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TROP DE LIBELLULES

SARN
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Sarn est un roman qui doit son succès à la politique. Un jour, ayant sans doute un coup dans le nez (un coup de scotch), un premier ministre anglais déclara, dans l’exercice de ses fonctions, que Sarn (titre original : Precious Bane), un roman de Mary Webb, écrit en 1924, qu’il avait découvert en 1926, était un des plus grands romans anglais.
Maintenant, j’en suis sûr, on ne doit jamais faire confiance aux hommes politiques, même Anglais, Stanley Baldwin m’a eu, j’ai lu Sarn.
C’était sans doute une vengeance, combien d’écrivains disent du bien d’un homme politique qui ne vaut pas un clou ! Alors il n’est pas impossible qu’un homme politique se venge en disant du bien d’un écrivain qui ne vaut guère plus.
Je fais tout de même attention à ce que j’écris car Stanley Baldwin, bien qu’il fût un fieffé conservateur capable de se scandaliser du sort trop favorable que l’on faisait, d’après lui, aux ouvriers durant l’entre deux guerres, était aussi un fin lettré, il aimait Conrad, ce qui est tout de même une assez belle qualité, d’autant que pour un contemporain ce n’était pas évident, le génial Konrad Korzeniowski étant très peu apprécié de son vivant.
Je dois dire aussi que le titre m’intriguait, Sarn, un titre de western, enfin, je trouve.
Ce n’est pas un western sauf le caractère champêtre de la chose, joint au caractère moral avec la lutte du bien et du mal, mais on n’y rencontre pas d’Indiens autres que des dégénérés de la campagne anglaise du début du XIXème siècle, alors que, sur le continent, on se bat contre Napoléon, dont on ne sait rien, sinon qu’il est un triste individu, qu’il fait grimper le prix du blé, ensuite qu’il se prend une belle raclée en Russie d’où il revient presque seul, et qu’on lui solde son compte à Waterloo, et ceci, je le confirme, est vrai.

Entre-temps, Sarn - c’est à la fois le nom d’un lieu (une ferme isolée au bord d’un lac) et de son occupant (plusieurs générations successives de Sarn) - trouve le moyen, par cupidité, d’assassiner au début du roman, son père qui n’était guère respectable, mais était-ce une raison, sa mère à la fin du roman, qui ne rendait plus aucun service à la ferme, mais était-ce justifié, puis d’abandonner sa fiancée après l’avoir lestée d’un marmot - désespérée, celle-ci se jette dans le lac, enfant y compris -, enfin de se balancer lui-même à l’eau, après être devenu fou. Dans un roman, il faut toujours avoir un lac sous la main, c’est utile.
Les Anglais sont tout de même de drôles d’individus !
Dans le voisinage de Sarn, à Plash très exactement (je n’invente rien, mais pas Plash ! tout de même), autre lieu désolé de la campagne anglaise, vit un nommé Beguildy, sorte de chaman aux pouvoirs limités et même grotesques, sorcier inepte qui va mettre le feu aux poudres en mettant le feu à la récolte de Sarn qui se prénomme Gédéon, mais à quoi bon le dire maintenant puisqu’il est au fond du lac.

La seule à trouver le bonheur, c’est la sœur de Gédéon, Prue dont on apprend que son nom est le diminutif de Prudence, il lui en fallait pour passer au travers des péripéties de cette histoire. Pendant quelque temps elle va suivre Gédéon qui a promis de les rendre tous les deux, riches et puissants. Elle s’attache à constituer cette fortune en l’accompagnant dans tous ses travaux agricoles, les plus durs, y compris. Cette Prue a un certain mérite pour extraire son aiguille de ces meules (ou en français, son épingle du tapis ou son épine du sabot, en bas-breton) car elle est affligée d’un bec de lièvre, mais un type sympathique qui a vu le bas plus que le haut pendant une messe noire organisée par ce taré de Beguildy, au cours de laquelle il s’agit de faire apparaître derrière un rideau de fumée, une jeune fille nue, comme Vénus, soi-disant (elle a, paraît-il, un corps magnifique, pas Vénus, Prue je veux dire, enfin les deux sans doute, langoureux, cambré, charnu, joufflu, ombré, souple, appétissant, parfumé, enfin toute cette sorte de choses qui donnent envie et font oublier le haut), qui est tisserand, ce type sympathique donc, s’éprend d’elle et tout finit bien pour eux nonobstant la densité de morts non naturelles.

