retour accueil 
 
 

 

 

Septembre 2010
Août 2010
Juillet 2010
Juin 2010
Mai 2010
Avril 2010
Mars 2010
Février 2010
Janvier 2010
Décembre 2009
Novembre 2009
Octobre 2009
Septembre 2009
Août 2009
Juillet 2009
Juin 2009
Mai 2009
Avril 2009
Mars 2009
Février 2009
Janvier 2009
Décembre 2008
Novembre 2008
Octobre 2008
Septembre 2008
Août 2008
Juillet 2008
Juin 2008
Mai 2008
Avril 2008
Mars 2008
Février 2008
Janvier 2008
Décembre 2007
Novembre 2007
Octobre 2007
Septembre 2007
Août 2007
Juillet 2007
Juin 2007
Mai 2007
Avril 2007
Mars 2007
Février 2007
Janvier 2007
Décembre 2006
Novembre 2006
Octobre 2006
Septembre 2006
Août 2006
Juillet 2006
Juin 2006
Mai 2006
Avril 2006
Mars 2006
Février 2006
Janvier 2006


 


( Tous les articles - août 2009 )
 LITTERATURE CANONIQUE  

 

ROMAN DE CASERNES

 

AU SERVICE DE L’ALLEMAGNE

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

Le livre que je tiens entre les mains s’appelle Au service de l’Allemagne, il est plat comme une limande au propre comme au figuré. Au propre, il a paru dans cette collection Modern-Bibliothèque de chez Arthème Fayard qui présente ses romans sur deux colonnes et les illustre de dessins, horribles en général, c’est le cas ici, collant au texte comme une huître à sa coquille. Au figuré, c’est Barrès qui a pondu Au service de l’Allemagne, non pas Barrès l’écrivain classique grand par la forme et l’élévation de pensée, mais le Barrès malsain, raide comme un passe lacet, à l’œil noir de vautour, nationaliste et militariste en diable qui, à peine sorti de l’affaire Dreyfus, durant laquelle il a soutenu l’armée au mépris de toute justice, tourne ici autour d’une seule idée, l’Alsace et la Lorraine sont françaises et l’Allemagne est en train de les dénaturer, de deux idées à la vérité puisque, dans le même son de clairon, il proclame que l’armée française est le réceptacle de toute la bonté de la France, de sa compassion, son intelligence, son ardeur, son héroïsme, sa générosité et ses pommes de terre frites, avalanche de qualités que certains Allemands attribuent également à leur propre armée : donc match nul.

J’ai pêché ce roman au hasard de mes pérégrinations livresques et j’aurais sans doute mieux fait de le laisser sur son étagère ou au fond du sac où il dormait depuis plus de cent ans.

Maurice Barrès peut être un admirable romancier, La Colline inspirée, par exemple, est un formidable livre où se mêlent avec délicatesse la mémoire d’un pays, la foi des humbles, celle des illuminés et les émotions éprouvées devant un paysage immuable et son histoire, mais lorsqu’il s’abandonne à ses obsessions patriotiques indignes d’un écrivain, il se montre l’exécrable commis voyageur de la France dans ce qu’elle a de plus détestable : la vanité, les rancœurs ambitieuses, les désirs de violence, les annexions coloniales, aux couleurs d’un bon droit usurpé, et drapés dans une ode à la terre qui ne ment pas, au sang des héros, au souvenir des victoires, à l’oubli des défaites, aux morts ensevelis dans un linceul de gloire (patience Maurice, des morts dans une dizaine d’années tu pourras t’en mettre plein la plume, des tripes explosées, des cervelles projetées, de quoi irriguer ta belle terre de France) bref à un incroyable salmigondis sonore, aujourd’hui désuet et, je l’espère, désuet à jamais, de médailles cliquetantes et de bruits de bottes.

Au service de l’Allemagne ne partait pas d’une mauvaise intention, le narrateur quitte son village de Charmes sur Moselle pour un voyage d’observation au-delà de la frontière française, dans la partie désormais allemande de l’Alsace et de la Lorraine, voyage à partir duquel il se propose de se livrer à une enquête sur l’identité de ces deux régions après plus de trente ans de séparation et d’administration allemande (on est en 1905, l’Alsace et la Lorraine sont devenues allemandes, il y a plus de trente ans, annexées qu’elle furent après la guerre de 1870 par les soudards de Prusse qui les ôtèrent des mains des soudards de France), un peu comme dans un couple séparé on se demande ce que sont devenus, au bout d’un certain temps, les conjoints et les enfants.

Hélas, après quelques pages, cette enquête se résume à l’examen des vertus comparées des adjudants de l’armée allemande et de ceux de l’armée française, Au service de l’Allemagne se transforme en un roman de caserne, on ne le lit pas, on cantonne ou on défile. Ce ne serait pas grave, si Maurice Barrès possédait un minimum de sens de l’humour et de la dérision, hélas ce type est rigide comme un piquet de vigne, il n’écrira jamais Les gaietés de l’escadron, pour lui l’armée est un tabernacle, le service militaire, un sacerdoce, les soldats, une légion d’anges et les officiers une caste d’archanges, sa littérature pourrait se définir comme une littérature canonique. Il est si imprégné de délires patriotiques qu’il est capable de trouver qu’un adjudant français est supérieur, à tous les points de vue et d’une manière quasi génétique, à un adjudant allemand alors qu’on sait tous, si on veut les comparer, qu’il convient de les faire s’affronter dans un mess où on pourra juger et même jauger la quantité de liquide alcoolisé qu’ils sont capables d’entonner.

Bref, Barrès se conduit ici plus comme un affidé que comme un romancier.

Mes commentaires sur Au service de l’Allemagne se transforment en note d’humeur pacifiste et même de mauvais humeur pacifiste, et il y a une certaine indécence de ma part à critiquer violemment Barrès (je suis atteint de révoltes anachroniques, qu’aurais-je fait en ce temps-là ?), je vais donc arrêter de sabrer ce roman et m’en tenir au souvenir personnel et néanmoins militaire, sans aucun intérêt non plus, du jour de la réception de mon affectation (affectation que j’ai écrit dans un premier jet affection, quelle horreur), il y a longtemps, pour mon service national, armé et obligatoire, non sans avoir dit auparavant que Au service de l’Allemagne est le premier roman d’une trilogie intitulée Les Bastions de l’Est, les deux autres romans qui vont suivre s’appelleront Colette Baudoche et Le génie du Rhin, et que je serai obligé de les lire si je veux tenter de réhabiliter Barrès, l’armée française et la patrie si honteusement vilipendés par moi et non sans avoir rappelé aussi que l’Alsace et la Lorraine, redevenues françaises après la guerre de 14/18, permirent à Jean Cocteau, jamais en reste d’un bon mot, surtout lorsqu’il s’agit d’escagasser un confrère, de ricaner : " il ne reste plus à Barrès, s’il veut revendiquer l’Alsace et la Lorraine, qu’à devenir Allemand ".

