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( Tous les articles - septembre 2007 )
 UN AMERICAIN TRANQUILLE  

L’AMOUR EN HAILLONS

 

LA HALTE D’ISELLE

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

Certains auteurs sont ma cassette. Par exemple Henry James. Je thésaurise du James.

Je ne parle jamais argent avec un banquier, j’ai le sentiment de l’indisposer. Avec celui de la Caisse d’Epargne j’évoque uniquement les s’miles, ils sont très s’miles en ce moment, lui ça le rassure et moi ça me fait passer le temps.

En réalité, je le sens bien, on s’en fout l’un et l’autre.

Je m’en fous surtout parce que je capitalise les Nouvelles d’Henry James. J’en ai 51. En deux tomes, parus à la Pléiade. 29 dans le 1er tome , de 1864 à 1876, et 22 dans le 2ème tome, de 1877 à 1888. La Halte d’Iselle est la 17ème nouvelle que je lis. 34 encore à venir, en moyenne 40 à 50 pages chacune, de la page de la Pléiade, dense, je m’en fais une tous les deux ou trois mois, pas plus. Je ne veux pas trop écorner le capital.

Une nouvelle d’Henry James c’est comme un tableau de maître (mon banquier ne le sait pas, il me les demanderait en garantie). On y reste des heures dedans : couleurs, lignes, histoire, ton, décor, perspectives, ombres, encadrement, il y a tout, c’est presque trop riche, c’est bien simple, c’est comme un cassoulet. C’est délicieux mais on doit se mesurer.

Henry James, cet Américain du 19ème siècle, grassouillet, voyageur en diable, esthète, riche, est émerveillé par l’Europe. Aujourd’hui on voit plutôt le contraire, je ne sais pas pourquoi, la diversité des villes européennes, leur splendeur, les arts de vivre, les langues différentes, les traditions multiples, tout ça désormais doit être trop compliqué, alors on rêve de Los Angeles, bon, chacun ses goûts.

Henry James en remontre à notre Maupassant pour les nouvelles. Pas sur la sensualité, là, à mon avis, il est court. D’ailleurs je serais curieux de savoir si ce type a fait souvent l’amour, il doit toujours lui manquer quelque chose et puis son confort est trop important, pantoufles, tire chaussettes, robes de chambre, ça tue l’amour. C’est en haillons qu’il faut le faire, tenez, moi par exemple…

Mais bon, ce n’est pas le sujet.

Sur l’art de l’écriture, et celui du récit, en revanche Henry James vaut bien Guy de Maupassant.

Un détail, une curiosité, parfois dérisoires, le mettent en mouvement et déterminent l’action de ses nouvelles. Quelque chose se met soudain à détonner dans un univers ordonné et rigoureux. Et comme ce type dissèque, fouille, recherche avec intelligence et méticulosité, le lecteur se régale, c’est très léché. C’est du James.

La Halte d’Iselle, c’est un voyage de Suisse en Italie par le Gothard. L’inattendu ici, au milieu des splendeurs du paysage, c’est la rencontre d’une belle et mystérieuse Italienne (d’accord, c’est assez classique), fuyant son mari violent pour rejoindre en Suisse un artiste souffreteux aimé par elle avant son mariage forcé. Son regard m’avait défié d’une manière presque audible, raconte le voyageur narrateur, lorsque cette Italienne le fixe au moment où tous les deux contemplent une cascade vertigineuse.

Et paf ! coïncidence (oui, oui, ça va) tous les deux se retrouvent à la même table à l’auberge d’Iselle.

L’histoire de cette malheureuse éplorée émeut tant le voyageur qu’il se fait refaire de toute sa bourse par la fuyarde.

Moi je ne lui aurais rien donné, ai-je pensé aussitôt.

Ma réaction spontanée donne toute la mesure du savoir-faire de James qui s’escrime pour que l’histoire de cette Italienne paraisse crédible et qui en même temps sème des indices, mais où ? permettant de ne pas y croire.

Le lecteur entre dans cette nouvelle sans y prendre garde, par le génie insidieux de l’auteur et son art de l’ellipse, il réagit, conteste, s’insurge, devient acteur.

Aujourd’hui on appelle cela de l’interactivité, James l’avait inventée depuis longtemps.

