sortira indemne, on la range à l’ombre, dans un grand fauteuil, Cyprien, un peu gris est envoyé à la pêche au goujon, il surveillera son bouchon tandis qu’on s’occupera gaillardement de sa famille et que le niais aux cheveux jaunes fera une sieste.
A l’eau.
Chacune, sur une yole garnie d’un canotier appétissant, vogue vers son destin. Le canotage, on le sait est la chose la plus ennuyeuse du monde, ça n’en finit plus et, au bout de deux coups de rame, ça vous colle la nausée, mieux vaut l’amour dans les taillis, donc accostage. Pour la maman, le foutage n’est plus un grand événement, on devine que son compte a été réglé en apercevant une robe relevée et des chaussettes abaissées et derrière elle, dans une trouée de verdure, des herbes couchées. Pendant ce temps Cyprien pêche et Cheveux jaunes roupille.
Pour la jeune fille, c’est un moment important, l’amour dans les fourrés du bord de l’eau est une grande première, alors Maupassant se fend d’un morceau de bravoure. Dans le nid de végétation où va se consommer Henriette, il insère un rossignol qui rythmera les opérations, l’oiseau s’exprime d’abord par des modulations très lentes, puis des pâmoisons prolongées sur un trait et des grands spasmes mélodieux, quelquefois le chant s’apaise, quelques sons légers qu’il terminait soudain par une note suraiguë puis les choses se concluent par des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d’amour furieux, suivi par des cris de triomphe.

Maupassant est un drôle de rossignol.
Retour au pêcheur qui commence à se dégriser. Trop tard, les prises sont faites mais ne sont pas rentrées dans son panier. Maman est assez satisfaite de son canotage, sa fille Henriette est plutôt empreinte d’une tristesse post coïtum. Les premières fois laissent toujours un petit parfum d’amertume même en présence d’un rossignol.
Quelque temps après cette Partie de campagne, un canotier rencontre par hasard à la caisse d’une quincaillerie, une Pétronille dodue qui, par des moues gourmandes, lui fait comprendre qu’elle est disposée à une nouvelle séance de canotage-foutage, puis, dans le nid d’amour, au bord de l’eau, il surprendra Henriette, très nostalgique, mais hélas son rossignol, cette fois, a les cheveux jaunes, elle a épousé l’apprenti :
Elle était là, assise sur l’herbe, l’air triste, tandis qu’à son côté, toujours en manches de chemises, son mari, le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une brute.
Le monde ne change guère, Henriette est désormais prête pour d’autres parties de campagne. Je n’avais jamais lu cette nouvelle, j’en suis tout transformé.
Jean Renoir a tourné Une partie de campagne, je n’ai pas vu ce film.
Tout Jean Renoir qu’il est, je préfère garder mes propres images, celles distillées par Guy de Maupassant.

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BOIRE COMME UN PNEU

LE FANTÔME DE LA RUE MICHEL ANGE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
N’étant pas adepte du fantastique, ni du spiritisme, ni de la littérature qui les utilise, je me demande quelle obscure raison m’a fait ouvrir Le Fantôme de la rue Michel-Ange, je m’interroge également sur le projet de son auteur Henry Bordeaux - lui qui éprouve tant de difficultés, dans ses romans, à donner la parole à ses héros - de se mêler de faire parler des tables, j’essaie de deviner enfin d’où m’est venue la force (surnaturelle sans doute) qui m’a permis d’arriver au bout de ce livre et pourquoi Bordeaux a mis un y à son Henri.
Fourvoyé dans cette rue parisienne que je n’ai aucune chance d’habiter un jour sauf si on construit des villes à la campagne ou si l’on se décide à mettre Paris en bouteille et encombré d’un fantôme auquel je n’ai pas l’intention de croire une seule seconde, pas plus qu’Henry Bordeaux d’ailleurs, mais lui devrait faire une effort, c’est tout de même son livre, j’ai consciencieusement avalé cette inepte histoire d’ectoplasmes et d’esprits frappeurs.
Ai-je voulu étalonner Henry Bordeaux, l’académicien de série, au roi du fantastique, j’ai nommé Stephen King ?
A quoi bon, je n’ai jamais lu Stephen King.
Le seul livre de Stephen King connu par moi est un film, et quel film, Shining, et quel metteur en scène, Kubrick.
Henry Bordeaux est aussi éloigné du surnaturel qu’il l’est du naturel, il se situe même à une distance cosmique de cette discipline artistique particulière qui a pour nom " roman " dont on se demande s’il ne l’utilise pas pour emballer une morale de midinette et une idéologie de croisé partant à la conquête des lieux saints.

