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( Tous les articles - août 2008 )
 LES BONS COMPTES DE BLOY  

J’AI L’AIR D’UNE BRUTE

 

 

BLOYARDISES (1)

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Le versant périlleux de Léon Bloy occulte la face réjouissante de l’écrivain esthète, metteur en scène désopilant de ses avanies matérielles, bien réelles sans doute, mais transfigurées par l’art.

Il faut lire son Journal et plus encore sa correspondance pour prendre la mesure du phénomène artistique représenté par Bloy. Tout en lui est littérature, pas une parcelle de sa vie intellectuelle, spirituelle ou familiale n’en est exempte, une littérature qui l’exalte et, explicitant ses maux, le meurtrit en même temps, inscrivant en lui quasi charnellement des stigmates qui le font hurler de douleur, douleur si profondément ressentie que parfois elle n’échappe pas au théâtral, mais ne souffre-t-on pas d’abord par les mots ? Cet aigri fondamental finit par accepter sa vie parce qu’il écrit et qu’étant lui-même le sujet de son œuvre, il se soigne par le verbe. Il existe un inconvénient à la lecture de ce bonhomme (j’ai presque envie d’écrire cette phrase en morse tant je crains d’entendre un des fameux rugissements de Bloy, à l’énoncé de ce que je vais dire), c’est qu’on se prend à souhaiter qu’il soit de plus en plus malheureux tant sont somptueuses ses colères contre les bourgeois et vivifiantes ses diatribes contre l’argent qu’il hait mais dépense sans compter ou plutôt en comptant sur la miséricorde de ses admirateurs.

L’art de Bloy, en tout cas celui qui m’intéresse ici, est cymbalien, il est fait de grands éclats sonores, il possède la même force expressionniste qu’un éclat de cymbale, au cours d’un concert, il est tonitruant, drôle, parfois incongru. Chaque fois qu’il lâche un de ces sons extrêmes, je ne peux m’empêcher d’imaginer, caché derrière ses disques en cuivre, un concertiste hilare et satisfait de son irruption sonore. Il y a quelque chose de Breughel dans les outrances de Bloy, nous sommes éblouis et apitoyés même si cette sensation nous arrive sous la forme d’une représentation spectaculaire et souvent surjouée. Je suppose que tout lecteur de Bloy se réjouit de l’imperfection du monde, elle lui permet de vibrer aux attaques de son génial contempteur. Il y a dans la détestation, portée jusqu’à ces confins, un attachement aux choses plus profond que dans l’amour.

Les Lettres à Pierre Termier sur lesquelles je tombe, dans une édition de 1927, reliée (au toucher soyeux, la tranche de cuir est admirablement patinée, grâces en soient rendues au temps et à un nommé J.B, sans doute le relieur, qui a collé un petit papier à ses initiales sur une des premières pages), parue chez Stock et numérotée (n°128), sur papier Alfa vergé Outhenin-Chalandre (sans doute le nom de la secrétaire particulière de l’éditeur, à moins qu’il ne s’agisse de celui du fabricant du papier, ou de quelqu’un de sa famille, ou simplement d’une erreur) sont une mine de formules et d’attitudes bloyennes.

Dès la première lettre à Pierre Termier du 14 janvier 1906, le ton est donné. Ce Pierre Termier est un nouvel ami, idolâtre de Bloy, en fait un futur généreux donateur qu’il faut appâter et remercier de quelques missives qu’il conservera religieusement (et c’est ce qui s’est passé, puisque les voilà, ces lettres, compilées en 1927, dix ans après la mort de Bloy, par Stock). Léon fixe un rendez-vous à Pierre Termier, chez son éditeur Le Mercure (chez qui officiait un autre monstre, Léautaud), il se décrit : on me reconnaît à ceci que je suis vêtu de velours comme un charpentier et que j’ai l’air d’un brute. Il rajoute en P.S : Je veux croire que vous ne tenez pas absolument à me nommer " Cher maître ". N’étant pas huissier, ni avoué, ni notaire, je vous serais particulièrement obligé de ne pas me flétrir de ce protocole.

Voila qui est dit.

Nous lecteur, on comprend immédiatement que tout au long de ces trois cents pages on va exulter. On s’embarque sur un navire dont le capitaine, sous sa forte moustache de viking, va nous servir d’éclatantes formules littéraires et des arguments virtuoses, de la plus parfaite mauvaise foi, pour haïr le monde.