 

 

au pinceau:

Singer Sargent

Mary Cassat

Ingres

Posté le 26/9/2007 - ( 6 )
 UN MONDE SOUTERRAIN  

 

TOUS CES VENTRES ET TOUS CES COLS, CES EPAULES ET CES CULS

 

 

REVE DE CAVE

 

Dans ces profondeurs que j’arpente inlassablement, mes mains savent saisir à l’aveuglette les bouteilles qui courent le long des murs, et mes pupilles qui ont pris la mesure de la faible lumière qui règne ici peuvent en vérifier le niveau, en examiner la couleur. Je suis le mutant de ces lieux magiques, tout en moi s’est accoutumé au vin et je me mets à vieillir comme lui. Menant une vie de vin, je vois, je sens et j’entends comme lui. Et le silence de la cave n’est pas un silence, mais mille, dix mille silences et l’odeur de la cave n’est pas une odeur, mais mille, dix mille odeurs et elle-même n’est pas une seule œuvre d’art, mais mille, dix mille œuvres d’art qui se forment et se déforment à chaque regard jeté sur elles, dans le miroitement d’un verre, le rougeoiement d’un mur, le crachin poussiéreux de la lumière, la tache blanche d’une étiquette ou la variation des ombres. Et tous ces ventres et tous ces cols, ces épaules et ces culs, allongés côte à côte, posés les uns sur les autres, étirés sous la terre constituent la plus exaltante des scènes de multitude qui chaque jour se joue pour moi, qui est chaque jour différente et dont je suis chaque jour l’infatigable et énamouré spectateur.

Passé le virage des Romanis 94, voici l’endroit où la tête penchée, la bouche en éveil, la langue caressée, le nez ouvert et l’âme attentive, je m’immole et me noie dans mes chères bouteilles. Mais je sais partager mon plaisir, quelques chaises de paille et de bois blanc entourant une table sont là pour le prouver. Et des bouteilles entamées et des verres, des bouchons éparpillés, et des livres entrouverts qu’envahit aussitôt la poussière, témoignent que d’autres avec moi, réfléchissent ici, qu’en ce lieu, dans une atmosphère commue à des bouteilles et des hommes, un monde souterrain boit, rêve, respire et communique.

Quelques pas plus loin, c’est le quartier des immigrés. Crest et Romani, qui se flattent de ce voisinage ont accepté la présence à leur côté de productions non indigènes. Ici, c’est le réceptacle de la diversité et de l’excitation des sens, un lieu de rivalités où le seul combat qui se mène est celui contre l’impatience et l’envie, où la géographie a les contours d’un cépage, où on peut goûter au passé, où il prend à l’esprit des envies de voyages, où le corps sollicité vibre et sonne comme un xylophone. Ah, vous voilà, mes Bordeaux, mes Bourgognes, mes Chateauneufs, mes Champagnes et vous aussi mes Portos, mes Tokay, vous qui venez d’Espagne ou d’Italie ou de partout dans le monde, vous voilà accumulés et serrés dans ma cassette, témoins de mes folies ou de mes prospérités passées, de mes curiosités ou de mes emballements, de l’affection de mes proches, vous voilà alignés pour le sacrifice, occupés à vieillir pour le seul plaisir des hommes, dans l’attente de ce moment unique qui verra en même temps votre triomphe et votre mort. Là sur une barrique dressée sur son fond, voici avec son bouchon vacuum, l’actuelle bouteille des ravitaillements en route, la compagne de mes interminables ballades au long de ces allées ensevelies, voici Climens 1976, le somptueux Climens dont je ne sais pas encore ce qui de sa couleur ou de ses parfums est le prodigue dispensateur de mes enchantements et de mes enivrements. Il me semble que lui et les milliers flacons qui dorment ici sont les fabricants de cette sorte de spiritualité païenne qui baigne ce cloître dissimulé dans le sol, qu’ils sont responsables de ce bouleversement qui, passées les marches de l’entrée, saisit le vivant dont l’esprit et les sens se mettent à exulter sans contrainte…

Extrait de :

Crest et Romani

Oenofolie en Catalogne Nord

Décor de Kooning

Posté le 22/9/2007 - ( 16 )
 L'INTENDANCE SUIT  

L’ORDRE

L’ENJEU, LA BATAILLE, L’ORGASME

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

D’abord l’ordre n’est pas quelque chose dont je raffole.

L’Ordre, ce roman de Marcel Arland, m’indispose dès son titre.

La littérature c’est le désordre.

C’était affiché, tant pis pour moi. Pourquoi l’ai-je ouvert ? J’aurais dû me méfier. Arland s’est flingué dès qu’il a trouvé son titre.

Le décor c’est l’après-guerre, celle de 14/18. En France le temps se décompte en guerres. Aujourd’hui, on pourrait croire par exemple que nous sommes en 2007, erreur ! nous sommes avant-guerre.