Bon, à moi.

Montluçon !

Où est-ce ? moi, froissant et défroissant ma feuille de route.

Oh, putain, dit un ami, c’est dans le Nord ça ?

T’es con, dit un autre, c’est dans l’Est.

Mais non, dis-je en examinant mon billet de chemin de fer : Paris Port-Bou au départ de Perpignan, changement à Limoges, passage à St Sulpice Laurière, puis Guéret et arrêt à Montluçon.

La micheline brinqueballant entre Limoges et Montluçon dans des paysages verts et abondants, si centralement français, si lointains et si étrangers à mes cailloux et au vent qui les aiguise en passant au-dessus des Corbières, est un de mes meilleurs souvenirs ferroviaires.

Comme quoi l’armée c’est aussi l’apprentissage d’une géographie.

Et d’une histoire : le Bourbonnais et les Bourbons ne sont pas pour rien dans l’histoire de ce pays (voilà que je me mets à faire du Barrès).

DECOR: ALECHINSKY

Posté le 27/8/2009 - ( 5 )
 NABOKOV OU L'ERREUR  

 

CRITIQUE DE L’ART CRITIQUE

 

 

 

BLEAK HOUSE (2)

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

 

Je n’étais pas certain de pouvoir rivaliser avec Nabokov. Après avoir lu son Littératures, je suis obligé de ne pas trop laisser se développer en moi ce sentiment persistant que je suis meilleur que lui.

Je ne suis pas devenu fou, je suis meilleur au sens de la bonté je veux dire, pas au sens de la littérature bien entendu. Il me semble que j’aime sans chercher à comprendre et que lui cherche à comprendre pourquoi il aime. Je lui suis donc supérieur sur le plan de l’affection pour Dickens. L’amour doit être incompréhensible sous peine de n’être qu’une vulgaire transaction, ou un simple donnant, donnant. On aime lorsqu’on se déboutonne pour rien. Je suis aussi grand inventeur de formules creuses. Après Bleak House et mon compte rendu, je m’étais réservé de lire et de parler du Bleak House de Nabokov dans Littératures I, c’est ce que je suis en train de faire.

Je me ressaisis, je ne suis pas meilleur que Nabokov, allons, allons, pas plus au sens de la bonté, qu’au sens de la littérature ou qu’au sens des papillons, c’est un redoutable lépidoptériste (surtout lorsqu’il tient à la main son filet à papillons), le seul endroit où je puis prétendre le surpasser n’est pas non plus dans sa passion pour les petites filles (seul Balthus peut l’égaler), c’est dans le savoir-faire vigneron (et même dans le savoir boire, les Russes s’étant fait une déplorable réputation en ce domaine) mais ceci relève d’une simple satisfaction d’amour propre. En réalité, je parle pour ne rien dire car mon art de vivre se résume avant tout à n’être supérieur à personne, non par une prédisposition innée pour la modestie mais pour le caractère reposant qui me convient et que je cultive d’une infériorité que nul ne me conteste.

Vladimir Nabokov, émigré russe et romancier estimé, fut un brillant enseignant de littérature dans les grandes universités américaines (y a-t-il une raison pour toujours qualifier une université américaine de grande ?). Après sa mort, ses cours furent regroupés en trois volumes (avait-il envisagé de le faire de son vivant ? Littérature et enseignement littéraire ne sont-ils pas antagonistes ?), Littératures I, (Austen, Dickens, Flaubert, Stevenson, Proust, Kafka, Joyce), Littératures II, (les grands Russes, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Gorki, tiens ! il manque Pouchkine) et Littératures III, (Don quichotte). Pour entreprendre une traversée littéraire, un cours de Nabokov peut parfois être un viatique utile et dans le cas de Joyce par exemple et de son Ulysse, c’est un canot de sauvetage miraculeux, mais pour des romans ne présentant pas de difficultés similaires de construction ou de compréhension, les analyses de Nabokov me semblent trop détaillées, trop littérales et si prolixes en citations que celles-ci, dans le cas de Bleak House, excèdent en longueur le texte même de Nabokov. Le Bleak House de Nabokov est long et inutilement entortillé autour du texte de Dickens.

Je suis capable de tout, et notamment ici de critiquer Nabokov, tant pis, je continue.

Nous voici maintenant prêts à attaquer Dickens. Nous voici maintenant prêts à embrasser Dickens. Nous voici maintenant prêts à baigner dans Dickens, ainsi commence-t-il à usage de ses élèves son cours sur Bleak House, comment oserais-je accuser Nabokov de mal aimer Dickens ? Un tel enthousiasme, je le comprends, je le goûte, je le célèbre, un peu plus loin, il dira, je paraphrase, il faut aimer la littérature avec le dos, faisant allusion à ce frisson de la moelle épinière que tout lecteur ressent à la lecture d’un de ses romans préférés, plus loin encore, l’enchanteur m’intéresse plus que le conteur, moi aussi monsieur le professeur, et il conclue par : un écrivain peut être un bon conteur ou un bon moraliste, mais s’il n’est pas un enchanteur, un artiste, il n’est pas un grand écrivain.

Oui, Dickens est avant tout un artiste, c’est, me semble-t-il, ce que je dis, dans mon propre commentaire sur Bleak House, si je ne le dis pas là-bas, je le dis ailleurs et si on ne le trouve pas ailleurs, on le découvre ici et maintenant.

Nabokov se lance alors dans une explication détaillée et thématique plus à même de célébrer le conteur que d’évoquer l’enchanteur, je me retrouve dans un de ces amphithéâtres de ma jeunesse où, au bout de dix minutes de cours, je me mettais à penser à ma soirée de la veille, au bruit des automobiles dans la rue, aux cris des enfants qui jouent sur les trottoirs jouxtant la faculté, à la fraîcheur des demis à la pression, aux minijupes, aux pommes de terre frites et aux monades de Leibniz ( plus rarement toutefois).

Nabokov décèle trois thèmes principaux dans Bleak House :

  1. Le thème de la chancellerie et du procès Jarndyce contre Jarndyce. En ce qui me concerne, j’en ai fait l’ossature principale, le fil rouge, autour duquel tous les autres thèmes s’enchevêtrent.

  2. Le thème des enfants malheureux, mais il s’agit d’un thème récurrent chez Dickens (depuis longtemps je cherchais à utiliser à bon escient, le mot récurrent si à la mode aujourd’hui, c’est fait), l’enfance malheureuse est presque une manie de Dickens, il en fait même parfois trop.

  3. Le thème du mystère qui est en effet ici relativement nouveau pour un roman de Dickens, un quart de Bleak House étant consacré à une enquête policière.