Bloy a passé sa vie à taper ses connaissances, pourquoi ces offrandes sollicitées, exigées parfois ? Tout simple, Bloy le dit à son correspondant dès sa deuxième lettre, avec lui les choses sont claires et les sous-entendus sont vomis, tout est sur la table : c’est vrai que, par l’injustice homicidement concertée de plusieurs contemporains, je suis, depuis vingt ans, un ouvrier privé de salaire ; c’est vrai aussi que je n’ai pas honte d’accepter ce que Dieu m’envoie, le don fût-il accompagné de soufflets et de crachats (car c’est là le paradoxe de Bloy et son ineffable inadaptation : les offrandes qu’il réclame et qu’on lui fait l’humilient). Tels les Saints dont je n’ai malheureusement pas l’honneur d’être.

Et c’est parti, dès le 10 mars 2006, deux mois tout juste après la première lettre, Pierre Termier a déjà plongé de 500 fr ! Il est remercié par une récompense toute bloyenne : Dieu, voyant en vous quelque chose d’exceptionnel, vous a envoyé à l’individu exceptionnel que je suis, et je vous donne l’assurance formelle qu’il en résultera pour votre âme un bien exceptionnel. On ne peut être plus explicite, Dieu reconnaît les créances de son pêcheur de fils, c’est à lui seul qu’incombent les annuités de remboursement, Il (l’usage des majuscules, chez Bloy, mérite le détour, j’essaie de m’y mettre) est la caution bancaire de Bloy. C’est le genre de quittances que reçoivent en général les généreux donateurs, quand ce ne sont pas, lors des mauvaises passes de Léon, des bordées d’injures. L’ingratitude du mendiant est une voie vers la Sainteté (une majuscule de plus) qu’il ouvre à ses créanciers. Qu’ils se paient avec ça ! D’ailleurs, écrit-il souvent à ses correspondants, mes lettres en votre possession valent au centuple l’aumône que vous osez me faire. Il n’a pas tout à fait tort, le marché des exemplaires limités, des lettres d’écrivains et des autographes est en effet, à cette époque-là, très florissant.

Le 10 avril, ce pauvre Termier en est déjà à – 3.750 fr. Bloy le rassure : quand nous serons à 5.000, il est entendu que vous vous reposerez. Il rajoute, avec l’aplomb d’un artiste génial, sûr de lui et dominateur : Cependant si une bonne occasion non prévue se rencontrait, je pense qu’il faudrait se soumettre à la volonté divine et la saisir avec énergie. Le Dieu de Bloy le pousse à la dépense, son fidèle serviteur craque l’argent des autres selon les plans d’une volonté divine et il est toujours nécessaire et urgent de se porter à son secours. A l’intention de Bloy, cet écrivain démonétisé dans son art, la transcendance est capable d’émettre des messages chiffrés et de procéder à l’escompte spirituel de lettres de change éminemment douteuses.

Ce pauvre Termier s’engage dans une amitié inestimable, il est des amitiés qui résistent à tout car elles posent, comme principe de départ, d’être sans prix. A partir de ce plafond ténu de – 5.000 fr., misérable frontière qui sera sans doute franchie dans les heures qui suivent, plus rien ne s’oppose que l’on continue de le ponctionner avec énergie, avec l’aval céleste et dans une méconnaissance totale et illuminée du solde final. Cet aficionado bloyen confie son argent à une O.N.G qui ne tient aucune comptabilité, il est en voie d’une paupérisation que Bloy ne manquera pas de lui dépeindre, lorsqu’elle sera assurée, comme miraculeuse et inespérée pour son salut.

Bloy donne comme adresse, 40, rue de ce polisson de la Barre, à Montmartre.

Lui-même, libertin de l’économie domestique, n’est-il pas aussi, dans son genre, un fieffé polisson ?

Mais il lui sera beaucoup pardonné, il secrète une telle littérature dans ces errements.

A suivre, on va rire…

 

 

Décor: Breughel

Posté le 25/8/2008 - ( 14 )
 CONCUPISCENCE SATANIQUE  

LE NEGRIER INFERNAL

 

 

LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

12 femmes du vertueux quartier St Germain ayant été du dernier bien avec un célèbre don Juan parisien (chacune à son tour, enfin je n’en sais rien après tout, peut-être y eut-il des doublettes ou des triplettes comme à la pétanque) organisent ensemble un souper fin, un mémorial sensuel, dans le boudoir de l’une d’entre elles, avec leur ancien amant, Ravila de Ravilès (le nom seul devait suffire à les faire plonger dans son lit, j’aurais aimé m’appeler Ravila de Ravilès, sans doute avec un tel nom aurais-je pu m’approcher des plus hautes sphères de l’état ou me livrer aux pires coucheries, trop tard, je n’ai pas hérité de ce nom). Un repas dans le boudoir d’une comtesse ? interroge la confidente du narrateur. Et pourquoi pas, dit Barbey d’Aurevilly, on dîne bien sur un champ de bataille.