Pour l’avoir préparé à outrance, Arland a manqué son livre. L’Ordre est trop ordonné. Ce n’est qu’un plan qui enfle, qui enfle aux dimensions d’un roman. Tout à coup l’auteur se dit, mais ce n’est plus un plan, c’est mon livre.

Oui, un roman rangé comme le placard à balais d’une ménagère maniaque. D’ailleurs ça ressemble plus à un placard qu’à un roman. En fait c’est un roman qui aurait avalé un balai.

Pour un lecteur la chose la plus délicieuse d’un roman ce sont les hésitations de l’auteur, c’est de sentir que celui-ci tourne en rond, avance, recule, soudain une phrase parfois simplement un mot lui ouvrent une voie où il s’engouffre et le lecteur s’y engouffre avec lui, la découvrant en même temps que lui, et ça recommence, hésitations, errances et hop ! un chemin se présente, il fonce. Cette liberté, ces hasards sont les indices d’un roman réussi.

Arland n’est pas un écrivain, c’est un adjudant d’intendance. Il n’hésite jamais, ne fait rien au hasard, il pèse les portions au gramme près, calcule les calories, les vitamines, il ne manque rien à ses préparations sauf le goût de l’inattendu. C’est un comptable capable de passer 8 jours à chercher une erreur de 2 centimes, qui croit avoir fait un exploit lorsqu’il la trouve et attend des félicitations : il a emmerdé tout le monde.

L’Ordre est l’histoire classique d’un jeune homme révolté, contre son frère, sa famille et sa fiancée. Il quitte son village et se rend à Paris où il s’aigrit en même temps qu’il devient une célèbre journaliste. Les tentatives de réconciliation sont des échecs. Sa fiancée Renée est devenue la femme de son frère, lui-même devenu homme politique influent. Renée est la seule à comprendre le révolté et nous ce qu’on a compris tout de suite c’est qu’elle l’aime toujours. Un roman assez bancal, très conventionnel. Une première partie pas très bonne qui s’appelle L’Enjeu et une deuxième pas très bonne non plus qui s’appelle La Bataille. Le milieu journalistique n’est pas réaliste, le Paris de l’après-guerre manque à la fois de désillusion et de folie, les personnages sont esquissés, l’action fort prévisible et la fin est ridicule.

Et pourtant ce livre a eu le prix Goncourt en 1929.

Ils ont parfois été plus inspirés les Goncourt. Ce jour-là le déjeuner chez Drouant n’avait pas dû bien passer, les œufs, peut-être, pas frais, ou bien le vin bouchonné ou d’un millésime catastrophique. Il suffit de peu pour juger de travers, la preuve que fais-je ?

Le meilleur de ce livre, c’est son corps. Mon exemplaire de la N.R.F. est un in octavo sur chiffon de Bruges, papier filigrané à la gerbe ( ?) au toucher plus érotique que la Renée, héroïne de ce roman et encore ai-je manqué un des 325 exemplaires sur papier de Hollande Pannecoek, fameux sans doute celui-là, avec lui au moins j’aurais pu vivre une troisième partie de L’Ordre, L’Orgasme.

En lisant L’Ordre, je ne cessais de me dire, ce type, Marcel Arland est un gibier d’Académie française.

Gagné ! Il en fut.

Je ne sais pas pourquoi mais il m’apparaît comme un des ces soldats, ni brave, ni intelligent, ni attachant qui se trouve placé dans des circonstances qui en font un héros malgré lui, alors il croit être un héros. Désolé, Marcel, c’est ainsi que je te vois.

Très peu pour moi, je préfère les lâches qui s’assument.

On n’est vraiment pas obligé de lire l’Ordre. Ni de me croire.

Peintures de Michel Fourquet

 

 

Posté le 17/9/2007 - ( 20 )
 CONRAD PAR DESSUS TOUT  

ENDETTEMENT COLOSSAL DE PHILIPPE SOLLERS

LE NEGRE DU NARCISSE

 

Il ne faut jamais lire les préfaces, ce sont des attrape-nigauds, les préfaces sont faites pour que l’éditeur se rembourse des avances qu’il consent à ses écrivains. Ce sont des œuvres de commande imposées par l’importance de l’endettement, les livres comptables des éditeurs contiennent un volet spécial qui s’appelle échelle d’endettement. Elle définit l’ordre de passage et la fréquence préfacière à donner à tel ou tel auteur. On peut imaginer l’endettement colossal d’un Philippe Sollers.

Ces débiteurs ne lisent jamais le livre qu’ils préfacent, on ne le leur demande pas, l’approche est purement comptable. La technique est celle de l'obscurité. Une préface obscure possède ce mérite de pouvoir être utilisée pour 3 ou 4 ouvrages différents sans qu’on ait besoin de changer un mot. Il y a donc une relation directe entre l’obscurité et l’endettement d’un préfacier. Donc, lecteur, pas de préfaces, surtout pas.