Allez, je vais le dire, devant cette analyse fouillée et assez longue (pour ne pas dire interminable), j’ai parfois le sentiment de participer à un repas mondain durant lequel un épicurien autoproclamé commente sa pièce de viande à l’intention des invités, en n’oubliant aucun détail, de la sauce, des ingrédients, du sang, du muscle, du gras du morceau de chair qu’il désigne, à la manière d’un médecin légiste, de la pointe de son couteau, à un auditoire haletant, tandis que de la pointe du mien, je pousse au bord extrême de mon assiette, mon propre morceau n’imaginant pas une seule seconde que je puisse avaler une part quelconque de ce cadavre dégoulinant, ou pire encore, il me semble assister, au cours de la même soirée, aux vantardises d’un fat, épiloguant sur des épisodes amoureux à lui arrivés, fanfaronnant sur la dimension de son sexe, sur la grosseur de ses testicules, sur l’irrigation sanguine des bas morceaux de sa partenaire, sur les suées, les ruissellements, les odeurs, les éjaculations, les fellations, les cunnilingus, le nombre des coups tirés, les cris, les gémissements, les bruits du sommier, au point que les participants au repas, honteux de ce que l’on fait subir à l’amour ne visent plus qu’à connaître les enchantements de l’abstinence et que moi-même rêve, dans ce moment-là, de monter sur la table et, debout sous le lustre, de me masturber sauvagement devant tout le monde (mon Dieu, quel repas !) répandant mon sperme sur la salade, le fromage ou le dessert, afin de venger le sexe de l’indélicatesse flagrante qui lui est faite aux yeux de tous.

Voilà j’ai dit ce que j’avais à dire, Nabokov est-il responsable de ma colère ? Non, bien entendu. Il est victime d’une coïncidence, il surgit au moment même où je forme dans mon esprit l’idée (sans doute éphémère) de revendiquer un statut du lecteur, statut radical, qui n’accepterait rien d’autre que ce qui vient de lui, qui ne se fierait qu’à ses propres découvertes, qui lui interdirait même de s’intéresser à tout commentaire de texte (les miens y compris) mis à part ceux qui digressent à l’infini de telle manière qu’ils deviennent " œuvre "eux-mêmes et qui l’obligerait à ne lire qu’avec son dos.

Nabokov relève certaines phrases drôles que j’avais également notées  : sa famille est aussi vieille que les collines et infiniment plus respectable, ou lorsqu’il dépeint les tourments d’un volatile : la dinde, dans le poulailler, toujours préoccupée par une injustice sociale (probablement Noël) ou la façon dont Vholes s’installe à son bureau : Vholes ôte ses étroits gants noirs comme s’il dépouillait ses mains de leur peau, soulève son étroit chapeau comme s’il se scalpait, et s’assied à son bureau.

Et j’aime aussi la dernière phrase de Nabokov : Le monde d’un grand écrivain est en effet une démocratie magique, où même un personnage très mineur, même le personnage le plus épisodique a le droit de vivre et de prospérer.

En dehors de ça, et ceci est plutôt réconfortant, nul n’a besoin d’un professeur de littérature pour aimer Bleak House.

DECOR: Thomas SULLY

Posté le 23/8/2009 - ( 4 )
 DU VENT DANS LES VOILES  

 

UN HYMALAYA ROMANESQUE

 

BLEAK HOUSE

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

J’étais tenté de croire que Bleak House de Charles Dickens, traduit en français par La Maison d’Âpre-Vent, était plus un exercice de style et un empilement de personnages qu’une œuvre construite et tendue vers un seul but : raconter une histoire.

Eh, bien je me trompais ! Pas dans mon sentiment sur ce roman qui vaut ce qu’il vaut (mon sentiment, pas le roman) mais sur le jugement que d’autres portent sur lui et notamment, à tout seigneur tout honneur, Sylvère Monod, traducteur attitré de Dickens, dont je lis le commentaire tout de suite après avoir fermé le livre et qui voit dans Bleak House un roman parfaitement construit. Alors, je prétends que c’est un don miraculeux qui anime ici Charles Dickens pour mener jusqu’au bout une histoire d’une aussi grande complexité avec l’impossibilité de revenir au début puisque Bleak House paraissait en feuilleton et, aussitôt écrit, se solidifiait dans le dos de son auteur, lui ôtant toute possibilité d’ajouter ceci, d’ôter cela, de modifier, de corriger, au point, qu’au fur et à mesure des parutions, les chemins de l’intrigue se resserraient de plus en plus. Il lui fallut sans doute des prodiges de virtuosité et la ressource de tout son génie pour arriver à ordonner sans trop de débordement ce tiroir de commode en fouillis.

Ce spectaculaire échafaudage d’idées et de situations était, pour moi, à mettre sur le compte du hasard et de l’invention au jour le jour et j’ai ce sentiment que, pour se sortir des difficultés, Dickens crée à profusion des personnages et séquences nouvelles, mes principales interrogations consistent dans des réflexions de ce style : " cette fois-ci, il ne s’en sortira pas " ou bien " il sera obligé d’abandonner cette piste, elle ne le mènera nulle part " ou bien encore " mon Dieu ! qu’est-ce qu’il vient d’inventer ! ". Pourtant comment contredire Sylvère Monod, même lorsqu’il dit que tout était conçu dès le début, que pas un bouton de guêtre ne manquait, lui qui a passé trois ans en compagnie de La Maison d’Âpre-Vent et voué sa vie à Dickens et à Conrad ? Ah, une vie passée avec ces deux géants ! Mais pourquoi me plaindre, moi qui ai consacré ma vie au vin !

Impossible de contester Monod, impossible aussi, pour vérifier ses dires, de relire, aussitôt finies, les mille pages de ce roman, toutes somptueuses qu’elles soient, trop de livres à lire ou à relire m’attendent sur les rayons de ma bibliothèque, me parlant de la Russie du XVIIIème siècle, de la France du XVIIème, de l’Amérique du XXème, de l’esthétique des huîtres en milieu salin, de la découpe du pied de porc en vinaigrette, pour me plonger à nouveau dans l’Angleterre du XIXème siècle, pas tout de suite en tout cas ou alors il faudra que j’en supprime quelques-uns du programme.

Je ne doute donc pas du propos de Monod, mais il me faut tout de même dire ce que je pense de ce roman, bien que je m’interroge souvent sur l’utilité de dire ce que je pense au point que lorsque ces doutes m’assaillent, il m’arrive de dire ce que je ne pense pas, en espérant que nul ne s’en apercevra, parfois je vais encore plus loin et je me mets à penser en conformité avec ce que je viens d’écrire ou plus exactement je me mets à écrire pour commencer enfin à penser, au risque comme ici, de ne plus savoir ce que je dis, ni ce que je pense, ni ce que j’écris.

