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ACCROUPI DANS LA PÉNOMBRE

ÉLOGE DE L’OMBRE
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Tanizaki est un des écrivains japonais que je préfère, ce n’est pas si difficile d’en distinguer un, me dira-t-on, quand on en connaît si peu, ah ! tout de même Mishima, Kawabata et quelques autres et cette découverte récente, le fabuleux Osamu Dazaï et son non moins fabuleux Soleil couchant.
Tanizaki, donc !
Tanizaki jun.ichirô (1886-1965) a écrit ce magnifique roman Bruine de neige que l’on trouve aussi sous le nom de Les Quatre sœurs, que je vais m’empresser de relire puisque, à l’instant même, je suis pris d’une soudaine et irrépressible envie de me jeter à nouveau sur Les quatre sœurs, sur le roman, je veux dire. Aujourd’hui le sujet n’est pas les sœurs, c’est l’ombre et cet essai célèbre de Tanizaki, Éloge de l’ombre, dont je veux parler.
Je ne crois pas, mais alors pas du tout aux caractères généraux que l’on attribue à des nationaux : les Japonais seraient vaillants et industrieux, les Allemands disciplinés et entreprenants, les Italiens amoureux, les Français vaniteux et sales, les Espagnols ombrageux, les Belges obtus, les Suisses lents, etc, bref tout ceci est grotesque, grotesque et parfois dangereux. En quoi des frontières fixées sur du papier, mouvantes et souvent discutées, jointes à une habitude de vivre ensemble, modifieraient le caractère général des individus. Pire encore, à en croire ces clichés immémoriaux, elles tendraient à les uniformiser, alors que même des brebis, au sein d’un troupeau, conservent leur singularité, bref tout homme d’où qu’il vienne, possède un peu de tout ça, il est vaillant, obtus, industrieux, obéissant, sale, lent, vaniteux, et tout le saint frusquin mais cela dépend uniquement de sa nature d’homme, la nation n’a rien à voir là-dedans, elle qui se contente pour de sombres raisons d’en sacrifier de temps en temps quelques cimetières entiers.

Je crois, en revanche, que les traditions, les coutumes et les usages d’un pays induisent un art de vivre singulier qui individualise les indigènes d’un pays et les distingue de leurs voisins immédiats ou lointains, et je crois que ceci est respectable et précieux.
C’est le sujet d’Éloge de l’ombre.
Tanizaki nous dit, par exemple, parlant de la vaisselle et des couverts : vous, en Europe, aimez le blanc, le clinquant, le lumineux, nous, Japonais, aimons le mat, le sombre, l’usagé, non point que nous ayons une prévention a priori contre tout de qui brille, mais à un éclat superficiel et glacé nous avons toujours préféré les reflets profonds un peu voilés, plus loin, il dit encore : ce brillant légèrement altéré qui évoque irrésistiblement les effets du temps, puis il ajoute, et c’est tout l’art de Tanizaki, humour et capacité de dérision pour un sujet qui doit pourtant profondément toucher l’amour propre des Japonais, à dire vrai c’est le brillant que produit la crasse des mains.
Architecture : constatant la mode au Japon des grands toits, il les compare aux toits exigus européens, d’un côté, le nôtre, on se protège des intempéries et on n’a que ce projet en tête, de l’autre au Japon, avec ces grands auvents qui descendent parfois jusqu'à toucher le sol, on tente d’échapper à la pleine lumière, aussi lorsque celle-ci parvient à pénétrer à l’intérieur d’une maison japonaise, elle est célébrée comme une ornementation. Pour nous cette clarté-là sur un mur, ou plutôt cette pénombre, vaut tous les ornements du monde et sa vue ne nous lasse jamais.

Il n’y a aucune hiérarchie, aucune volonté chez Tanizaki d’établir des préférences, de penser ou de prouver que ceci vaut mieux que cela, c’est ainsi et c’est tout. Bien entendu lorsqu’il évoque les costumes du kabuki ou ceux du théâtre nô ou bien encore les vêtements de cérémonie liturgique qui brillent plus dans la pénombre que dans une lumière vive, il exprime une certaine nostalgie, mais, dit-il, c’est normal tous les vieux sont pleins de regrets du passé. L’Éloge de l’ombre est écrit dans une sorte d’allégresse qui n’échappe pas au lecteur et c’est sans doute ce qui a fait son grand succès, y compris en France, comme si Tanizaki, s’étant lancé un défi de parler du Japon grâce à l’ombre (comme un qui prétendrait expliquer la France à partir du vin rosé, des pieds paquets ou de l’essence de térébenthine) et constatant au fur et à mesure de l’avancement de ses idées que ce préalable fonctionne, que tout s’y agence parfaitement, était soudain saisi d’un d’enthousiasme communicatif. D’une sorte de plaisanterie primitive il fait un des fondements de la singularité du Japon et se livre à une magnifique description de son pays, que personne, avant lui, évidemment, n’avait vu sous cet angle. Lieux d’aisance y compris : Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour l’esprit. Mon Dieu jusqu’où peut aller l’esprit ! Il paraît que là-bas on construit ces précieux édicules à l’abri d’un bosquet et que, accroupi dans la pénombre, dans une odeur de vert feuillage et de mousse, plongé dans la lumière douce, on peut s’y livrer à une bien plaisante activité. Tanizaki parle de la pluie, des oiseaux, de la lune et de la mélancolie des choses qui peuvent vous saisir en ces lieux, il conclue même : aussi n’est-il pas impossible de prétendre que c’est dans la construction des lieux d’aisance que l’architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement. Après tout, pourquoi pas, nous avons bien, en France, cette institution des cabinets à la turque, sommet de l’art latino byzantin de la défécation avec leurs admirables pieds antidérapants sculptés dans la masse. Soseki Natsume, autre grand maître de la littérature japonaise, comptait cette opération au nombre des plus grands agréments de la vie. N’est-ce point notre grand maître à tous, Alphonse Allais, qui proclamait que s’il était riche, il ne se livrerait plus, tant il y trouvait de plaisir, qu’à une seule activité : pisser. Hélas, aujourd’hui même au Japon, c’est-à-dire en 1932, date de la parution du texte, le blanc reprend le dessus et, ô horreur ! on en est à faire poser du carrelage et installer une cuvette à chasse d’eau, exeant donc le raffinement et le sens de la nature, la propreté et la netteté font des ravages.