C’est un conte moral sans humour (un roman anglais sans humour n’est pas sérieux) avec beaucoup de lyrisme, il y a trop de champignons, de libellules, de mousse, de neige en hiver, d’hirondelles en été, trop de blés murs, de brumes sur l’étang, de nuages noirs, de vents d’ouest, la nature y est passée dans une sorte de mixer post romantique hachant trop menu, Mary Webb ne donne aucune séduction au mal et orne la vertu de trop de dentelles, et si un film a été tiré de ce livre, et à coup sûr un film a été réalisé, scénario et cadre étant parfaitement cinématographiques, on a dû y faire dégouliner des violons. J’ai l’impression de boire cette vieille liqueur qu’une de mes grands-mères me servait, je n’étais plus alors un enfant, enfin je l’espère, dans un minuscule verre qu’elle extrayait d’un buffet Henri II, après avoir écarté les photos sous verre de l’oncle Alexandre en uniforme lorsqu’il était militaire à Metz, de la cousine Berthe à son mariage dans la Creuse, de la Torpedo de Jean et du chien de Paul, une liqueur si parfumée et si sucrée qu’aujourd’hui encore elle me colle à la bouche.
Allez, tout n’est pas si mal, ça se lit vite, c’est toujours ça, mais bon, ce misérabilisme des paysans anglais me fatigue un peu, nous avons les mêmes en France. Est-ce mon irréductible chauvinisme, mais quand on a lu dans un exercice identique un Giono éblouissant qui se joue des écueils de ce genre de littérature, on devient difficile, en un mot, j’ai eu du mal à me faire à cette histoire anglo-saxonno-rustico-dramatico-sentimentale.
Ce n’est que mon humble avis.
Et je ne citerai pas tous les auteurs anglais, parmi ceux que j’ai lus qui, situés à des années lumières de celui-là, les Swift, Fielding, Thackeray, Dickens et Woolf et tant d’autres, ne se satisferont jamais de ce voisinage imposé par Baldwin, il est vrai que les hommes politiques sont des sorciers (apprentis) en matière de cohabitation.
Le livre est paru en 1935 chez Grasset dans la collection des auteurs étrangers, il est traduit par Jacques de Lacretelle.
Qui, dans une préface, dit le plaisir qu’il a eu à traduire cet ouvrage, bien entendu il n’allait pas écrire qu’il s’était considérablement ennuyé, mais il avait du temps à perdre, 48 ans passés à l’Académie française, ce doit être long.
A cause de la présente appréciation, il me sera désormais difficile de postuler pour être premier ministre en Angleterre.

Décor : Grimshaw
(Extrait Art Cyclopedia)
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SUITE DES AVENTURES DE PIERRE TERMIER, TRESORIER PAYEUR DE LEON BLOY

BLOYARDISES (2)
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Dans la note précédente sur les Lettres à Pierre Termier, nous avions vu ce garçon, correspondant de l’illustre écrivain, s’enferrer de 3.750 fr., à la vitesse d’un cheval au galop et son débiteur, le féroce Léon Bloy, lui promettait alors de le faire passer très rapidement à – 5.000 fr. puis, ayant dépassé ce stade, de s’en remettre à la volonté divine.
La volonté divine, lorsqu’elle est à la traîne de l’impécuniosité chronique de Bloy, ferme les yeux et, au stade où il en est, n’espère plus pour Termier dont la ruine se profile, qu’un concordat avec suspension provisoire des poursuites. Elle voudrait le mettre à l’abri dans une sorte de purgatoire financier où stationneraient les échéances impayées de Bloy et, à la fin de son calvaire monétaire, en l’absence d’instruments de paiement adaptés, elle se propose sans doute de lui faire miroiter la vie éternelle, comme récompense, ce qui ne mange pas de pain. La volonté divine manquant cruellement, elle aussi, de liquidités, a tendance à rembourser en monnaie de singe.

Le débiteur, lui, n’est guère inquiet, à Montmartre, sur sa colline, 40 rue de ce polisson de la Barre, en ce mois de mai 2006, jour du sacré Cœur, le 8 mai donc, tout va bien : le printemps est particulièrement exquis sur notre montagne. J’ai fait faire une grande table de jardin et nous mangeons délicieusement sous nos lilas en fleurs. Termier est de bonne composition, si un de mes débiteurs insolvables m’envoyait une telle missive, j’avoue que je trouverais à ces lilas, un parfum assez détestable. Lui, non, il est content, il est prêt au sacrifice ultime, sans doute même s’en veut-il de ne pas en faire assez. Il est d’ailleurs très flatté car on lui propose de venir déjeuner un dimanche (il faut huiler les rouages du coffre fort), avec toutefois une partie de sa smala seulement, la maison des Bloy est un havre, mais pour les siens seulement, gare à qui s’avise de l’envahir, les tirs d’artillerie peuvent être meurtriers. Un gigot vous attendra à midi, écrit-il à Termier. L’ardoise du boucher, aussi, doit être exquise.
Job sur son tas d’immondices ne se refuse rien.