J’en reste à cette idée que ce foisonnement de personnages, -. j’aurais dû les compter -, finit par enfouir l’intrigue de la Maison d’Âpre-Vent (l’âpreté de ce vent étant sujette à caution, le traducteur ayant cru bon d’écarter le désolé ou le sombre du bleak au profit d’un titre poético-fantasmagorique à la Hauts de Hurlevent), sous une sédimentation telle que l’on n’y découvre les charmes de l’histoire que par endroits, comme une pépite ou une pierre précieuse devinée dans une gangue boueuse, mais cette quête d’un trésor n’est-elle pas aussi une admirable manière de goûter un roman ? Comment échapper à cette vision que j’ai d’un Dickens parcourant les rues de la grande cité (je veux parler de Londres, fouillée ici dans tous ses recoins, des plus majestueux aux plus misérables), l’œil vif, l’attention en éveil, observant avec gourmandise les silhouettes qui vont et viennent devant lui, et qui, rentrant chez lui, se précipite sur sa plume pour faire naître avec son vertigineux talent de peintre et d’humoriste les Skimpole, Turveydrop fils et père, Lord Dedlock et sa lady, Gruppy, Tulkinghorn, Miss Summerson, Jarndyce (des anges ces deux derniers, Dickens a aussi besoin de personnages éthérés pour faire mieux ressortir la noirceur et le ridicule de certains autres) et autres innombrables personnages croisés ou suivis tout au long de sa journée.

Le fil rouge de cette histoire est le procès interminable Jarndyce et Jarndyce qui ouvre le roman et le clôture et vaut à Dickens de se livrer à une critique acerbe mais toujours drôle (l’art suprême de Dickens) du système judiciaire anglais.

Dans sa préface de 1853, Dickens dit : À l’heure actuelle se déroule devant la Cour un procès commencé il y a près de vingt ans, procès devant lequel on a vu comparaître trente ou quarante avocats à la fois ; dans lequel les frais encourus se sont montés à soixante-dix mille livres ; procès qui n’est qu’un différent à l’amiable et dont on m’a assuré qu’il n’est pas plus proche de son terme aujourd’hui que quand il a débuté. Voilà le point de départ de Bleak House, l’affaire Jarndyce et Jarndyce ce vivier du personnel judiciaire londonien du XIXème siècle fournissait l’occasion à Dickens d’inventer des personnages plus singuliers et plus drôles ou parfois plus lugubres les uns que les autres et d’incroyables péripéties juridico-sentimentales. Et de fait le procès Jarndyce et Jarndyce s’éteindra en fin de roman non parce qu’un jugement a été rendu dans un sens ou dans un autre, mais parce que l’héritage contesté qui le sous-tendait a été complètement bouffé par les frais, les séances successives au tribunal, dédaigneuses du bon droit et de la justice, se contentent de statuer sur la surface des choses, c’est à dire, l’argent du procès et la rétribution des professionnels qui l’instruisaient et le faisaient durer.

Le combat cesse lorsque la machine ne secrète plus d’elle même de quoi nourrir son homme de loi.

Tout au long de sa tenue, ce procès Jarndyce et Jarndyce, (dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants et qui figure au-dessus de la tête des personnages à la manière du fatum de l’antiquité) aura donné une consistance dramatique et une ossature au roman de Dickens, scènes drôles ou tragiques, crimes, disparitions, mariages, vie de couple s’ordonnant autour de lui.

La maison d’Âpre Vent, vu d’en bas et non des sommets est un Himalaya romanesque, on est saisi par ces moutonnements de pics immenses quand le ciel se lève et par un je ne sais quoi d’incompréhensible et de gigantesque et d’oppressant lorsque les nuages et les vents déchaînés descendent jusqu’au plus profond des vallées.

Devant Bleak House on se sent parfois sherpa, parfois yéti, parfois K2, et toujours fasciné !

DECOR: Thomas Sully, Anglais, 1783/1872

Posté le 19/8/2009 - ( 3 )
 L'AFFREUX VIN DE MALAGAR  

 

LE GRECO OU LES TRAITS DU PÉCHÉ

 

DESTINS

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Jusqu’à maintenant, je n’y avais jamais songé, je ne vois pas pourquoi ça me tombe dessus aujourd’hui avec la force d’une évidence et la rectitude d’un pot de géranium chutant d’un balcon : il y a du Simenon chez Mauriac, ou plutôt il y a du Mauriac chez Simenon. Le titre peut-être ? Destins, il ne s’est pas foulé Mauriac, c’est un titre à la Simenon, attention, je ne parle pas des Maigret, rien à voir, chez Mauriac pas d’enquête, les coupables sont connus d’avance et ils ont des circonstances atténuantes, le péché originel, leur punition n’est pas la prison, c’est le remords, la damnation et tout le saint-frusquin, pas de comptoir en zinc non plus sur lequel les petits verres de vin blanc font des ronds humides, chez ces gens-là, on ne boit pas, ou alors on se saoule, je suis en train de raconter des calembredaines car on se préoccupe bel et bien du vin chez Mauriac, il est même omniprésent, son odeur imprègne ses romans jusqu’à la saturation, et l’air lourd de septembre pousse devant lui, sur ce plat paysage bordelais crépu de vigne, à peine voilé parfois par les brumes de la Garonne, des effluves vineux qui pénètrent jusque dans les salons et les chambres à coucher des vieilles propriétés. Le vin est ici une présence mais rarement un agrément et dans ces familles rances, on en produit, on le vend, on fait de l’argent, on monte dans la hiérarchie de la société bourgeoise et ça s’arrête là, le vin est un instrument, je simplifie tout de même car on en boit chez les Mauriac, c’est Paul Morand qui le dit dans son Journal inutile, en 1970, tout de suite après la mort de Mauriac : La seule chose sucrée, chez Mauriac, c’était son vin de Malagar; affreux, une sorte de Sauternes de bénitier, sans doute, je suis enclin à croire Morand au sujet de la qualité de la production vinicole de Mauriac, le Sauternes pouvant être comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses, il peut aller du sublime Yquem à une infâme décoction de sucre, d’eau et de soufre. Paul Morand était une fine gueule, il ne buvait que du bon et à l’écouter, il ne baisait aussi que du beau, à quatre vingt ans, il tringlait encore comme un jeune daim, peut-être se vantait-il, je veux dire peut-être baisait-il moins qu’il ne le proclame (les hommes sont tous les mêmes, Morand prétend avoir fait jouir une de ses partenaires vingt quatre fois en vingt quatre heures, je laisse chacun et chacune réfléchir à ça ; j’ai dit réfléchir, n’est-ce pas et non rêver) et poussé par la nécessité, ou l’urgence sans doute faisait-il quelques accrocs à son élitisme érotique en ne se tapant pas que du surchoix (mais le flacon n’est pas toujours annonciateur de l’ivresse). Le sujet est Mauriac, restons en à lui. S’il faut en croire ses contemporains, il n’était pas un baiseur, plutôt un empêcheur de baiser en rond.