L’œuvre romanesque de Tanizaki est du même tonneau qu’Eloge de l’ombre, elle se déroule dans un affrontement constant (affrontement n’est pas le mot exact, car il n’y a pas de réflexe de rejet, coexistence n’est pas non plus le bon mot, mais je n’en ai pas d’autre !) entre une culture traditionnelle faite de petits riens, d’élégances, de discrétion, d’ombre, de cerisiers en fleurs, de politesse et une modernité, celle endogène que secrète d’elle-même la société japonaise et celle qu’elle reçoit de l’Occident qu’elle observe, puis absorbe avec méfiance.
Éloge de l’ombre fait une quarantaine de pages de La Pléiade, c’est un bijou, même pour quelqu’un qui n’aime guère les essais, sauf au rugby.

DECOR: Utagawa Kuniyochi (1797/1861)
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| LA QUETE DE DES ESSEINTES |
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DES LOCOMOTIVES DÉSIRABLES

À REBOURS
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Le type est devant nous, de dos, à genoux, penché sur une grande malle dont il extrait des tissus, des fioles, des photos, des chapeaux, des fleurs fanées, des jupons, des parapluies, des assiettes, des revues, qu’il jette derrière lui, à toute vitesse, sans se préoccuper de savoir où ils tombent, c’est comme un inventaire à rebours, de temps en temps, toujours à genoux, il se tourne vers nous, un rictus à la bouche, serrant les poings, en hurlant, d’un air mauvais : " putain, je ne le trouve pas ! merde ! je ne trouve rien ", nous et même vous, scrutons avec attention ce que ce type balance avec autant de rage, des parfums de femmes fatales, des textes d’artistes maudits, des poèmes oubliés, nous essayons de deviner ce qu’il cherche et qui ne se trouve pas encore dans le capharnaüm qui s’étale devant nous, on a envie de se rapprocher et de lui dire : " calme toi, des Esseintes, calme-toi ", car on le connaît bien, c’est des Esseintes, le gars d’À rebours, mais c’est inutile, il est malade, on le sait, et à se tenir trop près de lui, à observer la fièvre qui éclaire ses yeux, la chaleur bizarre qui monte de sa peau, le désordre de ses cheveux, on craint de tomber malade comme lui, alors on ne bouge pas, on le laisse éparpiller à son gré toutes ces choses, car on comprend qu’il cherche désespérément ce qui le fuit toujours et au bout d’un moment s’installe en nous cette idée que la seule raison de vivre de des Esseintes est de ne jamais trouver, sa fin, ce serait trouver.

Huysmans le sait aussi, mais lui, c’est l’auteur, il fait son boulot d’auteur, il range, il ramasse tout ce qui tombe, pierreries, parfums, vins, fleurs, littérature religieuse, littérature laïque, musique profane, musique religieuse, il classe, commente, disserte, critique, et reconstitue ce des Esseintes qui part, lui aussi, en morceaux, il le loge, le meuble, lui donne les pensées et le vague à l’âme d’un type qui s’ennuie, qui quitte le monde, qui se sépare de la réalité du monde pour s’intéresser à sa seule image, celle recréée par les hommes, par l’industrie, par l’artisanat et par l’art. Des Esseintes est habité en même temps par la représentation du monde et par le désarroi d’y vivre. La beauté le préoccupe tant qu’il en arrive à donner figure humaine à des locomotives :
L’une, la Crampton, une adorable blonde, à la voix aiguë, à la grande taille frêle, emprisonnée dans un étincelant corset de cuivre, au souple et nerveux allongement de chatte, une blonde pimpante et dorée…
L’autre, l’Engerth, une monumentale et sombre brune aux cris sourds et rauques, aux reins trapus, étranglés dans une cuirasse en fonte…
Bon Dieu, il va se taper une locomotive ! Ce des Esseintes est louche, Huysmans ne vaut guère mieux, ce sont des détraqués ferroviaires.
Dans À rebours, Huysmans choisit de ne pas faire de romanesque ou plutôt il installe un romanesque au rabais juste suffisant pour éviter que l’on prenne son ouvrage pour un catalogue, des Esseintes est son héraut qui témoigne de ses goûts, de ses passions et de ses détestations.

Il faut lire à ce sujet sa Préface écrite vingt ans après le roman , en 1903, le roman étant paru pour la première fois en 1884, mon exemplaire, fort bien relié, de chez Eugène Fasquelle date de 1925, le dos de cuir noir est souple et soyeux comme un dessous, ces dessous d’Amazones, savez-vous, bottées, culottées court, jambes interminables, soutien gorge abondant et cravache en mains, enfin bref….
Premières lignes de cette préface : Je pense que tous les gens de lettres sont comme moi, que jamais ils ne relisent leurs œuvres lorsqu’elles ont paru. Rien n’est, en effet, plus désenchantant, plus pénible, que de regarder, après des années, ses phrases. Elles se sont en quelque sorte décantées et déposent au fond du livre ; et la plupart du temps, les volumes ne sont pas ainsi que les vins qui s’améliorent en vieillissant ; une fois dépouillés par l’âge, les chapitres s’éventent et leur bouquet s’étiole. J’ai eu cette impression pour certains flacons rangés dans le casier d’ " A rebours ", alors que j’ai dû les déboucher.
Déboucher des phrases, je suis preneur, Huysmans, mais attention il faut un bon tire-bouchon, qui tient bien dans la main, avec des parties en ivoire, et un appendice entortillé et rigide qui descend droit dans le liège, sans le meurtrir, qui le perce sans le blesser, à la manière d’une sodomie souhaitée effectuée avec tact et délicatesse, je ne sais plus ce que je dis, alors ainsi honorée, la phrase, oui, je parlais de phrases, alors la phrase vit, revit et prospère.