Si Dieu sait être miséricordieux, le foie de Léon ne lui fait aucun cadeau. Un habile médecin, qui est mon ami, m’ayant examiné avec soin, a diagnostiqué un engorgement de bile au foie. Comble de malchance, Bloy sur qui la misère s’acharne, trouve le moyen de souffrir d’indigestion. Certaines diètes sont sélectives, cela devrait mettre la puce à l’oreille de Pierre Termier qui continue pourtant à s’enferrer. Mais bon, il n’a guère de souci à se faire, son débiteur ne conteste pas sa créance, dans la même lettre, Bloy écrit : Ce que vous avez fait pour moi vous sera payé avec une grande magnificence, je vous le dis. Termier aurait sans doute préféré moins de magnificence et un peu plus d’espèces sonnantes et trébuchantes, Bloy a des formules qu’un homme politique pourrait adopter facilement : le présent est plein d’embûches mais les lendemains chantent. Un envoyé de Dieu aussi pourrait s’exprimer par sa bouche, il ne manque qu’un en vérité pour donner à ce je vous le dis une allure messianique. Bloy n’est pas hostile à une forme de mimétisme christique.
Catastrophe ! Le lundi 28 juin 1906, Bloy apprend à Termier que sa santé est meilleure mais qu’en revanche, il leur arrive une tuile (Bloy et Termier sont désormais embarqués dans la même embarcation financière, leurs intérêts sont tellement liés que Léon est passé à la première personne du pluriel, Termier paie, Bloy encaisse), l’écrivain est expulsé de son domicile. Un promoteur, immonde bien entendu, est arrivé. Cet ensemble de bosquets et de parterres, l’un des derniers coins du Montmartre charmant d’autrefois sera traversé de haut en bas par une large rue garnie de marches en pierre dure. A l’énoncé de ce déménagement futur et au simple calcul des dépenses prévisibles, la lettre aurait dû trembler dans les mains de Termier, il ne bronche pas, son addiction à l’écrivain est définitive. Léon Bloy se rassure sur son niveau d’irritabilité en sortant une de ses vacheries coutumières sur son ex-logeuse : la propriétaire, vieille chrétienne sur le point de mourir, avait besoin d’accroître sa fortune pour crever plus riche. Elle a donc vendu sa propriété à d’immondes spéculateurs qui commenceront leur destruction à partir du 16 octobre, peut-être avant.

Voilà Termier est fixé, il dispose de trois mois pour se retourner.
Le 3 juillet, tout va bien, un nouveau logement est trouvé, rue Cortot. Le jardin est passable mais il y a une vue sur un parc. Allez, ça ira. Il est vrai que cela nous coûtera un peu plus cher, mais Dieu paiera comme toujours. Termier est blême (enfin je l’imagine ainsi, c’est une couleur que j’aurais adopté dans les circonstances où il se trouve), Bloy n’hésite plus, il divinise son mécène, Termier pourrait être pris de vertiges, se sentir suspendu dans les nuées, à un niveau où plus aucune fortune n’est capable de résister et se représenter comme à son jugement dernier : rincé et nu !
Non, il continue de foncer.
Le 21 décembre, Bloy le remercie de son chèque qui lui permettra de passer notre Noël qui aurait pu être, en effet, sans vous, froid et sombre, grâce à ce donateur inépuisable, le gigot sera aux petits oignons et les haricots verts de premier choix.

Le rythme est désormais régulier, les prélèvements sont permanents, toutes les deux ou trois lettres, on accuse réception à Termier des chèques qu’il envoie, il aurait d’ailleurs tort de s’inquiéter, chez les Bloy on a des manières, on le rembourse à coups de remerciements. On ne peut être plus conciliant avec lui, on lui consent même des échelonnements, le nouveau loyer étant de 1.000 fr. par an, Bloy, magnanime, accepte que lui et des amis (le financement de Bloy est devenu une affaire en commandite, la machine à dettes s’emballe, il faut être plusieurs pour tenir le coup) s’exécutent par petits morceaux. Il s’agirait de m’envoyer automatiquement le quart de cette somme tous les trois mois, vingt quatre heures avant le terme. Il ajoute, il n’a peur de rien, que cette idée généreuse et cet échéancier facile lui ont été communiqués, encore une fois, par la providence. Pour son bien aimé Léon, Dieu se préoccupe des dates de valeur et Léon, magnanime, sait en faire profiter ses créanciers.
Patatras, le 5 février, Dieu a dû changer d’avis, car la totalité de la somme est due. Je crois vous l’avoir dit ou écrit déjà (Termier est à deux doigts de se faire réprimander, il a droit à une petite leçon d’économie), une somme émiettée ne profite pas. On tue le crédit par de trop faibles acomptes. La somme… nous mettrait en équilibre tout de suite, à condition de nous arriver en bloc. Allez, aboulez le pognon, on est pressé, nom de nom !
A suivre…le bougre est en forme et il y a de la bagarre en prévision.