Oui, mais voilà, je ne sais pour quelle raison ma bibliothèque regorge de romans d’Henry Bordeaux et, devant les titres alignés, j’ai le sentiment de me trouver devant mon frigo, la veille d’un départ en vacances. Je dois le vider. Pareil pour ma bibliothèque. Pour le frigo, la question est tranchée, je ne pars plus, je passe désormais mes vacances en compagnie de mon jambon et de mon beurre et ne visite plus que mes yaourts, d’ailleurs quelle est ce dévoiement qui consiste à assimiler les voyages aux vacances et vice-versa, pour la bibliothèque le problème reste entier, il faut que je l’épuise, je dois lire comme si je devais mourir demain, d’où consommation de Bordeaux, avec modération toutefois.
Le Fantôme de la rue Michel-Ange, cette histoire contée par Bordeaux est aussi bondissante qu’un ruisseau des Corbières en été, elle ne coule pas, elle contourne les cailloux : la guerre de 14/18 (Henry Bordeaux est un maître de la littérature " ancien combattant ") a enlevé un héros à la France et un fils unique à de grands bourgeois de la rue Michel-Ange, catholiques, patriotes, rentiers, sévères mais justes avec le personnel, prodigues avec le denier du culte et les bonnes œuvres du clergé et tout le saint frusquin. Chez Henry Bordeaux on ne se plaint jamais de la guerre, je rêve d’entendre un de ses héros, hurler comme Céline ou comme le ferait tout humain normalement constitué, " saloperie de guerre ", jamais, cela n’arrive jamais ! Au contraire pour un romancier comme lui une telle boucherie est un extraordinaire réservoir d’histoires. On serait ahuri si l’on chiffrait un jour les épilogues et les rebondissements romanesques que la guerre a offerts à la littérature. Nombre d’écrivains, en difficulté avec un héros dont ils ne savaient plus que faire, ont choisi de lui balancer un obus en pleine poire et hop ! voilà l’affaire relancée avec une mère en pleurs, une veuve appétissante, un orphelin malheureux ou bien ici du spiritisme. Les malheurs de la guerre font le bonheur des romanciers.

Un soi-disant médium, par l’odeur de l’argent alléché, fait reparler, à travers lui, le mort glorieux. Monsieur, désespéré, se met à y croire, Madame, tout autant désespéré, mais solide dans sa foi catholique, préfère que son fils soit une âme au paradis plutôt qu’un esprit rôdant définitivement sur la terre. Voilà, c’est tout. Pas tout à fait, il y a une histoire de fiançailles post-mortem, la fiancée restera-t-elle ad vitam aeternam promise à ce mort qui parle encore, ou se jettera-t-elle dans les bras d’un militaire qui passait par là, bien vivant celui-là et fortement couillu, ceci c’est moi qui le rajoute car la sexualité chez Bordeaux est du domaine de celle de la tique, moins peut-être car après tout pourquoi les tiques… ?
La meilleure page est la page 38 où on boit, au cours d’un repas, avant-guerre et avant le drame, un vieil ermitage blanc et un musigny délectable, servis on ne sait pas sur quoi, lacune informative proprement scandaleuse de la part d’un romancier s’appelant Bordeaux.
La page la plus drôle est la 156, on y découvre un personnage d’une intelligence vive, rapide et qui buvait l’obstacle comme un pneu Michelin, Dieu me garde de ce vice : boire comme un pneu, Michelin fût-il. Je préfère prendre l’obstacle de plein fouet. Avec Michelin finis les romans de gare, voici venus les romans de chambre.

L’ensemble vaut aussi par la laideur des illustrations mélodramo-hiératiques d’un nommé Ch. Roussel qui en pond une bonne dizaine, semées n’importe comment, dans les deux cents pages de cet ouvrage édité par Flammarion en 1928.
Henry Bordeaux dédicace son roman à Henri de Régnier, écrivain à cent coudées au-dessus de lui qui l’a reçu à l’Académie française, il lui rappelle que son premier livre, à lui Bordeaux, était une brochure sur Villiers de l’Isle Adam. Il fait bien de le signaler. Il y a de Villiers de l’Isle Adam à Henry Bordeaux la distance qui sépare un écrivain d’un fantôme.