 

Simenon, donc ! Aucune ressemblance avec les Maigret mais en revanche des similitudes certaines avec ses petits romans âpres, tendus comme des courroies de ventilateur ( ?) qui se lisent vite, qui se nouent à la manière d’un drame antique ou d’une tragédie classique au confluent d’un événement mémorable, suffisamment mémorable pour en faire tout un roman aux dimensions d’une nouvelle - Destins occupe une centaine de pages dans La Pléiade -, avec des personnages forts, parfois un peu outranciers, non pas forts, obstinés je veux dire, qui suivent leur pente sans la remonter : en sachant qu’ils la descendent chez Mauriac, en ignorant qu’il s’agit d’une pente, chez Simenon (chez lui, il n’y a pas l’ombre d’un péché). Les héros mauriaco-simenonniens sont façonnés à leur corps défendant par leur environnement, leur hérédité, leur milieu ou leur religion, ils n’échappent guère à des fatalités, chez l’un, ils ont conscience du mal, ils n’en sont pas plus heureux, chez l’autre, ils n’ont qu’une vague idée du bien, ça ne leur sert à rien non plus.

Il y a quelque chose de têtu chez les personnages de ces deux auteurs, ils accomplissent leur destin (puisque Mauriac y tient) non par projet, ni par vocation, ni par plaisir, par une sorte de nécessité naturelle, quasi animale, les rapports qui les lient entre eux ne les corrigent pas, ne les pervertissent pas, ils influent sur eux mais seulement pour exagérer leur naturel.

Dans Destins, figurent sept ou huit personnages parfaitement identifiés, Bob Lagave, le héros principal, sa grand-mère Maria, son père haut fonctionnaire aux finances, les Lagave sont partis de rien, leur famille depuis des générations était au service des Gornac avec qui ils continuent d’entretenir d’excellentes relations. Terriens cossus, les Gornac possèdent, du côté de Langon, des pins landais et des vignes, le patriarche amasseur de patrimoine, Jean Gornac, a perdu ses fils qui ne lui ressemblaient guère, plus intéressés qu’ils étaient par les moissons du ciel que par les vendanges terrestres, il lui reste sa bru, Elisabeth, veuve de son fils ainé, et solide administratrice des biens Gornac, elle ressemble à son beau-père, elle est plus Gornac que ses fils, elle sait tailler la vigne et sent la sève de pin. Elisabeth a un fils, Pierre, ultime rejeton de la lignée Gornac qui, au grand dam de sa mère et de son grand-père, se destine à la prêtrise, passe encore de tutoyer la sainte vierge et les anges, mais faire vœu de pauvreté, briguer le dénuement avec autant de détermination qu’on en met à vouloir acquérir une parcelle de vigne, quelle idée peu bourgeoise ! Pierre s’intéresse plus au père de Foucauld ou à saint Augustin qu’aux raisins du domaine. Enfin il y a Paule de la Sesque, une fille moderne et sportive, de la noblesse du coin, qui en pince pour Bob Lagave. Celui-ci, chassé de Paris par son père qui ne supporte plus la débauche de son fils, est venu se réfugier chez sa grand-mère, Maria.

La pièce se joue entre ces personnages. Robert est dévoyé mais sympathique, il est séduisant, il a vingt quatre ans, un œil de velours avec de longs cils de fille, il possède la sensualité naturelle d’un canotier d’Auguste Renoir, sa beauté le perd moralement (j’écris sous le contrôle de Mauriac), il passe de mains en mains, et pas toujours féminines. Pierre, qui l’a fréquenté durant son enfance, s’est mis aujourd’hui à le détester à cause de cette familiarité innée avec le péché de chair qu’il ne supporte pas, lui, en revanche, possède l’allure décharnée, longiligne et pisse vinaigre d’un personnage du Greco, il est ténébreux comme un confessionnal et marche en silence dans les couloirs comme s’il portait déjà la soutane, il est le portrait parfait, au physique comme au moral, de ce personnage que Mauriac redoute d’être, et auquel il n’échappera pas toujours, un moraliste proche du tartuffe, un juge, poursuivi par le sentiment du péché et condamnant les autres. On croit que les héros principaux du drame seront Bob et Paule, or dans un glissement de l’action, ils vont se fondre dans le décor (ils vont même l’emplâtrer ce décor, puisque Bob sera victime d’un accident de voiture) et c’est le visage douloureux de la quinquagénaire Elisabeth, la mère de Pierre, la gestionnaire que l’on croit si éloignée des contingences sentimentales, qui va apparaître au premier plan, dans le déchirement d’une tentation à la Phèdre et un éblouissement de désirs pour Bob, aux limites de la folie.

Orages, grêle, incendie, odeurs, paysages bordelais, vieilles passions pour la terre, odeurs de sacristie, comme toujours chez Mauriac ceci est rendu à la perfection.

Mais pourquoi, à la première page, cet animal donne l’identité de Catalans aux journaliers de la propriété Gournac. Ce ne serait rien s’il n’en faisait pas des rustres, rendus à un état quasi sauvage, ne saluant personne et des assassins possibles : Ils finiront par nous assassiner vos Catalans, dit Elisabeth à son beau-père.

Hé, François, je le dis ici pour la dernière fois avant de me fâcher pour de bon, les Catalans ont inventé la démocratie, au XIIème siècle, c’est le peuple le plus libre du monde et donc le plus civilisé, lorsqu’il prête serment au comte de Barcelone, c’est en ces termes, " nous qui sommes aussi bons que vous, jurons à votre grâce, qui n’êtes pas meilleur que nous, de vous accepter comme roi et seigneur souverain pourvu que vous respectiez toutes nos lois et nos libertés, sinon non ", alors hein !

Pour le coup, c’est moi qui ai des envies de meurtre.

Mauriac, prends garde, sinon non !

Destins se lit comme on dévore une tartine à la confiture d’abricot qu’on a chipé en douce dans la resserre sous l’escalier.

 

DECOR / EL GRECO

Posté le 13/8/2009 - ( 7 )
 PRELUDE AU DESASTRE  

 

ENCORE UNE MADONE

 

LA BOURSE

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Trente pages dans La Pléiade, une rigolade pour Honoré qui a dû pondre La Bourse, les pieds sur la table, entre deux cafés. Oui, mais voilà, il n’y a jamais de petites choses chez Balzac, pas de faiblesses chez lui, il écrit pour bouffer mais rien n’est alimentaire dans son œuvre, qu’il fasse l’immense Splendeurs et misères des courtisanes ou La Bourse, quatrième roman des Scènes de la vie privée, son intention est identique, construire un monde à travers une suite romanesque que chaque œuvre d’une manière aussi indispensable contribue à édifier. Je vais effrayer ceux qui n’ont pas encore lu Balzac, si l’on veut prendre son plaisir au centuple, il ne faut pas lire un livre par ci par là, il faut se taper toute la Comédie humaine, tout, de A à Z et dans l’ordre choisi par l’auteur, sinon, pas la peine, qu’on n’y aille pas ! Dans un roman de Balzac, le lecteur prend peu à peu ses habitudes, comme mon chien qui tourne en rond autour de sa couverture avant de s’y coucher avec un gémissement de bien-être, il s’installe avec un plaisir non dissimulé dans les intérieurs que lui dépeint le maître, humbles ou luxueux où il n’a plus qu’à s’asseoir en compagnie de personnages qu’il reconnaît et qu’à sa guise, tour à tour, il peut aimer, détester, admirer ou plaindre.