Décor:
ROUAULT
(Art Cyclopedia)
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" LE POETE, VOUS SAVEZ "

FORTUNE
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
A un critique qui prétendait qu’il aurait dû écrire Fortune avec deux cents pages de moins, Conrad répond dans une note précédant son roman paru le 25 mars 1912 : sans doute en choisissant une certaine méthode et en prenant beaucoup de peine, aurais-je pu écrire toute cette histoire sur une feuille de papier à cigarette. Il continue avec ces mots : L’histoire des hommes sur cette terre depuis le commencement des siècles peut se résumer en une seule formule infiniment poignante : Ils naquirent, ils souffrirent, ils moururent.
Oui, mais voilà, cela ne fait pas un roman. L’humanité est seulement la matière des romans et le roman est cet épisode de temps, extrait du temps de l’humanité, pris en charge par un artiste, exprimé dans une forme littéraire et réinséré dans le temps général où il reprend sa part de réalité. Même si je ne comprends pas très bien ce que je veux dire, je conserve cette définition, elle a le mérite d’être obscure.

Chez Conrad, ni le début, ni la fin ne constituent le projet primitif du roman, il s’en moque, (mais ne peut-on pas dire ça de tout grand romancier ?), ce qui intéresse cet écrivain est constitué par ce vaste déroulement où des forces s’affrontent, évènements naturels, faiblesses humaines, inquiétudes, vanité, sentiments, ambition, solitude, influences mystérieuses, dans un tumulte où comptent chaque mot, chaque attitude, chaque observation comme compte au cours d’une tempête chaque seconde de temps. Avec lui, le temps du roman possède le caractère redoutable et parfois définitif du temps des tempêtes, ces quelques heures qui nous bouleversent, après lesquelles dans le sillage du roman qui s’achève, nous sentons confusément, le calme revenu, dans un horizon qui s’éclaircit et des vagues qui s’éteignent, que nous ne serons plus jamais les mêmes. Conrad est si peu intéressé par les dénouements qu’il lui arrive de les précipiter, l’épilogue est cette quiétude uniforme qui s’installe après le déchaînement des éléments. À côté de ce qui vient de se passer, c’est du non-temps. Au fond les yeux fixés sur son champ d’expérimentation, ils sait bien qu’aucune histoire n’a de fin et il sait encore ceci, autant qu’un scientifique, un historien ou un philosophe, un romancier, par le pouvoir de l’esthétique, est utile à la compréhension du monde.

Moi en tout cas j’aurais bien consommé cent pages de plus de Fortune, ce livre m’est resté littéralement collé aux mains. Et je me moque qu’il soit en général moins bien considéré par une critique qui ne jure que par Lord Jim, Nostromo, Au cœur des Ténèbres, Sous le regard de l’Occident ou Le nègre du narcisse.
Ce type est aussi déroutant qu’un typhon. Il commence Fortune comme un roman maritime, puis décide soudain que cela ne l’intéresse plus, qu’il préfère rester à quai pour fouiller un événement qui ne devait constituer au départ qu’une péripétie de son aventure. Le roman maritime se transforme en un roman de dock se déroulant en partie sur un navire qui la plupart du temps tourne le dos à la mer.
Nous sommes sur la piste de Flora de Barral. Elle est la fille d’un financier failli, attention, pas un petit escroc de passage, de Barral (drôle de nom pour un Anglais, un Anglais malhonnête ne peut être qu’un Français, serait-ce ce que pense Conrad !) est un type comme ces requins d’aujourd’hui qui engloutissent avec la meilleure conscience du monde et des airs de bon Samaritain, l’argent de milliers et de milliers d’imbéciles appâtés par des placements mirobolants, venus brûler au pied de l’idole d’un moment toutes leurs économies. Flora sombre dans le désespoir et tente de se suicider lorsque son père est incarcéré, abandonnée, après avoir été l’objet des attentions de tous, au temps de la splendeur, elle est à la dérive. Elle est recueillie par une famille honorable les Fyne, vagues connaissances estivales du financier. Mme Fyne et son frère, le capitaine Anthony, commandant du Ferndale, sont les enfants de Carléon Anthony, le poète, vous savez, c’est le leitmotiv que Fyne, très fier de la célébrité de son beau père, ne cesse de répéter. Flora durant son séjour chez les Fyne rencontrera Marlow, le narrateur favori de Conrad et le capitaine Anthony, le fils de Carléon Anthony, le poète, vous savez, qui, ému de la situation de Flora, l’enlève et lui propose le mariage, au grand dam de sa sœur Mme Fyne.