Décor
Van Dongen
Ch.Roussel
Michelin
Soutine
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LES DESSOUS DE TABLE DE BARBEY D’AUREVILLY

LE RIDEAU CRAMOISI
(LES DIABOLIQUES)
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Barbey d’Aurevilly se rêve en condottiere de la littérature.
Chez tout autre écrivain cette prétention eut été insupportable, le talent littéraire de Barbey est à la hauteur de son orgueil. Nul besoin de tirer un Rideau cramoisi sur Les Diaboliques, son œuvre la plus célèbre, un recueil de six nouvelles à prétention satanique - chez Barbey le ciel et l’enfer ont une place de choix (voir ma lecture de ce roman si puissant Un prêtre marié) -, contenant outre le titre cité en référence Le plus bel amour de Don Juan, Le bonheur dans le crime, Le dessous de cartes, À un dîner d’athées, et La vengeance d’une femme.
Barbey fait partie de ces écrivains Bloy, Lorrain, Huysmans, Mirbeau, solidement sexués, qui font passer la littérature avant les bonnes manières, les salamalecs sociaux et les opinions consensuelles.
Le diable n’est pas présent derrière Le rideau cramoisi, il y règne tout de même une étrange atmosphère.

C’est un récit enchâssé dans une conversation tenue par deux officiers (un retraité, l’autre oisif, proportion toute militaire aujourd’hui encore) à l’intérieur d’une diligence. Virtuose de la forme, Barbey donne à son récit le rythme d’une chevauchée, on entend au cours de la lecture, le hennissement des chevaux et les claquements de fouet, par la fenêtre ouverte on sent la vitesse de l’air dans les cheveux tandis qu’à chaque cahot de la route, la tête va heurter le plafond molletonné de la voiture. C’est une littérature pour crâne solide. Entre Balzac et Barbey, les affinités sont nombreuses, le second étant en admiration devant le premier. Comme chez Honoré, beaucoup de héros masculins de Barbey ont un passé napoléonien, tragique ou héroïque. Comment s’en étonner ? Trente ou quarante ans plus tard, vus de la plate France louis-philipparde, les bouleversements du premier empire ont des allures de bas-reliefs légendaires. Le colonel vicomte de Brassard, héros de l’épopée napoléonienne, à la réputation d’obsessif coureur de jupons, connu dans la vie réelle sous le nom de Bonchamp, non moins intéressé par les dessous en dentelles que son avatar romanesque, raconte à son compagnon de voyage, l’histoire à lui arrivée dans les lieux mêmes où la diligence vient de faire étape pour une réparation de fortune. Nous sommes à Valognes, sous leurs yeux la fenêtre du logement, réceptacle passé de la dite histoire, est encore allumée, d’où le rideau, d’où le cramoisi. Ce rideau et ce cramoisi ne sont là que pour fournir une titre énigmatique et une couleur infernale à sa nouvelle, Barbey est habile, il n’est pas fou, quarante pages sur un rideau et une couleur, il laisse ça à un Robbe-Grillet ou à un Butor.
Lieutenant en herbe, ce Brassard - bravoure à la Murat et sang-froid à la Marmont - en garnison à Valognes, est logé chez l’habitant, un couple rustique chez qui il dort et prend ses repas. Les servitudes de caserne de l’officier en attente de grandeur militaire sont un jour interrompues, à l’heure du repas, par une apparition : Cambrée à outrance, comme elle l’était, pour accrocher son chapeau à cette patère placée très haut, elle déployait la taille superbe d’une danseuse qui se renverse, et cette taille était prise (c’est le mot tant elle était lacée) dans le spencer de soie verte à franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces robes du temps d’alors, qui serraient aux hanches et qui n’avaient pas peur de les montrer, quand on en avait.