Balzac nous prévient d’ailleurs que la description des lieux est au moins aussi importante et sans doute plus que le récit, celui-ci, somme toute, est quelque chose de très banal, ce qui compte c’est l’appartenance matérielle, c’est le lien historique et social, ce n’est pas pour rien que les grandes parties de la Comédie humaine sont identifiées par des lieux ou des milieux, vie privée, vie de province, vie parisienne, vie de campagne, vie militaire.

Aucun peintre de mœurs n’a osé nous initier, par pudeur peut-être, aux intérieurs vraiment curieux de certaines existences parisiennes, au secret de ces habitations d’où sortent de si fraîches, de si élégantes toilettes, des femmes si brillantes…voilà ce que c’est qu’un romancier, comme nous, le museau en l’air, il a suivi une fois quelque inconnue et il a essayé de deviner d’où elle venait, où elle habitait, si la peinture est ici trop franchement dessinée, si vous y trouvez des longueurs, n’en accusez pas la description qui fait pour ainsi dire corps avec l’histoire, en quelques mots, dans une petite nouvelle de rien du tout, Balzac nous résume l’essentiel de son art du roman et de sa technique. Il a trente deux ans, La Bourse a été écrite en 1831, on a déjà dû lui faire des remarques sur ses descriptions, il nous envoie en pleine figure qu’il n’en a rien à faire, qu’il n’y est pour rien, qu’une histoire, comme un vin, c’est avant tout un lieu, lorsque ce lieu est scrupuleusement défini, l’essentiel est dit, vous ne voyez donc pas que je ne décris pas, je narre, et il nous dit encore, - on comprend qu’il est déjà sûr de son talent, comment ne le serait-il pas -, qu’il est un novateur, que personne avant lui n’a fait ce qu’il en train de faire et moi, tout à mon admiration, je rajoute, que personne après lui, ne le fera, non par manque d’intention, mais par déficit de moyens créatifs.

La bourse, ici, n’est pas la Bourse, c’est la bourse, la bourse pour l’argent je veux dire, pour y introduire de l’argent, pas pour le perdre. Celle pour faire fortune ou se ruiner, Balzac en parlera aussi, mais il n’est pas encore temps, la bourse de La Bourse est une bourse non toxique, un porte monnaie quoi, qui, plein de louis, tinte, c’est important de le dire car ce petit instrument utilitaire n’a guère de fonction chez Balzac, son argent à lui ne séjourne pas dans une bourse, il n’a pas le temps, il file, ce qui montre qu’il est aussi un auteur à imagination.

Schinner est un jeune peintre célibataire qui ressemble à Théodore de La maison du chat qui pelote, il possède autant de talent et commence, comme lui, à être célèbre. Un jour, il tombe de son échelle dans l’atelier qu’il vient de louer non loin de la Madeleine, il se plaint, il geint jusqu’au moment où ses voisines, mère et fille, l’entendant gémir pénètrent chez lui, le réconfortent, le pansent et le remettent en état.

Schinner, rentrant chez sa mère, après ces soins prodigués, se dit soudain, putain ! quelle apparition ! (je ne sais pas, s’il prononce le mot putain, moi je l’aurais dit, alors je le lui mets dans la bouche, Honoré ne m’en voudra pas), par ce gros mot, il signifie que la fille qui vient de le soigner était un sacré morceau de fille, appétissante en diable, humble, et resplendissante comme une sainte vierge, encore une madone, Balzac devait, à mon avis, fantasmer sur Raphaël, il avait des songes de pureté ce brave Honoré, la pucelle fraîche devait hanter ses nuits, comme elle hante les nuits de tout homme normal, sauf les miennes, j’avoue que je n’ai guère d’appétit pour l’innocence offerte, au Beaujolais trop jeune et trop fruité, je préfère les flacons un petit peu évolués (attention, pas trop poussiéreux tout de même), denses, avec de l’épaisseur, des tanins, des couleurs, des formes, bon ! tout le monde s’en moque, je le comprends.

Dans un roman une telle rencontre est à exploiter, je prétends même que ce brave Schinner s’est cassé la gueule pour les besoins de la cause, on l’a sacrifié à la littérature, par bonheur, il ne s’est pas fait trop de mal et un bonus a même découlé de cette chute : l’apparition madonesque. Héros de roman, on ne s’imagine pas, mais on ne fait pas ce qu’on veut, il faut éviter à tout prix de devenir soi-même héros de roman, il y a des plaies et des bosses à récolter, lui, Schinner, n’a guère à se plaindre, il tombe dans les bras d’une belle, mais un romancier est tout puissant, il peut vous plonger, la tête la première, dans un cassoulet (drôle de romancier tout de même), il peut faire de vous un sénateur cacochyme, ou un Lapon accro au pastis. Je ne sais pas si Balzac a pensé à l’écrire, je ne crois pas l’avoir lu, mais je suis sûr que Schinner, allongé, fourre son nez dans le corsage de la madone, il y a de quoi réveiller un mort ou faire sortir un héros de son piège de papier, moi en tout cas j’aurais fait des bonds (qu’on me foute la paix, je dis ce que j’ai envie de dire).

Le lendemain, revenant à son atelier, Schinner décide de rendre visite, à l’étage au-dessous, à ses infirmières bénévoles. On imagine bien que son cœur va chavirer même s’il est frappé par l’humilité du logis et le mystère qu’il pressent. Il y a un côté conte de fées dans La Bourse : la pauvreté digne face à l’art et à l’artiste énamouré.

D’autant plus conte de fées que Balzac s’arrête avant le désastre, ils s’aiment, tiens je me rends compte que je ne me souviens plus de leurs prénoms, peu importe, je vais les appeler tourtereaux, les deux tourtereaux donc se sourient, s’aiment, se veulent, se désirent et ce qui doit arriver sans doute arrivera mais on s’arrête au seuil du réel, on ne dépassera pas la féerie, le réel, c’est à dire le désamour, les habitudes qui morfondent, les désirs autres, les chemins moraux illicites, l’envie, l’orgueil, le manque d’argent, la jalousie, la maladie, bref tout ce qui constitue l’essentiel de la vie et qui donne de la chair à tout roman, d’autres œuvres vont les porter, on a le temps, et encore une dizaine de volumes de la Pléiade devant nous.