De cette histoire Conrad va faire quatre cents pages (trois cent soixante et une exactement dans l’édition de la Pléiade où je l’ai lue) et seul un critique stupide peut lui en vouloir d’en avoir fait autant, elles sont un enchantement.
La technique de Conrad est sans doute ici à son sommet, l’histoire est censée être racontée par Marlow, narrateur habituel et image virtuelle mais pas toujours fidèle de Conrad. Marlow la rapporte à un autre narrateur, anonyme celui-là (Conrad aussi, un autre double ?) qui ne cesse de l’interroger. Le fil du récit est constitué par des conversations que Marlow a tenues avec Mme Fyne, M. Fyne ou Flora elle-même. Marlow est un narrateur qui s’insère dans les histoires qu’il raconte et parfois les relance, par lui Conrad s’instaure personnage de roman, il met un pied dans sa fiction et conserve l’autre devant sa table de travail, ainsi utilise-t-il à plein tous les pouvoirs du démiurge. Par des glissements successifs, les liens de son récit remontent matériellement jusqu’à lui, il s’est placé au cœur de sa création, il agit et il dit. Si Conrad devient personnage, ses personnages deviennent auteurs car Marlow peut aussi utiliser les narrations d’autres figures du roman comme celle de ce lieutenant Powell, par exemple, grand admirateur du capitaine Anthony, le fils de Carléon Anthony, le poète, vous savez, ce Powell relate à son tour des entretiens avec d’autres personnages qui deviennent eux-mêmes narrateurs, le temps de quelques pages. Dans certains passages, il doit y avoir (je n’ai pas compté au juste) cinq ou six niveaux de récit, une sorte de poupée gigogne et comme le temps est trituré, qu’il va de l’avant, de l’arrière, qu’il s’arrête, accélère, on a le sentiment de se trouver au milieu d’un tourbillon de vent admirablement maîtrisé par Conrad. C’est vertigineux.

Fortune est une sorte de tempête de l’esprit.
Placé devant cette complexité narrative, moi lecteur, je tourne autour de cette histoire, je varie mes points de vues, je pénètre au cœur des scènes, je m’en éloigne, j’y reviens, j’utilise ma mémoire, je suppute, je devine, je projette, je conteste, et je me rends compte tout à coup que Conrad m’a fait entrer dans son ouvrage, que je m’y trouve subtilement placé à ses côtés, alors si je parviens à lever les yeux au-dessus du livre, je ne cesse de s’émerveiller de sa conception, Conrad me tient aussi en haleine par la virtuosité de sa technique.
Comme dans tous les romans de Conrad, il existe des forces sous-jacentes dont on a du mal à déterminer l’origine, secrètes ou pourquoi pas infernales, pour tenter de les cerner, l’auteur n’hésite pas à créer, en cours d’ouvrage, un nouveau narrateur, omniscient celui-là, capable de pénétrer dans des scènes dont nul n’a été témoin, de sonder les cœurs avec une acuité intemporelle, une sorte d’œil de la transcendance qui voit ce que les autres ne peuvent voir. Cette multiplicité des observateurs instaure un roman dans le roman, Fortune est un roman de narrateurs surplombant un roman de personnages.

Le lecteur, moi en tout cas, mais je gage que je ne suis pas le seul et même si cela était je m’en moque, ces plaisirs-là peuvent être solitaires, surpris, étonné, épaté et même émerveillé que l’auteur soit capable de donner une telle densité et une telle complexité à ses personnages (narrateurs y compris auxquels il donne de la chair), à Flora, par exemple, que n’importe quel romancier eut peinte émouvante et sympathique, dont il fait, lui, une jeune fille réservée presque dissimulée de laquelle on a du mal à se rapprocher, de même qu’il donne un mutisme mystérieux au capitaine Anthony le fils de Carléon Anthony, le poète, vous savez, referme le livre en se disant qu’il a rarement lu une œuvre d’une telle intensité.
Il lui reste à découvrir les raisons de la présence récurrente de cette expression Carléon Anthony, le poète, vous savez, Conrad nous a déjà fait le coup dans Freya des Sept-îles, avec son Nelson (ou Nielsen), sans cesse répété.
Y a-t-il une raison cachée ?
Est-ce l’humour de Conrad ?
Je trouverai, j’ai encore devant moi quelques nouvelles et romans et derrière moi des oeuvres à relire et à rerelire, et de si grands plaisirs à venir.
Conrad fait partie de ces auteurs dont chaque œuvre lue donne envie de relire, à sa lumière, les œuvres précédentes.
Chez lui, il n’y pas de livre mineur, chacune de ses œuvres mobilise la totalité de ses forces et expose sa réputation.

Décor:
Que des Anglais:
La mer: Henry Moore
Westminster et la Tamise au crépuscule: Pether
Toutes ces charmantes dames: John William Godward |
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MOI, PETIT-FILS DE MALRAUX

CONFESSION D’UN ENFANT D’HIER
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
La jeunesse d’Abel Hermant ressemble à la mienne, adolescent, il se déniaise grâce aux services expérimentés d’une dame travaillant en chambre sauf que j’avais laissé mon écot pré opératoire sans barguigner alors que lui, croyant à une bonne fortune, oublie son obole et tout juste si, entendant un " et mon petit cadeau ! ", il laisse, royal, un pièce de cent sous. Présomptueux va !
Mais qu’est ce que je raconte ?
Il est parisien, moi non, il est entré premier à Normale Sup, moi non, et si je considère le reste de sa vie, œuvre littéraire, académie française, collaboration, et j’en saute, si j’ose dire, rien ne nous rapproche.
Sauf cette fameuse première fois mais si je ne m’abuse, elle est commune à pas mal d’hommes, ceux qui s’en indignent y compris.