À rebours est le laboratoire de mon œuvre entière, dit un peu plus loin, Huysmans, quiconque en effet connaît Huysmans, pas moi en l’occurrence qui n’ait lu que Là-bas et À rebours, quiconque donc lit tout Huysmans, ce que je me promets de faire, reconnaîtra dans tous ses autres romans les zones explorées par des Esseintes, le vin, les voyages, la bouffe, le cul, la littérature, la musique, tous les arts en général qu’il examine jusqu’à saturation, tout est dans le casier.
À rebours n’est pas que le réservoir de l’œuvre d’Huysmans, c’est aussi un levain des actions de sa vie puisqu’il prétend qu’il a trouvé la foi grâce à ce roman. Là, je me méfie un peu, les écrivains qui retrouvent la foi, il faut toujours qu’ils en rajoutent, lui c’est soi-disant avec des Esseintes et ses manies accumulatrices qu’il a rencontré Dieu, Claudel c’est, paraît-il, derrière un pilier de Notre Dame, le gauche ou le droite, je ne sais plus.
Hé ! les gars, faites simple, la foi ce n’est pas du spectacle ou de la littérature, priez en coulisses, c’est mieux, pendant ce temps je m’occuperai des locomotives.

DECOR: Gustave Moreau
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MATCH CONRAD/BENOIT : 4 à 1

LE PLANTEUR DE MALATA
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Dans une note ouvrant son recueil de nouvelles En marge des marées (Within the Tides : le traducteur a choisi de traduire within, par " en marge " qui est, semble-t-il, l’exact contraire de ce que signifie ce mot, ce n’est pas si mal après tout, " en marge des marées " possède une saveur para océanique et une bien plus belle allure qu’un vulgaire " au milieu des marées " ou " à l’intérieur des marées ", certains titres traduits apportent une note créative supplémentaire, celui qui a fait des Wuthering Heights, Les Hauts de Hurlevent mérite notre respect, bref, Joseph Conrad) Joseph Conrad donc (exemple d’articulation apostrophique) se plaint des critiques qui lui font le procès qu’il aimait écrire à propos de gens qui se font marins ou vivent sur des îles désertes, soustraits à la pression des contingences matérielles, lui donnant ainsi la facilité de déployer son imagination sans autre limite que les lois de la nature.
N’est-ce point une critique que l’on peut adresser à tout romancier ? Est-il concevable qu’un roman embarque dans ses flancs l’environnement exhaustif de toute la réalité ? Pourrait-il prendre la mer, écrire n’est-ce pas prendre la mer ? le romancier qui emporterait dans les cales d’un navire, ses penderies, ses fauteuils, ses vieilles malles, ses robes de chambre, son cabinet de toilette, ses bouteilles ? Que serait la Recherche du temps perdu si, à chaque jour qui passe, était fait référence des ennuis gastriques, des mictions, des défécations, des déjeuners, des dîners de son auteur ? Que garder, que supprimer des contingences d’une vie ? Quel tri ? Quels choix ? Conrad n’a pas de réponse, il objecte seulement qu’il dispose en effet de plus de liberté en peignant des héros peu assujettis aux contraintes prosaïques de la vie mais que ce n’est pas un choix délibéré, qu’il s’agit plutôt de coïncidences puisque, prenant en général ses modèles dans sa propre vie, il a connu plus de marins que de volaillers ou d’apothicaires. Ecrire des romans c’est aussi se poser des questions sur le roman. Un roman est à la fois l’enveloppe d’un récit et sa justification esthétique, c’est un projet lié à une convention acceptée de tous et le génie d’un romancier est d’accorder le réalisme de son histoire aux capacités d’idéalisation de son lecteur.
Bon, ce n’est pas le sujet.

Le sujet est celui-ci : Notes croisées sur Pierre Benoit et Conrad, à l’occasion de leur roman Erromango et Le planteur de Malata. Car entre Erromango et Malata, il y a des passerelles ou plutôt des voies maritimes puisqu’il s’agit de deux îles du Pacifique, quasi désertes et occupées chacune par un héros entreprenant, un bâtisseur qui accepte la solitude pour aller au bout de son oeuvre, les moutons pour l’un, l’élevage je veux dire, et pour l’autre les plantations, lesquelles ? aucune idée ! peut-être ai-je raté ce détail within ma lecture, que cultive-t-on à Malata ? contingence n’ayant d’ailleurs aucune importance, seule possède une importance cette constatation : quitter le monde pour vivre sur une île quasi-déserte, éloigné de toute proximité sociale et des principaux agréments de la civilisation, n’apporte jamais le bonheur quoique veuillent nous faire croire les agences de voyages et les mauvais écrivains.
À Malata comme à Erromango, on finit par perdre les pédales, Fabre (à Erromango) à cause d’une peur de représailles de la part de son voisin et Renouard (à Malata) par désespoir d’amour. Le lien qui unit ces deux échecs n’est-ce point au fond le cadre de vie ? Le choix de l’éloignement n’est-il pas l’avant-garde d’une rupture définitive ?