Bien sûr, elles ne sont pas mille è trè, mais douze tout de même (et encore ne sont-elles point toutes présentes), ce qui donne une idée du punch du bélier et, en sa présence, chacune, dans sa voluptueuse gourmandise, se sent liée aux autres par une forme de parenté épidermique et sexuelle.

Nous sommes dans la deuxième nouvelle des Diaboliques : Le plus bel amour de don Juan. Ces dames, désormais revenues à la vertu et à un état post passionnel plus conforme à leur position dans l’échelle sociale, ont connu des exultations sexuelles entre les bras de cet amant infatigable (dont la tête laisse apparaître les premiers cheveux blancs qui annoncent l’invasion prochaine des Barbares et la fin de l’Empire, chez Barbey, même les atteintes de l’âge ont un caractère épique) et dans l’attention qu’elles portent à Ravila de Ravilès passe la nostalgie d’amours qui furent si fortes et ne reviendront plus.

Ce Plus bel amour de Don Juan, concélébration d’une ancienne flamme, exprimée d’une manière chorale par un groupe de femmes est une symphonie des regards dont on atteint le scherzo lorsque l’une des ex amantes, dans l’euphorie du repas, du champagne et le souvenir des folles caresses d’alors, ose poser à ce héros de boudoir, une insidieuse question : Comte Ravila de Ravilès, (oh, le nom, je ne m’y fais pas !) quel fut votre plus bel amour ? Levant son verre qui n’était pas la coupe bête et païenne par laquelle on l’a remplacé, mais le verre élancé et svelte de nos ancêtres, qui est le vrai verre de champagne, celui qu’on appelle une flûte, nous dit Barbey d’Aurevilly qui ne manque jamais de nous donner une leçon sur ce qui se fait dans le grand monde (en l’occurrence ici, il a raison, tant la flûte est apte à nous élever l’âme alors que la coupe nous colle à la nappe et nous irrigue bêtement la moustache), Ravila de Raviles entreprend de répondre sans angoisse à cette question, aucun séducteur ne trouvant indiscret de s’étendre sur ses bonnes fortunes. Les ex amantes voient arriver leur heure de gloire, elles le dévorent des yeux, chacune est persuadée que le Ravila en question ne manquera pas de parler, sous une forme déguisée, de son temps de règne, ici, seront proclamées devant les autres, raides de jalousie, par l’arbitre émérite des jeux d’alcôve, l’excellence de son tempérament et l’intensité de l’amour qu’elle a suscité. Elles en rougissent d’avance, leurs yeux pétillent comme le champagne et leur corsage en a des battements de plaisir.

Ce plus bel amour de don Juan est, à lui tout seul, une symphonie et une salle de musée où défilent des rouges, des noirs, des traits de lumière, des reflets dans les verres, des visages, des seins, des bouches, dès lèvres rouges et, sur les murs, d’éblouissants Delacroix, aux côtés des peintures noires de Goya. Des forces obscures, comme des geysers de solfatare, font bouillonner cette assemblée, nous sommes bien dans Les diaboliques, et elles, les dames pécheresses, dans ces adorables corsages, doublés de cœurs qui avaient vu le feu, apaisées de ce que leur corps n’est plus exposé aux éblouissements de la chair, livrent désormais leur âme, avec, semble-t-il, plus de lubricité encore, à la contemplation rubescente de la face du péché : le visage de Dieu en négatif. Car ce don juan est comme le démon lui-même, qui aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait même cette traite-là de préférence à l’autre, le négrier infernal.

D’ailleurs Ravila, contant son plus bel amour, laisse échapper cette confidence : Lorsque j’arrivai dans la vie de cette femme, en matière d’amour, elle n’en était encore qu’à la messe blanche (ces messes qui ne comptent pas et que disent les séminaristes pour s’entraîner), je fus sa véritable messe, et elle la dit alors avec toutes les cérémonies de la chose et somptueusement, comme un cardinal.

Lorsqu’il écrit, Barbey d’Aurevilly ose tout, ici, il se paie un cardinal et la religion, lui qui n’est pourtant pas un mécréant s’enfonce dans le blasphème avec l’appétit ravageur d’un anticlérical accompli. On a le sentiment que sa plume obéit à la littérature avant de se préoccuper de morale ou de religion. C’est ça un écrivain, le verbe le déborde, il pulvérise les barrières du territoire des mots.

