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Le
vignoble se présente comme un champignon,
une sorte d’ènorme cèpe
dont le pied, au sud, viendrait toucher la
route de Vingrau et dont le chapeau, au nord,
s'évaserait dans la direction d’Opoul
et de Salses. La queue est une ondulation
d'environ 80 mètres large sur 500 mètres
de long, serrée entre des oliviers
et des pins. C’est la parcelle de grenache
noir de Romani. Elle forme une seule pièce.
Du
pied un peu surélevé, planté
dans une terre rare et incrustée de
cailloux, elle rejoint la base du chapeau
qui remonte et s’étale dans une
matière plus grasse et plus ensoleillée,
où croissent, mais sans exagération,
le macabeu, le muscat et la malvoisie. Nous
sommes sur des calcaires aux tons orangés,
plus au nord, le sol va même devenir
rouge.
Au-dessus, au-dessous, sur les côtés,
à peine franchie la barrière
de pins, on est dans la garrigue, rase, bleue,
blanche. Le vent, souvent violent, sautant
du Pas de l'échelle, son aile gauche
surgissant du château d’Opoul,
investit certains jours méchamment
cette terre. Ah, les froides matinées
de novembre, souche après souche, sous
des maelstroms hurlant. Peu d'eau, ou des
orages comme des titans charriant des sacs
de glace concassée et puis le soleil,
sonore, lancinant, et les matins pleins d'odeurs,
et la lumière finissante des longs
soirs d'été laissant traîner
entre les arbres les couleurs rousses d'un
rancio.
Pour comprendre vous et moi ces lieux, il
faut les parcourir pas à pas, apprendre
à écouter les bruissements d'ailes
des grands criquets ivres de chaleur, savoir
planter nos pieds dans la terre qui sculpte
notre empreinte, deviner le passage du gibier
à l’émiettement d'une
motte, renifler le parfum vert de la feuille
de vigne froissée entre nos doigts,
palper la rugosité d'une souche, la
fragilité d'un bourgeon, pressentir
à une infime trace, à la mollesse
de la fibre, au mouvement d'un bras, l'atteinte
du parasite, soupeser une grappe, unir son
souffle, jour après jour, à
la respiration des ceps, ouïr par communion
la circulation des substances cheminant du
fond de la terre à travers la crinière
enfouie du neurone avec peut-être, au
bout de ces pas, au bout de ces jours, dans
l'extrême vigilance des sens, dans les
intuitions nées .de l'intimité,
de l'inconnu enfin connaissable.
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Photo
Philippe Jaminet |
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II
faut dix secondes et deux remises à un
perdreau pour aller du mas Romani au mas Crest.
Il se lève du grenache noir, survole la
route de Vingrau et se dirigeant plein sud, se
pose dans la garrigue, au ras des villas de Montpins,
puis d'un autre coup d'aile, il atteint le haut
du mas Crest pour courir entre les souches d'une
parcelle de muscat petit grain. jjf- Ce bond minuscule
change le monde sous ses ailes. Il le fait passer
d'une terre ouverte, lumineuse et tendre à
un univers sévère, fait de schistes
noirs, de grands pins vibrant sous le vent, de
monts et de vaux où la roche affleure,
sèche et coupante, où la vigne dispute
son espace à l'envahissement des arbres,
où la terre se fait mince et rare, où
les racines se font fines et aventureuses pour
tromper les grosses masses pierreuses mouvant
sous le sol, où la mer se masque derrière
des buissons et des troncs rouges, où l'air,
dans des grincements minéraux est plus
vif et plus brûlant, où la lumière
hésite dans les cil-lements du soleil.
Le Crest : deux bras de terre descendant
vers la plaine comme des saignements de montagne,
portant, tels des fleuves de lave, des souches
bouleversées par leur descente chaotique.
Ici, 14 hectares échevelés et grimaçant,
rompus seulement, de place en place, par le sage
alignement des plantations nouvelles de syrah,
roulent vers la mer comme un tohu-bohu végétal,
comme un lichen agrippé à une écorce
rêche et crevassée. |
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