Une quinzaine d’années sépare ces deux romans, celui de Benoit date de 1929 et celui de Conrad de 1914, on retrouve chez chacun cet univers d’expatriés, ces visions de routes maritimes sillonnées par des goélettes et des bateaux marchands, ce décor fait d’escales, de ports ruisselant de whisky, de pelouses ultra vertes entourant des résidences coloniales où sur des chaises longues, on fait tinter les glaçons.
À ce jeu-là, Conrad est supérieur à Benoit, sur le plan du récit comme sur l’art de le conduire. Pour aller vers un but qui paraît identique les choix de Conrad paraissent plus justes, plus précis et ses mots ont plus de force, d’énergie, comme s’ils étaient issus d’un terroir supérieur à celui de Pierre Benoit, pas au sens de la typicité, au sens de la concentration des qualités, comme si scènes, dialogues, sentiments avaient mûri dans une gangue nourricière irrémédiablement plus propice, comme s’ils avaient souffert, pâti, étaient allés à l’essentiel, à l’agissant, au remuant avant de s’extraire de cette germination utérine et de livrer leur histoire en pleine lumière, de la même façon qu’un vin explosant dans un verre témoigne de l’alliance naturelle d’un végétal, d’un sol, d’un climat et d’une mémoire. Chez l’un tout a plus de force, de couleur, de texture, les tanins sont plus ronds, la matière plus soyeuse, l’acidité plus maîtrisée, les arômes plus aériens, le bouquet plus dense, c’est dans cette constatation que se place le mystère de la création littéraire : de deux types biens sous tous rapports, ayant du savoir-faire, des lettres, de l’expérience, confrontés à un même exercice, l’un aura toujours le pas sur l’autre. comme un grand cru l’emportera toujours sur un premier cru.

Philippe Jaudel, présentateur et annotateur de En marge des marées, de mon exemplaire de la Pleiade, tome IV, fait la moue devant ce recueil, tout au plus sauve-t-il, des quatre nouvelles qui le composent, Le planteur de Malata, il m’énerve, il prétend que ce recueil marque le début de l’affaiblissement créateur de Conrad, une théorie ayant cours dans le milieu littéraire veut en effet que l’imagination de Conrad se soit fatiguée à partir de Victoire. Je prends le pari (je n’ai pas encore lu la suite) que c’est faux, le terroir du romancier n’ayant pas changé, son œuvre restera toujours aussi belle. Peut-être à l’image d’un amateur de vin, le lecteur de Conrad doit-il seulement s’adapter aux caractéristiques de chaque millésime.
À moins que ma passion conradesque ne commence à me jouer des tours, dans Le planteur de Malata, : aucun signe de fatigue, et très bon millésime !

DECOR: ZORN (Suédois 1860/1920): Oui, je sais cela n'a rien à voir avec le texte, mais il ya des jours comme ça.
Et n'oubliez pas: en fin de semaine:
http://www.vendangeslitteraires.com/vendangeslitt%C3%A9raires.com/Accueil____.html
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ÉJACULATION FÉROCE

LE JARDIN DES SUPPLICES
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Une lampe sur le front, Octave Mirbeau parcourt les galeries de la noirceur humaine, un coup de marteau piqueur par ci, une pelletée par là, il détache de grands pans d’âmes ténébreuses qu’il empile dans son wagonnet et ramène en pleine lumière, alors, sourire narquois en bouche, il les pose sur une table, les dépiaute, balance les bons morceaux, observe les zones les plus sombres et en fait de la littérature.
Après l’Abbé Jules où il défonçait, au bulldozer, la religion et les prêtres, c’est l’amour qui trinque dans le Jardin des supplices, ou plutôt la passion, cette passion dévorante, ivre de tous les plaisirs, ne prospérant que sur les couches les plus décomposées de la champignonnière humaine, ne perdurant qu’aux confins de sa propre ignominie, sur cette frontière ultime qui sépare ou plutôt rapproche l’exultation suprême de la mort. Rien ne résiste à ce mineur de fond, lorsqu’il sort du tunnel, il porte encore sur lui les stigmates des cloaques visités et, le visage bariolé de noir tel un Indien en guerre, la moustache en bataille, l’œil luisant comme une flaque au soleil, la bave aux lèvres, il se rue avec fureur sur son stylo. Octave Mirbeau est un tabellion du vice et des faiblesses humaines.

Dans le Jardin des supplices, l’air du dehors est aussi empuanti que celui des sous-sols mortifères, il exhale une odeur de viande pourrie que même les parfums du lotus (on est en Chine) ne parviennent pas à faire oublier.
Le héros anonyme du Jardin des supplices, peu importe mon nom…c’est le nom de quelqu’un qui causa beaucoup de mal aux autres et à lui-même, croyait pourtant avoir atteint le summum de la déchéance et de l’inhumanité or au cours d’un voyage en Extrême-Orient, il rencontre Clara, splendide et mystérieuse femme de qui il va beaucoup apprendre sur le plan des désir morbides, de la luxure, des plaisirs languides et des horreurs. Il n’en revient pas de se heurter, de désirer et de forniquer avec une amante dont l’âme est plus noire encore que la sienne. Sur le bateau, à la table du commandant, une conversation devant Clara porte sur l’anthropophagie et la mauvaise qualité de la chair des nègres : du nègre, pouah ! quand on avait trop faim, on abattait un homme de l’escorte, de préférence un Allemand, l’Allemand, divine miss, est plus gras que les autres races et il fournit davantage (l’Alsace et la Lorraine, en cette fin de XIXème siècle, restaient coincées, comme des arêtes de merlan frit dans le gosier des Français, quant aux noirs n’en parlons pas, ils étaient tout juste bons à être colonisés), celle-ci ricane en sourdine devant ces lourdauds qui tentent de la scandaliser, elle peut leur en remontrer, pense-t-elle. Elle va le prouver.