Allez 83/100.

DECOR: RAPHAEL

Posté le 8/8/2009 - ( 4 )
 UN KAFKA BURLESQUE  

 

PLIS ET REPLIS

 

MOLLOY

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Lire Beckett, Molloy par exemple, c’est prendre un coup de boule dans le plexus, pas un coup douloureux, un coup qui vous plie en deux et vous tord de rire. Chaque page, chaque ligne même, sont des coups de plus et vous finissez par hoqueter, par demander grâce, soudain vous vous mettez en tête d’économiser le livre, vous voudriez que ça ne finisse plus, vous tournez les pages plus lentement, avec onction, avec le même geste que celui d’un joaillier qui examine une émeraude ou une aigue-marine, qui la roule entre ses doigts, la présente à la lumière, vous tournez les pages, disais-je, avec cette conscience soudaine que dans cette écriture, il y a quelque chose qui délicieusement vous échappe, vous désarme, qu’est-ce qui se passe ? que lis-je ? quelque chose de plus grand que d’habitude, pas plus grand, plus mystérieux je veux dire, pas mystérieux non plus, plus littéraire, non, non, pas littéraire, ni intellectuel, ni spirituel, quelque chose qui n’est pas de l’ordre du divertissement ou de la narration, qui surpasse l’art, ou le change, ou le transforme ou le sublime, quelque chose de très simple cependant, qui est de la nature du pli, Molloy, se déplie sous vos yeux, comme une toile de Hantaï à laquelle on ôte ses nœuds, faisant entrer en collision des éléments, des personnages, des idées, des sentiments qui n’auraient jamais du se rencontrer et qui pour notre bonheur s’entrechoquent, et celui qui déplie n’en finit pas de déplier, on sent et lui aussi, car il le dit, qu’on n’arrivera jamais au bout, lire Beckett c’est se mettre à déplier avec lui et dépliant le monde, c’est décider enfin de ne pas vouloir le comprendre, à quoi bon ! c’est affronter l’inattendu, le cocasse, l’irréel, le pas vrai, le n’importe quoi, dans Molloy, ce qui est caché se dévoile, ce qui se dévoile disparaît, ce qui apparaît se combine, de la même manière qu’une pensée suralimentée aux paradis artificiels et parcourant à l’aveuglette les lobes du cerveau se cogne à ce que l’on croyait enfoui et disparu à jamais. Molloy est une circulation cérébrale ludique, un saute moutons au-dessus des neurones.

On ne peut pas plus définir Beckett qu’on ne définit le big-bang. On ne sait rien. On ne sait rien de plus que cet ébouriffant dépliement.

Oui, moi, bien entendu, je sais quelque chose de plus, sinon pourquoi écrirais-je, et si ce que vais dire n’est pas vrai, je m’en moque, et si ceux qui savent ou qui croient savoir le contestent, je m’en bats les castagnettes : Samuel a parfois un petit côté Kafka, c’est un Kafka burlesque, ou pourquoi pas, du Kafka ubuesque !

Ce que je lis est trop bon, j’en mets de côté pour tout à l’heure, pour ce soir, pour demain, pour toujours.

Ah, ça, Samu, je peux le dire, tu m’en bouches un coin ! À cause de toi, j’ai des érections continues, je ne m’en plains pas, je ne cesse pas de jouir, c’est formidable.

Voilà un type, Molloy, qui a une jambe raide et dont je ne sais rien d’autre à la page 68, (il y en a près de trois cents, toutes aussi précieuses les unes que les autres, dans cet ouvrage des Editions de Minuit paru en 1989, la première édition datant de 1951), qui monologue sans cesse et parle de tout et de rien ou plutôt ne parle que de lui sans se connaître, comme s’il venait d’assister à sa propre rencontre avec lui-même :

Or ma jambe malade, je ne sais plus laquelle, peu importe en l’occurrence, n’était pas en mesure de bêcher, car elle était raide, ni à elle seule de me servir de support car elle se serait effondrée. Je ne disposais pour ainsi dire que d’une jambe, j’étais moralement unijambiste et j’aurais été plus heureux, plus léger, amputé au niveau de l ‘aine. Et ils m’auraient enlevé quelques testicules à la même occasion que je ne leur aurais rien dit. Car mes testicules à moi, ballottant à mi-cuisse au bout d’un maigre cordon, il n’y avait plus rien à en tirer, à telle enseigne que je n’avais plus envie d’en tirer quelque chose, mais j’avais plutôt envie de les voir disparaître, ces témoins à charge et à décharge de ma longue mise en accusation.

Mes propres testicules sont aussi morts de rire, oui je sais, nul n’a jamais ressenti ça, eh bien ! ce nul-là n’a qu’à lire Beckett.

L’errance de ce type qui ne sait pas qui il est, d’où il vient, où il va, a quelque chose d’un parcours de mémoire, ces moments où on mélange des souvenirs, où on doute de tout, où on finit par une pirouette, en se disant, laissons ça, à quoi bon après tout, sinusoïdes idoines pour le développement d’une pensée, celle-ci profite des plis et des replis, fait fructifier les chocs de l’écriture, l’écriture elle-même se nourrit des effilochements de la pensée pour aller ça et là, où on ne l’attend pas où on ne l’a jamais vue, pour soulever au hasard des formules, des jeux, des fulgurances, qu’importent les projets ou le passé, ce qui compte ce sont les étonnements du présent.

Ce type prétend s’appeler Dan ou plutôt sa mère l’appelait Dan, je ne sais pas pourquoi, je m’appelle Dan. Dan était peut-être le nom de mon père, oui elle me prenait peut-être pour mon père. Moi je la prenais pour ma mère et elle elle me prenait pour mon père.

Plus loin, il dit :

Les ressources de la nature sont infinies apparemment. C’était moi qui n’étais pas assez naturel pour pouvoir m’insérer dans cette ordre de choses et en apprécier les finesses.

J’ai la solution Samuel, tu as dû tomber sur un mauvais pli, nous on s’en fout après tout, mais si tu veux t’insérer, tu devrais replier Molloy en boule et te remettre à le déplier, tu finiras bien par t’insérer. Quoiqu’à la réflexion, j’en doute fort et puis finalement, à quoi bon t’insérer, quelle catastrophe si tu devenais naturel, si tu te transformais en autre chose que de l’écriture.

Allez au hasard : Et au milieu de ces hommes, j’errais comme une feuille morte à ressorts, ou je me couchais par terre, et alors ils m’enjambaient avec précaution comme si j’avais été un parterre de fleurs précieuses.

Allez Samuel, je t’enjambe moi aussi et je continue, il va arriver quelque chose au dos de la page, je suis occupé, très occupé et hilare.

DECOR : HANTAÏ

NOUVEAU SITE A VISITER/ http://www.vendangeslitteraires.com/vendangeslitt%C3%A9raires.com/Intro__.html

Posté le 4/8/2009 - ( 2 )
 TUEUR DE MOUFLONS !  