Cette demoiselle qui met ses fesses en valeur (érection assurée de cheval fou chez le lieutenant jusque là charnellement disponible) est la fille des logeurs (progéniture miraculeuse tant ceux-ci semblent être du dernier commun et celle-là de la plus belle origine), elle vient de finir ses études et va désormais séjourner et prendre ses repas en famille, dans la compagnie éberluée de Brassard. D’autant plus éberluée que dès ce premier jour elle saisit subrepticement la main de l’officier sous la table (c’est un conte de fée !) et que le second jour, aussi subrepticement, et toujours en silence, elle s’empare de son pied (anecdote ô combien maintes fois rêvée par moi au cours de dîners en ville ). Ne sachant où cela va s’arrêter ou plutôt le devinant assez vite, tout en supputant que, là, devant papa et maman, l’affaire ne peut guère avoir de prolongement, Brassard qui n’était pas encore le libertin sans frein qu’il est devenu aujourd’hui, échafaude un projet par lequel il envisage la possibilité de livrer à la demoiselle, au-delà de la main et du pied, la totalité de ses membres et, pour ce qui le concerne, d’occuper manu militari les sites visibles et invisibles d’un terrain si heureusement conquis, dans un espace cette fois moins restreint qu’un dessous de table.
La silhouette cambrée, plus agissante que parlante, va passer à la casserole dans le lit du lieutenant, et renouveler l’exercice, l’exploit non militaire de sa part étant qu’elle s’y glisse après avoir franchi, la nuit, la chambre de ses parents endormis. Dans les bras de l’artilleur (pour la circonstance car il est plutôt hussard, me semble-t-il, ou cavalier léger) elle connaît l’ivresse des nuits câlines et lui aussi.

Sans dévoiler la fin de l’histoire – on ne sait jamais, ces notes peuvent être utiles à faire lire -, je peux dire que le dénouement est tragique, Barbey n’étant point un auteur pour lecteur médiatiquement anesthésié aux roucoulades sentimentales, dont le cerveau récuré et l’intellect laminé sont rendus disponibles à l’achat de café Nespresso, d’huile végétale ou de couches confiance. C’est un lieu commun que de traiter Barbey d’Aurevilly de dandy, lui-même se donnait cette image, posture plus esthétique qu’idéologique, car dans ses romans, il est romancier pur, au seul service de son récit, avec toutefois un art hautain et consubstantiel à la violence, il écrit une plume à la main droite et un pistolet dans la main gauche, ses textes se chargent de la fumée, du sang, des tripes, et des hurlements qui s’élèvent ou coulent du champ de bataille lorsqu’au crépuscule, l’assaut passé, on vient relever les blessés et les morts.
Je peux avouer mon profond intérêt pour Barbey d’Aurevilly, même si sa conception de la dégustation d’un vin est assez ogresque :
…il s’était fait faire un splendide verre en cristal de Bohème, qui jaugeait, Dieu me damne ! une bouteille de Bordeaux tout entière, et il le buvait d’une haleine.
Mon verre n’est pas aussi grand que ma soif pour Barbey dont les cinq autres nouvelles Diaboliques reposent dans mon cellier mental.
Elles n’auront pas à faire à un ingrat.
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Décor:
En tête une Marie-Madeleine de Perugin.
Un hussard de Géricault
le dandy en personne
Un Napoléon dans ses oeuvres en Russie, j'ai oublié le nom du peintre.
Le tableau final est d'Eugène Leroy |
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LE SEXE DES VILLES

LA MADONE DE L’AVENIR
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Je ne résiste pas à Florence, les arts, la ville, les Médicis, les habitants, Raphaël, Savonarole, la lumière, le marbre, l’Arno, le palazzo vecchio, Michel Ange, les Offices, le Duomo, tout, même le football s’il le fallait, la Fiorentina, tout, absolument tout. Florence est ma patrie.
J’ai deux amours Rivesaltes et Florence.
La mode veut qu’on parle de toutes les villes au féminin, mais la plupart du temps, c’est une erreur monstrueuse ! Est-ce que Florence est du même sexe que New-York ou Chicago ? De toutes ces villes, elle seule est véritablement femme. On retrouve devant elle les sentiments d’un collégien pour la beauté d’une femme plus mûre et dotée d’un passé. Elle nous inspire une sorte de galanterie sublime.
Florence, ville femme. Cette addiction urbaine dont je cherchais les motifs, ce désir déraisonnable d’une ville, c’est à la femme mûre que je les dois, c’est elle qui explique à merveille mon amour pour Florence et c’est un Américain qui m’en donne la raison, je suis la victime consentante et définitive d’une galanterie sublime.
Je peux mourir. Maintenant je sais. Je regrette seulement de ne pas avoir découvert moi-même les origines de ma passion. Qu’il y entre quelque chose de sexuel ne me surprend pas, on peut faire l’amour à certaines villes, les boulevards, les façades, les ruelles, les places, les monuments se devinent, s’admirent, se dévoilent, se caressent, s’érigent, s’ouvrent, se pénètrent, ce sont des lieux érotiques, on ne visite pas une ville, on l’étreint (mon Dieu, dans quel état je suis).