C’est du côté de Canton, dans ce fameux Jardin des supplices que Clara va exhiber toute sa morbidité. Dans ces parages se trouve un pénitencier où l’on enferme pour un oui ou pour un non (le vol de nourriture et l’injure à magistrats étant en général les crimes les plus audacieux de ces prisonniers) des hommes et des femmes que l’on transforme en forçats puis en bêtes fauves. La grande distraction des aimables citoyens des environs consiste, une fois par semaine, tous les mercredis, à aller donner à manger aux prisonniers à la manière où l’on nourrit les lions dans une ménagerie. Tout au long de l’avenue menant à la prison sont installés des stands étalant et vendant d’infâmes barbaques dégoulinantes de sang et d’asticots, de gros marchands à ventre d’hippopotame, débitent des charognes de toute sorte : rats morts, chiens noyés, quartiers de cerfs et de chevaux, purulentes volailles, entassés, pêle-mêle, dans de larges bassines de bronze, car le jeu consiste, on l’a compris, à faire avaler à des forçats affamés la viande la plus corrompue possible. Les participants à ces agapes ont placé des quartiers de ces ignominies au bout d’une fourche, et dans une allégresse de fête foraine, nourrissent à travers les grillages de pauvres malheureux se déchirant entre eux dans l’espoir d’emporter entre leurs dents, la chair larvaire et puante qu’on leur tend.
Merci Octave, ce matin, une biscotte beurrée s’est pétée entre mes doigts et a plongé dans mon bol, tu m’as gâché mon déjeuner !
Mais cela ne sent pas mauvais, dit Clara à son compagnon qu’elle a convié à ces réjouissances et qui se trouve à deux doigts de s’évanouir, cela sent la mort, voilà tout….
Dans le Jardin des supplices, seconde lieu de distraction de ces Chinois si compatissants, on rencontre les plus magnifiques fleurs, des bosquets, des ponts, des forêts de bambous, des cascades, à l’instar d’un somptueux Eden, là, des pavillons servent d’écrins aux plus sanglantes horreurs et font le spectacle à la manière de ces kiosques à musique que l’on trouvait dans les parcs des villes d’eaux où l’on bombardait de vieux curistes, endormis sur des chaises en fer, d’airs d’opérette ou de musique militaire. Voici, au menu, divers délices : on étend par exemple celui-ci, nu, sur une table basse, on le ligature, une femme arrive qui empoigne sa verge et officie, au début le type doit plutôt avoir une bonne surprise, tiens, se dit-il, l’œil égrillard, pas mal cette torture ! Mais au bout de quatre heures, quatre heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main de la femme ne se ralentit pas une minute, le type expire dans un jet de sang, on a froid dans le dos et des friselis dans le bas ventre.

Le sort de l’un étant réglé, via son sexe, on va s’occuper d’un autre, via son cul, avec des sangles on fixe sur les fesses de celui-ci un pot de fleurs dans lequel on a introduit un rat que l’on stimule par le petit orifice du pot, à l’aide d’une baguette brûlante, il ne reste plus à l’animal qu’à se frayer un chemin, à coups de griffes et de dents, dans le seul orifice alors à sa disposition et le tour est joué, si on peut dire.
Suffoqué, légèrement nauséeux, je referme le livre : Octave a réussi à me faire avoir des répulsions pour cette Clara, pourtant si époustouflante au lit, elle a besoin de sensations trop fortes et de divertissements trop barbares, au soir de ces journées, saturée d’horreurs, elle oscille entre la vie et la mort, comme si elle remontait, inanimée, des enfers.
Un cauchemar me poursuit depuis la lecture du Jardin des supplices, je vois mon visage s’inscrire dans les glaces d’un grand restaurant, je me sens l’objet de la curiosité de tous les clients présents, grimaçant d’horreur devant mon menton dégoulinant de sang, mon haleine de sanies, mes lèvres fourmillant d’asticots après que j’ai commandé et ingurgité un Chateaubriand saignant.
Ecrit au Clos Saint Blaise à Paris en 1898 et 1899.
Ben, mon cochon !

DECOR: FUSSLI
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PUBLICITÉ PERSONNELLE
Vient de sortir :
Le défilé du condottiere
Par Henri Lhéritier
Editions Trabucaire 2 rue Jouy d'Arnaud 66140 Canet en Roussillon 04-68-61-02-82
www.trabucaire.com

4ème de couverture :
Révélé par ses livres précédents, le talent "fou" d’Henri Lhéritier atteint ici ses sommets. Un livre épique, extravagant, picaresque. Traversée de bout en bout,la ville de Perpignan comme on ne l’a jamais vue (et comme on aimerait parfois la voir). À partir de la découverte d’un cadavre dans un placard, quelques spécimens de catalanes et de catalans, a priori très respectables mais en fait complètement braques, sont prêts, dans leur délire, à mettre la ville à feu et à sang. On rêve d’avoir de tels énergumènes parmi les amis. Le point d’orgue de cette épopée se situe dans l’attaque quasi-militaire du Palais des Rois de Majorque. Dans ce livre, Henri Lhéritier se déchaîne, explose et se surpasse.
Oui, il y a vraiment une folie Lhéritier et qui n’est pas seulement celle des mots, voluptueux, truculents et poétiques. Folie que cette traversée de la ville en débandade où, jusqu’à l’aube, tout s’agite, se met à vivre sans entrave et à parler, mettant un point final à l’ennui.
Claude Delmas
Autre information sur un site à ne manquer sous aucun prétexte:
http://www.vendangeslitteraires.com/vendangeslitt%C3%A9raires.com/Intro__.html
On pourra le trouver en vente :
À Perpignan
Librairie Torcatis
Llibreria Catalana
Librairie Privat
Librairie l'Autre côté
Librairie Siloe
À Prades
Maison de la Presse
À Céret
Librairie le Cheval dans l'arbre
À Thuir
Librairie Taix
À Saint Laurent de la Salanque
Librairie Plaisir
Maisons de la Presse : (Canet/Saint cyprien/Thuir/ Font romeu/Saillagouse/Céret/Amélie les bains/Port-vendres/ Saint Esteve/ Argelès/ Bages/ Elne/ Rivesaltes, etc.
Et :
Fnac correspondance
Amazone
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LA PETITE ROUSQUILLE

MODESTE MIGNON
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Modeste Mignon, je connais, un de mes vins porte son nom, un rancio sec, grenache blanc, idéal pour les tapas et les anchois salés, un vin épicé, fort, à caractère, pétant le feu, un vin ni modeste, ni mignon.
En France, peuvent porter référence de l’année de leur production, les vins de pays ou d’appellation contrôlée, les autres sont réputés d’origine et de naissance inconnues. Informer le consommateur du millésime d’un vin de table est un casse-tête. Seule la littérature qui m’a toujours sorti du pétrin pouvait me tirer de là.
J’ai eu cette illumination : informer du millésime à l’aide d’une énigme, en donnant à mon vin de table le nom d’une œuvre littéraire, musicale, ou picturale dont il suffira de retrouver l’auteur, le millésime du vin sera en même temps le centenaire, le bicentenaire, ou le tricentenaire de sa naissance. Balzac est né en 1799, Modeste Mignon (le vin) est donc un millésime 1999. Simple comme bonjour.