 

UNE LITTÉRATURE DE TAMBOUR-MAJOR

 

 

VALOMBRÉ

 

(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)

 

Un petit coup de Bordeaux pour me remettre de mes admirations.

On va dire que je m’acharne ou que je me fais du mal pour rien. Tant pis !

Henry Bordeaux est un chasseur de chamois. Dans chacun de ses romans les scènes de chasse dans les montagnes sont ce qu’il réussit de mieux. Comme il ne fréquente que du gratin, il y est toujours accompagné de marquis, de magistrats, de hauts fonctionnaires, d’industriels, d’avocats, bref, de la haute, tandis que derrière, le petit personnel, ensanglanté, porte les bêtes mortes, les sacs de pique-nique et les bouteilles de rosé. Quoi d’étonnant qu’une telle société soit incapable de s’émouvoir pour l’humble vie d’une bête dans ses sommets. La mort violente d’un chamois qu’on vient débusquer en haut, sur ses terres, dans les cailloux, l’herbe rase et les dernières neiges n’est après tout qu’un passe-temps, une façon de se divertir. Ne faut-il pas être doté d’un instinct de meurtrier pour réussir dans la vie ?.

Henry Bordeaux, dont l’amour pour cette région du Dauphiné est flagrant, je ne lui enlèverai pas ça, – Valombré se passe aux abords du massif de Belledonne - aurait mieux fait de s’en tenir à l’écriture des prospectus de l’office du tourisme. Vantant des excursions avec guide dans les cimes alpines, ou des chasses au mouflon, il n’aurait guère eu le temps d’encombrer les rayons des bibliothèques ni le goût de chasser dans les terres arides (pour lui) de la littérature où le gibier est trop subtil et ne se dévoile qu’après de longues traques.

Rien n’est plus conventionnel qu’un roman de Bordeaux, il prend un sujet pas plus mauvais qu’un autre, il dispose d’ingrédients intéressants, il sait mener un récit puis patatras ! comme un cuisinier routinier, il compose ses plats en fuyant à tout prix l’originalité. Il est possédé de cet étrange souci de faire de son livre la chose la plus normale du monde. Son œuvre sonne comme les attendus d’un jugement de cour d’appel, elle n’ouvre pas au monde, elle clôt une affaire, sa bibliographie se lit comme un recueil de jurisprudence. Trop préoccupé par sa réputation, ses idéaux politiques, sa famille, son pays, ses amis, la pudeur, la morale, le sens de l’honneur, il croit faire de la littérature en visant ce qui lui est le plus contraire, il ne sait pas ou ne veut pas savoir qu’écrire c’est se frotter aux limites de sa propre fragilité, c’est explorer l’impudeur, c’est justement mettre en péril tout ce qu’un auteur peut avoir de plus précieux et c’est n’être assuré de rien, pas même de son récit.

Nous, le livre à la main, pensif, on redescend des hauteurs, avec cette sensation d’être passé à côté de quelque chose, d’avoir perdu du temps pour rien, d’avoir relu une fois de plus le même livre, au point qu’on se prend à souhaiter que le narrateur, au détour d’une combe, se retrouve face à face avec un ours lorsqu’il s’apprête à tirer un mouflon.

Il n’y a jamais d’ours chez Henry Bordeaux et pas une culotte qui traîne.

Le sujet de Valombré ? Un infanticide que doit juger la cour d’Assises de Grenoble. On craint le pire quand, dès la préface (je lis même les préfaces, je me demande si je ne suis pas devenu fou), ce type nous envoie à la figure : Le suffrage universel a-t-il peu à peu envahi le jury ? L’absence de toute instruction et de saines habitudes sociales et morales rend trop aisément ces médiocres cervelles primaires de jurés accessibles à des arguments de tambour-major et à une éloquence de grosse caisse. Hé, tueur de mouflons, tu sais ce qu’elles te disent les cervelles primaires !

Sa cervelle à lui ne connaît pas le doute, il se suppose si au-dessus de nous, si éloigné des cons qui votent et qui ont leur mot à dire qu’il ne prend même pas la peine de nous étonner par son travail d’écrivain, ce qu’il fait est bien suffisant pour nous, semble-t-il se dire, et nos médiocres cervelles doivent se contenter de sa grosse soupe de satisfait chronique. Il accepte toutefois qu’on achète ses œuvres (le primaire stupide que je suis, l’a fait, c’est bien la preuve, hein ! qu’il n’a peut-être pas tort), nous sommes juste assez bons pour ça.

Aucune diversion, aucun humour, pas de dérision non plus, encore moins d’autodérision, aucune émotion de style, comment ce garçon peut-il être si imbu de sa personne, si certain de sa supériorité pour en oublier tout détail drôle, toute incertitude, tout doute, tout repentir, toute utilisation des hasards, qui sont l’essence de la fonction d’écrivain. De loin, ses romans ressemblent à des mannequins de magasins de mode, on s’y laisse prendre, puis en s’approchant on aperçoit toutes les coutures, on est saisi par la raideur des gestes, l’inertie de l’œil, et la luisance de la peau.

Valombré : Une bonne femme balance un enfant dans la flotte, un torrent rageur de montagne, le Guiers mort (c’est son nom, drôle de nom pour de l’eau vive), elle ne veut pas dénoncer son amant qui est noble, qui est marié à une plus noble que lui encore (de cette noblesse stupide dont Bordeaux feint de croire que l’archaïsme inculte et la morgue sont une survivance volontaire et altière de l’histoire de France), qui a lui-même un enfant, officiel celui-là, qui est plutôt lâche car il ne prend pas ses responsabilités au point que c’est sa femme légitime qui finit par vouloir se dénoncer, puis coup de théâtre puis guerre de 14/18 (les guerres sont la providence des marchands d’armes et des romanciers qui se débarrassent à bon compte des personnages dont ils ne savent plus que faire) puis fin, puis morale de l’écrivain qui en rajoute dans la norme et l’orthodoxie sociale, chacun à sa place mais surtout les humbles en bas.

Henry Bordeaux est contre le suffrage universel mais son œuvre n’est faite que de romans pour suffrage universel, tout le monde y trouve son compte, les femmes, les enfants, les juges, les avocats, les nobles, les humbles, son éditeur, seuls peut-être le lecteur et les mouflons ? et le dénouement est toujours le même : ne pas quitter de saines habitudes sociales et morales.

C’est un démagogue de la littérature, avec sa grosse caisse, il nous a légué une œuvre de tambour-major.

DECOR: Franz SNYDERS 1579-1657

 

Posté le 1/8/2009 - ( 4 )
 
  [ La Maison du Muscat | Le domaine Lheritier | Vente en ligne | Contactez-nous | Plan d'Accès | Le Blog d'Henri Lheritier ]