La Madone de l’avenir est cette nouvelle d’Henry James qui vient de m’ouvrir les yeux.
Je suis amoureux d’une femme aux contours de vin vieux, au teint lustré par les ans, aux tanins affinés, à la frémissante immobilité.
Florence est belle comme ses madones.
Elle possède la splendeur de ces femmes que la maternité a rendues si belles. Pas une seule beauté de jeune fille ne résiste à la beauté unique et hors du temps d’une mère. La Toscane en son entier possède la chair, les plis secrets, le regard et la couleur des madones. Ses collines, son ciel, ses cyprès, ses champs, ses villages forment les traits de la maturité resplendissante et les décors immémoriaux des toiles de ses musées. Autour d’elle, longue, fine, élégante sur ses talons hauts, les jambes de l’Europe, toute l'Italie ressemble à une femme mure, à une mère de deux mille ans.

Ma passion littéraire des villes, de celle-là en particulier, me rend de plus en plus inapte à les rencontrer. Trop belles pour que je les visite encore. Celles que je connais déjà, je les confie désormais à ma mémoire, les autres resteront de papier, je ne veux plus que les lire.
Henry James place cette phrase sur la féminité de Florence dans la bouche d’un personnage de sa nouvelle, La Madone de l’avenir, parue en 1876, une nouvelle courte, dense, une vingtaine de pages, rectiligne et concentrée comme un grand vin ou un tableau de maître. Théobald, un Américain illuminé, au regard de prophète, vivant à Florence, rencontre un soir, sur la Piazza della Signoria, le narrateur, Américain lui aussi, en voyage en Italie. Ce Théobald, dont la passion artistique ravage les yeux et la santé, va servir de guide au narrateur et, ne le lâchant plus, il discourt sans fin et con amore sur la beauté de Florence et de ses arts.
Avec lui, plusieurs jours durant, dans une parfaite intimité esthétique, le narrateur visite les Offices, le Palais Pitti, toutes les chapelles, les églises, les couvents de Florence, le moindre de ses lieux d’art. Défilent devant eux, des Michel Ange, des Mantegna, des Fra Angélico, ils se plantent, éblouis, devant des Raphaël, la Madonna della Seggiola par exemple, qui a déjà inspiré une grande passion à Stendhal. La beauté d’une œuvre d’art s’accroît sans cesse des admirations qu’elle suscite. Aux illuminations de son compagnon de visite, le narrateur finit par comprendre que Théobald est un artiste peintre et qu’il porte en lui, depuis longtemps, une madone idéale susceptible de rivaliser avec toutes celles qu’ils ont sous les yeux. Théobald est possédé par un tableau qu’il n’a pas encore réalisé.

C’est un peu le thème du Chef d’œuvre inconnu. Au cours de ces mêmes journées le narrateur rencontre une de ses compatriotes, Mrs. Coventry, Américaine elle aussi, installée à Florence où elle tient salon auprès de ses concitoyens. Elle n’était pas riche, dit-il, mais elle possédait des maîtres anciens à la douzaine, une série de Pérugin dans la salle à manger, un Giotto dans son boudoir et un Andrea del sarto au-dessus de la cheminée du salon. Les Américains ont une drôle de conception de la pauvreté ou de la fortune, un Giotto ce n’est peut-être pas du dollar sonnant et trébuchant, mais si cela ne ressemble pas à la richesse… ! Bon, je ne peux tout de même pas faire procès de cette opinion à Henry James, si un homme dispose d’une juste appréciation de la richesse esthétique, c’est bien lui. Cette miséreuse-là qui connaît bien Théobald, explique au narrateur, il commençait à le comprendre, que son compagnon de visite est devenu fou, qu’il est incapable de réaliser une quelconque toile, et surtout pas une madone, à considérer la femme décatie et laisser-aller qu’il rêve de prendre pour modèle.
Lorsque le narrateur retrouve quelque temps après un Théobald mourant, dans la chambre glaciale d’un taudis de Florence, devant une toile blanche, désespérément blanche, il est pris d’une immense compassion. Mais Théobald n’est pas vaincu, un tableau, même un chef d’œuvre, n’est pas obligatoirement suspendu dans la galerie des Offices, les cimaises sont aussi du domaine de l’esprit : Mais nos visions, laissez-moi vous le dire, s’écria-t-il en relevant la tête, sont splendides à leur manière et il n’a pas vécu en vain l’homme qui a vu ce que j’ai vu ! Naturellement, vous n’y croirez pas puisque ce morceau de toile mangée des vers est tout ce que j’ai à montrer ; mais pour vous convaincre, pour enchanter et étonner le monde, il ne manque que la main de Raphaël. J’ai son cerveau.