L’amour est une messe. Une messe noire sans doute, car le diable n’est pas loin, qui donne à ce boudoir des luminosités de feu éternel.

L’histoire culmine avec les confidences de Ravila au sujet d’une petite fille, le lecteur, les yeux exorbités à son tour, s’attend à une chose horrible et dans un crescendo rappelant la symphonie fantastique de Berlioz, il se prépare aux damnations définitives.

Paf ! Faiblesse du Barbey ! L’histoire s’affaisse, alors que l’on cheminait, tremblant et surexcité, vers un dénouement infernal, celle-ci se finit presque par une blague. Le lecteur éprouve le sentiment de se trouver devant un tableau dont il prise plus le second plan ou même le cadre que le motif principal et il ressent cette sinistre sensation que beaucoup ont connu, je suppose, ayant trop spéculé sur les jouissances à venir, de gâcher une séance d’amour.

La somptuosité de l’introduction a écrasé la fin et mis un terme prématuré aux rugissements de plaisir que le lecteur commençait à pousser. Pas d’éjaculation ou alors jetée n’importe comment, pas d’orgasme : le fiasco. D’Aurevilly, le réactionnaire, a rétabli in extremis les bonnes mœurs que l’écrivain Barbey saccageait à la hussarde, ce faisant il a affaibli sa nouvelle, littérature et bonnes mœurs ne marchent pas ensemble.

La petite fille, ange envoyé sur la terre, a chassé le démon.

Satan confus a quitté la scène en sourdine.

Ces bonnes femmes après tout n’étaient que des dames patronnesses en goguette !

 

Décor: Goya et Delacroix

Posté le 19/8/2008 - ( 11 )
 UN SYMBOLE DE FAUSSE GLOIRE  

LES MORSURES DU FOX A POIL DUR

LETTRES A UN ABSENT

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

 

Les Lettres à un absent se situent dans un interstice de l’histoire de France, une hésitation ou plutôt l’attente d’une maturité : le mûrissement de la Commune. En quelques scènes, Alphonse Daudet donne vie à ce flottement que connurent les rues de Paris, en 1871, tout au long des journées qui succédèrent au siège de la ville et à l’installation d’une assemblée élue plus conservatrice encore que du sel de Guérande. Le peuple parisien qui a flanqué Napoléon III à la porte et enduré le siège des Prussiens comprend qu’il est en train de se faire confisquer sa république. Les rues se remplissent d’une foule excitée. Sur les boulevards et dans les cafés, règnent l’allégresse d’une libération (les Prussiens se sont éloignés des murs de la ville) et des effluves de cette effervescence un peu folle, souvent annonciatrice de graves événements.

Le pouvoir, Thiers en l’occurrence, sorte de fox à poil dur, balance entre deux décisions : rester dans Paris au risque de voir ses meilleures troupes se débander et fraterniser avec les émeutiers, ou se retirer en dehors de la ville pour laisser l’insurrection prendre de la consistance afin de mieux l’écraser ensuite. Il choisit bien entendu la deuxième solution. Le sang ne lui fait pas peur. Celui des autres.

 

Les légalistes extra-muros et les révolutionnaires intra-muros, ce n’est pas une stratégie spontanée de Thiers, il avait déjà proposé à Louis-Philippe, lors de la révolution de 1848, cette option d’une cristallisation des oppositions. Thiers veut en découdre avec la populace, c’est un républicain qui rêve d’une république sans peuple, d’une démocratie de notables, une sorte de garde-manger pour nantis. Voilà l’occasion de se débarrasser d’une manière définitive et sanglante d’une opposition de va-nu-pieds toujours insatisfaite et toujours dangereuse.

Alphonse Daudet est aussi dans l’expectative, mais lui fait plutôt semblant d’hésiter car il a sans doute déjà pris son parti. Tous les nostalgiques de l’empire déchu se sont rangés derrière le fox à poil dur, appliqués à flairer ses sécrétions dès qu’il lève la patte. C’est un comble, la république nouvelle bénéficie du soutien des bonapartistes. Daudet, l’homme installé, qui connaît désormais le succès et la réussite matérielle ne veut pas laisser ses agréments de vie à la merci d’égalitaires envieux et d’inconscients jusqu’auboutistes. Mais il est aussi un intellectuel, alors au détour des mots, il laisse percer un peu de compréhension et des bribes de compassion.

D’ailleurs l’issue du combat qui risque de se livrer n’est pas certaine, pas question de brûler ses cartouches trop tôt.