Sauf celles qui précèdent les romans de Conrad quand elles sont rédigées par lui-même. Et en ce sens la préface du Nègre du narcisse est exemplaire. Cet homme est aussi envoûtant dans ses préfaces que dans ses romans. On ne cesse pas d’avoir envie de les relire. On peut les lire avant, pendant, après et toute une vie durant. Conrad est une sorte de magicien et ses traducteurs aussi (Gide en fit partie), ou peut-être leur donne-t-il lui-même du génie, car son anglais, qui doit être proche du parler d’une vache polonaise, une fois traduit en français, devient une prose somptueuse. Je le ressens ainsi. Par bonheur il n’ a pas écrit en français, lui au moins.

Toute œuvre littéraire qui aspire si humblement soit-il, à la qualité artistique doit justifier son existence à chaque ligne. (L’art), c’est une tentative pour découvrir dans ses formes (de l’univers visible), dans ses couleurs, dans sa lumière, dans ses ombres, dans les aspects de la matière et les faits de la vie même, ce qui leur est fondamental, ce qui est durable et essentiel – leur qualité la plus lumineuse et la plus convaincante- la vérité même de leur existence.

L’art comme enquêteur de la vérité d’existence. Bon, je m’arrête, j’ai envie de tout citer. Je vais apprendre cette préface par cœur (il y a cinq pages) pour la réciter et briller dans les dîners.

 

 

Turner

Posté le 10/9/2007 - ( 24 )
 LE MAL DES ARDENTS  

LE MUSCLE DES IMPUDIQUES

 

RABEVEL

(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)

 

 

Voilà un livre dont on commence par se méfier à cause de ses 500 pages puis qu’on lit avec attention, qu’on ne lâche plus et qu’on se met à aimer.

4 parties dépeignent l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse d’un financier retors et violent.

Une période de vie s’ouvrant le lendemain de la défaite de 1870, qui franchit ensuite la 1ère guerre mondiale et finit en gros vers l’année 1923, un peu avant, car c’est en 1923 que Lucien Fabre, l’auteur, obtiendra le prix Goncourt pour Rabevel.

Rien ne résiste à la volonté de Bernard Rabevel, le héros de cette histoire. Pour réussir il est capable de traiter sa femme aussi durement qu’un contremaître dilettante, sa mère qu’un huissier de justice, son fils qu’un comptable véreux.

Tout au long de la lecture, des réminiscences se succèdent, Balzac avec l’opéra et les demi-mondaines, Zola avec des séquences sordides, Bernard Tapie avec des péripéties financières que pourrait avoir écrit Sulitzer, et aussi un monde à la Degas à cheval entre le 19ème et le 20ème siècle.

Roman de la violence faite aux autres, aux animaux, à la famille, aux amis, aux confrères, à l’amour.

Il existe un tableau de Degas qui offre des similitudes avec l’ambiance qui règne dans Rabevel. Il porte 2 noms différents: Le viol ou Intérieur. Un homme dans la pénombre d’une chambre, vêtu d’une manière élégante, observe une jeune femme agenouillée, en chemise, dans le coin gauche du tableau. Une lampe à abat-jour, placée sur une table ronde au milieu de la chambre, éclaire le dos de la femme ainsi que le lit qui se trouve sur le côté opposé. Au sol, on aperçoit des dessous éparpillés, que s’est-il passé ?

C’est exactement, il me semble, la violence de Rabevel, une violence ambiguë où cruauté et sentiments s’entremêlent.

Mais - il y a toujours un mais - la toile de fond historique de Rabevel est quasi inexistante. Pourtant que de grands événements durant ces cinquante ans, la guerre de 1870, la Commune, le ralliement des catholiques à la république, l’épopée coloniale, les grandes heures politiques et les grands hommes de la 3ème république, la séparation de l’église et de l’état, la guerre de 14/18…tous passés sous silence, quel dommage car ce roman se veut aussi une peinture sociale et il n’y a pas de peinture sociale sans histoire.

Malgré les 500 pages, les péripéties souffrent d’une trop grande rapidité, je veux plutôt dire qu’elles ne sourdent pas avec naturel des caractères et des situations, l’auteur les a projetées et nous les impose, et nombre de ses personnages manquent de nuances au point de frôler la caricature.

Ce n’est quand même pas un mauvais roman, on donnerait cher pour en trouver beaucoup de ce niveau dans les parutions modernes.