En 2013, je dois penser à appeler une de mes bouteilles Les bijoux indiscrets, Diderot est né en 1713. Je fais parler le vin, Denis fait parler le sexe des femmes, il tend son micro sous les robes et nous écoutons les bijoux s’exprimer. Chapeau Diderot ! Nous sommes, à nous deux, les pourvoyeurs d’une ivresse sensuelle et sexuelle, je fais dans le cul des fillettes, tu fais dans celui des marquises.
Bon, tout le monde se fout de mes histoires. Modeste Mignon, la vraie, qui est-ce ? Et pourquoi elle plutôt que Ursule Mirouet ou Eugénie Grandet ou l’Illustre Gaudissart ou Gobseck (voilà un nom pour un vin) ? Le problème s’est posé lorsque je lisais Modeste Mignon et que j’avalais verre sur verre de mon vin, tentant de lui trouver une date de naissance et un nom, pour en arriver, hoquetant, à cette entreprise de plagiat de titre à des fins commerciales.
Honoré, lui non plus, n’a peur de rien, il organise son roman autour d’une suite de scènes magistrales au cours desquelles il assure la présentation simultanée de trois maris hypothétiques venus rencontrer dans son chalet du Havre, la délicieuse Modeste Mignon qui n'est pas si mignonne que ça, au sens du caractère, de ses enthousiasmes amoureux, de son regard sur la vie (pour l’aspect physique ça va, on en croquerait, je l’imagine comme une rousquille du Roussillon, blanche et moelleuse) et pas si modeste non plus puisqu’elle ne veut donner son cœur (expression consacrée, il est évident que le possible mari prétend à des zones plus expressives) qu’à un duc ou à un poète renommé. Sans doute Flaubert, quelques années plus tard, en créant Emma, s’est-il souvenu de Modeste dont le destin fut tout de même plus raisonnable. Le père de Modeste, gros homme d’affaires du Havre, a eu des ennuis de fortune, mais ça va mieux, pour se refaire il a pris la mer et il vient de rentrer au port, comme tonton Cristobal, avec un paquet de millions à la clef. Sa fille qui ne valait rien sur le marché pendant son absence se négocie aujourd’hui à prix d’or. Et les trois prétendants font la roue devant Modeste et sa famille réunie, sous les yeux d’un lecteur qui assiste ébloui à ces enchères matrimoniales.

Le duc d’Hérouville en veut, c’est le rejeton plumé d’une très grande famille, les millions de Modeste pourront redorer son blason, seulement voilà, il est petit comme une musaraigne et réservé comme une carpe : C’est un bon vin, dit de lui une de ses anciennes amies, mais si bien bouché qu’on y casse ses tire-bouchons. Un type qui casse des tire-bouchons : mauvais papiers !
Le poète Canalis, coqueluche des salons parisiens, un panaché, avec trente ou quarante ans de moins de Philippe Sollers, Bernard-Henri Lévy et Jean d’Ormesson, (je dis ce que je veux) est, lui aussi, sur le coup, mais il est plus à l’affût des millions Mignon que des rimes riches, ses ronds de jambe dans les salons lui font une jolie réputation artistique à Paris, mais ne le nourrissent guère au sens pratique du terme. Avec Canalis, Balzac réussit une critique féroce des écrivains, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui.
Celui qui part avec un handicap, c’est Ernest de la Brière, le troisième larron, le plus sympathique, il s’est mis dans de sales draps en jouant le rôle de Canalis (il est son secrétaire) et en répondant aux lettres enflammées que Modeste Mignon croyait envoyer à Canalis. Elle a découvert le subterfuge, elle est furieuse.
Avec Modeste Mignon, écrit en 1844, cinquième ouvrage de la Comédie humaine, l’art de Balzac est monté en puissance, on est impressionné, il peuple son roman de personnages secondaires parfaitement croqués des souliers à la tête, il parsème ses scènes de détails vrais (que seul l’œil aiguisé d’un romancier de génie peut discerner), il évoque la politique, les événements contemporains, les potins littéraires, les grandeurs et les ridicules des familles huppées du faubourg Saint-Germain. Avant la fin de ce premier tome de la Pléiade, le roman balzacien comme totalité du monde s’est installé.

La dernière scène durant laquelle on assiste à une chasse à courre est somptueuse et il y a cette description du Havre : Ingouville est au Havre ce que Montmartre est à Paris, plus loin : au bout de la rue qui serpente au sommet, on aperçoit les gorges où sont situés quelques villages, Sainte Adresse, deux ou trois saints je ne sais qui et les criques où mugit l’océan. Quelques pages de cet acabit dépeignent une ville, Le Havre, qui désormais a pour moi deux visages, le contemporain que je ne connais pas encore et celui de Balzac que je chéris.
C’est sur cette colline où vit Modeste Mignon que va se dérouler l’essentiel du roman. Enthousiaste, je le dote de 85/100.
Il existe une insondable différence entre Modeste Mignon, et mon vin, l’une, éternelle et universelle, ne cesse de monter, l’autre disparaît peu à peu chaque jour.
J’allais oublier, mon millésime 2002 s’appelle " Les Contemplations ".