Le talent de conteur d’Alphonse Daudet donne à ces Lettres à un absent une singulière actualité. Plus que nouvelliste, Alphonse est ici journaliste. Mais c’est un journaliste qui reste écrivain. Les faits divers vus au travers des mots d’un écrivain ont un considérable pouvoir d’évocation.

Les lettres à un absent sont des petits récits de trois ou quatre pages maximum, de la dimension d’une lettre. Chacun relate un événement récent et leur succession dépeint bien l’ambiance particulière qui devait régner dans Paris à cette époque. Le jardin de la rue des rosiers conte l’arrestation des généraux Lecomte et Thomas venus récupérer les canons de Montmartre que les Parisiens ne veulent pas lâcher, on les colle contre un mur (les généraux, pas les canons) puis on les fusille parce que, dit l’un des communards : " Si nous ne les fusillons pas aujourd’hui, ils nous feront fusiller demain ". C’est sûr, eux n’auraient eu aucune hésitation, et pour les meilleures raisons du monde bien entendu. La condamnation à mort devient assassinat dès lors qu’elle n’est pas décidée par des instances officielles, aussi iniques soient-elles. Ce n’est pas tous les jours qu’on bousille en pleine ville des généraux de l’armée régulière, Alphonse est venu voir le mur qui porte la marque des balles, comme on vient faire le curieux devant les traces d’un accident, et au cimetière de Montmartre il se fait montrer l’emplacement des tombes toute fraîches.

Dans Les Evadés de Paris, il croque un élégant, ex coqueluche du second empire, hantant les cafés Riche et Tortoni, qui plastronne devant le défilé des bataillons de la Commune, et tartarine en proclamant qu’il va en découdre avec ces miséreux, quelques lignes plus loin, on le découvre piteux, sous un déguisement d’ouvrier quittant Paris pour rejoindre les Versaillais. On aurait dit un enterrement honteux, tout Paris du Bas-Empire qui s’en allait noyé dans sa boue.

Dans Une champignonnière de grands hommes, ce sont quelques visages de futurs communards que l’on rencontre, journalistes, romanciers, artistes, intellectuels errant, Vallès, le nez dans son absinthe, ayant eu, d’après Daudet du talent avant la Commune et plus du tout après, voici le gros peintre Courbet et son défaut de langue, il prononçait Rophoël pour Raphaël. Ce bon Courbet à qui Mac Mahon, deux ou trois ans plus tard, au prétexte qu’il avait exercé des responsabilités politiques dans le domaine artistique, fit payer la colonne Vendôme que la Commune avait fait abattre, l’obligeant à s’exiler, ruiné, comme s’il n’allait pas laisser assez de chefs d’œuvre à la France, comme s’il était en reste avec elle, comme si nous ne devions pas une éternelle reconnaissance à ce peintre de génie, et comme si lui, Mac Mahon, vielle baderne, n’avait pas contracté une dette infinie envers la France, en se laissant stupidement enfermer dans Sedan par les Prussiens, comme s’il n’était pas comptable des 30.000 tués de la Commune qu’il fit à la tête de l’armée des Versaillais à la reconquête de Paris, des 38.000 types jetés en prison et des 7.000 qu’il envoya au bagne.

 

Je retrouve l’exposé des motifs de la Commune lorsqu’elle décida de mettre à bas la colonne Vendôme dont la matière est faite de canons enlevés à l’ennemi : Cette colonne Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République : la fraternité.

Voilà ce qu’on voulait faire reconstruire et payer par Courbet : un symbole de la violence et du sang versé.

Aujourd’hui encore cette colonne est un défi à la civilisation.

Ce qu’il faudrait sur la place Vendôme, à la place de la colonne ? Un gros pot de chambre ! Avec Thiers et Mac Mahon dedans.

Je me suis éloigné d’Alphonse Daudet et de ses Lettres à un absent, mais je suis satisfait d’avoir fait ressurgir la mémoire douloureuse des communards. Alphonse n’avait sans doute pas écrit ces textes dans ce but.

Mais nous, lecteurs, faisons ce que nous voulons de la littérature.

Costumes et décor: Courbet

 

 

 

 

 

Posté le 12/8/2008 - ( 5 )
 UN PUITS A SEC  

ISBYNOPLE

 

 

LE PUITS DE JACOB

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

A Balata, faubourg méridional de Constantinople et l’un des plus misérables ghettos européens, naquit vers 1896 une fillette du nom d’Agar Mosés… avec cet incipit faubourien Gustave Flaubert perce sous Pierre Benoit.