La Confession d’un enfant d’hier est parue en 1938, dans la même horrible collection où j’avais lu Phili, le Roman d’aujourd’hui, plus chère, 1 franc 25 au lieu de 1 franc. En 1938, Abel a subitement perdu la mémoire, il ne se souvient plus alors qu’il préfère les hommes aux femmes. Mais bon, une confession est une confession, s’il fallait en plus y être vrai ! Et puis s’il ne veut pas le dire, je serais bien malvenu de le faire avouer. Je suis lecteur pas juge.
Parvenu où j’en suis de l’ouvrage, c’est à dire environ à la moitié - je commence toujours mon commentaire à la moitié, c’est un test, si à la moitié j’ai déjà quelque chose à dire, je peux continuer – avec cette moitié donc, tout ce je peux dire pour l’instant est que je n’éprouve pas de déplaisir.
En réalité je n’ai pas tant de choses à dire sur Confession d’un enfant d’hier, sinon que c’est bien écrit, c’est tellement bien écrit, au sens de l’équilibre de la phrase, au sens de l’inexistence des ruptures de style, que cela en devient lancinant.
Abel est né en 1862, lorsque j’y songe, ce type s’est tapé trois guerres, 1870, 14/18 et 39/45 ! Pas étonnant qu’à la troisième il ait divagué un peu. Qu’aurions-nous fait à sa place ? Je dois être un tant soit peu devin car à l’instant même, consultant la liste de ses œuvres, je m’aperçois qu’il a publié en 1942, un Une vie, trois guerres, j’avais raison, trois guerres ça marque. En réalité, il dût n’en faire aucune, trop jeune pour la première, trop vieux pour les deux autres. Il est passé à travers les guerres.

Mon grand-père, qui avait participé à deux, menaçait notre famille, à la fin des années soixante, de partir au Vietnam en faire une troisième. Il m’arrive de penser que je suis le petit-fils de Malraux qu’aucune guerre ne rebutait.
Mais qu’est-ce que je raconte ?
A la moitié de la Confession d’un enfant d’hier, Abel Hermant n’a que dix neuf ans, ce livre ne me conduira pas jusqu’à la grande guerre car il fait partie d’une somme de quatre ouvrages titrée Mémoires pour servir à l’histoire de la société, je ne trouverai donc ici que l’histoire de l’enfant et plus particulièrement celle de l’adolescent et du jeune homme.
Abel Hermant fut reçu premier au concours d’entrée à Normale Sup, il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire. Chaque normalien sup ayant un brin réussi se croit obligé de nous infliger des souvenirs de son passage dans cette école, sur un ton faussement modeste, avec des termes suffisamment distanciés pour que l’on conçoive dans le même mouvement son grand mérite et son humilité. La rue d’Ulm est le Saint Tropez de la littérature, de la politique et des affaires, il est de bon ton de s’en moquer mais il est indispensable d’y être vu. Hermant possède cette admirable modestie, lui aussi, seule différence il sort de Normale Sup en démissionnant, un an après y être entré, c’est toujours ça. Pourquoi ? Ce n’est pourtant pas un révolté ? Par ennui, prétend-il. C’est en effet, plutôt un type qui s’ennuie, même les auteurs, Hippolyte Taine excepté (quelle idée !), l’ennuient. Abel jette à peine un œil sur les livres, l’autre regarde son frère.

Mais que dis-je ? Il n’a pas de frère, il est fils unique, né d’un père fonctionnaire, haut, semble-t-il, dont il ne parle jamais et d’une mère dont il ne parle pas non plus.
Ce désintérêt proclamé des livres est une coquetterie, l’auteur confirmé, devenu immortel, affecte un certain dédain de la lecture, comme si chez lui la littérature était spontanée, alors qu’on le sait bien, on n’écrit que si on lit. Un écrivain qui ne lit pas est pire qu’un vigneron qui déteste le vin.
L’événement marquant de ces souvenirs (car il s’agit de souvenirs, bien plus que d’une confession, peut-on écrire des confessions, après celles admirables de Jean Jacques) est la place de bibliothécaire qu’on lui offre au service de la reine de Souabe, en Allemagne, emploi qui m’oblige à me replonger dans un minimum de géographie, puisque je plaçais cette Souabe n’importe où sauf en Bavière, or elle y est, elle forme son flanc sud-ouest. Hermant dépeint mieux les soldats du régiment de la garde que les confidentes de la reine qu’il prétend honorer mais pour lesquelles il fait montre en général d’une sévérité de misogyne endurci et d’une sorte de désaffection chronique quasi génétique. Par exemple, Lisbeth Reichmann était une personne à principes, de caractère aigre et de volonté têtue…elle s’était laissé envahir par l’embonpoint, ou encore Mathilde Alinari avec un teint cuit et bilieux…et ainsi de suite. Lorsqu’elles sont mieux conservées, il ne leur trouve le plus souvent qu’un attrait hygiénique. On peut tout de même parler d’une confession ou d’un portrait ou même d’une charge, en ce sens que, sans pour autant poursuivre ce but, il apparaît, au fur et à mesure de l’avancée du livre comme de moins en moins sympathique.