Nous croyons possèder le cerveau de qui nous admirons, si cela peut nous aider à vivre, si cela est jouissif, c’est l’essentiel, dit Henry James.
La pintura e cosa mentale.
La madone de l’avenir est une belle méditation sur l’art.
Ce genre de nouvelle suscite des métaphores à profusion, chacun y trouve la leçon qui lui convient, Henry James laisse son lecteur libre. Pour ma part, voilà les miennes, je me lance, j’y vois l’impossibilité de créer dans un monde qui symbolise le summum de l’esthétique. L’hypertrophie de la beauté est néfaste à la création, il n’existe pas de paradis pour l’art qui, pour atteindre au sublime, doit se confronter au trivial et au médiocre. Peut-on encore peindre aujourd’hui à Florence ?
Petite digression qui m’éloigne à peine du sujet : Rien n’est aussi pitoyable que ces lieux exaltés par de grands peintres qui, en souvenir d’eux, entretiennent une vie artistique : Barbizon, Collioure, Pont-Aven…L’art ne mérite pas ça. A-t-on le droit aujourd’hui de peindre la montagne Sainte Victoire ?
Je songe à une deuxième métaphore, plus générale, géoculturelle disons, celle de cette Amérique qui se projette en vain dans la reproduction admirative d’un art qui ne peut plus exister, une Amérique qui va s’épuiser à la tâche, tant qu’elle n’aura pas trouvé elle-même son propre chemin vers l’esthétique. Pour cela, il lui faudra attendre le milieu du XXème siècle.