Comme d’habitude avec lui, tout commence bien, Benoit est le roi des bons débuts, Le Puits de Jacob démarre d’autant mieux que l’action va se dérouler, pensais-je, à Constantinople, mon fantasme urbain actuel. Mais comment s’appelle au juste cette satanée ville, Byzance, Constantinople, Istanbul ? Byconsbul ? Isbynople ? Lotiville ? La Salammbô de Pierre Benoit ne reste pas hélas plus de cinq ou six pages dans son faubourg, elle quitte aussitôt Bultanzance et mon rêve passe.

Agar Mosés, l’héroïne, belle jeune fille juive complètement déshéritée, se sort des difficultés, si on peut dire, en devenant danseuse de cabaret pour proches orientaux dépressifs. Elle est payée au pourcentage sur le mauvais champagne qu’elle fait boire, après le spectacle, à d’insomniaques fêtards et doit parfois pousser les choses un peu plus loin. Benoit est un spécialiste de la plaisanterie patronymique, un de ces consommateurs de bastringue s’appelle Gérontopoulos, en la matière il est un précurseur d’Hergé mais il me semble que je l’ai déjà dit.

Le puits de Jacob commence bien puis se casse la figure.

Il y a un creux au milieu de ce roman, comme cela arrive au cours de la dégustation d’un vin : nez intéressant, attaque en bouche satisfaisante, puis phase aqueuse au milieu, parfois reprise et longueur correcte en fin de dégustation. Une phase aqueuse dans le Puits de Jacob et dans un pays sec comme la Palestine ne serait pas une mauvaise chose, mais ici c’est plutôt une sécheresse romanesque temporaire.

C’est de l’éjaculation précoce, le meilleur est au début, tout part trop vite. Ensuite l’histoire s’étiole et ne reprend un peu de force que dans la dernière partie. Je sais que je vais faire de la peine à certains avec mon commentaire, mais comme je commence à comprendre et même à apprécier Pierre Benoit, je me sens de plus en plus en droit de le contester. Parfois je l’aime et parfois je ne l’aime pas, c’est plutôt bon signe et, ici, dans le même ouvrage, je l’aime tout autant que je le déteste, alors on n’aura rien à me reprocher, n’est-ce pas ? Il situe son histoire en 1922, au moment du mandat anglais sur la Palestine et de la déclaration Balfour. Un des héros, Isaac Cochbas, ancien secrétaire parisien du baron Rothschild, a fondé une colonie juive en Palestine et recrute des sionistes qu’il vient accueillir au débarqué du bateau à Caïffa. Là, il rencontre Agar dans un lupanar, il la détourne de la danse et du champagne frelaté et la persuade, dans un premier temps de rejoindre sa communauté du Puits de Jacob, sorte de kibboutz viticole (on n’utilisait pas encore ce mot en 1924, date de l’écriture du roman), et dans un deuxième temps de l’épouser.

 

L’histoire d’Agar Mosés était des plus prometteuses. Pierre Benoit se doutait-il en insérant Le puits de Jacob dans ce décor géopolitique, qu’il agissait en écrivain visionnaire, qu’il mettait le doigt, ou plutôt le stylo, sur un sujet brûlant (dont on perçoit les prémices, dans le roman, avec les réactions d’hostilité des Palestiniens) qui allait occuper tout le XXème siècle et qui dure encore jusqu’à aujourd’hui.

Agar Mosés évolue dans la communauté à la manière d’un cheveu dans la soupe. Comme souvent chez Benoit, les contours psychologiques sont abrupts, les personnages subissent l’intrigue plus qu’ils ne la créent. L’auteur les plie et les déplie dans son histoire comme s’il faisait ou défaisait une valise. Cette désinvolture donne parfois de la vitesse et de l’humour au récit, mais le plus souvent on est gêné par le côté artificiel de la chose. Pour faire un grand roman il en faut plus. Isaac Cochbas est victime de deux passions, Agar et le kibboutz. Les circonstances font qu’il doit envoyer sa femme, seule, à Paris, pour rencontrer le baron de Rothschild afin de lui extirper quelques francs car la communauté va mal : la viticulture dans ces lieux pourtant idoines ne peut répéter à l’infini le miracle de Cana. Bref, ils produisent une piquette invendable. À Paris, bien entendu, l’ancienne danseuse, toujours très belle, éprouve la nostalgie de son premier métier. Elle replonge, dans un milieu plus huppé, cette fois elle donne dans le genre artiste entretenue. Ses hésitations entre son ancienne vie, les festivités, la lumière, les bruits, les séductions parisiennes et son devoir qui la rappelle sur la terre aride de Palestine auprès de la communauté qui a besoin d’elle, constituent l’attrait essentiel de ce roman. Mais quand le lecteur commence à y prendre goût, le roman s’achève. C’est un roman métasexuel, il démarre sur une éjaculation précoce et finit sur un coitus interruptus.