La Chronique des Pasquier de Duhamel est passée à la postérité, ce roman, non. Pourquoi ? Mystère !

Ah, oui, une perle de Lucien Fabre, une description : " une croupe massive faisait deviner sous les jupes le muscle infatigable des impudiques ", sacrebleu ! il devait avoir de sacrés fantasmes le Lucien, il me semble encore plus torturé que moi. Cette croupe et ce muscle, quelle trouvaille ! Les femmes ont-elles un regard identique envers les hommes ? Tentent-elles de deviner sous nos fringues la fatigabilité de notre muscle impudique ? Hé, les gars, faut qu’on fasse gaffe, un rien peut nous dénoncer.

Ce Lucien Fabre a laissé peu de traces dans l’histoire de la littérature, c’est dommage, on sait seulement ceci : il est scientifique, il a écrit un livre sur " Les théories d’Einstein ", il avait un esprit encyclopédique, il était l’ami de Paul Valery, il est né en 1889 et mort en 1952.

En dehors de ça on ne se souvient plus de grand chose.

Eh bien moi, je décide de m’en souvenir. 12/20

Et puis voilà qui me relance dans ma course au prix (aux vieux prix Goncourt).

 

 

Réginald Marsh (2 fois)

Edouard Degas

John Kacere

Posté le 5/9/2007 - ( 10 )
 UNE SOIREE PARISIENNE  

LE GRENACHE ET LA TÊTE DE VEAU

 

 

 

" Un maître d’hôtel affable mais ignorant, nous ayant collé d’office un sinistre Bourgogne fluide et claquant des dents comme un vieillard, fut contraint d’accepter que nous sortions de nos réserves quelques échantillons ayant survécu à la dégustation qui s’était tenue au 1er étage de la tour Eiffel. Nous pûmes offrir au bétail qui mourait sous nos yeux (on nous avait servi à gogo des têtes de veau, des joues et des oreilles de cochon) un accompagnement digne de lui. Notre table surchargée de Côtes du Roussillon et de Côtes du Roussillon-Villages de tous les millésimes, de terroirs différents –Romani et Crest étaient là aussi- ne tarda pas à intéresser, dans cet univers parisien réservé de tout temps aux Bordeaux, aux Chablis et aux Beaujolais, un voisinage, curieux de connaître ce groupe qui parlait si haut et si fort et qui se trouvait à la tête de si nombreuses bouteilles. Des vignerons très importants de la vallée de l’Agly (pourquoi pas, après tout), pour ainsi dire les meilleurs (les absents ont toujours tort), ont investi Paris, on les appelle les seigneurs de l’Agly, leurs vins parlent pour eux. C’est en ces termes que notre réputation enfla à travers tout l’établissement. De tous les étages, alors, on descendit verre en main, goûter ces breuvages inconnus. Une grande agitation se mit à régner autour de nous. Les clients, le personnel n’eurent plus d’yeux que pour notre table. Les miroirs de la salle multipliaient à l’infini la richesse et l’animation de notre groupe.

Dans ce bruit, ce mouvement, dans les émotions transmises par le grenache noir et ma tête de veau, alors que mes amis près de moi jouaient à la perfection leur rôle d’ambassadeurs, il me semblait voir dans le reflet des glaces, les bouteilles qui couvraient notre table, s’élever, se rassembler et traverser le ciel comme une formation d’oiseaux migrateurs. Je les imaginais planant sur le monde. J’observais ce vol élégant, cette façon de regarder le monde de haut, cet art de s’y poser pour faire le plein de la chaleur de la terre, pour la toucher, la sentir, s’y coucher comme une halte nécessaire avant la reprise du vol, pour se débarrasser un temps de l’élément porteur et se frotter à la solidité d’une matière lourde et féconde, puis je les voyais quitter ce sol emprisonnant pour glisser dans l’air silencieux et infini. Oui, il y a dans le vin cette façon d’exister sous deux formes, l’une puissante et structurée, accrochée à la terre, l’autre enroulée à l’esprit, élégante et imprévue qui trace dans l’air des signes et des dessins. Deux formes sensibles l’une et l’autre, l’une et l’autre aussi réelles.

Matière habitée d’une idée, le vin est ce continuel voyage entre substance et abstraction

Moi aussi, car atterrissant à mon tour, je me retrouvais au centre d’un carnaval ahurissant : les verres se tendaient, les langues claquaient, les bouchons quittaient leurs cols dans un claquement à la fois triomphal et feutré, dans un chevauchement intense de commentaires et d’histoires. "

Extrait de :

Crest et Romani

Oenofolie en Catalogne nord.

Posté le 1/9/2007 - ( 21 )
 
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