Le décor est de Raphaël.
Là, j’ai vraiment honte d’insérer ma piteuse prose et mes pseudos jugements au milieu de ces splendeurs. À l’impuissance de Théobald, j’ai le sentiment d’ajouter la fatuité d’Henri Lhéritier. Tant pis, trop tard. Florence en a vu d’autres.
La Madonna della Seggiola (très prosaïquement " La madone à la chaise ") qui obsède Théobald, qui a passionné Stendhal, Henry James et moi aussi désormais (j’y suis, j’y suis, pourquoi me refuserais-je une compagnie au-dessus de mes moyens ?) figure dans le tondo .
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MOUILLÉE JUSQU’À LA CULOTTE
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GENS DE MER
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Moi qui n’aime pas l’eau, il m’arrive de prendre la mer.
Lorsque le bâtiment de Joseph Conrad n’est pas à quai, ou n’appareille pas encore, je m’embarque à mes risques et périls sur un plus frêle esquif, pas toujours frêle d’ailleurs et souvent rapide et fendant l’eau à belle allure lorsqu’il s’agit d’une embarcation manœuvrée par Edouard Peisson.
Gens de mer est de la belle ouvrage, comme souvent chez Peisson, embruns, et vent du large garantis, son écriture et sa technique s’imprègnent de la modestie et du respect que l’on éprouve, accoudé au bastingage, les yeux fouettés par le vent, les cheveux en désordre et les lèvres humides, pour l’immensité chahutante. L’art de Peisson n’est pas issu de la marine marchande au sens d’une littérature maritime éculée, déjà lue, pleine de poncifs, où les tempêtes en mer ressemblent à ces films d’aventure dont on sait bien, si la caméra recule, qu’on va surprendre des machinistes rigolards en train de balancer des seaux d’eau sur la gueule des acteurs principaux qui n’ont qu’une hâte, elle, échevelée et mouillée jusqu’à la culotte de rejoindre son domicile, se changer et se sécher, lui, furieux, d’abandonner le film (non sans avoir récupéré son chèque), de dire son fait au réalisateur stupide qui le déshonore dans ce film nul à chier, d’aller se jeter un scotch dans la boite de nuit la plus proche et se taper la non encore reliftée starlette qui n’attend que ça, passer à la casserole je veux dire, pour entrer de plein pied, litote sexuelle, sinon ce serait de plain-pied, dans le monde des paillettes, l’art de Peisson ne se situe donc pas de ce côté car il relève plutôt du vent, du mouvement des vagues, des flux et reflux des émotions des marins, de leurs rencontres dans les ports, des femmes restées à la maison qui attendent et trépignent, des horizons qui brûlent et des peurs ancestrales au regard des étendues immenses, du temps qui les étire et des tempêtes qui les dilatent.
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Obligé malgré tout de passer par des orages et des naufrages tant la navigation en eau plate est ennuyeuse à périr, aussi accablante qu’un mauvais livre et je sais des voyages littéraires où j’ai failli mourir de langueur, Peisson réussit à le faire avec justesse et une grande économie de moyens.
Gens de mer relate la rivalité de deux capitaines aux commandes de deux bateaux identiques, des schooners, des machins assez gros pour avoir cinq mats, un équipage d’une quinzaine d’individus, la capacité d’engranger à fond de cale des tonnes et des tonnes de grain et d’empiler sur leur pont des troncs canadiens (je veux parler d’arbres), ce sont des navires hybrides qui marchent à voile et à vapeur, mode de transport qui n’est donc pas qu’amoureux. Les deux capitaines se livrent à une confrontation à distance à travers l’Atlantique et l’équipage sent confusément qu’au travers de ce face à face dans le vent et les vagues se joue son sort.
Gens de mer est coupé en tranches, la première tranche concerne le Petrel, le schooner du capitaine Jean-François Nau, brave type dont c’est le premier commandement, que l’on suit depuis son appareillage à Seattle ou à San Francisco, je ne m’en souviens plus, un port sur le Pacifique en tout cas, jusqu’à son débouché via Panama dans l’Atlantique, en passant par la formation de son équipage, le chargement du grain et son déchaînement – par déchaînement du grain, j’entends, non pas une colère céréalière qui eut été pourtant d’un romanesque absolu mais l’orage qui se lève en plein 41ème degré de latitude nord - sur le Petrel, déclenchant son avarie et l’inclinaison dangereuse de la quille (du navire), on dit alors qu’il est engagé (traduire par : il a une allure de bateau en train de se casser la gueule) à cause du mauvais chargement du grain, cette fois les céréales (il faut suivre, je sais).
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Les autres tranches (du livre) narrent l’organisation des secours notamment par le schooner rival, Le phoque de mer (il fallait bien un phoque pour cette navigation à voile et à vapeur) du capitaine Fitcher, individu louche ne bénéficiant pas d’une notoriété trop favorable dans le milieu maritime, elles passent à terre par les bureaux d’une compagnie internationale de secours en mer, laquelle compagnie ne se décide à intervenir qu’après une juste appréciation de la valeur du bateau et de son chargement, sinon, il peut couler à pic, elle s'en fout, et elles évoquent enfin, à Marseille, les angoisses des épouses et des mères rongées par la survenance possible de l’irrémédiable.
Bon, je ne dirai pas la fin mais le lecteur n’est pas stupide il imagine bien que l’auteur ne s’est pas lancé dans cette histoire pour paumer tous les types en mer et les répartir un petit matin d’été, en cadavres éparpillés, tout le long d’une plage touristique à l’heure ou les familles viennent poser leurs fesses sur le sable, car alors il eut écrit un roman policier ou un best-seller de vacances.
Chez Peisson, il n’y a pas de combine ou d’artifice, seulement une histoire à raconter, simple, émouvante, dramatique dont il entretient la tension avec art et on est possédé par ce sentiment délicieux que jamais il ne nous traite par dessus la jambe ou ne nous prend pour des imbéciles ou ne surexpose son talent.
Peisson ressemble à Conrad par le fait qu’il a été marin puis commandant de navire, mais il n’est pas Polonais, il n’écrit pas en anglais et il n’est pas génial comme Joseph, c’est simplement un écrivain respectueux et digne.
Il existe des auteurs qui aiment leurs lecteurs, c’est réconfortant, aimant leur lecteur, ils se gardent bien de leur donner ce qu’ils aiment, choisissant plutôt de leur livrer ce qu’ils n’attendent pas, l’amour c’est ça.
Que pourrait-on demander d’autre à la littérature sinon cet étonnement permanent et cette capacité qu’elle a de nous donner ce qu’on ne cherche pas.
Paru chez Grasset le 3 février 1934, 3 jours plus tard, les ligues allaient déclencher à Paris une tempête terrestre où la république gîta.

Décor :
Les deux premières illustrations: Marquet
La troisième: Vlaminck
La quatrième: tempête quotidienne sur un bureau.
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