183ème mille ! un tirage à la Rothschild, pour ce huitième roman de Benoit devenu, en son temps, la coqueluche de la littérature d’amour et d’aventures.

Ah, oui, j’allais oublier, l’auteur ne daigne pas goûter à la production vinicole du puits de Jacob, en revanche il fait boire à un des viveurs parisiens un porto 1811 qui est digne des dieux. Il est revenu d’Espagne dans les bagages de Suchet.

Il existe au musée du Prado, à Madrid une Immaculada Conceptio de Soult. Ne nous y trompons pas, elle n’est pas due au pinceau de Soult, c’est une œuvre sublime de Murillo que Soult s’était contenté de chiper là-bas et que, penauds, nous avons dû rendre (un ramassis de gangsters la grande armée, en Espagne à ce moment-là, quelle honte ! moi aussi, jeune, je me suis mal comporté dans les boites de nuit de la Costa brava, j’en ai encore des remords, mais bon, je n’étais pas maréchal). Suchet, quant à lui, piquait des bouteilles.

Quand les Français ne volaient pas les tableaux, ils fournissaient avec générosité les sujets sanglants, comme le dos de mayo ou le tres de mayo.

Ce porto, tout de même, j’aurais bien aimé y goûter. Comme Suchet je suis doté d’une morale œnologique très élastique, je n’y peux rien. Et je ne veux pas me corriger.

Il me semble que je me suis éloigné du sujet.

Mais au fond s’éloigner du sujet, c’est s’approcher de la littérature.

Le puits de Jacob existe, on sait même qu’il a 46 mètres de profondeur. C’est au puits de Jacob que Jésus, assoiffé, a rencontré il y a deux mille ans, une Samaritaine en qui il a éveillé une soif spirituelle.

Ce Puits de Jacob entretient tant bien que mal ma soif littéraire.

Décor: Degas

 

Posté le 7/8/2008 - ( 15 )
 UNE BIELLE LENTE ET MERVEILLEUSE  

UNE TOISON QUI S’EFFILOCHE

 

 

LA TOISON D’OR

 

 

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Celui-ci s’appelle Jean de Gourmont, c’est le frère de Rémy de Gourmont, il a la réputation d’avoir beaucoup moins de talent que lui, même pas du tout d’après certains critiques. Jean, le jeune frère cadet (19 ans de moins) fut l’exécuteur testamentaire de Rémy et le défenseur de son œuvre tout au long de sa vie, tâche qui lui a tout de même laissé le temps d’écrire sa propre œuvre et notamment La Toison d’Or.

J’ai le souvenir que Léautaud, dans son Journal Littéraire, parle de cette Toison d’Or, en termes plutôt flatteurs.

Allons-y, me suis-je dit.

L’exemplaire que j’ai sous la main est édité en 1925 par les Editions du siècle, 121, Boulevard Saint-Michel. Editions qui ont disparu, ou ont été absorbées ou ont changé de nom. Chez ce même éditeur, Jean de Gourmont a publié L’art d’aimer, ce qui ne m’étonne guère, tant on sent chez lui le désir de se métamorphoser en Ovide. Je ne m’étendrai pas sur une tel projet pour la raison principale que je ne connais ni Ovide, ni l’art d’aimer, l’Art d’aimer d’Ovide, je précise.

La Toison d’Or mérite, par certains aspects le qualificatif de petit roman érotique même si ce n’est pas du Pierre Louÿs avec par exemple son Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, qu’on lit les mains délicieusement humides et les oreilles rouges de confusion. Il est vrai que le dit Manuel de civilité etc. macère dans l’obscénité pipicacateuse et la pornographie (il s’y vautre à proprement parler), mais la pornographie, et plus encore celle d’un Pierre Louÿs, n’est elle pas de l’art ?

Jean de Gourmont ou plutôt le narrateur de La Toison d’Or ne plonge pas ses mains aussi directement que Louÿs dans les dessous en dentelles et les pilosités soyeuses, il tient plus du fanfaron un peu goujat que de l’érotomane compulsif à vocation littéraire. Mais ses manières ont du piment et une certaine sportivité, ou bien est-ce du fétichisme, il a par exemple une façon alphabétique de choisir ses maîtresses, leur nom commence toujours par un M. Défilent donc entre ses mains (entre autres) des Madeleine, Marguerite, Marthe.