DECOR: Frédéric Bazille.
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THÉORÈME
CHEZ KRULL
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
La première chose que fait l’Allemand Hans Krull, en élisant domicile chez ses cousins français, c’est de se taper sa cousine Liesbeth, bon, ça c’est fait !.
Après avoir fui l’Allemagne et, dit-il, les camps de concentration (on est donc dans les années trente), Hans Krull arrive chez le frère de son père, Cornelius Krull, installé depuis longtemps en France, qui tient en famille, au bord d’une écluse, un petit bar et une boutique d’approvisionnement pour mariniers. Hans Krull respire la sérénité, tout glisse sur lui comme de la pluie sur du caoutchouc lisse, les petits soucis quotidiens semblent ne jamais l’effleurer, il a été bien accueilli par sa famille, on lui a donné la chambre d’ami et justement Liesbeth est dans celle d’à côté, j’y vais, j’y vais pas, il y va et hop.
Joseph, frère de Liesbeth et cousin de Hans (tous les deux ont à peu près le même âge, mais pas le même comportement avec les femmes), a tout vu par le trou de la serrure. Autant la sexualité de Hans est naturelle et sans ambages, autant celle de Joseph, étudiant en médecine complètement introverti, est suspecte.

Ce roman de Simenon pourrait être une parabole de l’immigré en situation irrégulière. Le fraîchement arrivé Hans, fait ressortir le caractère étranger de la famille Krull, pourtant installée en France depuis longtemps et qui commençait à s’intégrer. L’immigré est responsable de tous les maux, c’est d’autant plus sensible que ce Hans Krull se révèle être un sans-gêne sans frontière et un pique-assiettes de classe internationale. Il est tenté, à un moment donné, de se taper sa seconde cousine, Anna, puis il laisse tomber, pas baisable ! on a le sentiment, en outre, qu’il lui suffirait de tendre la main pour se farcir sa tante Maria Krull, mais comme il tient au petit confort familial qu’il est en train de se créer, il évite de faire ce dernier geste susceptible de le mettre dans les ennuis.
Il est comme chez lui, il se conduit chez les Krull, comme s’il avait annexé un terrier et y avait élu domicile définitivement, il mange, boit, baise, se couche tard, se lève tard, se fait blanchir, emprunte de l’argent sans intention aucune de le rembourser aux amis de ses cousins, et ruine la réputation de la famille au point que lorsqu’on découvre le cadavre d’une fillette violée et noyée remontant du fond d’une écluse, la population du quartier vient manifester violemment sous le balcon des Krull. Séjour catastrophique de Hans, le lecteur et la famille Krull en son entier ont envie de hurler : " casse-toi, mais casse-toi, donc ! " " Ne vois-tu donc pas que tu es en train de mettre tout le monde dans la merde ? "

Comment ce diable de Simenon, réussit-il avec des moyens de styliste qui semblent modestes, et des touches créatives parfois à peine suggérées, à donner à cette histoire, qui devient policière, un réalisme si prenant. On croit le voir ce vieux Cornelius Krull, assis sur sa chaise, taciturne et protégé du monde extérieur par sa famille, tressant, toute la journée, des paniers d’osier, on croit la toucher entre nos doigts, dans les friselis d’étoffe légère, cette Liesbeth qui frissonne chaque fois que Hans la frôle, toujours rétive devant les caresses de son cousin, mais si désireuse pourtant de les recevoir, on s’émeut des manœuvres dérisoires de Maria Krull tentant de détourner le cours des menaces qu’elle sent poindre sur sa famille, on a des pulsions de sexualité louche à la vue du cousin Joseph épiant les couples dans la nuit, les regardant s’embrasser, en se touchant sans doute comme un malade, on vit au rythme de la foule humble de ce quartier populaire que la misère rend sensible au moindre mot d’ordre, à la moindre jalousie, qui suit comme un seul homme toute désignation d’un bouc émissaire, en l’occurrence ici, ces Krull, Allemands immigrés, une famille qui prospère dans l’épicerie et la limonade, dont les filles jouent du piano, dont le fils fait de hautes études, on s’apitoie devant ces mères de famille à qui on refuse le strict nécessaire pour nourrir les leurs parce que leur ardoise est trop lourde, et on entend pisser dans la rue, en cascade, ces poivrots qui errent entre les péniches et les bistrots du bord et qui parfois se cassent la tête, dans le dernier râle d’une chanson à boire, sur la pierre des écluses.
Bref du bon, du très bon Simenon ! On a tellement vu d’adaptations cinématographiques de Simenon, que l’on croit avoir vu celle-là aussi ou, si on ne l’a pas vue, on se fait tout un film, en imaginant le décor, les mouvements de caméra, les dialogues, les scènes sensuelles etc.

Avec ce Chez Krull, je clôture le Tout Simenon n°21 chez Omnibus.
Je vais attaquer le Tout Simenon n°22, je donne les titres, ils sont comme un menu que l’on regarde alléché, avant de pénétrer dans le restaurant brillamment éclairé dont on aperçoit les nappes blanches et les buffets ou s’amoncelle, immaculée et filetée d’or fin, la vaisselle en porcelaine de Limoges tandis que les serveurs en long tablier, passent entre les tables, plat fumant en main ou seau à glace ruisselant d’où sort, condamné, le cou ligaturé d’une bouteille de champagne. Fromage et dessert, vin compris, café et pousse café. Allez, hop, on entre !
Le programme du Tout Simenon n°22 est le suivant : Le bourgmestre de Furnes/ Malempin/ Les Inconnus dans la maison / Cour d’Assises/ Bergelon/ L’Outlaw/ Il pleut bergère…,/ Le voyageur de la Toussaint/ La maison des sept jeunes filles (je me demande si je ne vais pas commencer par celui-là)/ Nouvelles introuvables 1935-1942/ Je vais passer quelques magnifiques mois. Ensuite il me restera 3 volumes complets (jusqu’au n° 25) de non lus et après je n’aurais plus tranquillement qu’à reprendre depuis le début.
Et puis pas d’addition, le tout sur la note de frais, allez, hop !