Cet épisode de Souabe, dans une principauté caricaturale, aux allures de décor d’opérette, est la partie la plus réjouissante du livre, les intrigues amoureuses, les poursuites dans les couloirs, les adultères furtifs ont dû inspirer Hermant pour son Phili ou par delà le bien et le mal que j’ai lu, il n’y a pas si longtemps.
Même si ce n’est pas du Proust, on passe un agréable moment à la lecture de la Confession d’un enfant d’hier grâce au style d’Hermant, coulé, discipliné, parfait, trop parfait, au bout de quoi on frise l’ennui, on regrette les longues phrases alambiquées de Marcel, les allégresses stylistiques de Céline, ou la vitesse virtuose de Morand. Quelques pages d’eux pour se désintoxiquer et on peut repartir.
Abel Hermant, c’est tout de même un écrivain.
Le monde se divise en deux classes : ceux qui s’habillent, et ceux qui se déshabillent pour dîner et cette réflexion sur la mer : Cette masse d’eau, agitée sans rythme, ne me causa qu’une répugnance bizarre, que je me suis expliquée depuis : cela tenait à la couleur du flot qui était, ce jour-là, cadavérique. La mer avait l’air d’une énorme chose morte qu’on eut remuée artificiellement.

Décor: Toulouse Lautrec
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UN LOTI DE BUYUK-TCHERCHI

L’HOMME QUI ASSASSINA
(ECHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHEQUE)
Claude Farrère est si turcophile qu’il accepte sans réserve l’élimination physique des Arméniens par les Ottomans, il est vrai qu’au moment de l’écriture de son livre, il ne s’agit pas encore du génocide de 1915, - L’homme qui assassina fut écrit en 1906 -, mais déjà, et plus particulièrement entre 1894 et 1896, les Turcs avaient pris cette fâcheuse habitude de massacrer de l’Arménien, pour un oui ou pour un non. Le héros de Farrère, le marquis de Sévigné, diplomate en poste à Constantinople, tient cette conversation (page 170) avec une madame Erizian, Arménienne résidant à Istanbul :
Elle : Je voudrais que vous fussiez Arménien, un jour de massacre…Vous admettez le massacre, vous ?
Lui : J’admets très bien que ruiné, dépouillé, raclé jusqu ‘à l’os et légalement désarmé contre les prêteurs et les rapaces, on se fasse justice soi-même.
Elle : Par l’assassinat ?
Lui : Voilà un gros mot. Disons par le meurtre.

L’argent et le pouvoir financier ont bon dos, on connaît par cœur cette thèse, elle justifie tous les pogroms et assassinats prémédités de minorités. Le génocide arménien n’est donc pas le résultat, comme j’avais tendance à le croire, d’une bouffée de violence, alimentée par des peurs mutuelles et des revendications de pouvoir, c’est bel et bien l’apothéose sanglante du lent processus d’éradication d’un peuple bouc émissaire. Le mal de vivre d’une société, s’il n’est pas éclairé par de la tolérance vigilante, peut se radicaliser en détestation mortelle du plus faible.
Le roman, Les Civilisés, qui avait valu le Goncourt à Farrère, en 1905, se situait (à mon goût) à un appréciable niveau de vivacité, d’étonnement, de subversion, je ne comprends pas comment ce bonhomme a pu publier, l’année suivante, L’Homme qui assassina, roman particulièrement spongieux dont l’intérêt essentiel est constitué par le cadre dans lequel il se déroule, Constantinople, ville que je m’efforce de découvrir à travers la littérature, et que je rêve de visiter un jour, autrement qu’avec Google earth qui me donne toujours l’impression de tomber et m’écraser bêtement, comme un sac de voyage, sur un plan de métro. Y a-t-il un métro à Istanbul ? Connaître une ville par ses toits est le défi insurmontable qui se pose au voyageur virtuel que je suis car la coupole de Sainte Sophie, vue de mon écran et de mon fauteuil, ressemble à un sous-verre de bière sur un bar et les minarets à des points sur des y.