Il voulut l’approcher de lui. Elle dit non d’un signe de tête, et lui offrit elle-même la magnificence de sa croupe, c’est le langage amoureux propre à Jean de Gourmont, la tête dit non, les fesses disent oui : vocabulaire signifiant ou je ne m’y connais pas. L’auteur est également un historien des religions, ainsi narre-t-il cette histoire censée se passer à Formose, où certaines femmes, faisant office de prêtres, montaient sur les toits des pagodes, retroussées jusqu’à la ceinture et de toute la force de leurs muscles tendus, aussi loin que possible, elles pissaient sur la foule adorante et prosternée. Si cette histoire n’est pas inventée et si cette religion existe toujours, ces humides cérémonies ont de quoi faire retrouver la foi à certains.

Bon, quittons la miction, pardon, la fiction religieuse !

Raymond, le narrateur entretient une maîtresse stable, Madeleine, (la stabilité comme de juste tempère les désirs) il fait des pirouettes avec une instable, Marguerite (les déséquilibres échauffent les sens), et joue les bons offices auprès d’une Marthe, qui avant de se marier avec un dadais doté de rentes et d’imbécillité, prend la précaution de se faire dépuceler par lui. Après son mariage, Marthe, toujours aussi précautionneuse, vient de temps en temps comparer avec celles de son voltigeur éclaireur les performances fournies au foyer conjugal par son dadais cousu d’or.

Jean de Gourmont fait un peu mécanicien de l’amour, il expose par exemple que le mouvement de deux bas-ventres pendant l’opération sexuelle ressemble à une bielle lente et merveilleuse. Cela paraît assez bien observé mais il est conseillé d’oublier cette comparaison ou en tout cas de ne pas l’utiliser à haute voix pendant la dite opération. Risque de panne subite. Récemment il m’est arrivé.

Tout ceci est bon enfant.

Et La Toison d’or se lit agréablement même si, à mon grand désespoir, cette toison est bien peu souvent aperçue, je parle en tant que vieux cochon, à peine si Raymond, ciseaux en main, en découpe quelque échantillon, geste néanmoins historique car n’aurait-on pas aujourd’hui les pires difficultés à procéder à un tel prélèvement tant le monde contemporain, tout à sa haine du poil et à sa forcenée recherche hygiénico-esthético-sexuelle (jusqu’où va se loger la sécurité), sacrifie de plus en plus les parties pileuses.

Cette histoire de poils méconnus n’est pas le seul manquement de ce livre, l’auteur se lance aussi dans une critique du monde littéraire d’alors, cependant les clés des personnages que l’on croise sont trop dissimulées, les traits trop voilés, les figures trop lointaines et trop flous, les modèles trop peu connus pour qu’on puisse identifier un écrivain quelconque et prendre du plaisir à sa démolition.

Dommage.

Car Jean de Gourmont ayant écrit Vingt ans de critique devait avoir quelques anecdotes intéressantes dans sa besace.

J’ai pris une fois Léautaud en flagrant délit de non concomitance littéraire avec moi, cela s’est produit avec Stendhal, La vie d’Henri Brulard et les Souvenirs d’égotisme, sur lesquels Paul ne tarissait pas d’éloges et qui ne m’ont guère enthousiasmé au point que je ne les ai même pas finis. Je me promets d’y revenir c’est tout de même Stendhal.

Avec son avis positif sur Jean de Gourmont, il paie sans doute son tribut à Rémy de Gourmont pour lequel il avait un attachement profond, ce qui n’est pas si fréquent chez le monstre froid de l’entresol de la rue de Condé et sans doute a-t-il vibré aux diatribes violemment anticléricales de Jean de Gourmont et à la sensualité de ses après-midi coquines, lui rappelant les exquis et licencieux moments, plus tumultueux toutefois, que lui-même passait avec le Fléau.

Je garde donc à son crédit cet avis sur la Toison d’Or.

Avis qu’il tempère rapidement, tant les compliments l’écorchent, toujours dans son Journal littéraire : Il nous a lu les passages concernant quelques uns, sortes de portraits littéraire en quelques lignes. La justesse ne manque pas. Manquent la vivacité, la rapidité du trait et de l’expression. C’est mou et traînard, comme Jean de Gourmont lui-même.

On a perdu Jean de Gourmont et retrouvé Paul Léautaud.

 

¨Décor:

Pechstein

Schmidt-Rottluf

Hekel

 

 

 

 

 

Posté le 1/8/2008 - ( 15 )
 
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