DECOR: Suzanne Valadon |
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COUCHERIE AVEC LES ANGES

ADINA
(ÉCHOS D’UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE)
Dans une autre vie, je me consacrerai d’une manière exclusive à Henry James ou au cassoulet de Castelnaudary, ou aux deux, mon enthousiasme pour lui (pour Henry James) ne cessant de croître. Est-ce dû à la manière chronologique dont j’avale ses nouvelles, il écrit de mieux en mieux, j’y prends de plus en plus de plaisir, celle d’aujourd’hui, Adina, est parue en 1874, les premières nouvelles de James remontent à 1864, j’ai dix ans de nouvelles derrière moi, et s’échelonnent jusqu’à sa mort en 1916, j’ai plus de quarante ans de nouvelles devant moi, je vais mourir de bonheur ? Ou bien, du fait de la familiarité qui se crée entre un écrivain et son lecteur exhaustif, suis-je émoustillé et, derrière l’exquise retenue du bonhomme, sa délicatesse à traiter des problèmes relationnels et de l’amour, je ne crains plus de voir, à travers cet art tout en pincettes et gants blancs, la chair, le sexe, les jouissances, les perversions, etc. ? Ou alors, troisième possibilité, ramenant tout à la luxure, je suis un vieux cochon.

Deux Américains, un nommé Sam Scrope (ça fait plutôt nom de gangster) et le narrateur qui ressemble à Henry James font connaissance en Italie. Ils se lient d’amitié et voyagent ensemble. Leur seule occupation consiste à se nourrir à satiété de l’art architectural, pictural, poétique, historique de ce pays. Les voyageurs contemporains sont plus intéressés aujourd’hui par l’air climatisé dans les hôtels, la fraîcheur de la pâte à pizza et les crèmes à bronzer, je n’en sais rien au juste, je dis ça pour céder à cette mode de proclamer que l’inculture s’accroît, ce qui n’est pas si sûr. Laissons les vieux atrabilaires du " de mon temps, c’était mieux " s’épancher dans leurs vertiges de cuistrerie dédaigneuse, il n’y jamais eu autant d’art et autant d’aspiration à la culture. Mon assertion est aussi plausible que la leur.
Se promenant un jour dans la campagne romaine, tous deux rencontrent un jeune paysan italien, insouciant, bouclé comme un héros de Virgile, qui tient à la main une topaze qu’il vient de découvrir, par hasard, en grattant le sol et dont il ignore manifestement la valeur.
Sam Scrope, pas fou, ayant en un clin d’œil jugé de la rareté de cette pièce, balance dix dollars au paysan, une petite fortune pour un sans le sous tel que lui, une misère pour ce bijou extraordinaire.
Rentré chez lui, Sam Scrope, après avoir séparé la topaze de sa gangue, lit cette inscription " Divus Tiberius Caesar Totius Orbis imperator ", et découvre, gravé sur la gemme, un sensationnel décor de figures, de chevaux, de chars etc. Sacrebleu, une topaze ayant appartenu à Tibère ! dit-il en anglais.
Henry James a appelé cette nouvelle Adina, je l’aurais plutôt appelée, La malédiction de Tibère, d’ailleurs, c’est ce que je viens de faire.

Angelo, c’est le nom du paysan (il possède la prestance de ces jeunes héros rustiques mais beaux comme des Dieux, sur lesquels se jetaient, seins en avant, au bon temps des comédies italiennes, des stars confirmées et pulpeuses dont les jupes étroites étaient prêtes à exploser sous la pression des circonstances, ou bien, turgescent, quelque Antonioni concupiscent), se rend compte que Sam Scrope l’a grugé, celui-ci envoûté par la splendeur de son bijou et son importance historique, bien qu’il n’ait nulle intention de faire une affaire financière de son acquisition indue, ne peut se résoudre à le rendre ou à désintéresser véritablement Angelo.
Je me vengerai de lui, dit Angelo au narrateur qu’il rencontre un jour dans Rome.
La vengeance c’est Adina.
Adina, riche héritière américaine rencontre les deux italiens (chez James, il semble que les Américains voyagent pour se rencontrer loin de chez eux), elle promet de se fiancer à Sam, malgré la laideur de celui-ci, Sam est très laid en effet, je ne sais pas s’il est utile de le relever, mais c’est comme ça, il ne ressemble à rien. Adina, quant à elle, a tout d’un modèle de Botticelli, ce n’est pas Henry James qui le dit, c’est moi, je ne sais pas, les yeux, le regard, les mains, la bouche, les voiles, les transparences, les plis, les replis, les chairs apparentes ou cachées, les parfums, tout porte à croire qu’il y a du Botticelli dans Adina, d’ailleurs, c’est incontestable, il existe une sexualité botticellienne qui s’apparente à une coucherie d’anges entre eux.
Adina accepte de convoler avec Sam.

Las ! Elle rencontre Angelo qui lui narre la façon dont il a été spolié par Sam. Elle apprend de lui l’histoire de la topaze, cette fameuse topaze que Sam voulait lui offrir en bijou de fiançailles (à son corps défendant, car Adina réprouve l’idée de porter un bijou ayant appartenu à un empereur d’aussi triste réputation).
L’histoire bascule.
Dans les étoffes, les jupons et les dessous d’Adina, Angelo savourera sa vengeance, elle se mange tiède, à la température de la chair, un délice.
Quelques leçons :
Quand on s’appelle Sam Scrope, un nom de gangster de la prohibition, on finit toujours par se livrer à l’escroquerie pour s’identifier à son patronyme.
Quand on est laid, on ne se mêle pas de faire des promesses à des madones.
On ne les laisse pas traîner avec des jeunes paysans bouclés.
Tibère n’en finit pas de faire des dégâts.
La vengeance peut emprunter de savoureux chemins.
Les oeuvres d’art rendent fou.
Les belles femmes aussi.
Il ne faut jamais creuser de trous en Italie.
Je dois arrêter de boire.

DECOR / BOTTICELLI |
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