Comment a été accueilli L’homme qui assassina, un an après la récompense du Goncourt ? Déception ? Pour moi oui, mais Flammarion se moque bien de mon avis, qui proclame sur sa couverture : centième mille. Comme quoi ! Mais puisqu’il est si bon ce livre et si prisé pourquoi ne pas le rééditer et tenter les cent mille à nouveau, hein Flammarion, hein ! Cent mille, c’est une rigolade aujourd’hui, même un Marc Lévy les fait, d’autant qu’il est dans le domaine public (pas Marc Lévy) cet Homme qui assassina ?
A la page 205 d’un roman qui en compte 270, je me demande encore qui est l’assassin mais ce n’est déjà plus mon problème et qui a-t-on pu assassiner, à part les Arméniens que l’on ramasse à la petite cuillère et le roman lui-même qui est tout éparpillé.
Au détour des réceptions d’ambassade, milieu romanesque convenu et passablement usé, on rencontre quelques personnages originaux mais il manque à Claude Farrère l’acuité d’un vrai romancier pour illustrer avec mordant les scènes, hélas répétitives, de son histoire. Il écrit comme un officier de marine relève sa position, sans un brin d’humour, avec un sextant, une casquette sur la tête et des galons sur la manche.
Il y a bien cette Madame Kerloff, Russe, liseuse de Bourget, qui se saoule trois fois par semaine (sans doute de désespoir, les jours où elle lit Bourget), un prince Stanislas Cernuwicz, qui boit lui aussi, mais comme un Polonais, un Archilbald Falkland, sir de la tête aux pieds qui entretient chez lui, sa femme et sa poule, tout ceci pourrait permettre à un bon écrivain de créer le décor d’un monde dans lequel un lecteur pourrait s’immerger, pas à Farrère.

Pourtant immersion, il y a.
Le Bosphore !
Au point où j’en suis de mes désirs et rêves byzantins, le Bosphore suffit à mon bonheur, et la nuit, il m’arrive de le descendre à la nage (moi qui n’ai aucune pulsion maritime), barbotant, avalant une eau sombre et millénaire, croisant des poissons, des cargos et des cadavres et observant, sur la rive asiatique, le défilé des villas dentelles dont je me demande si toute la mer Noire ne va pas, un beau jour, se déverser dans leurs salons, tant les vagues, lécheuses, s’approchent en clapotant de leurs escaliers moussus, ces palais hors du temps, illuminés sous la lune, filent comme des lustres de cristal en farandole autour d’une piscine, je suis bien, je glisse, je flotte, je dors, je rêve, m’éveille, plonge, j’arrive à la Corne d’or, je nage, ahuri, au milieu d’un invraisemblable charroi de caïques, ces bateaux de bois qui vont et viennent d’une rive à l’autre, portant, dans un grouillement aquatique, une multitude bariolée affairée aux choses du négoce, de l’amour, de la religion et de je ne sais quoi encore.

Hélas, Farrère est un sous Loti, un Loti de Buyuk-Tcherchi, puisque tel est le nom du grand bazar en turc, et que je viens de décider à l’instant, moi le fendeur de Bosphore, le relieur de mers, l’écarteur de rivages, l’avaleur d’algues orientales, de parler turc, au moins le temps de cette note ou plutôt de cette phrase. Avec Farrère, je ne sens pas comme avec Loti, le vent glacial de la mer Noire, je n’entends pas aussi précisément les cris de la rue, l’appel des muezzin, je ne distingue pas, par la fente des voiles, les yeux des souples Ottomanes, ni le mouvement de leur corps dans les plis de la soie, pas plus que les parfums iodés (oui, pourquoi pas) de leur chair lorsqu’elles sortent du bain.
Farrère est loin d’avoir le pouvoir évocateur d’un Loti, cette originalité créatrice qui fait qu’un monde surgi de mots, se met à exister pour de bon, par la simple force de la chose écrite. Depuis que je lis, j’ai fait cette constatation et je n’ai pas envie de la garder pour moi, même si, me semble-t-il, je l’énonce d’une manière maladroite, en me demandant d’ailleurs s’il est bien utile de le faire, tant pis : les grands romans épuisent définitivement certains sens des mots qui après eux n’ont plus le même entendement. Farrère dans la défroque de Loti, c’est un adultère sans l’ivresse, c’est un grand cru bu dans un gobelet en carton.

Une belle controverse entre Archibald Falkland et Cernuwicz, m’intéresse au plus haut point, le champagne ! Le premier consomme du Heidsieck monopole, rouge (sic), le second lui préfère le Pommery Greno, brut, je ferai un jour le test dans le soulier à talon haut d’une entraîneuse à cheveux blonds, jupe moulante, et long fume cigarette, quoique sur ce point je puis faire confiance à Farrère, car sans doute est-ce la première et peut-être la seule utilité du Goncourt, cette capacité d’initier les écrivains aux grands champagnes et aux poules de luxe.
A la fin du livre, je sais qui est l’assassin et pourquoi il tue, mais il y a longtemps que cela n’a plus d’importance pour moi puisque, immergé, je continue de filer tel un thon rouge, et qu’ayant débouché dans la mer de Marmara, relevant la tête, je vois au loin, au dessus des flots se faufiler, étroit et droit, le détroit des Dardanelles que je m’apprête à franchir sous l’œil des oiseaux de mer et des Dieux de l’Olympe.
Pensif, je descends mon eau.
Donc, je ne dirai plus rien.

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